NÉCESSITÉ DES MONASTÈRES
On s'étonne aujourd'hui de la tristesse amère, des vagues et ardentes aspirations, du malaise inquiet et du sombre désespoir, auxquels tant d'âmes, appelées à une meilleure desthiée, se trouvent si cruellement en proie ; on s'en étonne, on en cherche en vain, depuis longtemps, la cause et le remède : édifiez des cloîtres, bâtissez des solitudes saintes, et vous aurez ce qu'il faut à ces âmes d'élite, à ces âmes malades, que le monde a froissées ou trompées^ et pour qui il ne peut plus rien, depuis qu'elles ont connu sa perfidie et sa vanité. Elles ne veulent plus du monde, et le monde ne veut plus d'elles.
Eh bien! si des cloîtres manquent à ces âmes, si la société, dans son imparfaite organisation, ne leur offre aucun asile où elles puissent se retirer et vivre à l'abri des atteintes du vice et des froides railleries, elles iront chercher la solitude et le repos dans les forêts et les déserts ; comme les anciens anacho-
rètes, elles demanderont à la nature sauvage ce que la société leur a refusé. Oui, lors même que tous les cloîtres seraient détruits ou fermés, le grand cloître du disert sera toujours ouvert pour les âmes fatiguées du monde et de ses vaines agitations. Il restera, ce cloître indestructible, avec ses cavernes profondes, ses grottes mystérieuses, ses vallons ombreux, ses hautes montagnes, ses retraites inaccessibles, ses promontoires, ses grèves isolées, ses rochers connus de l'aigle et battus des flots, et ses îles verdoyantes qui rappellent Lérins.
Ecoutons parler l'abbé Deguerry, un des célèbres prédicateurs de Paris :
"Les âmes, bien que faites les unes et les autres à l'image de Dieu, n'ont pas été jetées dans un seul moule. Elles diffèrent peut-être plus entre elles pour les inclinations, qu'entre eux pour les formes, les corps qu'elles habitent. Aveugle qui voudrait les placer sous le niveau d'un régime commun, s'imaginant que, diverses de tempéramenf, on les rendra
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semblables de condilion. S'il en est à qui la vie ordinaire avec ses travaux, ses fêtes et ses plaisirs, convient, il en est pour lesquelles cette vie serait iin supplice. Celles qui veulent le monde, sont ]dus mêlées les unes que les autres aux aufitations de son existence. Eh bim !
il est des âmes dont la nature est de se cacher, comme d^autres de se montrer; de vivre d'une vie privée, comme d'autres d^une lie publique; d'être recueillies et ignorées, comme d'autres vues et répandues.
"Q,ue i'eraient au milieu du monde ces kmes (\m, tout en chérissant les hommes, éprouvent un tel besoin de Dieu, que leurs pensées le cherchent sans cesse. montent toujours vers lui, qu'elles souffrent de tout ce qui les redescend aux choses d'ici-bas, une leur action est de communiquer habituellement avec le principe des êtres, de pénétrer le nuHge qui le dérobe aux regards, et d'arriver à le contempler face à face ? — On dirait de célestes essences à qui toute occupation terrestre, tout soin matériel sont contraires.
"(4^ue feraient au milieu du monde des A.mes saintes et pures, qui veulent sauver ce que l'Evang^ile leur enseigne être un bien d'une valeur infinie, et dont la perte ou la conservation emporte des punitions ou dt s récompenses sans njesure et sans fin, — leur innocence; et qui ne voyant autour d'elles aucun lieu où, demeurer sans péril de souillure, demandent avec instances un abri loin des écueils ? — On dirait la colombe sortie de l'arche qui se hâte d'y rentrer, parce que les eaux fangeuses du déluge menacent partout encore sa blancheur.
"due feraient au milieu du monde les âmes d'une liberté rebelle et emportée, que la moindre occasion de s'émanciper agite, bouleverse ; qui, toujours en péril de s'en aller, rompant avec la loi, à toutes les erreurs et à toutes les li(;ences, s'indignent sous le frein, et qui, victinies une fois du désordre, deviendraient ])romptement ses esclaves ? — On dirait des hommes sur une pente rapide où une faible secousse peut les précipiter; ou bien assis au haut d'un abîme, les pieds en dedans du gouffre où ils peuvent à chaque instant tomber.
