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GOTTHOLD EPHRAÏM LESSING.
Le 29 septembre 1853, l'Allemagne inaugura, à Brunswick, lâ statue de G. E. Lessing, modelée par Rietschel et exécutée en métal par Howald; en même temps elle élevait à ce grand pcnsenr un monument plus beau , mieux approprié à son génie , et destiné à transmettre à la postérité, avec son image, le souiûe de vie qui l'animait Basé sur les travaux de Laehmann qui , avec sa conscience et sa fidélité bien connues , a édité les œuvres de Lessing (1888-40, 13 vol.), est apparu un livre qu'on peut considérer comme un modèle de profondeur et de piété allemandes : G. E» Lessing , seinLeben und sphw WevJxc , monographie qui chercherait en vain son pendant dans la littérature des autres pays, et qui formera une pierre aussi dans l'édifice de la culture intellectuelle moderne. Deux hommes, d'une vie modeste et retirée, distingués dans le domaine de la littérature et de la philosophie, y ont consacré les forces de leur plus bel âge : Th. W. Daniel (1818-1850) et G,
E. Gxihrmier (1809-1 854) se sont érigés à eux-mêmes
le plus beau monument en travaillant à élever celui de Lessing. Mais, iin^ne à part ce cliel-d'œiivre, les ouvrages qui conlribuent au jugement et àl'appréciation des écrits de Lessing font nombre. Lessing a été et demeure l'écrivain favori de la nation allemande. D'une voix enthousiaste G. G. Gervims, dans sa Geschichte der deutschen Dkhtung (4« édit., 1853, IV, âdO-S76), le proclame le génie de la révolution , le réformateur du dix-luiitième siècle. De même V. C. SchloascVy dans sa Geschichte des iSten und lOten JahrhunderU (4* édit, 1853 , II , 588-606; lY, 168-186) , lui assigne une des premières places parmi les hommes qui ont imprégné leur génie à Thistoire des siècles contemporains, en rappelant Talpha et Toméga de la culture allemande. j7. GelzeTj dans sa Neuere deutsche NatianallUeratur {2« édit., 1847, 1, 247-299), et A'. Haycuhach, dans sa Kirchengeschichte des IStcn und iOten Jahrhunderts (â« édit., 1848, I, 270-292), en esquissant le portrait de Lessing du point de vue protestant et religieux, ont apporté dans ce travail leurs formes Ijabituellement bienveillantes et conciliantes, mais à travers desquelles percent évidemment des hésitations et des réserves méticuleuses. Au nom delà philosophie chrétienne et obéissant à l'appel d une brochure pressante de Gahraner: Lessing's Erùehung des Memchengeschkchts (1841), H. RUter^ dans un article des Gottinger Studien (1847), lui a assigné sa place à la suite de Leibnitz dans le développement de la philosophie moderne. Le romantisme , à sa naissance, vouait une admiration non partagée à Lessing par Torgane de F. Schlegel : Les9ing*s Gedanken und Mei/tung^nt (1804, 3 vol.), et la philosophie allemande moderne Ta salué comma son précur-
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seur par la bouche de /. nUlcbrand : Die deutschc Natiomlliteratur (2« édit., 1850, 1, 197-^40), de A..Ruge: Gemnmelte. Schriften (1846, 1, 18-27), etc.
Notre travail était terminé , lorsque la théologie moderne, par l'organe de C. Schwarz , professeur à Halle : G. E. Lessing als Theologe , ein Beitrag zur Geschickte der Théologie im iSten Jahrhundert (mai 1854), a, elle aussi, revendiqué Lessing comme un de ses apôtres.
En présence de toutes ces sources si complètes et si parfaites, il nous a semblé devoir laisser de côté toutes les notices biographiques et bibliographiques qui primitivement devaient faire partie intégrante de notre travail ; nous n'aurions pu que répéter et copier. Notre but a été d'exposer, dans leur développement dialectique et en nous appuyant sur les textes (édit de Lachmann), la genèse et le procès psychologique des idées de Lessing .
On a dit de Lessing qu'il était le réformateur de son siècle , du siècle de la pensée. Lessing se serait contenté d'un titre à la fois moins ambitieux et mieux approprié à son génie. Il était l'homme de son siècle. Ses écrits sont un commentaire vivant de son développement psychologique. Ce qui constitue le fond de sa nature, c*est le besoin de vérité : il en a soif et faim ; il s'empare de tout ce qui ressemble à un aliment pour salistaire ce besoin. Sa soif s'augmente de celle du peu[)le qui languit' et qui mourra si on ne lui donne à boire. Pour Tapaiser, il puise à la source de vérité ; jusqu'à quelle piolondeur a-t-il puisé, c'est ce dont ue p&viV\v\^ev (\ue Celui dont il attend la permission de puiser plus pvoiîou-
dément encore (X , 25^2, 33). Mais il sent bien que sa soif n*est pas apaisée. Si rinstinci de sa nature Fa poussé à la recherche de la vérité , Texpérience lui a dit que jamais il ne doit espérer trouver la vérité entière, celle qui satisfait et permet à rhomme de se reposer. Ge repos, il ne le-désire pas , il le craint. Cette conviction ne le décourage point, car il a appris que ce qui constitue la valeur étliique de l'homme, ce n'est pas la vérité qu'il possède ou croit posséder, mais bien les efforts sincères qu'il a faits pour y arriver. Ge n*est point la possession, c'est Tin* cessante recherche de la véi ité (jui augmente les forces de l'homme et dans laquelle consiste sa perfection croissante ;Ja possession rend sûr, rend paresseux, rend or** gueilleux. Lessing lui préfère le besoin toujours renaissant que Dieu a mis en lui. La vérité absolue n'est que pour Dieu seul ; Thomme doit se contenter d'y aspirer (X, 49). Il n'est pas exact de dire de Lessing qu'il avait pour principe de ne pointavoir de principe; car l'inébranlable résolution de ne jamais comprimer cet instinct de vérité est un principe aussi, celui de toujours mieux chercher à connaître l'essence de toutes choses ; et connaître, en définitive, est une condition indispensable pour l'action, comme celle-ci en sera un corollaire nécessaire. Mais agir conformément à sa vraie nature, c'estrà-dire à la vérité, est le principe souverain de la morale. On le voit, Lessing éUiit conduit à tout rapporter au monde éthique, cai* l'idéal étliique est la vérité.
Mais, sur le chemin de cette recherche de 1^ vérité, il y a une puissance avec laquelle il faut compter , c'est
le datUê et le découragement; le découragement qui , en face de^ efforts si souvent infructueux pour mettre ia vie en accord avec la vérité reaonnue, apprend à l'homme à s'arrêter à mî-cheiâin, à s'accommoder avec Terreur et avec le mensonge. Lessing savait combien il était facile de làiie son pacte avec la vie , mais il savait aussi que la meilleure arme contre le découragement , c'est la persévérance dans la recherche, celle-ci nous compensant lai-gement la possession de la vérité ; et la jouissance quelle procure, nul ne sait mieux la décrire que Les- > sing (X, â). Mais le doute? il n'est pénible qu'à celui qui ne le connaît qu'à demi; îl est un élément néces-" saire à tout progrès. Sans lui, point d'idéal posé par l'honmie comme but de ses efforts. Et, d'ailleurs, est-on maître de ne poiut douter? On peut, il est vrai, récuser le doute; mais ici récuser, c'est al)di(pier. Le doute détrône hi dogme, et Lessiug pense que le dogme mérite d'être détrôné comme source de l'intolérance. La vraie tolérance découle de la conviction que les opinions ne constituent pas la valeur de Fhomme, que le résultat de la recherche peut être erroné, pourvu qu'elle-même ait été loyale. La vie est là pour corriger, pour montrer des chemins meilleurs. Suivre la vraie voie est souvent l'œuvre de la fortune, être eu souci d'elle constitue seul un mérite (Xll, ô04; Xi, 495). Tout dogmatisme conséquent est intolérant; ledogme rationaliste Testtout aussi bien que le dogme orthodoxe. Lessing a remporté la victoire la plus difficile en exerçant sa tolérance envers ceux qui regardaient comme saint ce qui ne l'était pas pour lui; il savait trop bien que les hommes sont frères, non pas cause d'une égalité qui uexvsle i^as, ludis en dépit de l'inégalité qui existe. *
Le doute n'est pas le principe générateur de la science, il n'en est que Taiguillon. Gelie-ci n'a pas de valeur absolue, elle n'en a qu'en tant que les questions posées et résolues par elle agissent d'une manière efficace sur la vie. L'éthique est encore le principe moteur de la science. Lessing ne voulait pas être savant ; ce à quoi il borne son ambition, c'est à pouvoir se servir d'un livre savant en cas de besoin. Il préfère à l'érudition la sagesse , qui est le fruit de l'expérience (XI, 747; XII, 5). Le talent qu'envie et que possède Lessing, qui n'en exclut aucun et qui peut même faire négliger ceux que l'on a, c'est celui de savoir à tout moment puiser la sagesse de l'expérience ; le talent de la perspicacité philosophique, de cette clarté qui illumine chaque impression reçue et poursuit la vérité jusque dans ses derniers recoins, talent qui ne se décourage point alors que souvent elle lui échappe , et ne désespère pas d'elle, parce qu'elle s'est perdue dans des sentiers où il ne pouvait plus la suivre (X, 1 , 2). On sait le talent avec lequel Lessing savait vivifier et spiritualiser la matière en apparence la plus aride et la plus ingrate. Beaucoup penser, au risque de souvent mal penser, est«un chemin plus sûr pour bien penser que ne pas penser du tout (X, 326). La pmsée est l'unique voie pour aboutir à la vérité. Un caractère comme Lessing ne se demande pas pourquoi et sur quoi penser ; la pensée porte en elle-même son but, ou plutôt le penseur est déjà en lui-même le but. Lessing n'en fait point une affaire, mais une occupation. Lors même qu'on n'en verrait ni l'utilité et l'application immédiates, ni ses rap-
ports avec l'absolue vérité, il sait que souvent les per^ spectives*s'ouvrent du côté où Ton s'y attendait le moins,
et que c'est en tàtoniiimt qu'il faut deviner les liens cachés. On a la conscience d'avoir mal employé son temps; qui sait, si nous n'aurions pu remployer plus mal encore; pourvu qu*il y ait eu intention de le bien employer , et conviction de pouvoir bien l'employer comme on Ta fait (X, 119). Cette conscience accompagne sans cesse Lessing. Elle est le secret de sa sérénité d'âme. Quel que soit l'objet sur lequel son esprit s'est dirigé, il s'y abandonne avec tant d'amour, il se l'assimile si bien, qu'il ne peut plus s'en détacher, et que la moindre impulsion suffit pour l'y faire revenir avec toute la puissance d'un premier amour. Et cette sympathie, il l'avait pour toutes choses; rien n'était trop grand, rien n'était trop petit pour lui, et partout il savait démêler l'essence même.
