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LA RÉACTION DANS LE GARD. ib6
Ces prévisions ne furent que trop justifiées. En ce qui concernait Trestaillons, les menaces retinrent les témoins à Nimes, et, faute de preuves, une ordonnance de non-lieu fut rendue en sa faveur au mois de mars 1816 : « II est à croire, disait le juge d'instruction, que si Dupont a la réputation qu'on lui a faite, les personnes qui ont à se plaindre de lui ne veulent pas se présenter. » Trestaillons rentra à Nimes, y vécut méprisé, mais impuni, sans que ni la pétition indignée de l'avocat Barbaroux, en date du ià mai 1820, ni celle de M. Madier de Montjau, ni les discours de M. de Saint-Aulaire pussent lui enlever le bénéfice de la décision judiciaire. La poursuite fut continuée contre Jean Graffand. On trouva en efiet cinq témoins ayant consenti à se présenter, mais c'étaient des témoins à décharge, parmi lesquels figurait un individu qui avait, été, au dire de quelques contemporains, le complice le plus actif de Graffand. Leurs témoignages confirmèrent les dénégations du prévenu ainsi que les renseignemens recueillis sur son compte, et force fut au juge d'instruction de rendre encore une ordonnance de non -lieu. Rien ne sert mieux à peindre l'état des esprits que cette conspiration du silence au profit d'un homme qui avait tant f^ît d** victimes. 11 r<*ntra i
IfjO LA TERREUR BLANCHE.
Uzès. Un riche propriétaire le prit à son service et ses forfaits semblaient destinés à Toubli, lorsqu'en 1819 il fut poursuivi pour un délit de droit commun et condamné. Il n'était plus à craindre. Il y eut alors une explosion de plaintes dont l'unanimité obligea la justice à reprendre l'instruction, à Riom, en mars 1821. Cette fois, les témoins abondèrent. Nous avons eu sous les yeux le volumineux dossier de cette seconde procédure. Le bandit y apparaît dans toute son horreur. Sur dix-neuf chefs d'accusation, l'instruction en retint onze. Renvoyé devant la cour d'assises du Puy-de-Dôme, Jean Graffand fut condamné à mort par contumace et exécuté en effigie.
Quinze mois avant, sur la plainte de la veuve du capitaine Bouvillon, assassiné à Nîmes, le l*' août, Truphémy avait été poursuivi. L'instruction ne visait que cet unique fait, sans chercher à savoir si le prévenu n'avait pas participé à d'autres. C'était assez d'ailleurs pour entraîner une condamnation capitale qui fut en effet prononcée. Mais la cour de cassation ayant annulé l'arrêt pour vice de forme, celle de la Drôme, jugeant la cause à nouveau, condamna le coupable aux travaux forcés à perpétuité. Truph^y fut exposé au poteau et flétri publiquement sur la place du Marché à Valence , le 27 avril 1820. A la
même époque, d'autres individus étaient poursuivis pour avoir pris part aux événemens de Nîmes ; ils furent tous acquittés, à l'exception d'un seul. Servent dit le Camp, que la cour de Valence condamna à mort, sur la plainte de la veuve Licbaire, dont le mari avait été massacré dans la nuit du 16 au 17 octobre. L'exécution eut lieu à Valence. La léte de Servent tomba, malgré les efforts de quelques personnes convaincues de son innocence, laquelle aurait été ultérieurement prouvée, s'il faut en croire rai&rmation du baron d'Haussez, préfet du Gard à cette époque*.
