CHAPITRE II La doctrine d'Oresrae
En face de la conception monétaire domaniale, il convient de dresser immédiatement la doctrine d'Oresme.
Lui-même a voulu ce contraste ; c'est comme une protestation contre le droit monétaire du prince, nous le savons, c'est comme un enseignement contre toute la pratique financière qui en découlait, que le Traité des Monnaies a été originairement composé, que la doctrine entière a été conçue et élaborée. C'est, par suite, en opposition directe avec la conception domaniale qu'elle doit être le mieux saisie et comprise.
Toutefois, dans la forme qu'Oresme a donnée à ses développements, cette opposition, qui est le but incontestable de ses efforts, ne s impose pas à l'esprit avec l'insistance qu'on pouvait attendre après les paroles du début. C'est qu'Oresme, par tempérament, est certainement beaucoup plus constructeur que critique. Sans doute il vise en définitive à renverser la conception monétaire domaniale, mais, pour sa tournure d'esprit, ce but doit être atteint d'une façon en quelque sorte indirecte. La critique purement négative lui semble stérile. Aussi dans le Traité même, à part deux ou trois chapitres, qui revêtent plus particulièrement le ton et la forme de la
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polémique doctrinale, le procédé général est-il toutautre, et essentiellement constructif. C'est par l'opposition de toute une conception nouvelle du problème monétaire, qu'il dresse en face de la conception ancienne, c'est par le contraste de toute une nouvelle doctrine, qu'il a élaborée de plein jet, avec ses principes, avec ses conséquences partout diamétralement opposés aux idées domaniales, qu'il prétend plus sûrement ruiner la conception féodale. Frappé, comme il nous le dit lui-même, des inconvénients des errements courants, frappé de l'incertitude des opinions régnantes, il a recherché la vérité, et devant cette vérité qu'il croit avoir trouvée « suivant les règles d'Aristote » et qu il nous apporte maintenant dans sa lumineuse clarté, toutes les opinions antécédentes doivent par nécessité, s'effacer. Veritate manifestata, cedat oppinio veritati ; i). C'est-à-dire — et cela est bien en somme conforme à ce que nous savons de cet esprit d'allure un peu fière — que c'est la partie constructive qui doit précéder, l'élimination des « oppinions antécédentes » n'étant en réalité qu'une conséquence qui s'impose, par la force de vérité de la doctrine. Cette considération ne nous montre pas seulement l'importance qu'Oresme attachait à sa construction doctrinale; elle nous trace en même temps le plan qu'il convient de suivre dans l'étude de ses idées ; pour nous aussi, la critique de la conception domaniale devra suivre l'exposé de la doctrine nouvelle.
C'est en effet véritablement une doctrine monétaire, une exposition complète de principes et de conséquences logiquement ordonnées sur le problème monétaire, qu'Oresme a ainsi construite. Il ne s'est point contenté
I. Traictie, Le prologue du TranshHeur, éd. Wol , p. i (Cette phrase manque dans les textes latins).
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d'exposer sur quelques parties isolées de la question des vues plus ou moins liées entre elles; il l'a franchement abordée dans son entier, il l'a retournée sur toutes ses faces (i). Sur tous les points un peu importants de la théorie ou de la pratique monétaire, il a, on peut le dire, ses idées bien à lui, logiquement liées et rattachées à des principes préalablement posés ; en sorte qu'il n'est pas exagéré de dire — ce fut là, comme nous verrons, en son temps, une bien remarquable nouveauté — qu'il a construit une doctrine scientifique de la monnaie (2).
A vrai dire, quand il s'agit d'exposer en forme cette doctrine, nous nous heurtons à d'assez grosses difficultés.
D'abord, comme nous savons, la doctrine est éparse dans plusieurs ouvrages ; elle a été, à plusieurs reprises, successivement retouchée. Par là déjà, elle nécessite pour une exposition suivie des ménagements particuliers; il ne suffira point, évidemment, d'analyser successivement les divers ouvrages qui la renferment, il faudra tâcher de comparer, de synthétiser, et entre des formules
1. Ainsi s'exprime à peu près textuellemenl de M. Cunningham, quand il veut caractériser la doctrine du Traité : « A very successful effort had been raade by a French bishop to investigate the whole subject. . . The interest (of this work) lies partly at least in the fact that it is net a raere re-setting of fragments of classical learning, but is a careful examination of the aclual diffîculties that where feh in commercial circles, at the time when the author lived... Altogether it raay be said that a very large number of points of économie doctrin, in regard to coinage, are discuted with much judgmentand clearness in the Traictie » (Cunningham : The growlh of english hidustry, § 107 et !^ 109, pp. Sig et 524)-
2. Sur ce point les critiques sont unanimes. V. particulièrement : Jourdain, Memoi/r sur les origines, Y>- "5^ ; Brantz, Théories économiques au XI V^ s., p. 190 ; E. de Girard, Histoire de r Economie politique, p. 85.