Le procédé par lequel l'esprit sépare ainsi les divers
éléments d'un objet pour en découvrir la vraie nature, c'est la critique. Ceux qui croient avoir besoin , en parlant de Lessing, d'ajouter qu'il n'était pas un génie critique seulement, mais aussi un génie productif et créateur, partent d'une notion erronée de la critique. 11 n'est pas vrai que la critique soit négative seulement. Elle pose un principe, elle est l'expression d'une conscience déjà existante et vivante, mais qui souvent cherche encore sa rorniule. Elle envisage son objet sous un point de vue qui n'a pas paru encore, mais qui dorénavant porte en lui assez de force intensive pour être appelé à exister. Les caractères critiques se distinguent des ca-
ractères systématiques; tandis que pour ceux-ci tous les éléments de la vérité existent dt^jà , et (|u'il ne s'agit
(\m de les réunir et de les coordonner, pour eenx-là tout est à trouver encore; ils ne peuvent achever l'édifice, car les matériaux indispensables à la construction ne sont pas là. Aux uns la tâche de clore un passé , aux autres la mission d ouvrir un avenir, aux uns le domaine abstrait de la notion, aux autres le terrain concret de l'histoire. Il est donc inutile de demander à Lessing un système de théologie ou de pliilosojdiie. L'ahsence même du syst<'»me donne une empreinte originale à son génie. Sa philosophie est celle du mouvement et non celle du système; il laisse une large place à lavenir qui peut racilemenl se rattachei- à lui et développer ses idées, sans avoir, au préalable, à s'édifier sur des ruines. Il nous faut encore séparer la cause de la critique de celle de l'éclectisme qui est la méthode opposée. Ce dernier part du principe faux que la vérité est contenue déjà dans les divers systèmes qui se sont produits, et qu'il n'y a (}u'à faire un choix; le mode d'après lo([uel se lait ce choix, il ne nous rindi(jue pas; il le tient secret, et pour cause. Il est d'ailleurs essentiellement dogmatique, préférant constniire plutôt que de creuser. Lessing ne pense pas que le temps soit venu de lier les gerbes; son regard aime à voir jaunir la moisson de tous cotés, et un pressentiment qui le remplit de joie lui dit que la moisson sera belle. Ce regard sait apprécier également un système et montrer par quel côté il a saisi, lui aussi, la vérité. De là , ce respect touchant pour chaque individualité, sans effort, sans condesc0ndance, car il lui reconnaît son droit d'existence, sa place dans l'ensemble; de là enfin.
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lasceiidaiit irrésistible de sa Ibrce attraclive et persuasive.
Voir par ses [)r()pres yeux, ne rien défigurer, ne l ien pallier, laisser découler les conséquences comme elles veulent découler, ne pas arrêter, ne pas diriger leur cours (XI , 65), ce devoir qu'il s'était imposé de dire la vériléà toutprix, a faitaccuser Lessing de li'niérilé. D'un coté, ce devoir n'est pas absolu 29) , de l'autre, il repose sur la conviction que la vérité est nécessaire au salutde l'individu coinine de Thumanité. Lessinj> pensait qu'il y a des circoustauces où il importe de sacriiier le froissement du premier au bien de la seconde, et qu'en définitive ce froissement même pouvait être salutaire. Il abandonne au temps les eiïets que peut avoir une eonviction franchement exprimée, et si, en remuant la fange, il a jeté, sans le savoir, des grains d'or, les grains d'or de Dieu ne se perdent jamais (X, 119). L'arc usa tion d'être une pierre d'achoppement et de scandale, il la prévoit et la prévient. Tout cela s'applique spécialement aux questions du temps, qui sont des questions de vie et dont la solution constitue la tâche de répo(pie. Sur tout ce qui se pense , sur tout ce qui s'écrit, il faut qu'il pense aussi; si c'est possible , ce sera avec un ami dans une de ces joûtes d'esprit où il excellait; néanmoins il ne peut penser avec h iiit sans prendre la plume ; si ses pensées le satisfont, il déchire le papier, sinon ii les publie (X, 253; XI, 518, 750). Le public le renseigne-til mieux, il s'en réjouit. Les humiliations le rabaissent, alors qu'il se sent présomptueux; les éloges le remontent lorsqu'il est déci uragé. La publicité a pour Lessing une
valeur éthique autant qu'intellectuelle : elle constitue chez lui un besoin religieux. L'embarras et rattented*une réponse le tourmentent; il y va de la paix de son àme. Il laut qu'il parle , qu'il écrive. Ce trait est un aveu encore de sa nature de réformateur; il se distingue par là du sage qui reconnaît des vérités qu'il vaut mieux taire , quoiqu'on pût les dire. Lessing ne peut pas dire ce qu'il croit devoir taire, mais ce qu'il dit, il ne peut le taire. Ce qui est prudent calcul chez Tun, est instinct puissant chez l'autre (X, m, 264; XI, 515).
Une réformation c'est un renouvellement de vie; celui-ci implique un mouvement dans la splière des esprits. Le mouvement apporte la vie et la mort. Lessing ne veut pas détruire avec intention, mais il ne peut se remuer sans détruire ; plutôt le mouvement et la mort que l'immobilité (X, 4 88). De là le caractère que revêtent les écrits du réformateur. Sans le vouloir, il est amené à faire de la polémique. La lutte est son pain quotidien; le combat, la devise de sa vie. Tout , dans les ouvrages de Lessing, tient du drame, c'est-à-dire de l'immédiateté de la vie; rien du système, il est l'ennemi mortel du genre didactique. Et, si ce ne sont pas des dt ames et des fables, ce sont des écrits polémiques, pétillants d'esprit, incisife, étincelants. La forme préférée, c'est le dialogue; son style est rempli de thèses et d'antithèses , de prosopopées, d'allégories; il adéctionne les propositions détachées; un nombre inûui dépensées, demeuiées à l'état d'ébauche et de fragments, n'ont été publiées qu'en i 793 par son frèreCarl. Les fruits que Lessing a recueillis
de sa polémique ont été bien plus amers qu'un homme de sa trempe n'eût pu ni voulu le prévoir ; mais les ennuis ne lui sont venus que du dehors et non de sa consscience ; les hommes les plus méprisables ne sont pas ceux qui veulent prévoir tout ce qu'ils pourraient prévoir. Ceux qui luttent pour la vérité ont le privilège de souffrir et d'être persécutés pour elle (XI, 577). Lessing avoue lui-même avoir été trop loin par Ibis; il regrette d*avoir abusé des armes de l'ironie mordante, de son style, cette épée à deux tranchants; il se plaint de son ' irascibilité, héritaL^e de son bon et pieux père (XI, 741). L'amertume et la véhémence de sa polémique ont empoisonné les derniers jours de sa vie intérieure , si calme, si sereine au milieu des agitations perpétuelles et des tracas de sa vie extérieure, des soucis causés par sa position, par celle de sa famille et de ses amis. Il y a plus , les luttes théologiques lui ont causé des blessures que lui ont épargnées les luttes précédentes.
Le génie réformateur tic Lossing s'est exercé dans toutes les sphères de Factivité humaine; il ne peut en- , trér dans notre but de montrer ce que l'Allemagne lui doit, quantâ sa langue, à sa littérature, à son esthétiq ue , à son archéologie. Il nous importe de découvrir sa place dans le domaine de la culture g»'uérale de l'humanité, et de gagner le point de vue philosophique et religieux qui caractérise toute l'influence qu'il a dû et pu exercer. Mais d'abord il nous faudi'a déterminer le miliru liistorique dans lequel il fut introduit et les divers éléments contradictoires qu'il rencontra et contre lesquels sa na-
ture, péniblement impressionnée, dut s'élevei en protestant, en critiquant et en réformant. Puissamment réveillée de sa servitude par la Réformation et s*autorisant de son exemple, la philosophie, depuis Descaries, en apparence encore soumise et dévouée , s'était aiïranchie du joug de la théologie. Au lieu de s'astreindre à penser sur le dogme , comme elle l'avait fait au service de la scolastique, elle se prit à penser sur la pensée ellemême, sur ses lois, sur la certitude qu'elle donne, sur la méthode. Elle était sortie de tutelle et marchait en avant, ingrate et oublieuse bientôt de l'école où elle avait appris à forger et à aiguiser ses armes, étonnée du sentiment de sa force et ne posant plus de limites à son essor. Il y a plus. La théologie de la Réforme elle-même, après avoir sommeillé pendant un siècle et demi dans les limbes des pères, péniblement nourrie de l'eau d'une tradition rendue stagnante dans son cours, se voyait entraînée à la suite de Wolf et de ses disciples, saisie de la puissance du mouvement et du besoin de sonder des terres inconnues. Ces recherches, pour elle, eurent tout Tattrait du fruit défendu ; mais aussi oub1ia-tp-elle sa mission et se préparait-elle un abîme. Au lieu de se demander quelle elle était, au lieu de iléfinir et de délimiter sa sphère d'action , son mode de démonstration, sa genèse et sa méthode dialectique, elle conserva les anciermes allures, l'antique costume, avec des prétentions nouvelles. Le protestantisme du dix-huitième siècle fit fausse route. Au lieu de penser sur la Bible , comme la Réforme du seizième siècle avait pensé sur l'Église, au lieu de discuter ou de poser les principes de la révélation et de l'autorité, respectueux et soumis en apparence, à son tour, comme la philosophie, il pensa librement,
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sauf à imposer ensuite le résultat de sa pensée à la Bible, et de colorer de cette lumière nouvelle Fantique clair-obscur des mystères révélés. C'est ce qu*on nomme le rationalisme. Et, chose trop souvent oubliée , le supranaturalisme , dans sa protestation et dans son apologie, se fit rationaliste à son tour; au lieu de récuser la discussion sur le terrain rationnel et de décliner sa compétence, il se laissa entraîner sur un terrain où il combattait son adversaire avec les mêmes armes que dans ses manuels de dogmatique il déclarait impuissantes et méprisables.
