DÉSORDONNÉES
partenant à un type donné doivent se trouver et fonctionner en accord. Mais lorsqu’ on entre dans le champ des variations ou des modifications apportées par le monde ambiant ou par la domesticité sur un animal, ou sur une plante, un changement concordant et harmonique de toutes les parties à la fois est, je crois, ce que l’on ne voit jamais. Et on pourrait même faire question si cela était possible ou non. Car la cause, ou les causes étrangères qui agissent sur Y organisme animal ou végétal n’ ont pas de possibilité, à ce qui semble, de l’affecter par une action générale et uniforme. Une cause agira peut-être sur un système d’organes, ou sur une partie; mais elle n’a pas la même action sur les autres systèmes , ni sur les autres parties. Elle n’attaque ces dernières que par des conséquences éloignées, et, comme on dit, par contre-coup. Inégalement affectée, la machine organique est désharmonisée; elle se trouve soumise à cet état justement appelé par M. De Quatrefages variation désordonnée (1) ; et plus la modification s’avance, plus s’ avance aussi le désordre, et la tendance à la dégradation et à la dissolution de l’ être.
Malgré cela, les transformistes s’en prennent pourtant à toute modification, ou variation de tout genre; et, avec la plus grande liberté imaginable, ils en font leur profit pour la théorie de la variation des espèces.
Au reste, ‘je me remets à votre jugement, car vous pouvez parler en maître en fait de variations des animaux:
m Charles Darwin et ses Précurseurs en France. 1870, pag. 242.
VARIATIONS
et c’ est à vous qu’ il appartient de dire si vous trouvez dans les profondes modifications auxquelles les animaux sont soumis, des améliorations, ou des détériorations.
Quant à moi, je pourrais encore confirmer les observations que je viens d’exposer sur le cliien, par la considération des modifications que présentent d’autres types tels que le bœuf, le cheval , la brebis etc. dans la sphère de l’influence exercée par l’homme; mais il me semble que l’on trouve, et que l’on trouvera toujours, que, si d’ un côté la disette , le froid , la siccité , la chaleur , les travaux accablants rapetissent le type en le dégradant, par contre l’excès d’aliments, de bien aise, d’inaction, de bon climat, amplifie le type, en l’exagérant; et que dans tous les cas on a une désharmonisation de la machine organique. Je crois que l’on trouverait confirmées ces idées si Y on venait à transporter l’ étude approfondie des modifications et des variations des animaux sur le champ de Y anatomie comparée, de la mécanique, de la physiologie etc.
On verrait en dernière conclusion que de telles modifications ne sauraient améliorer l’individu, ni la race: que ce sont des déviations qui ne manquent pas d’affaiblir le type , et par là d’ altérer plus ou moins ses fonctions vitales.
On arriverait encore à ce résultat, que les types ont bien une nature plastique, c’est-à-dire capable de se plier, de se modifier sous l’ empire des circonstances locales , et de résister le mieux possible aux rudes épreuves aux-
DEGRADANTES
quelles les êtres organiques sont soumis. Mais bien des fois cette souplesse, ou cette facilité à se plier, est la source de perturbations et d’ altérations des éléments constitutifs de l’ être : d’ où Y on est entraîné à conclure que , se plier équivaut positivement à se dégrader.
Cette dégradation va au détriment du type; et plus elle s’avance, plus elle rend la machine organique dés-
harmonisée. — Ensuite si elle s’avance encore, l’animal en est affecté et détérioré si profondément, qu’ il est presque réduit à l’impuissance de la génération, de la longévité normale , et de Y accomplissement des fonctions propres à sa nature. Qu’ on se rappelle les Grénadiers de Frédéric de Prusse , les crétins , les ilotes etc. dans la race humaine (1).
Au moment de quitter le sujet des modifications, qu’une observation, bien qu’étrangère au sujet qui nous occupe, me soit permise.
(1) On a parlé beaucoup de la lutte pour V existence. Il faudrait encore parler de la lutte pour la conservation du type, et pour le retour au type primitif. On voit quelques types se conserver malgré milles causes dégradantes , d’ autres après des siècles d’ exténuation et de dépérissement se remonter; enfin des races domestiques reprendre plusieurs de leurs caractères primitifs aussitôt qu’on les donne à l’état sauvage, ou de liberté. Il est bien connu que des races hybrides font retour après quelques générations aux caractères de l’ une des souches de laquelle ils dérivent. Une plante , aussi bien qu’ un animal , rabougris , s’ ils sont fournis d’ un meilleur aliment, et de conditions de vie plus favorables, se remontent, et la vigueur, les proportions et le fond du type reparaissent bientôt, autant que des modifications héréditaires ne sont devenues ineffaçables.
VARIATIONS
On peut sans cloute modifier ou changer quelque chose au Gladiateur mourant, ou à Y Apollon de Belvédère. Mais si on avait dit à Canova ou à Thorwaldsen d’ y faire quelque variation , ils s’ y seraient sans doute refusés. Ils auraient dit — si on les touche, on les endommage. — Ce sont deux chefs-d’œuvre d’une perfection telle, qu’on ne peut que les admirer ; mais si l’ on y fait quelque modification, on ne peut que les dégrader. — Il en est de même pour les types spécifiques des êtres organiques. — Si on les modifie, on les endommage ; — et si les modifications sont trop avancées, les dégâts compromettent l’existence même ou de l’individu, ou de l’espèce. On peut pousser les variations jusqu’ aux dernières limites, mais on ne peut les dépasser. — Avec des modifications un peu avancées, on détruit la beauté du Gladiateur et de l’Apollon; de même que l’on détruit la beauté, 1’ harmonie des parties, la science et l’essence typique qu’on a dans le chien, lorsqu’ on est arrivé au chien turc et au petit dogue.
Si dans les considérations que j’ai exposées jusqu’ici il ne s’ est pas mêlé quelque erreur , on voit que nous sommes arrivés à un but diamétralement opposé à celui que se proposent les Transformistes. — C’est-à-dire que par les modifications ou variations des êtres organisés, on ne monte jamais, on descend toujours; et plus les modifications s’ avancent , plus elles nous amènent vers F extinction de la race. — Cela posé, les limites sont marquées, le cercle est fermé. On ne peut outre-passer ces limites, car elles sont infranchissables. — On ne peut jamais passer d’un type à un autre.