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OU hésitantes ou contradictoires, de dégager la pensée définitive de l'auteur.
Mais il y a plus. Ni dans l'un, ni dans l'autre de ses ouvrages, à proprement parler, la doctrine d'Oresme ne se développe d'un jet, dans la forme systématique et enchaînée d'exposition à laquelle nous sommes, chez les modernes, habitués. Dans les traductions, les idées, exprimées dans des gloses plus ou moins brèves sous le texte, se présentent naturellement assez décousues. Mais dans le Traite même, dont le plan veut être celui d'une monographie ordonnée, la suite des idées est, après les premiers chapitres, brisée d'une façon qui déroute (i). A part le grand morceau sur les mutations, dont les divers chapitres se succèdent à peu près dans le plan annoncé, les différentes questions sont rarement poursuivies jusqu'au bout dans leur développement logique; les raisonnements, au contraire, sont le plus souvent malencontreusement dispersés^ les questions connexes sont séparées sans raison, les digressions s'enchevêtrent et se croisent, souvent peu en rapport avec le principal sujet traité. De ce défaut de méthode, on ne saurait d'ailleurs faire à Oresme un reproche particulier : telle
I. M. Brantz (Théories économiq., p. 190) fait particulièrement ressortir les difficultés que le Traité présente à 1 analyse, si bien que « pour s'en faire une idée exacte, il faudrait, dit-il, tout citer». Nous ne voyons pas, d'autre part, où M. Espinas (Hist. des doctr. écon., p. 109) a pu prendre que le plan du Traité était emprunté à Buridan. En admettant que les Questions de Buridan aient précédé le Traité — ce qui serait d'ailleurs, comme nous verrons, inexact — il est impossible d'apercevoir aucune espèce de filiation entre la forme décousue et toute scolastique des deux ouvrages de Buridan sur Aristote, et la monographie d'allure si franchement indépendante qu'est le Traité. Les fragments que nous donnons des Questions permettront immédiatement de s'en rendre compte.
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est la forme de toutes les œuvres doctrinales de son époque. Incontestablement même, la forme monographique qu'il a inaugurée au Z'rrt/Veconstitue un progrès considérable ; maïs il est non moins certain que de cette forme nouvelle l'auteur est loin encore d'être maître, qu'il ne sait pas coordonner ses développements sur un plan arrêté à l'avance, et que la logique qu'il a mise dans la construction de son système économique, il ne sait pas encore la faire nettement apparaître dans la rédaction.
A vouloir donc nous astreindre à suivre les capricieux détours de la pensée d'Oresme, telle qu'elle se développe au Traité, nous risquerions, croyons-nous, de ne donner de la doctrine qu'une idée inexacte, de laisser dans l'esprit l'impression de notions mal liées ou confusément jetées. Pour la saisir véritablement dans son ensemble, pour la rendre plus aisément saisissable à nos habitudes modernes d'exposition, nous avons dû procéder autrement et nous livrer préalablement en quelque sorte à un travail de reconstruction (i). Ramassant dans le Traité et dans les traductions les notions trop souvent éparses, et reformant les raisonnements brisés, nous avons cru, pour lui rendre la vigueur qui lui manque, pou-
I. La plupart des expositions delà doctrine d'Oresme, qui sont souvent de simples analyses du Traité, ont suivi scrupuleusement l'ordre des chapitres (Meunier, Wolowski, Roscher, Garnier, Naquet, Palgrave. Hertrych) Seuls, à ce que nous sachions, M. Ch. Renoisi {La polifique financière de Charles V, p. gS-gS) et surtout M. Cunningliam [The f/roivth of english industry, p. Sai- 324) ont tenté de ranger en une classification systématique les idées de l'auteur. Pour nous cette forme nous était commandée, outre ses avantages particuliers, par la nécessité de grouper dans une même synthèse les explications d'Oresme éparses dans les traductions et dans le Traité.
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voir rassembler et resserrer autour d'un certain nombre de points, dans les cadres d'exposition auxquels la science économique nous a aujourd'hui habitués^ les frag-ments épars de la pensée d'Oresme. Sans doute, à procéder ainsi, l'œuvre aura-t-elle perdu de cette grâce un peu flottante et de ce ton naïvement abandonné qui fait à la lecture le charme incontestable du Traité. Mais pour l'étude scientifique, la doctrine ainsi restituée apparaîtra, croyons-nous, avec beaucoup plus de netteté, et pourra bien plus aisément fournir une base pour instituer la discussion ; bien plus aisément aussi elle pourra être par la suite comparée et opposée aux conceptions similaires ou dérivées.