Lessing (i 729-i 784 ), au sortir d'une éducation solide au presbytère de Gamenz et d'études tliéologiques faites d'après l'ancienne méthode (4746) durant son séjour à Leipzig et à Berlin, s'était lié d'amitié avec Nicolaïet (rautips représentants de la nouvelle école; un môme besoin de combattre et de protester l'unissait à eux. Mais le ratUmalimey qui «croit penser et qui pense croire» ne pouvait lui convenir. Il lui reprochait le procédé peu loyal de substituer tacitement les notions nouvelles d'une prétendue religion naturelle à celles de la religion positive , de conserver les termes traditionnels , se réservant d'y rattacher d'autres idées, de confondre et d'identifier la foi et la raison , de tout faner et profaner, en le faisant passer au creuset du soi-disant bon sens. Il s'exprime avec véhémence contre ces novateurs qui , sous prétexte de tout éclairer au flambeau de leur raison , voulant faire des cUi'éùens raùowïveU, îov\V Oies philosophes fort peu raisonnables; il blâme sèvèremeuV
rinouîe prétention de se mettre au-dessus du travail intellectuel des siècles précédents, avec une médiocre dose
de clairvoyance, et de vouloir abattre sans édifier (X, 13 ; XII , 409). Leur attachement obstiné à un Dieu personnel et transmondain , â une liberté abstraite et à une immortalité bienheureuse , où la vertu serait récompensée et le vice eftacé, lui paraissait un nouveau judéochristianisme, dont le juif Moïse Mendelsohn était Tapôtre le plus respectable et le plus éloquent Lessing, lui aussi, était du parti de la liunière contre celui des ténèbres , mais il voulait toute la lumière et détestait le clair-obscur. La conséquence , il la réclamait avant tout. Son profond instinct historique était froissé par l'impuissance avec laquelle le rationalisme jugeait les temps, les hommes et leurs systèmes, incapable de poursuivre la genèse des faits et des idées , et de démêler l'accident de l'essence, l'erreur de la vérité. On connaît la rupture de Lessing avec les chefs du rationaUsme , et si ceux-ci n'ont pas cessé de revendiquer pour eux Tauteur de Nathan , ils n'ont jamais- pu lui pardonner son Éducation du genre humain {Mendelsohn s Morffenstmulen , 1785, p. 278) , dans l'impuissance où ils se trouvaient de concilier les deux points de vue.
Le wprana^a/tm^ orthodoxe avec lequel, par ses études et surtout depuis son séjour à Hamboui^ (1 765),
Lessing s'éUiit trouvé en contact, se réservait de s'incarner pour lui dans la personne du Hauptpastor Joh. Melchior GoBze, lequel avait développé avec une conséquence qui faisait jeter des cris d'admiration à Lessing,
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toutes les aspérités et toutes les extravagances du luthéranisme en déroute. Ce qui le choquait dans les allures de ce parti , c'était ce ton âpre et l epoussant de zélateur contre tout ce qui s'élève ou semble s'élever contre son dogme, la manie de donner à toute assertion qui ne cadre pas avec ses idées reçues, le sens et rextension les moins aimables, l'obstination de ne jamais vouloir apprendre qu'il est faux et absurde de dériver toute diver* gence d'opinions d'un cœur endurci ou d'une volonté perverse (X, 49, 255; XI, 564), la présomption de refuser rintelligence et la science à tous ceux qui ne les emploient pas comme lui, la témérité d'oser tracer à Dieu ses voies immuables, affirmant qu'il ne peut suivre que celles qu'il a daigné lui communiquer, niant toutes les autres parce qu'il ne les voit pas et excluant du salut tous ceux qui ne le comprennent pas comme lui (X, 46, 182, 147). Mais ce qui exaspère surtout Lessing, c'est la nianière maladroite avec laquelle ils détendent le christianisme, condamnant avec dédain la raison ^ tout en s'en servant dans leurs apologies, c'est leur méthode irrationnelle de citer et d'employer la Bible. Il les accuse de donner aveuglément dans le piège que leur ont tendu leurs ennemis, en exagérant les mystères chrétiens, d'être si peu sûrs de leur cause, qu'ils croient devoir avant tout mettre en sûreté riioimenr de leur per* spicacité (X, 12, 15), et enfin de demander que les doutes fussent examinés dans le champ clos de la théologie et dans une langue hiintelligîble au vulgaire ; car peu leur importe au fond ce que croit l'homme éclairé, pourvu que le peuple demeure dans l'ornière où le clergé seul s'entend à le guider (X, 15, 18^, 185, 208^ 237).
C'est à cette lutte entre la néologie et entre l'orthodoxie que Lessing assistait, spectateur paisible, mais non indifférent : elle rintéiessait moins comme théologien que comme homme; il y voyait débattre ce qui touchait à ses plus saints intérêts. Il avait lu et relu les écrits des déistes que les Gœze auraient voulu extirper à tout prix et auxquels ils donnaient une importance exagérée, en fulminant contre eux la défense d*attaquer le christianisme, avec menace d'appeler à leur aide le bras séculier. Lessing en était tout aussi peu satisfait que des apologies de la religion chrétienne qui étaient alors le sujet littéraire à la mode. Des doutes s'étaient élevés en lui; la maladresse de la ré^ futation n'avait fait que les augmenter. Plus l'ortliodoxie s'évertuait à lui démontrer en bloc ses dogmes, plus il hésitait; plus les néologues triomphaient et foulaient aux pieds la religion vaincue , et plus il éprouvait de sympathies pour elle (XI, 541 ; IX, 419). Il était dans sa nature de ne* pouvoir demeurer longtemps spectateur impassible. Lessing entra dans l'arène théologique après avoir cueilli déjà des lauriers dans d'autres luttes, et sur le déclin de sa vie, en publiant (1774-1778) comme bibliothécaire de Wolfenbùttel les sept Fragments anonymes de H. S. Reimarus , dans lesquels le célèbre philologue de Hambourg attaque le christianisme du point de vue de la religion naturelle, en montrant, par l'ana- • tomie exégétique de plusieurs parties de la Bible, que l'Église chrétienne repose sur des erreurs grossières et sur des mensonges palpables. Lessing fut amené par ses
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adversaires à justifier sa publication. E nous apprend
que, comme bibliothécaire, il avait lu les Fragments; qu'il avait trouvé des objections auxquelles il ne savait point de réponse, ni pour lui, ni pour l'Église, et qu'en livrant la question au public il pensait qu'un tiers le sé« parerait ou le rapprocherait davantagé du FragFuentiste (X, 206; XI, 515). Le christianisme a-t^il des parties malades qu'on ne peut toucher ni exposer au grand air ? Pourquoi faut-il toujours entendre le reproche si humiliant qu'il n'est pas permis de dire contre lui tout ce qu'on pourrait dire? 11 n'y a qu'une théologie lâche qui puisse ne pas désirer voir ce reproche écarté, qui puisse l'autoriser par sa conduite (X,192). Et puis, qui sait, la solution de ces questions montrera peut-être l'opportunité , la nécessité d'une réforme dans la méthode de défendre et de démontrer le christianisme? La réformation du seizième siècle , dans sa lutte avec la tradition catholique, avait lesbuiré le principe matériel du christianisme, la justification par la foi. Le dix-huitième siècle devait examiner, dans sa réaction contre la tradition protestante, la source, la norme, les étaies de la foi et du dogme, le principe formel du christianisme. Ce fut là la mission théologique de Lessing, le Luther de son siècle. H n'est pas occupé dans le temple, mais aux abords du temple; il iie veut que balayer la poussière du seuil où les saints prêtres l'ont laissée. Ët il est fier de 6et humble travail, car il sait pour la gloire de qui il l'entreprend (XI, 542). Il ne veut pas être décrié comme voulant moins Je bien de l'Église que ses adversaires. C'est à Luther le premier qu'il voudrait en appeler, à Luther que personne ne méconnaît autant que ceux-là même qui se disent ses disciples sans être ses imiUileurs. Il nous
a délivrés du joug de la tradition. Qui nous délivrera du juug plus insupportable encore de la lettre? Qui (X,
Grand fut le bruit occasionné par raj)parition des Fragmenté. De tous côtés s'élevèrent des champions pour l'attaque et pour la défense. Nous savons que Lessing était mécontent de la tactique de l'un et de l'autre parti. Déjà, dans les Observations qu'il avait ajoutées à la publication des Fragments, il avait essayé de prendre une position indépendante, et maintenant, appelé de tons côtes à la lutte, il rompt le silence, et ses pensées transparentes jaillissent comme des éclaii's dans le monde théologique et non théologique, provoquant partout le mouvement , la réflexion , les écrits ; mais , passager météore, il quitte en peu d'années la carrière au plus fort de la lutte y d'une lutte où il a devancé et guidé son siècle. Lessingy au milieu de la théologie contemporaine, demeure isolé, incompris, méconnu de tous, avec la profonde conviction de ce qu'il voulait acquérir à son humanité. Ses meilleurs amis , son frère, doutent de lui ; les néologues berlinois le raillent comûie.un obscurantiste qui ne peut se détacher des anciens dogmes; Gœze et les siens lancent leurs anathèmes à ce satan caché sous les traits d'un ange de lumière. Semler, Walch et Fécole historico-critique, dont l'équivoque position ne peut affronter la franche liai (liesse dn génie de Lessing, méconnaissent ses intentions; l'illustre auteur de la théorie de l'accommodation propose d'enfermer dans une maison d'aliénés celui qui ne sait pas s'accommoder; car
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les questions que Lessiiig posait à Semlor sont précisément de celles dont le rationalisme ne pouvait ni ne voulait s'occuper (XI, 536, 564). De rares et de restrictives adhésions lui pal-venatent en secret de la part d'un Claudius,d'un LavatfM'. QuantàIlerder,Lessingra connu tit)p tard et trop peu. Sa position au-dessus de tous les partis le privait d'alliés, rarement utiles, souvent incommodes. Lessing est heureux de n'être pas théologien, il n'est qu'amateur de la théologie; il n'a jamais été obligé de jurer sur un système, et rien ne le contraint à parler un autre langage que le sien; son arme de prédilection dans les discussions théologiques, c'est cette même clarté et lucidité d'esprit qui lui faisait préférer la vieille théologie à la nouvelle, parce que celle-là, au moins, est franchement opposée à la raison , tandis que celle-cicherche plutôt à la corrompre (X, 136; XII, 48^). Et, si le parallèle n'est pas trop hasardé, nous comparerions volontiers la polémique et l'apologétique de Lessing à celles de Pascal. Qu'est-ce autre chose que ce bon sens pénétrant, cet esprit acéré et piquant qui lait des Pronnciales le chef-d'œuvre du genre et leur assura l'influence qu'elles ont exercée ? Et , sur le déclin de sa vie (1780), Lessing, lui aussi, publia une œuvre en propositions brèves, aphoristiques et brillantes de clarté, qu'il aimait à appeler (avec Nathan) son testainent théologique : L'Éducation du genre hunmin, également dans le genre des Pensées de Pascal, seulement sur un fond différent, dans une autre coloration. L'un écrivit au dixseptième siècle , sous rinspiration du jansénisme français et catholique ; l'autre, au dix-huitième , sous le ciel allemand et libre de la philosophie naissatilfe.