Pour compléter le tableau des poursuites auxquelles donnèrent lieu les événemens du Gard nous devons signaler celles qui furent exercées contre le général Gilly. Après avoir tenté de soulever les Cevennes, il avait disparu. Le bruit se répandit alors, — cette version est accréditée encore aujourd'hui, — qu'il était parvenu à s'embarquer pour les ÉtaU^Cnis, La vérité, c'est qu'il n'avait pas quitté le département du Gard. Réfugié dans la commune de Topezargues, aux environs d'Anduze, chez un paysan protestant nommé Perrier, qui ne lui avait pas même demandé
i. A en croire cette yersioo, c'est le frère de Senreot «foi wmH assassine Licbaire.
son nom, il ne le lui révéla que lorsqu'une somme de 10,000 francs eut été offerte par le gouvernement à quiconque le dénoncerait. Ce paysan était pauvre ; mais à dater de ce jour Gilly lui devint encore plus sacré, et il parvint à le soustraire à toutes les recherches ^ Pendant ce temps, un conseil de guerre prononçait contre le général contumax la peine capitale. Un jour, lassé de sa vie de misère et préférant la mort, il alla se livrer. Mais alors, à la requête de la comtesse Gilly, sa femme, il lui surgit un protecteur puissant. C'était le duc d*Angoulême. Déjà, en 1818, ce prince avait fait gracier le général Radet, qui l'avait arrêté en 1815. En 1820, il couvrit de sa protection le général Gilly et lui fit obtenir sa grâce pleine et entière.
Au commencement du mois de mars 1815, le maréchal Masséna, duc de Rivoli, prince d'Essling, commandait la 8^ division militaire et résidait à Marseille, siège de son commandement. La Restauration l'avait trouvé et laissé dans ce poste où il s'était vu reléguer en 1813, au mépris de ses longs et glorieux services, par l'injuste défiance de Napoléon, qui devait cependant lui rendre plus tard un éclatant hommage en disant que Masséna était celui de ses lieutenans qui avait fait les plus grandes choses. Le vieux soldat vivait là, comme dans une sorte de retraite, usé avant l'âge par les fatigues des guerres auxquelles il avait pris part , aigri par l'ingratitude de ceux qui l'oubliaient d^nq sp disgrâce, après s'être
faits autrefois les flatteurs de sa prospérité, et par rindifférence qui semblait descendre autour de son nom. Les troupes placées sous ses ordres admiraient toujours en lui le vainqueur de Zurich, le défenseur de Gênes, le héros que les contemporains de ses premiers exploits avaient surnommé l'enfant chéri de la victoire ; mais la population marseillaise n'éprouvait au contraire qu'antipathie et défiance pour b général intrépide qui avait contribué à fonder la gloire impériale dont elle aurait voulu voiler à jamais les souvenirs. Ne trouvant en lui aucun écho de ses passions effervescentes, elle subissait malaisément sa domination, irritée envers le gouvernement qui le lui avait imposé comme chef militaire, et trahissant son mécontentement par la malveillance de son attitude à laquelle le maréchal opposait un dédain à peine déguisé et un intraitable sang-froid.
C'est dans ces circonstances que la nouvelle du débarquement de Bonaparte parvint à Marseille, le 3 mars. La veille, en traversant Grasse, l'empereur avait envoyé au duc de Rivoli une estafette pour lui annoncer sa marche sur Paris. Le message impérial livra Masséna aux plus vives alarmes. Il n'était attaché par aucun lien à la dynastie des Bourbons; mais il n'aimait pas celle des Bonaparte, et son esprit
sagace vit clairement les désastres que le retour de l'empereur allait déchaîner sur la France. Il résolut de se renfermer dans la stricte observation de ses devoirs militaires et d'abord garda secrète la nouvelle qui venait de lui arriver. Mais, le lendemain, h mars, des lettres privées la firent connaître à la population. Les ateliers furent aussitôt désertés, les travaux suspendus. Une foule fiévreuse, bruyante, ne cherchant pas à dissimuler ses ardentes passions, se répandit dans les rues ^t, vers le milieu du jour, vint se grouper devant l'hôtel de la division. Il y avait là des ouvriers en grand nombre, des femmes, des enfans, cette population du port portée à l'exagération, au défaut de réflexion, et dont les haines chauffées par le soleil méridional sont terribles. Des officiers et des soldats en demi -solde circulaient dans les groupes, commençant à exprimer leurs espérances, des paroles menaçantes sur les lèvres, la joie dans les yeux ils furent bientôt obligés de se retirer devant l'attitude hostile de la populace, qui poussait des acclamations en l'honneur du roi et appelait le maréchal à grands cris.