"Q,ue feraient au milieu du monde ces âmes qu'il a brisées une ou plusieurs fois, qu''il a ballottées aux vents de ses mauvais exemples, qu'il a battues avec les grands Jiots de son aveuglement, qu'il a noyées et, qui, sauvées, aux cris de leur conscience, par la religion, veulent fuir et les vents et
les flots dont elles ont été les jouets? — On dirait de malheureux naufragés qui ne peuvent plus voir la mer où s'est montrée une mort horrible à laquelle ils ont échappé miraculeusement,
'•Enfin, que feraient au milieu du monde les âmes qui veulent vivre df sprmais entièrement à Dieu, parce qu'elles l'ont entièrement oublié d'abord ; qui pour avoir outragé sa bonté, veulent se dévouer à sa justice, se refuser toute jouissance légitime, comme expiation des jouissances criminelles qu'elles se sont permises ? — On dirait des voyageurs en retard qui marchent toujours afin d'arriver au temps marqué.
"Les siècles qui ne sont pas matérialistes ont pitié des âmes auxquelles ils croient. Ils avouent qu'elles ne prospèrent pas en toute position, de même qu'il est des plantes qui ne s'acclimatent pas partout ; qu'il faut aux âmes malades par nature ou par accident un régime à part, des asiles salutaires où elles consultent et soient soignées ; qu'empêcher la vivacité des unes d'aller aux extrémités du bien, c'est la jeter quelquefois aux extrémités du mal; que négliger de traiter la souffrance des autres, c'est lui ouvrir la voie à des actes funestes ; qu'il importe de ménager à celles qui sont profondément affligées un autre conseil que le désespoir au sein de leurs douleurs, et pour en sortir une autre issue que le tombeau."
Voici maintenant l'extrait d'un article publié dans V Echo de la Jeune France :
"Du temps de nos pères, quand on avait au cœur un de ces chagrins profonds, immenses, qui ne laissent place à aucune autre pensée; quand on sentait remuer dans son âme une mer d'amertumes, on allait demander à la mélancolie des cloîtres un asile pour sa douleur. Las des hommes et du vain bruit des destinées humaines, qui s'agitent et qui tombent en se froissant comme les feuilles d'automne, on pouvait, quand on le voulait, se trouver seul dans le monde avec Dieu. Loin de tous les regards, on ensevelissait son âme dans quelque pieuse solitude : entre vous et les choses d'icibas, la religion mettait une barrière aussi puissante qu'aurait pu le faire la mort ; et le voile qui cache les formidables mystères de l'éternité commençait à se lever pour vous. Alors personne ne songeait au suicide : le désespoir, l'ennui, le re-
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mords, ne devenaient point leurs propres bourreaux. Ainsi le cœur de chacun était à I abri de ces transports qui précipitent Thomnie dans sa propre douleur, et la société ne voyait pas chaque jour se renouveler une de ces SMn<rIaiites tragédies qui sont une parole de tualédiction contre elle, une parole de blasphùnie contre Dieu.
"Notre siècle a pour les raaladies du cœur et les chagrins de l'âme un remède plus simple et plus court. Est-on las de vivre, on se tue ; est-on sous l'empire d'une grande passion ou d'une grande douleur, on se tue ; est-on honteux (i'une faute, au lieu de la pleurer et de la réparer, on se tue. . . Le suicide, voilà le triste et dernier recours de cette époque contre tous les ennuis, tous les chagrins, toutes les infortunes."
Et dans un autre journal aus«i peu suspect de partialité, la Gazetic Médicale :
"Allez, messieurs les docteurs, vous n'y voyez pas plus clair à ce choléra nouveau qu'à celui de 1832 ! Vous ne le guérirez pas davantage. Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que l'humanité est en butte à ce mal ; mais autrefois, du temps qu'il y avait encore des croyances, une religion, il y avait aussi des traitemens contre lui : c'était Dieu qui était le médecin. Se sentait-on atteint, on s'en allait à l'Eglise prier Dieu, et Dieu vous disait le remède \ Et il vous envoyait aux hôpitaux on l'on soignait les malades lassés de la vie : ces hôpitaux, c'étaient les cloîtres.