Nous devons, pour caractériser le point de vue auquel se place Lessiag, résoudre quelques questions préalables encore. Lessing voyait dans Talliance compromettante, dans la stérile confusion (§ 8) de la théologie et de h philosophie , un mal sans doute, mais un mal nécessaire (Xi, 748), auquel il importe de porter remède. Il veut les réconcilier, lui aussi, mais en relevant le mur de séparation ; elles devront , à l'avenir, se côtoyer en paix sur le terrain où chacune est née, sans se déranger ni se quereller. Mais, avant tout, elles ont toutes deux à faire amende honorable à la vie ; trop souvent elles ont rempli la tcte et laissé le cœur vide ; trop longtemps les hommes ont voulu toujours raisonner et ne pas agir (Kl, 27, 462). Arrachées au sol fécondant de la vie, elles se sont perdues dans la sphère de Tabstraction. La philosophie, lors de sa renaissance, réléguée dans le poêle de Descartes et dans le cabinet de Spinosa» se sépara de la vie publique et perdit ainsi son point de rattache ; elle devint entre les mains de Leibnitz et de Wolf une gymnastique niatliématique. Ce fut une inconséquence et par suite une tentative stéiile, quand elle voulut se rapprocher par la théodicée de la théologie. La théologie précède la philosophie, elle ne la suit pas. Quand on s'est accoutumé au mode de démonstration de celle-ci, on ne se courbe plus sous Tautorité de ia première. De son côté , la théologie , au liéu de continuer à faire appel à la foi et d'y plonger ses racines,, a emprunté à ia philosopiiie ses ai^guments et a commencé à démontrei logiquement ce que jamais la
raison se résoudra à accepter. C'est ce mélange incongru de deux sphères de vérités et de deux modes de démonstration qui rend toute réconciliation et toute action réelles sur la vie impossible. Dans leurs résultats et dans leur principe matériel , la théologie et la philosophie semblent ne pouvoir assez divei^er; dans leur principe formel, elles se donnent la main, leur mode de démonstration élaut le môme. Lessing demaadaiLque le rapport inverse eût lieu. La vérité -estja même, mais la méûiode pour la feire recevoir» comprendre et appliquer par les hommes , est diverse. Chacun veut être élevé et conduit d'après son degré de capacité: l'un est plus haut» Tautre plus bas sur Téchelle de l'éducation. L'œuvre de Tunion dans la séparation avait souri à l'esprit de Lessing, mais elle est difficile. Nous y travaillons après lui, et ngus sommes loin de réussir. C'est que la théologie ne veut pas se contenter de son humble» mais belle mission , de présider à l'éducation première de l'esprit humain, et la philosophie, fière à son tour de faire sentir sa supériorité^ oublie que» dans le royaume des esprits» les derniers seront les premiers.
Un débat interminable s'est ouvert sur la question de
savoir à quel système de philosophie Lessing s'est rattaché. On peut hardiment répondre : à aucun. Peu sympathique aux spéculations métaphysiques» il ne remonte jamais à la critique des principes premiers de nos connaissances, et, l'intérêt personnel à part, l'examen de sa conception (il aurait dit de ses hypothèses) philosophique ne jetera aucune lumière nouvelle sur le point
de vue que nous avons hâte de gagner. Ce que Lessing admire chez Leibnitz, c'est moins le eontenu du système que l'esprit du penseur, cette conviction profonde qu'il n'y a pas une opinion qui n'ait pour elle une ombre de vérité, et que, pour apprécier un système, il faut conunencer par chercher ce côté vrai. Il aime le procédé deLeibnitz, se plaçant sur le terrain de l'adversaire pour le combattre, et la chaleinMvec laquelle il prend la défense des dogmes ecclésiastiques contre ceux qui leur reprochaient une contradiction absolue avec la philosophie (IX , 1 69 , 285). Gomme lui , Lessing croit qu'il y a deux espèces d'arguments pour la vérité, ceux de raison (humains) et ceux d'autorité (divins), et que pour bien des vérités la foi précède Tintelligence. Lessing a appliqué ce procédé à plusieurs dogmes de l'Église (Trinité, XI, 604;X, 321. Péché originel, X, 325, etc.), en montrant comment la philosophie peut se dégager des formules théologiques. Quant au contenu de la philosophie de Leibnitz, Lessing s'en est attribué plus d'une idée (p. ex. celle du meilleur monde , des monades , etc.) , mais le dualisme si gênant de Leitmitz , que ringénieuse hypothèse de l'harmonie préétablie cherche en vain à eil^cer, n'existe pas pour Lessing ; il est vrai qu'il tombe dans un idéalisme qui lui a attiré de graves accusations. C'est Jacobi qui , d'après une conversation qu'il eut avec lui à Wolfenbûttel en 4780 ((Ewfm, 1849, 8^édit., IV, p. 54-90), l'a dénoncé au monde philosophique comme entaché de spinosisme. Malgré la peine que s'est donnée Mendelsohn pour combattre cette opinion, il nous est impossible de douter de l'authenticité de la conversation précitée; d'autant plus que certaines idées de Lessing (p. ex. celle de la réalité du monde en Dieu, XI, 605) d^
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notent un penchant vers le déterminisme (XII , 37 ; X , 6), contre lequel il ne sait par moments plus comment lutter. Certes, s'il avait dû prouonccr entre un théisme qui sépare à perte de vue et de vie le monde et Dieu, et entre le substantialisme de Spinosa qui les identifie, son embarras n'eût pas été long. Mais il ne veut pas se prononcer. Lessing admirait dans Spinosa sa nature .de joûteur pour la vérité; il révérait les' sacrifices qu'il a portés à la liberté de pensée ; mais la monotonie quelque peu orientale et mécanique de son panthéisme ne pouvait convenir à la mobilité toute occidentale de la philosophie critique de Lessing. Quant à ses efforts pour éviter . le dualisme de Leibnitz et le substantialisme de Spinosa, il n'est pas, sous ce rapport, à l'abri de la critique; si notre existence n'a de réalité qu'en Dieu , il est évident que la personnalité de Fun ou de l'autre doit tomber.
Nous revenons à la théologie. Lessing ne peut ni trop tôt, ni trop la séparer de la religion. A une époque, dit Twesten {Dogm. der ev. luth. K.,S^ édit., 1834, p. 19), où l'on ne cherchait à appuyer la vérité du christianisme que sur uue prétendue démonstration d'une certaine opinion de la Bible, Lessing, le premier, en a appelé à la vie immédiate de la religion dans le sentiment, comme le boulevard le plus sûr du christianisme. La vérité doit être éprouvée plus que raisonnée , sentie plus que démontrée. Le sentiment religieux ne peut pas toujours traduire en idées ce dont il n'a qu'une notion vague, et souvent du moins il ne peut faire que d'autres rattachent le même sens aux mêmes mots. Hais dans
le dogme la notion approchante est inutile si elle n*ex< prime pas assez, dangereuse si elle dit la moindre
chose de trop (X , 256). Le dogme suit toujours de loin la foi ; il y a eu de bons chrétiens avant les livres dogmatiques. Le dogme est un essai de se rendre compte du sentiment religieux; or, celui-ci varie à Tinfini et ce^ lui-là n'a à sa disposition qu'un choix proportionnellement restreint de notions pour en exprimer les diverses modifications. S'il a sur le sentiment l'avantage incontestable de la clarté, il est entraîné de la région d'où il tire sa vie dans celle de la pensée. De plus, le dogme s'expose à la critique, tandis que le sentiment. religieux lui échappe. Et cette critique est légitime, car le dogme prétendant donner une vérité stable, et la critique, au contraire, suivant le courant spirituel et le mouvement historique ^ n'étant pas liée comme lui aux conditions du temps et du lieu , oppose à sa prétention des forces fraîches et jeunes auxquelles il dpit finir par succomber Mais le dogme ruiné, le sentiment religieux subsiste; il créera un dogme nouveau jusqu'à ce que celui-ci soit obligé de ûiire place à un autre. Telles sont les conséquences (non formulées) du travail de Lessiug. Ën attendant, il y a beaucoup de bons chrétiens qui ne se rendent pas un compte exact de leur foi , et les meilleurs sont parfois ceux qui sont le moins théologiens (X, 163). Que leur importent les objections auxquelles ils ne savent répondre; ils sentent ce que d'autres veulent penser. Cet appel à l'expérience intime du christianisme est la pensée fondamentale de la polémique de Lessing avec Goeze. Le mot de foi dans la théologie orthodoxe est ievenue une véritable énigme ; la dogmatique a tant
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d'arguments irrésistibles pour la vérité chrétienne, que la grâce divine est en réalité de trop dans l'appel à la foi (IX» â9â). Et pourtant, quoi qu'on veuille obtenir, ii est faux que toutes les objections -aient été faites , et plus faux encore qu'elles aient été toutes refutées. Le
' doute durera au moins aussi longtemps que le dogme. On se trouve offensé de ce qu'on identifie la religion et la superstition et Ton ne se géife pas de faire passer le doute pour de l'incrédulité. On se récrie de ce qu'on fasse de chaque théologien un prêtre, et de sang-
' froid on fait de chaque philosophe un honune irréligieux.