Retiré dans un salon au premier étage de son hôtel, Masséna attendait la fin de ce mouvement,
après avoir donné l'ordre de consigner les troupes.
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^Perplexe, troublé, il allait et venait parmi quelques officiers qui s'étaient réunis chez lui, en même temps que le marquis de Montgrand, maire de Marseille, et le marquis d'Albertas, préfet des Bouches-du-Rhône. Ces officiers, pour la plupart silencieux et attristés, attendaient la décision du maréchal. Un seul s'exprimait avec vivacité contre l'empereur. Il se nommait Toscan du Terrail et appartenait à la gendarmerie. Il demandait instamment l'autorisation de partir avec les brigades de Marseille; il se faisait fort de rejoindre Bonaparte sur les rives de la Durance et de l'arrêter. Le maréchal ne jugea pas qu'il fût bon d'accepter ses offres et l' éloigna, en le chargeant d'une mission pour Toulon. Ce refus devait être un argument aux mains de ceux qui accusèrent ultérieurement le maréchal de s'être fait le complice de l'empereur, et tentèrent au mois de février 1816 d'obtenir contre lui des poursuites. Ce n'était pas toutefois le désir d'embrasser la cause de celui qu'on nommait l'usurpateur qui inspirait la conduite de Masséna. Sa prudence avait un autre motif. Il ne voulait pas prendre la responsabilité de la guerre civile; il espérait encore qu'on lui enverrait des ordres de Paris et qu'il pourrait les exécuter. Cependant, au dehors, les cris de la foule redou-
blaient. Elle réclamait des armes. Le maréchal ouvrit alors une croisée et se présenta au peuple, un drapeau blanc à la main, en faisant signe qu'il voulait parler. Les rumeurs s'apaisèrent aussitôt. « J'ai juré fidélité à mon souverain légitime, s'écria Masséna, je ne trahirai pas mon serment. Je vais prendre des mesures pour arrêter l'ennemi. » Puis il promit des ai'mes, et la foule satisfaite se retira.
Le même jour une proclamation du préfet invita les citoyens à se ranger sous le drapeau du roi. Cet appel était inutile; l'ardeur des populations royalistes n'avait pas besoin d'être ranimée. Elle s'exprimait avec tant de violence que, pour lui donner une première satisfaction, on autorisa un bataillon de la garde nationale à partir afin de poursuivre l'empereur. Ce bataillon se mit en route, mais il apprit bientôt que Napoléon avait dépassé Gap et que sur son passage toutes les troupes se déclaraient pour lui. Il revint alors à Marseille se mettre à la disposition du duc d'Angoulême, qui formait dans le Midi un corps d'armée pour marcher sur Grenoble et Lyon.
Le 15 mars, le prince écrivit de Nîmes qu'il allait venir passer quelques jours à Marseille. Le maréchal Masséna fit connaître cette nouvelle aux habitans des Bouches-du-Rhône par une proclamation df>n«
laquelle il disait' : <( Les sentimens que vous avez manifestés avec tant d'ardeur pour le meilleur des rois éclateront encore à la vue de son auguste neveu, du fils d'un prince chéri dont la présence excita naguère parmi nous tant de transports. Il recevra de vous les gages et les preuves indubitables du dévoûment et de la fidélité que les circonstances commandent et dont nos cœurs ont toujours été pénétrés... Vous rejetterez toutes les manœuvres perfides de quelques agitateurs... Il n'y aura qu'un seul cri : . défendre au péril de nos jours le trône de notre bon roi Louis XYIIP. » Il semble que le langage et la conduite du duc de Rivoli auraient dû lui gagner la confiance des royalistes marseillais. Il n'en fut rien; il continuait à être l'objet des soupçons les plus injitrieux. Le jour même de l'entrée du duc d'Angouléme dans Marseille, ce dernier entendit à plusieurs reprises des ouvriers du port lui crier en provençal 2 « Monsieur le prince, défiez-vous du borgne*! » et» durant le trajet du cortège, à travers les rues de la ville, des femmes du peuple arrêtèrent le cheval de Masséna et s'agenouillèrent en disant : « Maréchal,