"Voyez si l'on se tue autant là où ces hospices des âmes, si ébranlés qu'ils soient, sont toutefois demeurés debout.
A Madrid il y eut un suicide l'an dernier. Les Voltairiens crièrent bien, que l'Espagne comtuençait à se civiliser; mais les vieux chrétiens s'eflTniyèrent et pressentirent tristement la ruine prochaine de leur culte et de leurs autels."
Laissons maintenant Charles Nodier dépeindre cet étatpénible de l'âme, ce vide affreux, et le désordre qui en résulte pour la société.
Charles Nodier est un des meilleurs écrivains français, un des plus judicieux observateurs de notre siècle; son autorité, en pareille matière, n'est donc ni suspecte, ni récusable ; c'est sa pro-
I pre expérience, c'est son besoin person- ! nel, c'est le spectacle affligeant des I malheurs de la société, c'est la connaissance de leur origine impie et du seul remède applicable à ces maux, c'est enfin le sentiment de la vérité et de la I justice qui lui a arraché cet aveu dou- I loureux, et qui lui a donné assez de ! courage pour signaler, à une époque i comme la nôtre, l'urgente nécessité ' des cloîtres.
"L'existence de l'homme détrompé est ! un long supplice; ses jours sont semés d'angoisses, et ses souvenirs sont pleins j de regrets.
I "Il se nourrit d'absinthe et de fiel; le j commerce de ses semblables lui est de- ! venu odieux ; la succession des heures j le fatigue ; les soins minutieux qui Tob- I sèdent, l'importunent et le révoltent ; ses propres facultés lui sont à charge, et il i maudit, comme Job, l'instant où il a tté i conçu.
! '-Chancelant sous le poids de la tristes- I se qui l'accable, il s'assied au bord de sa j fosse; et dans l'effusion de la douleur la I plus amère, il élève ses yeux vers le ciel, j et demande à Dieu si sa Providence l'aj bandonne.
I "Si jeune encore et si malheureux, d. - I sabusé de la vie et de la socitte par une [ expérience précoce, étranger aux hommes qui ont flétri mon cœur, et privé de toutes les espérances qui m'avaient déçu, j'ai cherché un asile dans ma misère, et je n'en ai point trouvé. Je me suis demandé si l'état actuel de la civilisation i était si désespéré, qu'il n'y eût plus de I remèdes aux calamités de l'espèce, et que les institutions les plus solennelle- : ment consacr. es par le suffrage des ' peuples eussent ressenti l'effet de la cor- ' ruptiou universelle.
! "Je marchais au hasard, loin des chei mins fréquentes ; car j'évitais la rencon- 1 tre de ceux que la nature m'a donné pour frères, et je craignais que le sang qui I coulait de mes pieds déchires ne leur de- : celât mon passage.
I "Au détour d'un sentier creux, dans
i le fond d'une vallée sombre et agreste,
i j'aperçus un jour un vieil édifice d'une
I architecture simple, mais imposante, et
j le seul aspect de ce lieu fit descendre
dans mes sens le recueillement et la paix.
"Je parvins au dessous des murailles
antiques, en prêtant une oreille curieuse
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aux bruits de cette solitude, et je n'entendis que le vent du Nord qui grondait faiblement dans les cours intérieures, et le cri des oiseaux de proie qui })lai\aient sur les tours. Je ne trouvai au dedans que des portes rompues sur leurs gonds rouilles, de grands vestibtjles oà les pas de rhonjme n'avaient point laisse de traces et des cellules désertes. Puis, descendant par des degrés étroits, à la lumière d'un soupirail, dans les souterrains du monastère, je m'avançai lentement parnii les débris de la mort dont ils étaient encombrés; et pressé de me livrer sans distraetion au trouble vague et presque doux que m'inspirait la solennité de ces retraites, je m'assis sur les ais d'un cercueil détruit.