Pourquoi ne pas laisser la reli^ùm en dehors de la discussion? pourquoi ne pas en parler du moins toujours avec respect et amour? Pourquoi, s'il faut la défendre, ne pas la défendre avec dignité«et ne pas étendre cette dignité à la théologie qui veut en être l'expression? Quant aux attaques dirigées contre le christianisme, Lessing voudrait que leFragmentiste suscitât un homme qui approche autant de l'idéal du vrai défenseur que celui-là a approché du vrai accusateur, avec tout le sérieux, toute la connaissance, tout Tamour de la vérité! La confusion sera tout au plus du côté du théologien , lorsqu'il verra les étales qu'il a données à la vérité chrétienne, si ébranlées et si chancelantes. Quant au chrétien, il ne sera point confus , car il vit pour lui ce christianisme qu'il éprouve être si vrai , daus lequel il se sent si heureux (X, 9-li). Encore une fois, attaquer la théologie, ce n'est pas attaquer la religion. Celle-ci n'a que faire dans le champ clos où joutent et se débattent le
dogme et la critique : à elle le sanctuaire. Ne lui demandez pas de prendre parti dans la lutte; elle ne sait
rien ni de paix ni d'inimitié entre la théologieetia philosophie ; elle s'abandonne avec amour à Tune et à l'autre. Être religieux, c'est sentir et aimer un idéal éthique ; c'est au dogme à le poser, à la critique à l'interpréter et à le corriger. Ce à quoi la religion aspire, la philosophie veut le réalisoi ; mais elle a besoin du concours de la théologie. Geiie-ci promet la victoire, celle-là la donne et la religion la désire. Elle la désire , et de ce désir sont nés l'enthousiasme et la chaleur qu'elle répand autour d'elle ; aux autres de s'en laisser pénétrer. C'est à la poésie et à la musique de chanter la religion, à l'art de la peindre et de la faire chair , à la théologie de la sculpter en caractères de granit et de marbre, de la graver sur des tables d'airain, de la déposer dans les symboles et les confessions et dans l'humble Bible du colporteur; à la philnsn[)hie , enfin, de la traduire dans le transparent langage de la pensée, le plus limpide , le plus padait de tous, mais aussi le plus difficile, le moins accessible à l^omme. '
On a reproché à Lessing de méconnaître les besoins
religieux de l'homme. Le reproche peut paraître fondé si on ne se livre qu'à un examen superficiel de ses œuvres. Il en parle rarement ou avec réserve et sobriété. Il y a pourtant des indices certains qu'il était loin d'ignorer le privilège que ces besoins constituaient pour l'homme. Lessing, lui, l'homme du dix-hiiitiéme siècle, de ce siècle si éclairé, si rassis, se sentait pris
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d'une vive sympathie pour quelques sectes rêveuses des treizième et quatorzième siècles. U partage leur
enthousiasme pour l'avènement de Fâge de l'Évangile éternel (§ 31). Mais il distingue entre fanalisnie et enthoimasme. Le fanatique a souvent une vue trè&-juste de l'avenir, mais il ne peut l'attendre; il veut en hâter la venue, il désire qu'elle soit hâtée par lui. Ce pourquoi la nature demande des siècles, doit mûrir à l'instant de son existence ; il veut en profiter et en jouir (X, 328). Le besoin de faire secte et d'avoir cortège est le signe caractéristique du fanatique; il prétend à une vocation et à une révélation spéciales. Le philosophe n'a rien à. opposer au fanatisme; hormis s'il prétend se baser sur un enthousiasme spéculatif, il cherche à démèlor les notions qui y ont rapport et à les mettre dans leur vrai jour. Et combien pai- là le fanatisme n'atp-il pas essuyé de défaites ! Au fond , c'est à cette influence aussi sur les événements que , sans le vouloir, le philosophe est restreint. Quant au viai enthousiasme, il est pour lui une si riche mine à exploiter, un point de vue si avenant pour les perspectives lointaines, qu'il aime à le gagner. Lessing aimait, fatigué du poids et des soucis de la vie comnume et de l'iioi izon borué et souvent sombre du présent , à se placer sous le ciel , au haut de la colline, d'où il lui semble apercevoir un peu plus que le chemin prescrit pour le jour d'aujourd'hui. Il n'appelle aucun voyageur qui a hâte d'atteindre son gîte à se détourner du sentier; il ne demande pas que la vue qui l'enchante, enchante aussi les autres; mais, les indices voilés de l'aurore, il faut qu'il les signale à ceux qui travaillent à la même face de l'édilice que lui ; ils sont si doux les liens qui se contractent dans la même intelli-
gence da présent, dans les désirs, dans les espérances communes pour l'ayenirl (X, 299, 308 ; XI , 463.)
Nous reprenons le fil de notre exposition. La religion ne peut être attaquée. On peut la méconnaître, l'ignorer, mais non la haïr. C'est l'expression qu'on attaque , c'est le dogme que l'on combat Pour servir la cause de la religion, il faut donc examiner si les soutiens qu'on lui donne, les formules dont on les revêt, sont en bon état encore. Le christianisme est attaqué: Lessing étudie donc l'histoire de ses dogmes. Les doutes élevés par Reimarus portaient tous sur la Bible, base sur laquelle le protestantisme édifiait le christianisme. Ces doutes , en partie, étaient fondés quant à la Bible ; mais Tétaientils également quant au christianisme? Lessing est donc conduit à procéder à un examen historique sur la notion de l'Écriture, sauf à compléter celui-<ïi par la critique de celle de la révélation. Ge&i\e principe formel delà théologie protestante que Lessing examine. Il fait l'œuvre de Descartes, et, au lieu de penser sur les données bibliques et révélées, il pense sur la Bible et la révélation elles-mêmes. Affi^nchis du joug de l'autorité ecclésiastique, to\is deux examinent la méthode. Mais Descartes, arborant l'étendard de la philosophie, a, d'un bond, franchi toutes les barrières ; Lessing n'a franchi que la première: l'autorité de l'Église, dans* le sens romain. Il se trouve placé en deçà de la seconde : la Bible. C'est à elle qu'il veut assigner sa vraie place , telle qu'elle lui était indiquée par le développement historique et dogmatique de la tradition chrétienne (comme Descartes
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à la pensée en.face de rautorité); puis sealement la critique ramenait à la question plus importante de la révélation elle-même. Il n'a guère en que le temps de résoudre la première; la solution de la seconde est demeurée inachevée.
Le doute, tel qu'il s'est formulé dans la pensée de [ Lessing, est le suivant: L* Écriture et le christianisme tombent-ils sous la même notion? Évidemment non. La Bible renferme une série de faits et d'idées qui ne peuvent servir à l'explication ou à la démonstration d'un sentiment religieux quelconque. Ce que les réformateurs ont pensé de certains écrits du recueil canonique, il est libre de le penser de certaines parties de ces écrits. L'Écriture renferme donc.des données étrangères à la religion ; des attaques contre celle-là ne sont donc pas des attaques contre celle-ci. Le christianisme existait avant que les auteurs sacrés eussent songé à le consigner par écrit, occasionnellement et pour d'autres que nous, avant que les * Pères eussent jugé nécessaire de réunir et de clore le canon (X, 40,137,145). Le christianisme n'est donc pas vrai,parce qu'il est dans la Bible, mais il est dans la Bible, parce qu'il est vrai. C'est par sa vérité intérieure qu'il doit se faire accepter; s'il ne la possède pas, toute autre considération s'eilorcerait en vain de la lui donner. Le dogme sur l'Écriture est étranger à la sphère religieuse ; de plus , ce n'est même pas (quant au Nouveau Testament au moins) un dogme primitif; il tombe dans le domaine et dans l'examen de l'histoire. Au surplus, les faiblesses ou les contradictions du dogme, les lacunes ou les objections de l'histoire ne touchent en rien, le sentiment
rélîgieux (X,i61). L'Écriture et la conscience religieuse ne sont pas des notions corrélatives.
Le Saint-Esprit, revendiqué pour tout le contenu de la Bible, ne pourrait, d'après cela , être revendiqué que pour sa partie religieuse ; c'est la distinction feite, il y a longtemps , entré la lettre et Tesprit , entre l'Écriture et la Parole de Dieu. Uinspiration tombe pour tout ce qui se rapporte à Tliistoire et au dogme. A l'histoire: Lessing sait bien que son hypothèse des évangélistes, considérés comme des écrivains purement humains, devait froisser bien des piéjugés théolugiipies; mais il sait aussi qu'elle écarte une foule d'objections que les adversaires du christianisme puisaient dans les contradictions des récits évangéliques et dans la faiblesse des harmonies forcées. Car ces contradictions ne sont pas des contradictions des témoins, mais des historiens; non des données, mais des nouvelles de ces données. Or, des divergences dans les données deviennent des contradictions dans la seconde et dans la troisième bouche (X, 31 , 51). il accorde les prémisses au Fragmentiste; il nie les conséquences. Celui qui continue à nier les prémisses, trahit son intention. Ce n'est pas la crédibilité des narrations qui lui importe , mais l'intégrité de ses notions théopneustiques, non l'évangile, mais le dogme. Dire qu'il a plu au Saint-Esprit de laisser glisser des contradictions apparentes dans les récits évangéliques pour éviter le soupçon d'une concordance arrêtée à l'avance, c'est (aire soupçonner ce qu'on voudrait écarter. Le Saint-Esprit ne pouvait&ire oequiaurait pu aussi bien être l'œuvre de la
tromperie la plus raûinée. La même démonstration s'applique au dogme , et Lessing aurait pu montrer que le Saint-Esprit n'apprend pas à penser et à formuler sa pensée àTliomme, mais que c'est l'école, le milieu dans lesquels il a été formé. Ëu général , ce que les écrivains sacrés ne savaient pas avant d'écrire ^ ils ne le surent pas pendant qu'ils écrivaient (X, 54). Enfin, les assertions bibliques sur lesquelles on veut asseoir le dogme de l'inspiration ne prouvent rîeil; lors même qu'elles seraient irrécusables , il faudrait nous faire oublier le cercle éteN nel, en vei tu duquel l'infaillibilité d'un livre est démontrée par un passage du même livre, et l'infaillibilité du passage par celle du livre (X , 1 39) .
La notion de l'inspiration doit toujours être consé-
quemmont subordonnée A celle du canon , d\\ canon inspiré. Lessing montre, par l'histoire de sa formation , que les collections des livres sacrés se sont formées sans plan arrêté et défini à l'avance , et que les opinions sur certains de ces livres ont fort varié dans la primitive Église, puisque ces collections étaient on ne peut moins répandues, que la foi n'y pouvait donc point être puisée, que Tusage dogmatique qu'on en faisait était nul (témoin p. ex., le concile de Nicée), que peu à peu seulement l'infaiUibité accordée par les Juifs à leurs livres sacrés passa aussi sur les collections nouvelles (XI, 553); mais de même que ceux-ci avaient déjà affaibli là canonicîté de leurs livres par les interprétations diverses qu'un même pàssàge leur semblait pouvoit* comporter, de même lefstshrétiens, en adoptant cette exégèse libérale
et arbitraire, laissèrent une large place an sentiment subjectif au sein de l'autorité seripturaîre. Du jour ofi
l'interprétation devient libre, le canon biblique est miné; c'est ce que comprit très^bien l'Église catholique, et elle enleva la Bible àu peuple. Â.vraî dire, le protestantisme s'est le premier occupé à définir dogmatiquement la notion du canon. La Rélormatiou , qui avait réussi moins parce qu'elle commença à mieux se servir de rÉcriture , que parce qu'elle cessa de se servir de la tradition, avait, sans le savoir, emporté une portion de cette tradition , celle qui servait de base et de norme à l'Écriture. Il fallut développer et fixer le dogme à mesure qu'il rencontra des adversaires. La théologie du dix-septiùmo siècle se crut obligée de poser des barrières à l'arbitraire subjectif sur l'Écriture et de tracer la raison des règles herméneutiques d'après laquelle elle devait s'assimiler le contenu du code sacré (X, 153, 168). La pesanteur de ce joug de la lettre amena la la réaction caractérisée plus haut
Lessîng avait bien vite découvert que la source d'où découlaient la canonîcité des livres sacrés, leùr dignité
apostolique ainsi que l'interpréUUion scripturaire, n'éUiit nulle autre que la tradition. La notion du canon inspiré doit donc être subordonnée à son tour à celle de la tradition. Nous regrettons que Lessing ne se soit pas arrêté à cette belle et vaste conception de l'histoire comme le terrain primordial du développwent de l'esprit humain, et que sa polémique l'ait conduit à chercher un autre rocher, pour y bâtir son Église. Toute lan-
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tiquité lui montrait que le protestantisme avait rejeté beaucoup trop sous le nom de tradition, et lui avait enlevé toute autorité pour raccumuler tout entière sur rÉci'iture. Lessing ne voudrait pas les voir séparées, mais la tradition par excellence, son résumé divin, c'est pour lui la régula fldd des trois premiers siècles , le symbole apostolique (lormule agrandie du baptême) auquel il n'est pas loin d'accorder rinspiration refusée à rÉcriture. qu'il voudrait ramener à Jésus-Christ luimême et qu'il considère comme la pierre sur laquelle a été édiiiée TÉglise. il cite avec autorité pour son hypothèse, les témoignages d'irénée, de Tertullien et d'autres Pères, montre que cette confession de foi de la primitive Église ne pouvait s'appeler autrement que tradition, parce qu'elle n'était pas écrite, mais apprise par cœur, qu'elle n'était pas tirée de la Bible, vu que sans cela elle eût été plus complète et plus arrêtée , mais que <:'estelle, au contraire , qui a servi de base et de norme, et quant au choix du canon et quant à son interprétation (X, 147, 241-^43; XI, 570). Ceux qui ont voulu voir dans cette hypothèse ingénieuse de Lessiiig, trouvée au courant de la pensée et lui servant d'arme contre les notions protestantes de l'Écriture, une tendance vers le catholicisme, n'ont jamais rien compris à sa polémique. Il est d'ailleurs quelques indications éparses qui permettent de saisir toute la portée de sa pensée et le peu de valeur qu'il attachait lui-même à son hypothèse. Les livres, demande-t-il (et il aurait pu le demander avec plus de raison d'un symbole), sont-ils donc la seule voie pour flairer les hommes et pour les rendre meilleurs? Supposez même que les livres du Nouveau Testament n'eussent pas été écrits ouTse fussent perdus, s'ensui-
vrait-il qu'il n'y aurait plus de trace aujourd'hui de ce que Christ a fait ou enseigné? Tout ce qui se passe sur terre laisserait des traces étenielies, et Christ n'en aurait pas laissé, lors même que son Évangile n'eût été que prêché (et prêché par la vie!)? Ses paroles eussent dû être transformées d'abord en lettres mortes pour devenir des paroles de vie? La tradition orale n'estrclle donc rien X et si elle est soumise à mille falsifications volontaires ou involontaires , les livres ne le sont-ils pas aussi, eux, qui en définitive ont également leur source dans la tradition? (X, 147 ; XI , 550.)
