‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 365 sur 519 · Décade du 20 tlorcal an N II · texte numérisé non relu

Décade du 20 tlorcal an N II

2. Lettre au ministre du iti messidor an \ 11. Arch. nal., 1* 1 C 8(5. — Itaraillon proposait de faire succéder un hymne à chaque lecture dans un ordre fixe: « i° Hymne d'invocation à l’Etre suprême; 2" lecture des lois ; 3° hymne patriotique! ; 4° discours de morale analogue à la fête ; 5° hymne de la fêle ; 6° lecture des traits de bienfaisance, d’héroïsme, de vertu ; 7“ hymne du mariage, s il y a un mariage ; 81’ célébration du mariage ; 9" hymne de reconnaissance à l'Être suprême. « Pendant l'hymne d invocation et celui de reconnaissance, les membres des autorités constituées cl les assistants sont debout et découverts, la force armée présente les armes. Elle porte les armes lors des chants civiques ol la célébration des mariages. Elle se repose sur les armes durant le surplus do la cérémonie. . »

3. « Le peuple qui habite les chefs-lieux de canton, où il se fait ces jours file décadi) des rassemblements et quelques cérémonies, a déjà oublié les solennités religieuses, mais il n en est pas de même dans les autres communes..., etc. » La lettre est de la main de N illctard. Arch. nat., F1 C111 Yonne 8.

4. Arch. nat., F1 G1 86. La lettre de Pins provoqua un rapport au ministre de l'intérieur (26 nivôse an \1I).

534 Cl LTE DÉCADAIRE ET THÉOPHILANTHROPIE

leur histoire particulière1. » Le Directoire accorda le message demandé, qui fut envoyé aux Cinq-Cents, le 17 germinal an VII2. Mais les Cinq-Cents, alors hostiles au Directoire, ne firent pas attention au message et le remède proposé ne put être essayé. L’eût-il été, les Conseils eussent-ils fait une loi déplus, que le résultat, semble-t-il, n’aurait pas été très différent.

Jugeaient sur le culte décadaire. — - Quand on rassemble les traits épars de l’histoire du culte décadaire, ce qui frappe tout d’abord, c’est le caractère artificiel, théâtral et froid des cérémonies. Le culte de la Raison avec ses Ariolences, ses accès de colère et sa joie rabelaisienne, le culte de l’Etre suprême avec sa gravité moralisante, avaient du moins une vie, une sincérité, un accent religieux, qui manque trop souvent à la création factice du Directoire. En l’an II, tous ceux qui participaient aux fêtes civiques, communiaient entre eux en un même sentiment : l’amour enthousiaste de la patrie, source du bonheur futur. En l’an VII, le scepticisme est venu et a desséché les âmes. L’image resplendissante de la patrie s’est effacée dans le lointain derrière les laides

1. Rapport en date du i3 ventôse an "N II (Arch. nat . AF111 582).

2. Imprimé à part. 13. de la V. de P. 12272. — Dans ce message, le Directoire posait d’abord en principe que l’objet des réunions décadaires était « non seulement d'opposer un contrepoids philosophique à la superstition, de distraire les habitants des campagnes de leurs préjugés religieux... mais encore de le diriger vers la pratique des vertus, de les pénétrer de l'amour de la patrie et du respect sincère pour la constitution... » Puis il proposait au Conseil : iu d’étendre à chaque commune la célébration des décadis : « Séparés par deux ou plusieurs myriamètres des chefs-lieux de canton, les habitants des communes négligent de s’y rendre, surtout pendant l'hiver, temps où les chemins dans un grand nombre de contrées sont très difficiles et quelquefois impraticables, le temple décadaire est loin, mais le temple catholique est là... » ;

2° D’autoriser le Directoire à adresser aux municipalités une instruction sur les changements à adopter dans la distribution intérieure des églises pour les rendre propres à leur nouvelle destination ;

3° D’instituer des fêtes communales et champêtres, en remplacement des fêtes patronales supprimées. « Il faut retourner les armes du fanatisme contre lui-même et.se ressaisir de ses propres ressorts » ;

4° D’autoriser les municipalités « à choisir des eborèges ou ordonnateurs et inspecteurs des fêtes nationales non salariés ». Les eborèges seraient chargés de tous les détails d’exécution contenus dans les instructions précises du Directoire.

JUGEMENT SUR UE CULTE DÉCADAIRE ;)o5

figures des politiciens, qui s’en constituaient les fondés de pouvoir. La foi en la valeur souveraine des institutions n’a pas résisté à la secousse répétée des réalités. Le patriotisme, qui était une religion au début de la Révolution, n’est plus guère maintenant qu’une opinion politique. Dès lors, le culte républicain, découronné de son prestige, ne présentant plus rien de mystique, a perdu son principal attrait. Il excite encore la curiosité des foules, il est devenu incapable de les remuer profondément. Il peut encore garder une certaine efficacité politique, servir de point de ralliement aux esprits affranchis du dogme, il ne peut plus faire des conquêtes nouvelles, enlever au catholicisme une partie de sa clientèle. Il est aisé de prédire, dès prairial an VII, que le décadi ne tuera pas le dimanche, bien plus, qu il aura foit a faire poui se maintenir.