"Quand je vins à me rappeler ces associations vénérables que je devais voir si peu de temps et regretter tant de fois ; quand je réfléchis sur Cf-tte révolution sans exemple qui les avait dévorées dans sa course de feu, comme pour ravir aux gens de bien jusqu'à l'espoir d'une consolation possible ; quand je me dis dans rintuîiitè de mon cœur : ce lieu serait devenu ton refuge, mais on ne t'en a point laissé; souffrir et mourir, voilà ta destination. Oh ! comme elles m'apparurent belles et louchantes, les grandes pensées qui présidèrent à l'inauguration des cloîtres, lorsque la société passant enfin des horreurs d'une civilisation excessive aux horreurs infiniment plus tolerables de la barbarie, et dans cette hypothèse où le retour de l'état de nature et même du gouvernement patriarcal, n'était plus que la chimère de quelques esprits exaltes, des hommes d'une austère vertu et d'un caractère auguste érigèrent, comme le dépôt de toute la morale humaine, les premières constitutions monastiques.
"Ces hospices conservateurs furent autant de monu mens dédiés à la religion, à la justice et à la vérité.
"La manie de la perfectibilité, d'où dérivent toutes nos déviations et toutes nos erreurs, était déjà près de renaître ; le monde allait se policer peut-être encore une fois. Toutes les pensées généreuses, toutes les affections primitives allaient s'effacer encore, et des solitaires obscurs l'avaient prévu.
"Modestes et sublimes dans leur vocation, ils n'aspirent qu'à nous conserver la tradition du beau moral, perdu dans le reste de l'univers.
"Celui qui était riche fait de ses biens le patrimoine des pauvres.
"Celui qui était p'uissant, et qui imposait autour de lui des ordres inviolables, se revêt d'un rude cilice, et entre avec soumission dans les voies qui lui sont prescrites.
"Celui qui était brûlant d'amour et de désirs renonce aux plaisirs promis, et creuse un abîme entre son cœur et le cœur de la créature.
"Le moindre sacrifice du plus faible de ces anachorètes ferait la gloire d'un héros.
"Examinons cependant avec une scrupuleuse attention ce que cette milice sacrée jDouvait avoir de si révoltant pour les sages de notre siècle, et par quels crimes d'humbles cénobites s'attirèrent cette animadversion furieuse, unique dans les annales du fanatisme.
"C'étaient des anges de paix qui s'adonnaient, dans le silence de la solitude, à la pratique d'une morale excellente et pure, et qui ne paraissaient au milieu des hommes que pour leur apporter quelque bienfait.
"Leurs loisirs mêmes étaient voués à la prière et à la charité.
"Ils dirigeaient la conscience des pères ; ils présidaient à l'éducation des enfants ; ils protégeaient comme les fées, les premiers jours du nouveau-né ; ils appelaient sur lui les dons du ciel et les lumières de la foi. Plus tard, ils guidaient ses pas dans les sentiers difficiles de la vie ; et quand elle touchait à son période suprême, ils soutenaient ce débile voyageur dans les avenues du tombeau et lui ouvraient l'éternité.
"Qu'on ne dise plus que le malheureux est un anneau brisé dans la chaîne des êtres.
"Le pauvre expirant sur la paille était du moins entouré de leurs exhortations et de leurs secours.
"Ils enchantaient de leurs consolations l'agonie des malades et la tristesse des prisonniers.
"Ils embrassaient tous les affligés d'une égale compassion. Leur vive charité s'informait moins de la faute que du malheur : et si l'innocent leur était cher, le coupable ne leur était point odieux. Le crime aussi n'a-t-il pas besoin de pitié ?
"Quand la justice avait choisi une victime, et que le patient, abandonné de toute la terre, s'avançait lentement vers son échafaud, il retrouvait à ses côtés ces divins émissaires de la religion, et ses yeux près de s'éteindre lisaient dans leurs yeux résignés la promesse du salut.
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"Leurs fastes modernes s'enrichissaient toutefois des plus illustres souvenirs. Ils avaient vu de puissants monarques abdiquer la pourpre devant leurs autels, et ils gardaient, dans leurs reliquaires, le sceptre d'Amedée et la double courontie de Charles-Q,uint.