La critique de Lessing vient ruiner la divine autorité de rÉcriture théopneustique ; elle devait nous laisser
entrevoir que cette autorité irétaitplus nécessaire, d'une manière absolue au moins 29); cela lui donne en même temps l'occasion d^examiner la valeur des prophéties, des miracles, de tous les arguments dits historiques, que la dogmatique fait valoir en faveur de la vérité chrétienne. C'est en thèse générale la question du témoignage. Les arguments historiques ont pour but de fortement recommander la vérité intérieure ou idéelle d'une proposition; le témoignage est nécessaire aussi longtemps que la raison ne découvre et n'embrasse pas avec toute la certitude , avec toute l'intensité désirables , cette vérité. Or, douter des preuves données n'est ])as douter de la vérité à prouver. Si , comme on dit , la vérité chrétienne repose en partie sur elle-même et en partie sur la certitude historique des faits sur lesquels se fondent certains dogmes, il doit résulterdece double fondement
une double conviction. Poui*quoi l'un devraitrii emprunter la conviction de l'autre? Pourquoi me forcer à n'admettre certaines vérités, que je tiens vraies en ellesmêmes, que parce que certains faits qui y étaient liés une fois dans le temps et dans l'espace, sont historiquement vrais? Encore la Bible ne peut-elle prouver que les faits; mais tous les dogmes reposent-ils sur des laits? Le supranaturalisme a tort de substituer la vérité historique à la vérité intérieure, comme si celle-ci avait encore besoin d'une preuve! (X, 185, 146, 155). En thèse absolue, la vérité idéelle est d'un ordre supérieur à la vérité historique ; cette dernière manque du caractère d'immédiateté qui Mi la force de la première. Autres sont les piophéties de racconiplissement desquelles on a été soi-même témoin, et les prophéties accomphes, dont . on ne sait que par tradition que d'autres doivent en avoir été témoins. Autres sont les miracles qu'on a vus et examinés de ses propres yeux , et les miracles dont on ne sait que par tradition que d'autres les ont vus. Ces derniers agissent par un intermédiaire qui leur enlève la partie essentielle de leur force; car (jue les témoins aient vu et expUqué les événements de leur époque dans un autre jour, sous d'autres impressions et préjugés, c'est ce que personne ne peut nous défendre de soupçonner (X, 34-87, 158). Les preuves de témoignage étaient l'échaiaudage et non rédiiice ; on abat l'échafaudage du moment où l'édifice est achevé. Rien ne peut désormais déterminer la foi à la vérité chrétienne que cette vérité elle-même. H est vrai, elle était si neuve, si étrange, quand , pour la première fois , elle s'est formulée , qu'il n'a rien moins fallu que la prophétie, le miracle et la théopaeustie pour appeler sur elle ratteutiou de la loule.
Les fruits ont brisé l'enveloppe traditionnelle ; nous lés
voyons mûrir et mûris sous nos yeux ; et il nous serait défendu de nous y rassasier, parce que nous reléguons à sa place la pieuse légende qui narre leur origine, sans la nier, sans en douter! Que m'importe que la légende soit vraie ou fausse, les fruits sont excellents. Et quel avantage est le ûôti'e, même sur les apôtres , sur les évangélistes, sur toute la primitive Église 1 Us n'avaient que l'esquisse, l'ébauche, sur lesquelles, confiants en leur excellence, ils ont osé élever un éditice immense. Cet édifice est devant nous dans toute sa beauté, et le fondement est solide, parce que l'édifice a duré si longtemps ; nous le savons mieux que ceux qui l'ont posé (X, 38, 56-58).
L'autorité du témoignage traditionnel étant révoquée en doute^ Lessing devait se demander ce que devenait la notion de révélation que ce même témoignage revendique pour la vérité chrétienne. Il est vrai que Lessing n'a jamais complètement éciairci ce point, et l'on a pu trouver des contradictions entre le point de vue de Nathan et celui de VÉducation du genre humain ; cellen^i repose cependant surtout sur la forme diverse donnée à la même vérité. L'homme a-t-il le droit de décider s'il lui est convenable ou nécessaire de reconnaître l'autorité d'une révélation? Celle-là admet-elle un juge ou un contrôieV Partout où elle est conséquente, l'autorité, partie intéressée, répond non. La philosophie, de son côté, répond ouL Le choix ne pouvait être douteux pour Lessing. Il n'y a que la philosophie qm puisse établir si et jusqu'où une autorité est nécessaire, si et jusqu'où il
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peut y avoir une révélation supérieure à la raison, r'està-dire à elle-même. La question étant résolue par i'alûrmative , la présence de dogmes qui dépassent les notions rationnelles ne sera qu'un argument de plus en faveur de la révélation , car que serait une révélation qui ne révélât rien? La résignation et la soumission de la raison, sous robéissânce de la foi, est l'aveu de ses bernes , de son impuissance. Le mystère est le plus sûr bouclier d'une vérité révélée que nous ne pouvons comprendre ; c'est à ses adversaires qu'incombent les difficultés, pourvu que ses défenseurs ne désertent pas témérairement leur poste (X, 14; IX, 285). Mais, a-t-on objecté, n'est-il pas de la nature de la philosophie de ne point ainsi se résigner à abdiquer et de répugner à toute autorité autre qu'à celle delà vérité?N'est-il pas à craindre qu'en ouvrant Ja porte à la critique philosophique, celle-ci ne finisse par usurper tout le terrain jadis occupé par la révélation ? car, à y regarder de près, la notion de la révélation n'est pas une vérité primitive, irlcelle, qui n'a besoin, pour se faire accepter de la raison, que de faire valoir sa force intrinsèque ; elle veut , au contraire, servir de véhicule , d'intermédiaire à de semblables vérités, et tombe, par conséquent, dans le domaine des vérités de témoignage. N'arrîveraitril pas que, de même ici, la philosophie se contentât d'examiner si la vérité prétendue révélée est vraie en elle-même , et que, si elle l'est déjà, le caractère de révélée qu'on lui prête ne saurait rien ajouter à sa vérité, si ce n'est qu'on admît qu'il était nécessaire que cette vérité, pour se faire recevoir des hommes, se présentât et s'imposât sous cette forme? En un mot, a-tron demandé , n'est-ce pas faire un cercle vicieux que de vouloir conférer à l'homme le droit de dé-
cider de choses étrangères et supérieures à sa nature ? L'infaillibilité et la nécessité de la révélation doivent être démontrées par la raison, et cette révélation postule précisément la feillibilité et l'impuissance de cette même raison. Cette objection a de la force. A ceux qui seraient eu conséquence tentés de récuser le jugement de la raison ^ Lessing aurait répondu qu'il ne leur resterait plus rien à faire que de se tourner du côté où l'autorité élève les prétentions les plus fortes, et où Tesprit d'examen, si gênant, occupe le moins de place, quoique, hélas! ce choisi encore nécessiterait un examen. Lessing entrevoyait le moment où le protestantisme hésiterait à sacrifier l'autorité à l'examen ou Texamen à l'autorité. Mais, ce qui le préoccupe avant tout, c'est de montrer que la révélation est progressive.
Le but de toute révélation est Yédueatian, L'éducation est la révélation qui se fait au profit de l'individu. La révélation est l'éducation qui se fait au profit du genre humain. L'une et l'autre ne donnent à l'homme ou au genre que ce qu'il aurait pu tirer de lui-même , mais plus facilement, plus proinptement, plus sûrement (X, â09). De même, l'ordie dans lequel elles développent ses facultés et la mesure qu'elles observent ne sont pas indifférentes. La révélation s'adapte aux bornes et aux exigences des besoins humains, des capacités intellectuelles (X, ^8). Gomme le livre élémentaire, elle peut bien passer sous silence tel on tel point essentiel au-dessus de la capacité de ceux auxquels elle s'adresse, pourvu qu'elle ne coatieune rien qui embarrasse
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la voie qui mène vers les points réservés. Sa periection consiste dans Tusage d'exercices préliminaires » d'allusions excitant la curiosité; les vérités abstmtes, elle les revêt de Tiillégorie, les accompagne d'exemples frappants ; le style est tantôt simple et naïf, tantôt poétique et emphatique» rempli de tautologies qui exercent la perspicacité (X, 320). De même quMl est nécessaire que l'eulant considère son livre élémentaire comme le dernier terme de la science, aûn que Timpatience de vouloir terminer ne Tentraîne pas à des recherches poiir lesquelles il n'a pas encore posé de fondement, de même chaque peuple dut tenu* sa révélation pour le nec plus ultra de ses connaissances. Mais le livre et la révélation ne sont que pour un certain âge. Il serait dangereux de s'y arrêter trop longtemps; car, pour les rendre tant soit peu profitables encore, il faudrait y chercher trop d'allusions, dépouiller trop n^inutieusement l'allégorie, presser le sens des mots. Cela donne un esprit petit , méticuleux, subtil; iieia rend inyslérieux , superstitieux et plein de mépris pour tout ce qui est facile et saisissable. Qui n« songe à l'exégèse rabbiniquede certains docteurs juifs et chrétiens! Mais Fliistoire ne montre pas seulement une série de révélations successives; elles sont parallèles aussi, quoiqu'elles s'en contestent réciproquement le titre et qu'elles s'accusent de mensonge et de fraude. On connaît la parabole des trois bagues dans Nathan (II , 276). Toute révélation a pour fondement une tradition nationale acceptée comme vraie par le eu pie. On ne révoque pas facilement en doute Torigine et 1 histoire de sa propre religion , de cette religion qui , depuis notre enfance , nous a donné tant de preuves de sa sollicitude, qui ne nous a jamais trompés que là
. où l'erreur nous était salutaire. D'autre part, Tethnographie prouve qu'une seule révélation, à laquelle tous les
hommes pussent ajouter loi, est impossible. Et, si pourtant il était utile et nécessaire rpie la vérité se frayât son chemin sous cette forme, fallait^-il que Thumanité en fût privée, parce qu'elle ne pouvait profiter à tous en même temps et au même degré (X, 18)? Il y a donc diverses révélations parallèles, également vraies, quoique divergentes.