Le culte décadaire n’a même pas pour lui tous les patriotes. Beaucoup lui tiennent rigueur de ses origines officielles, de son air gouvernemental et se montrent tièdes, indifférents, partois hostiles1.

Erreur du Directoire. — Combien le Directoire eut été mieux inspiré, s’il s’était gardé de ressusciter un culte if Liai, et s’il s’était borné à protéger la théophilanthropie, comme il l’avait déjà fait avant les élections de germinal! Sans doute, la théo philanthropie n’aurait pas pris la même extension que le culte décadaire, hile se serait moins répandue en surface, mais plus en profondeur. Elle ne se serait établie cpic là où elle aurait rencontré des conditions favorables. Elle aurait groupé la bourgeoisie éclairée des villes et peut être l’aurait- -elle empêchée de retomber au catholicisme. Elle aurait habitué les républicains a moins comp ter sur l’État et plus sur eux mêmes. Le culte décadaire, étant une entreprise officielle, sou existence dépendait d’un simple changement de gouvernement. La théophilanthro-

i. Le conventionnel Baudot a dit justement en parlant du Directoire: « En immolant les patriotes.. , en frappant la virilité de toutes parts, il ne lui restait plus que des eunuques, et il faut de la force pour fonderies Républiques » (Notes, p. 1 5).

536 Cl LTE DÉCADAIRE ET THÉOPHILANTHROPIE

pie, an contraire, entreprise privée, n’aurait pas eu à subir aussi directement le contre-coup des crises politiques. Qu’on se demande si, en présence de sociétés théophilanthropiques nombreuses, fédérées entre elles et composées de l’élite de la bourgeoisie, Bonaparte aurait pu revenir au régime de la religion cl’Etat ? Qu’on réfléchisse aussi que le Directoire, en instituant un culte d’Etat, autorisait d’avance Bonaparte à instituer à son tour d’autres églises d’Etat.

Jugement sur la tiiéophilanthropie. — La théophilanthropie, grâce à la prédication morale qui en fait le fond, paraît moins artificielle que le culte décadaire. Elle ressemble davantage à un culte. Elle enseigne une philosophie de l’univers, le déisme ; elle se donne des airs religieux, elle est pourvue cl’un clergé, ses cérémonies rappellent les offices protestants, sur lesquels elles ont été calquées, etc. Rien ne s’opposait essentiellement à ce qu elle donnât naissance à une église1, à une église jamais très nombreuse sans doute, mais enfin à une église douée de vie et répondant à des besoins réels. Mais par malheur, les chefs théophilanthropes, hommes de médiocre condition et de valeur aussi médiocre, ne surent pas maintenir à leur entreprise ce caractère d’œuvre privée qui faisait sa force véritable. Ils courtisèrent le pouvoir, se mirent trop ouvertement à sa remorque, et se compromirent avec lui. Par un malheur peut-être plus grand, le pouvoir ne comprit pas que la tiiéophilanthropie portait en elle-même des chances de vie ; il ne la considéra dès le début que comme un expédient provisoire et ne lui donna qu’une aide momentanée et jalouse. La Bévellière, lui-même, ne croyait pas que la théophilanthropie pouvait se suffire à elle-même. Dans son discours du 12 floréal, il voulait l’étayer par des « cérémonies civiles ». Il ne voyait pas que ces mêmes « cérémonies civiles » allaient au contraire l’étoufler. En

1. Je suis à ce sujet de l'avis de M. Gachon dans son Histoire <lr la ffiéoplwanthropie et je ne crois pas que la croyance à un Dieu personnel, rémunérateur et vengeur — absente de la tiiéophilanthropie • — soit necessaire pour fonder une religion. Il y a d’ailleurs des religions sans Dieu, ainsi que l’a montré M. Durkheim ( Année sociologique, t. II).

RECUL DE LA THÉOPHILAXTHROPIE EN l’aN VII ÔSy

un mot, la théophilanfhropie ne put pas grandir librement. Elle fut victime, presque dès l’origine, d’une équivoque. Ses premiers fondateurs la considéraient comme un but, ses nouveaux adeptes seulement comme un moyen. La politique lui fut plus nuisible qu’utile. Après avoir grandi rapidement, trop rapidement à l’ombre du pouvoir, elle chancela quand le pouvoir lui manqua.

Recul de la théophilanthropie en l’an VII. — A Paris. — L’établissement du culte décadaire marqua le commencement de la décadence de la théophilanthropie. Non seulement ses progrès s’arrêtèrent, mais elle perdit les positions conquises. Parmi les principales causes de ce recul, Chemin signale avec raison « les mariages, qui pendant plus d’une année ont été célébrés par les municipalités, dans les memes édifices et au seul moment favorable aux exercices de la théophilanthropie1. » Les cérémonies décadaires se plaçaient en effet vers 1 ’ heure de midi, qui était auparavant l’heure de la messe théophilanthropique. Comme elles duraient parfois très longtemps, les deux autres cultes, théophilanthropie et catholicisme, n’avaient plus à leur disposition que le commencement et la fin de la journée qu'ils devaient encore se partager2. La théophilanthropie se \it ainsi réduite « dans plusieurs temples à une existence précaire et sujette à beaucoup de variations » . Dans un grand nombre d’autres elle dut disparaître3,

Page 1