"Ils avaient donné des chefs au monde chrétien ; à l'Eglise des pères et des orateurs; à la vérité des inlerprètes et des martyrs.
"Leurs fondateurs étaient des élus que Dieu avait inspirés ; leurs n formateurs, de courageux enthousiastes que l'infortune avait instruits.
"C'est au milieu d'eux que mûrit le génie de cet Abeilard, do!\t la mémoire est liée à tous les sentiments de pieté et d'amour.
"C'est dans l'obscurité de leurs cellules que Rancé cacha ses regrets, et que cet esprit ingénieux, qui avait deviné à douze ans les beautés délicates d'Anacr» on, embrassa librement, à Tàge du (>laisir, des austérités dont notre laiblesse s'ctonne.
"Enfin leurs habitudes, leurs mœurs, et jusqu'à leurs vêtemens, participaient du caractère noble et sévère de leur mission.
"Presqiie contemporains du vrai culte, leur origine renjontait d'ailleurs aux Esscniens de la Syrie, aux thérapeutes du lac Mœris.
"Les déserts de l'Afrique et de l'Asie parlaient de leurs grottes et de leurs thébaïdes.
"Ils vivaient en commun comme le peuple de Lycurgue, et se traitaient de frères comme les jeunes guerriers thebains.
"Ils avaient des remèdes comme les psylles et des secrets comme les prêtres d'Isis.
"Quelques uns s'abstenaient de la chair des animaux et de l'usage de la parole comme les élèves de Pythagore. Il y en avait qui portaient la tunique et le bonnet des Phrygiens, et d'autres qui ceignaient leurs reins, comme les hommes des anciens jours.
"Les ordres de femmes ne présentaient pas des harmonies moins merveilleuses.
"Leur vie était chaste comme celle des Muses. Elles chantaient d'une voix mélodieuse, et habitaient des lieux retirés comme elles.
"Certaines avaient des voiles et des bandeaux comme les Vestales, ou des robes traînantes comme les veuves ro-
maines, ou des casques et des armures comme les filles Sarmates.
"On en voyait qui prenaient soin des petits enfans délaiss( s, comme autant de nouvelles mères données par la Providene-e, et d'autres qui pansnieiit les blessures des braves, comme les princesses des siècles héroïques et les châtelaines des vieilles guerres.
"Elles gardaient la mémoire des Héloïse et des Chantai, des Louise et des La Vallière ; elles citaient les noms de plusieurs filles, de plusieurs amantes de rois qui avaient t changé parmi elles les atours du faste et les illusions de la volupté contre la bure et les travaux de la pénitence.
"Enfin, plus j'approfondis l'histoire de ces moines si décries, plus l'étendue de leurs travaux m'impose d'admiration et de respect.
"Chevaliers de la foi à Rhodes et à J( rusalem ; holocaustes de la foi chez les idolâtres ; conservateurs des l'imières dans toute l'Europe, et propag'>*^urs de la morale > ur les deux hémisphères ; artistes et lettrés à la Chine ; législateurs au Paraguai ; instituteurs de la jeutiesse dans les grandes villes, et patrons des pèlerins dans les bois ; hospitaliers sur le mont Saint-Bernard, et rédempteurs des captifs sous le froc de la Merci, je ne sais si les torts qu'on leur reproche pourraient balancer tant de services; mais il m'est démontré qu'une institution parfaite serait contradictoire à notre essence, et que s'il est vrai que les associations monastiques ne soient pas ellesmêmes sans inconvénients, c'est parce que le génie du mal a imprimé son sceau à toutes les créât i'j.is humaines.
"Q,u'espérais-tu donc de tes orgueilleuses tentaiives, novateur séditieux?
anéantissesnent ou perfection ? Le premier de ces desseins est peut-être un crime; le second n'esta coup sûr que la plus vaine et la plus dangereuse des erreurs. Porte, SI tu le veux, le flambeau d'Erostiate dans l'édifice social, mon cœur est assez aigri pour t'approuver ; mais puisque le ciel a voulu que nous habitassions une terre imparfaite, où rien n^esi achevé que la douleur^ n'essaie plus désormais, aux dépens de l'expérience de tous les temps, ces réformes partielles qui ne doivent servir de monuments qu'à ta nullité.