Si apprendre à vivre conformément à sa vraie nature est le but de l'éducation, celui de la révélation devait être de faciliter à Tindividu sa marche et son action dans l'ensemble, en lui montrant son but et son sens. Le but de toutes les révélations devant être le même, elles doivent pouvoir se résumer en une formule commune. Voici comment la religion dite rationnelle définit ce but : connaître et aimer Dieu, nous en former les notions lés plus dignes et y conformer nos actions et nos pensées. Mais la religion rationnelle ne peut prétendre à la collectivité; essentiellement subjective et individuelle, elle ne peut fonder d'Église. Les religions révélées ou positives seules le peuvent, car elles reposent sur une mutuelle concession et convention. N'espérez jamais rallier à une vérité idéelle une collection d'individus dont les capacités intellectuelles diffèrent nécessairement. On a cherché à obvier aux inconvénients que cette diversité pouvait produire, non dans l'état de liberté naturelle de Thonmie, mais dans celui de ses relations sociales. Du moment que la nécessité d'un culte commun fut reconnue, on duts unii- sur certains dogmes
et pratiques , et leur donner la même importance que les vérités reconnues par les plus avancés d'entre eux
avaient crelles-mêmes (XI, 607). Pourquoi ne pas vouloii' voir dans toutes, les religions révélées la marclie qu'a dû et que doit suivi*e Fesprit humain dans son développement (X, 308)? Mais ces données conventionnelles (nous les avons appelées plus haut des vérités de témoignage) , au lieu d'exister à côté des données essentielles 9 ont partout cherché à les affaiblir et à les amoindrir. La meilleure religion révélée est celle qui contient le moins d'additions conventionnelles aux vérités idéelles qu'elle veut communiquer, et qui restreint le moins les effets bienfaisants que ces dernières doivent produire. Le christianisme étant la forme de révélation des peuples occidentaux au moyen âge du développement du genre humain, durera aussi longtemps qu'il y aura des hommes qui ont besoin d'un médiateur entre eux et la diviuité (XI , 513). Il répond aux besoins d'une religion positive, est basé, comme les autres, sur des témoignages historiques, irréfutables pour ses adhérents; Faction surnaturelle du Saint-Esprit est fondée dans le dogme chrétien et ne peut être renvei sée pour lui par aucun raisonnement philosophique (XI, 749). Lessing distingue dans le christianisme entre la religion de Christ, celle que Christ comme homme a vécu et que ceux qui entrent en communion avec lui doivent vivre à leur tour, et entre la religion chrétienne qui, pour arriver à faire naître dans l'homme cette communion de vie, a cru devoir se fonder sur un cerLiin enseignement dogmatique, combiné avec de certaines pratiques, relativement à Christ et à son œuvre, empruntés à l'horizon sur lequel ils étaient destinés à agir. Hais il est ar-
rivé ici comme partout que l'homme s est plus attaché à ce qui est accessoire qu'à ce qui est essentiel » ét que la religion chrétienne a trouvé beaucoup plus de dé^
fenseurs que la religion de Christ n'a ti ouvé d'imitateurs.
L'humanité , en poursuivant le progrès de son développement, travaille, sans le Siuoir et sans le vouloir, à une œuvre de transformation; eUe tend à passer de la religion révélée à la religion rationnelle que celle-là renferme déjà en elle. Les vérités sont les mêmes, mais la forme qu'elles revêtent, les arguments sur lesquels elles s'appuien diffèrent. La première procède par voie d'autorité pour la raison qui n'est pas encore capable de trouver et d'étayer la vérité par des ars^unients tirés d'elle-même. Mais bientôt la liaison examine les arguments fournis par le témoignage traditionnel, cherche à s'en rendre compte par elle-même, et l'autorité alors, d'extérieure et étrangère, devient intérieiu'e et fondée en notre nature (X , 324); et, un jour, elle fera , de bon gré et de libi*e choix, ce à quoi elle était jadis si heureuse , si joyeuse d'être obligée. Ou bien dira-t-on que l'homme ne doit jamais arriver à ce terme , d'aimer le bien pour lui-même ? Non, l'éducation a son but, et les perspectives séduisantes qu'on ouvre à l'enfant, les menaces qu'on suspend au-dessus de sa tête, les mystères par lesquels on excite sa curiosité, ne sontque les moyens qui doivent l'élever à la stature de l'homme qui, lors même que ces perspectives ou ces mystères tombent, est encore capable d'aimer et de vouloir le bien
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Au courant de ses recherches historiques sur ie dogme /Lessing devait toucher à d'autres questions encore, n en est une surtout qui lui platt par suite du rapprochement qu elle Uii lournit. Eh quoi! la religion idéale ne se développeraitroile pas des religions révélées, comme l'idée de V humanité (HumanUat) éclot de celle des nationahtés? Le sol pour Tune et pour l'autre est rAiiemagne chrétienne, mûre la prcuiière et arrivant h cette conscience par la philosophie de Thistoire (§ 32). L'idée d'humanité était pour Lessing l'expression du rapprochement de l'homme vers Dieu , ou de la descente de Dieu dans l'homme , digne de toute lutte et de tout sacrifice , parce que la vie sans elle serait le plus dur des sac l i fiées. Les États (eomme les religions) unissent les hommes, alin que par et dans cette union chaque individu puisse mieux et plus sûrement atr teindre sa part de félicité. Les institutions sociales sont des moyens d'invention humaine, mais la nature avait tout disposé de telle manière que l'homme y fût nécessairement conduit. Mais les moyens qui unissent les hommes, les divisent en même temps. Séparés par la diversité du sol et des climats, ils ont des besoins et des mœurs, des morales et des religions qui diffèrent; de là des collisions d'État à État. La société creuse , sans le vouloir, des abîmes, élève des murs de séparation; et même à rintérieur des États, elle les élève. La difTérence des conditions , le partage inégal des fonctions, des propriétés, des richesses, est une nécessité. Et pourtant, en dépit de tous les maux inévitables qu'elle entraîne, la
vie sociale est infiniment préférable à la vie, à l'état de nature (X, 263-^70). La communion et la solidarité sont bonnes, en dépit des restrictions nécessaires qu'elles apportent d la libellé et au bonheur individuels. En travaillant à sa propre periection , T individu hâte celle de la société, et ce n'est qu'en travaillant à la perfection de la société qu'il atteindra la sienne. Eh bien , à cause même de ces maux inévitables, il serait à désirer que dans chaque Étal, dans chaque religion, il s'élevât des hommes, vainqueurs des préjugés de la nationalité et des vérités conventionnelles de la religion positive, ni éblouis par la grandeur, ni repoussés par la misère, au contact desquels le grand aime à s'abaisser et le petit à s'élever , des hommes qui missent la main aux séparations en ne permettant pas qu'elles devinssent plus grandes qu'il n'est nécessaire , et en rendant leurs conséquences aussi peu nuisibles que possible. Ges hommes, jadis, s'appelaient francs-maçons, alors qu'à l'ombre des cathédrales gothiques, ils travaillaient à rédilication du temple spirituel de Dieu. Pourquoi ne se contenteraient^ ils pas aujourd'hui d'un nom moins prétentieux et d'une existence moins mystérieuse? Lessing nous a tracé ainsi un tableau de sa propre activité et de l'idéal qu'il poursuit. Avec un zèle compatissant il étudie tous les maux, cherche à les connaître tous, balance leurs influences diverses, et choisit avec soin les matériaux pour une éthique nouvelle (X, ^75).
Élever l'homme dans et par l'humanité au point où le bien embrassé de conviction propre et de libre choix.
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sans considération aucune de perspectives étrangères,
présentes ou à venir, devient sa sainte obligation et d'après des lois qui ne sont autres que celles de sa vraie nature (X, 3^7 >, tel est l'esprit de ïéthique nouvelle. Elle veut que Thomme , arrivé à la conscience de l'image de Dieu déposée en lui , éprouve en lui la faculté d'agir en sa conformité, de se poser des lois saintes prises au fond même de sa propre nature. Plutôt donner à un seul mobile toute là force intensive que d'en avoir plusieurs, et ce seul et plus puissant mobile est celui d'agir suivant sa perfection individuelle. L'amour des hommes est le plus beau privilège de cette perfection. C'est le plus doux fruit en même temps du christianisme; Lessini,^ le trouve résumé dans cette phrase du Testament de Jean conservé par Jérôme : «Mes petits enfants , aimezfvoùs les uns les autres. » L'amour laisse deviner aux âiiies qu'il rapproche de lui, la source de ses actions; il les leur montre aussi loin qu'elles sont à montrer; ces âmes y trouvent goût et s'appliquent à des actions semblables (X , 257). Les vraies œuvres de l'homme, selon Lessing, sont son secret; elles sont si nombreuses, si étendues, qu'il peut se passer des siècles avant qu'on puisse dire: voilà ce qu'il a fait. Ët.pourtant il a aidé à travailler à tout le bièn qui s'est fait ou qui se fera encore dans le monde; il cherche moins à faiie de bonnes œuvres qu a rendre les bonnes œuvres inutiles. L'amour seul peut et sait trouver des expédients, alors que lé raisonnement élabore de tristes et mesquines théories d'accommodation ; lui qui travaille à guérir les plaies nécessaires de la société, sans les faire remarquer à ceux qui n'en éprouvent encore aucune sensation douloureuse; et en provoque tout au plus de loin la naissance. Il ne veut
pas ravir à ceux qui ne savent goûter encore le fruit dans toute sa saveur, la jouissance qu'ils en auront un
jour, eux qui tiennent encore h la pieuse légende. L'écolier qui sait déjà lire les traits de feu du livre de l'histoire , ne doit pas s'impatienter, si ses condisciples sont moins avancés ou moins habiles. Et toi qui frémis dlmpatience à la dernière page du livre élémentaire, gardetoi de laisser apercevoir ce que tu commences à entrevoir. Jusqu'à ce que tes condisciples plus faibles t'aient rejoint, retourne plutôt toi-même au livre et examine si tu n'y as laissé des vérités méconnues ou négligées! (X, 233).