Dans ces conditions, il y a visiblement deux parts à faire dans les idées monétaires d'Oresme :
D'un côté, on devra mettre les développements g^énéraux sur l'origine de la monnaie, sa fonction économique, sa nature, tout ce que d'un mot nous croyons pouvoir appeler la théorie de la monnaie d'Oresme.
D'un autre côté, on pourra réunir les règles d'application déduites de ces notions théoriques, pour le monnayage, l'émission et la frappe des espèces, pour les questions particulières que soulève l'emploi simultané des deux métaux précieux et l'alliage, tout ce que nous appellerons la pratique monétaire d'Oresme.
Ces deux parties, dans l'œuvre même, sont loin évidemment d'être aussi expressément tranchées ; ne savons-nous pas que toutes les questions y sont communément confondues et mêlées ? Il est visible pourtant, que dans les premiers chapitres du Traité, l'auteur s'est appliqué à renfermer plus particulièrement les principes théoriques généraux, alors que les diverses questions de la pratique se développent plus abondamment dans les deux derniers tiers de l'ouvrage.
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SECTION I
Les notions théoriques sur la monnaie n'occupent^ disons-nous, au Traité, que les premiers chapitres (chap. I-IV et chap. VI), formant une introduction en quelque sorte et une étude préliminaire aux questions de pratique, et spécialement à la grosse question des mutations, qui remplit plus de la moitié de l'ouvrage. Dans les traductions, au contraire, ces notions théoriquessont presque uniquement exposées^ puisque Aristote n'a pas parlé des mutations. Et il arrive ainsi que, plus d'une fois, malgré leur brièveté, les gloses des Ethiques et des Politiques nous fournissent d'utiles renseignements pour éclairer ou compléter la pensée d'Oresme, demeurée embarrassée ou insuffisamment développée dans les chapitres serrés du Traité.
De l'un à l'autre ouvrage, d'ailleurs, il ne paraît point que ses idées économiques aient sensiblement varié ; la conception théorique qu'il s'est faite dès l'abord de la monnaie, c< selon les idées d'Aristote » il ne l'a point, par la suite, modifiée sensiblement; et les quelques divergences que nous pouvons releverne sont guère en somme que des différences verbales, et s'expliquent naturellement par ce fait que dans, les translations, Oresme a cru devoir demeurer plus près du texte d'Aristote, dont il s'est plus d'une fois plus librement affranchi dans le Traité.
Il est assez aisé, d'après le plan général des premiers chapitres du Traité^ de restituer la méthode suivant laquelle s'est construite la théorie générale de la monnaie d'Oresme. C'a été essentiellement, en somme, une
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œuvre de déduction, une construction, comme il dit, « suivant les raisons d'Aristote », c'est-à-dire en la forme syllogistique, avec à la base seulement un fait d'expérience, dont toute la théorie est ensuite déduite par le seul raisonnement.
Le fait dont Oresme est parti, c'est l'introduction du numéraire, dont il a recherché analytiquement, dans l'histoire, l'orig-ine et les causes de fait. Mais ces données une fois obtenues de l'expérience, c'est parle raisonnement seul, dans la suite, qu'il en déduit la destination et la fonction de la monnaie, et successivement, les qualités qu'elle doit posséder pour remplir sa fonction ; c'est rationnellement que, pour conclure, il en tire la nature et la fin de la monnaie, dont la connaissance lui donneront à leur tour les règles qui doivent gouverner la pratique. On reconnaît ici immédiatement, sans qu'il soit nécessaire d'insister, le procédé courant des scolastiques, et en réalité, au fond d'Aristote lui-même : la recherche de \n fin, pour déterminer la manière d'être.
§ 1. — Origine de la monnaie. — Son développement historique (i)
Ce n'est pas dans un but de pure curiosité, avons-nous dit, qu'Oresme remonte jusqu'à l'orig-ine de la monnaie (2), c'est pour asseoir sa théorie sur une conception rationnelle de la destination et de la fonction sociale du
1. Tractatus : c. 1. p. io5, =: fr. VIII; c. 4» P- 98=:fr. XVII, — Politiq.: 1. I, c. 10. Texte et r/foses, f XVIII, r° v». Ethiq.: 1. V, c, II. Texte et gloses, f° XLIX r**, L. r" v" ; Cf. Sermon pour le dimanche de Quasimodo, sur le texte ; Tnfer digitum tuum hue et videmanus (Ms. Lat. 16.895, f°49i ^'")«