"Eh quoi ! ils ont analysé le cG3ur de l'homme, ils en ont sondé toutes les profondeurs, ils en ont étudié tous les mou-
AI'Or.OGIE Dli LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE.
vements, et ils n'ont pas pressenti une seule de ces occasions trop nombreuses, pour lesquelles la religion Hv;iit inv«^nfè les cloîtres ! Terreurs d'une âm'^ timide qui manque de awfinnce dans seff propres forces; expansion dhme àme ardente qui a besoin de s^isoler avec sou créateur ; indignation d'une âme narrée qui ne croit 'plus au bonheur ; activité d'une àme violente que la persécution a aigrie ; affaissement d'une âme usée que le désespoir a vaincue ; quels spécifiques opposent-ils à tant de calamités? Demandez aux suicides !.. .
"Voilà une génération toute entière à laquelle les événements politiques ont tenu lieu de Tédncation d'Achille, Elle a eu pour aliments la moelle et le sang des lions ; et maintenant qu'un gouvernement, qui ne laisse rien au hasard, et qui fixe l'avenir, a restreint le développement dangereux de ses facultés ,• maintenant qu'on a tracé autour d'elle le cercle étroit de Popilius, et qu'on lui a dit, comme le Tout-Puissant aux flots de la mer : Vous ne passerez pas ces limites, sait-on ce que tant de passions oisives et d'énergies réprimées peuvent produire de funeste? Sait-on combien il est près de s'ouvrir au crime, un cœur impétueux qui s'est ouvert à l'ennui ? Je le déclare avec amertuuie, avec eflProi ! Le pistolet de Werther et la hache des bourreaux nous ont déjà décimés !
"Cette génération se lève et
vous DEMANDE DES CLOÎTRES.
"Paix sans mélange aux heureux de la terre ! mais malédiction à qui conteste un asile à l'infortune ! Il fut sublime le premier peuple qui consacra au nombre de ses institutions un lieu de repos pour les malheureux. Une bonne société pourvoit à tout, même aux besoins de ceux qui se détachent d^eUe,par choix ou par nécessité.
"J'étais de retour dans les bâtiments supérieurs; et en m'appuyant contre un pilier gothique, orné de tristes emblèmes, je remarquai des caractères péniblement gravés sur une des faces de sa base.
"On y lisait ce qui suit :
"En voyant l'aveuglement et les mi- *' sères de l'homme, et ces contrariétés " étonnantes qui se découvrent dans sa " nature, et regardant tout l'univers " muet, et l'homme sans lumière, aban- " donné à lui-même, et comme égaré " dans ce recoin de l'univers, sans sa- " voir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu " faire, ce qu'il deviendra en mourant, " j'entre en effroi comme un homme " qu'on aurait emporté endormi dans
" une île déserte et effroyable, et qui se " réveillerait sans connaître où il est, et " sans avoir Hucun moyen d'en sortir ; " et sur cela, j'admire comment on n'en- " tre pas en désespoir d'un si misérable " étnt."
"C'est Pascal qui a crayonné dans ces lignes toute l'histoire du genre humain."
Oui, voilà ce qu'a écrit, sous le titre de Méditations du Cloître, non pas un moine, non pas un évêque ou un prêtre, mais un homme du monde, un philosophe moderne : réfléchissez bien, avant de récuser ce témoignage; méditez longtemps et sérieusement sur ces Méditatio7is !
Après ces pages de Nodier, nous citerons quelques lignes de Léon Bore :
"Gluant à ces pieux asyles, où, loin des agitations du monde, l'âme dégagée d'entraves, s'abreuve et se renouvelle, chaque jour, aux sources vives de la prière, de la méditation et de l'étude, celui qui n'en saisit pas la sublimité, qui n'en comprend pas l'importance, celui-là manque d'un sens moral et intellectuel, du sens des choses supérieures à la vie vulgaire.