Sî le but de l'éthique nouvelle est de travailler à réaliser ridée d'humanité d'après le développement progressif entrevu et constaté par la philosophie, et si elle y arrive par le mobile de l'instinct de la perfection déposé à divers degrés dans chacun , elle doit faire naître dans l'âme humaine cette sérénité et ce calme d'humeur, condition indispensable d'un travail qui veut féconder. Tout le monde sait à quel point Lessing possédait et recommandait ce (proii a désigné par la dénomination imparfaite de résiymùon. De même que , sorti de tutelle, l'enfant, devenu homme, se fait lui-même son plan de vie , dressé avec les souvenirs et les principes puisés à la maison paternelle, de môme le genre humain, dans son âge viril, nourri du lait de la Parole de Dieu et élevé à l'école des révélations historiques, comprend et embrasse la voie qui s'ouvre devant lui. Lessing sait les obstacles et les écueils, les retards et les arrêts, les détours et les
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eourbiires qui la jalonnent pour Tindividu comme pour Tespèce. Msdheur au genre humain si une seule âme s'^y
perd ; toutes devraient y prendre la part la plus amère, parce que chacune aurait pu encourir le même sort» parce que chacune peut y avoir contribué , vu que rien n'est isolé, que rien n'est sans suites , sans suites éternelles (X, 20; XI, 161). Cette résignation se fait jour surtout en présence de l'incertitude de l'avenir , et en« gendre d'ingénieuses hypothèses bâties pour le plaisir de pouvoir les renverser. La science de l'avenir est inu* tile ; elle ne peut que nous faire négliger nos devoirs du présent. Il faut savoir attendre une vie à venir, comme on attend un lendemain. L'homme tranquille en &ce de la mort prouve qu'il a la conviction qu'elle ne l'enlèverait s'il n'avait rempli sa tâche (XI, 28, 611). Et lors même que, dans ses yeux ou dans ceux des autres , cette tâche ne semble pas remplie encore, qu'en saventrils? N'en recueille-t-il aucun fruit, si ce qu'il a reconnu comme bien dans ce monde ne devient pas bien de son. vivant encore , en lui et autour de lui? A-t-il donc travaillé en vain? Le progrès en bien ou en mal de l'humanité ne le touchera-t-il point? Gessera-t-îl après sa mort • de participer aux destinées de l'humanité, avec lesquels les siens sont si étroitement liés? n'exercera-t-il plus d'influence? n'en subira-l-il {^us? (X, 3^8). Reviendra-t-il encore? Eh quoi , si la même voie sur laquelle le genre parvient à la perfection devra d'abord avoir été parcourue par chaque homme isolément, n'y a-t-il pas impossibilité de le &ire dans le cours d'une seule vie? Pourquoi ne reviendrait-il pas aussi souvent qu'il est capable de recevoir de nouvelles leçons? Ou bien seraitce parce qu'il a oublié qu'il était déjà là? Il est heureux
qu'il l'oublie; le souvenir de sa présence antérieure lui ferait faire un mauvais emploi de sa présence actuelle; Ta-t-il pour toujours oublié? Et, en revenant, l'homme qu'a-t-il perdu? Toute rélernité ne lui appartient-elle pas? On le voit, Lessing aime à s'arrêter à l'idée de la métempsycose, il cherche à lui trouver un appui dans l'organisation humaine, d'après la Monadologie de Leibnitz, dans le nombre croissant des sens (XI, 460). Cette conscience de n'avoir rien à perdre, d'être en possession de l'éternité, expUquela résignation de Leasing, qui ne demande qu'à apprendre à se servir du temps qui , tel qu'il est donné, est toujours le meilleur (X, 17). Malheureux ceux qui se plaignent sans nécessité et qui espèrent sans fondement! Cette conscience détruit aussi . l'aspiration anxieuse vers un but qu'on a devant les yeux et que pourtant l'humanité contemporaine ne doit pas atteindre, parce qu'elle n'est pas mûre pour lui. Elle forme le pont, ce pont si nécessaire et souvent si dédaigné entre la théorie et entre la pratique , entre la science et la vie, entre le présent et l'avenir. Lessing a senti l'abîme, il a jeté le pont; joyeux, il a salué un nouvel ^e du monde; mais, plein d'amour, il tend la main à ceux qui sont encore derrière lui. Il attend avec calme le lever du soleil et laisse brûler les chandelles aussi longtemps qu'elles veulent et qu'elles peuvent (X, 298). Il sait que l'humanité continue sa marche impercep-^ tible; seulement cette imperceptibilité ne doit pas faire douter d'elle. Il ne veut pas désespérer, lors môme que ses pas semblent rétrograder. II n'est pas vrai que le chemin le plus court soit toujours le droit chemin. Elle a sur son chemin éternel tant d'individus à prendre avec elle, à faire tant de pas de côté! Mais, malgré cette
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marche lente et ces pas en arrière, malgré ces arrêts
forcés viendra le temps do rKvangile éternel; ayons seulement la patience de Taltendre (X, 3^7).
Nous pouvons réunir maintenant les divers fils en un faisceau et découvrir dans son ensemble l'œuvre de Les-
sing. L'hostilité ou l'alliance compromettante de la théologie et de la philosophie , l'ideutilication de la théologie et de la religion, le principe formel du protestantisme reposant sur une notion historiC[ue mal comprise et mal appliquée: telles étaient les données. Évidemment le côté faible des Églises sorties de la Réformation était 1^ côté historique. Il y avait une œuvre à faire et une position à prendre en face de l'histoire. Le catholicisme s'en était laissé dominer et vaincre, mais aveuglément, mais fatalement L'histoire avait présidé à sa formation, comme force naturelle, sans critique, sans principe intelligent. Il entassait dogmes sur dogmes, pratiques sur pratiques, et la vie religieuse ne consistait plus que dans l'obéissance à l'institution ecclésiastique. La divine autorité de la tradition consacrait à jamais cette manière de procéder et fermait la voie à l'examen et à la réforme. La vérité du Saint-Esprit se manifestant dans l'histoire était admise , mais on étendait son action sur les formes temporaires et locales; on restreignait le don de l'interpréter à une caste qui faillit d'autant plus qu'elle se croyait infaillible. Le protestantisme avait cherché au contrah'e à dominer l'histoire , se tournant vers l'idéal , vers la foi à l'invisible. Il méconnaissait doublement l'influence de la tradition dont avait abuse le catlioiicisme ;
d'un côté, la théologie orthodoxe la subissait sans le savoir, en introduisant dans sa dogmatique des vérités purement de témoignage et en substituant la tradition
écrite à la tradition orale ; c'était étendre raction du Saint-Esprit à la lettre et réserver au théologien le doa de rinterfirétation ; de plus , les débris des formes historiques surannées , on les laissait subsister à Tétat d'image, de symbole; d'un autre côté, le rationalisme, abusant de cet expédient, combattait l'histoire avec des armes indignes et dans toutes ses créations n'admirait que le reflet de son propre caprice , tandis qu'encouragés par lui , les incrédules repoussaient tout à la fois^ et l'idéal et l'histoire.
« C. Rosenkranz a montré que ce n'est qu'au sein de la
nation allemande que pouvait éclore la pensée d'une yrsde philosophie de l'JUstoire, parce que, admirablement expansive et originale, elle est en même temps infiniment réceptive pour tous les éléments étrangers. Déchiffrant avec un regard divinatoire l'histoire de la culture , IseUn (1764) avait proclamé que l'esprit humain, dans son procès historique, n'arrivait que par degrés au plein déploiement des forces qui lui sont inhérentes. Weguelin (4773) avait suivi ce développement dans l'histoire des lois , dans la transformation des institutions. Restait le côté le plus élevé et le plus fécond, le développement religieux. Lessing (i 780) songea à élever la philosophie de l'histoire au point de vue de la religion, en présentant la révélation comme se déployant successivement et parallèlement dans le temps et dans l'espace , suivant ou reflétant l'intelligence qui progresse de plus en plus dans la voie de la maturité. L'histoire était respectée, comprise et vivifiée par une puissante
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idée, celle de réducation; elle expliquait à la fois el justifiait toutes ses phases^ tendait la main pour réconcilier le supranaluralisme et le rationalisme , la théologie et la philosophie, l'esprit humain et le Saint-Esprit. Leasing, qid sait traduire en langage clair et intelligible les expériences faites péniblement et sporadiquement durant deux siècles, a assez appris pour ne pas tenter ' d'élever un nouTeau système, de formuler un nouveau dogme en théologie ou en philosophie ; il sent trop bien que le temps n'est pas venu de clore définitivement ; il ne veut être qu'un anneau dans la chaîne; il craint de préjuger de la marche à venir. C'est sur le terrain des acquisitions faites qu'il ente son point de vue; sa pensée et sa méditation demandent des objets, et ces objets , l'histoire les fait dérouler devant lui dans une série interminable, mélange confus et bizarre, excitant et exerçant le regard de l'observateur qui s'essaie à mettre de la lumière dans les ténèbres et à saisir le développement lent, souvent sombre et entrelacé, mais toujours progressif de l'humanité. L'histoire parle à quiconque sait * entendre; et Lessing aurait pu la proclamer le livi e toujours ouvert et jamais achevé de l'Évangile éternel destiné à remplacer des codes vieillis. Il aime plutôt à s'inspirer de l'idée de Bossuet et se plait à envisager l'histoire comme le miroir des révélations divines; mais déjà le vent du matin a soufflé, et l'homme , avec son besoin de mouvement et de progrès, a détrôné l'immobile et monotone déploiement d'une théosophie orientale. Il n'entre pas dans le cadre de notre travail de réunir les diverses et nombreuses vues de Lessing sur des époques ou sur des points spéciaux de l'histoire; d'un - côté, nous trouverions } à côté de pensées ingénîeusès
et lumineuse s , des hypothèses que la science historique a renversées depuis. D'un autre côté, la confusion des
deux points de vue (théosophie et philosophie de l'histoire) produit souvent et un manque de clarté et d'évidentes contradictions. Nous le répétons, pour apprécier le mérite de Lessing dans la tractation de la philosophie de l'histoire, il faut moins regarder à ce qu'il a fait qu'à ce qu'il a lait faire à ceux qui l'ont suivi et qui tous déclarent relever de lui, commedeleur conunun maître.
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