^'L'homme animal ne conçoit point les choses qui sont de Vesprit de Dieu : elles lui paraissent une folie, et il ne les peut comprendre, parce que Von n'en juge que par une lumière spirituelle. (Cor. 2. 14)." Mais, la privation de Vorgane indispensable pour percevoir l'es plus hautes manifestations de la vertu et de la vérité ne prouve rien, ni contre la vérité, ni contre la vertu. Il ne reste pas moins certain que tout se réunit de notre temps, et les besoins si multipliés de V intelligence, et les misères innombrables du cœur, tout, jusqu'aux AVEUGLES RÉPUGNANCES d'unC
société malade, pour rendre plus nécessaires QUE JAMAIS des institutions dans lesquelles Y âme trouve 2ine guérison à chacune de ses blessures, un aliment à chacune de ses facultés."
Disons encore avec un auteur moderne :
"N'est-il pas heureux qu'il y ait des asyles, où les hommes las du monde puissent se réfugier, échapper aux occasions qui leur ont été funestes, mettre une barrière entre eux et des séductions puissantes, repasser leurs égaremens dans l'amertume de leur cœur, offrir à Dieu leurs privations et leur pénitence, se pré-
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parer dans le silence au dernier passage, et compenser, par des sacrifices pénibles à la nature, le temps qu'ils ont perdu à errer dans des voies coupables ?"
Et enfin, terminons ce chapitre par l'extrait d'un discours de M. Frayssinous à la chambre des Pairs :
"Il est des âmes q'^ant soif d'isolement, il est des âmes qui ombesoin de ne converser qu'aléa Dieu.
"Et pourquoi d'ailleurs n'existerait-il pas des maisons assorties à tous les besoins, à tous les désirs? Pourquoi ne pas laisser à chacun la liberté de suicre son attrait, et de chercher le bonheur dans la solitude, sHl croit l'y trouver ? Dans toutes les choses qui peuveïit occuper l'homme «sur la terre, il se rencontre des âmes fortes, ardentes, infatifçables, à qui rien ne suffit, et dont on peut dire, qu'elles croient n'avoir rien fait lorsqu'il leur reste quelque chose à faire ; il leur faut une carrière sans bornes. Voyez certains érudits ; ils ne se contenteront pas d'amasser un riche trésor de connai.-sarices, . ils se consumeront de veilles et de fatigues pour débrouiller ce que l'antiquité la plus reculée peut avoir de plus ttnebreux. Voyez certains voyageurs : insatiables de découvertes, ils ne se borneront pas à parcourir facilement et sans danger de vastes et belles contrées, il faut qu'ils montent jusque sur la cime des Cordillières, ou qu'a travers les sables brijjans de l'Afrique ils ailU^it visiter
je ne sais quelle ville incertaine. Eh bien ! voyez aussi certaines âmes pieuses : c'est peu pour elles que le précepte, elles aspirent à toute la perfection des conseils évangéliques. Loin de nous ici le dédain et le mépris ; à côté des grands scandales il faut de grands exemples; les grands crimes appellent de grandes expiations. L'esprit du chrétien se repose avec confiance sur ces victimes solitaires de la piété, qui, loin du monde profane, semblent sHnterposer entre le ciel irrité et la terre coupabl". Laissons des asiles au vice repentant connue à l^innocence alarmée ; que lesThïrèse puissents'y livrer en paix à toute l'ardeur de leurs pieux désirs, et les La Vailière y gémir sur leurs égarements. Souvent aussi qu'arrive-t-il?. . C'est qu'après les agitations sociales, ou les infortunes domestiques, nu Vexpérience de la xanité et du néant des grandeurs humaines, un besoin immense de repos et de solitude se fait sentir; on veut fuir un monde qui a trompé tant d'espérances, ou qui semble crouler de toutes parts ; aussi dans tous les temps a-t-on vu des dames illustres quitter le fracas du siècle pour le calme de la retraite : témoins, au ciiK^uième siècle, ces daines romaines célébrées par saint Jérôme et qui descendaient des Scipion et des Paul Emile ; sous le régne de Louis XIII, les ï'rémiot de Chantai et les duchesses de Montmorency ; et de nos jours, les Louise de Bourbon et les Louise de Condé. Sachons respecter ce qu'ont respecté tous les dues du christianisme.''^