La théosophie est-elle antichrétienne ?
Amis .— Vous savez tous l'incident qui a déterminé cette conférence. Certains d'entre nous déplorent qu'un des chefs de l'Église ait déclaré incompatibles ]a Théosophic et le Christianisme. Or beaucoup, parmi nous, sont profondément convaincus que cette affirmation repose sur une erreur, erreur résultant de l'ignorance de ce que signifie, en réalité, la Théosophie. Si la Théosophie est digne de ce nom, si elle est la Sagesse Divine, il est évident qu’il ne saurait exister d'antagonisme entre elle et toute religion véritable, basée sur un message réellement transmis au monde. Certains d'entre nous sont persuadés que cette affirmation de l'évêque peut faire beaucoup de mal, plus encore à ceux qu'il veut aider qu'à ceux qu'il attaque ainsi. Je me propose ce soir, non pas de défendre la Théosophie considérée comme système intellectuel, mais plutôt de moi
îr 'os'yz.z m
trer qu’elle ne renferme rien d’antichrétien. Je le fais pour les ecclésiastiques toujours plus nombreux, appartenant à l’Église Anglicane ou aux autres Églises delà chrétienté et pour les fidèles, de confessions diverses, qui embrassent les idées théosophiques et y trouvent le secours et la lumière. Pour ces fidèles, dont le nombre croît sans cesse, c’est avec douleur, presque avec consternation, qu’ils entendent un de leurs Pères en Christ attribuer à 'l’Antéchrist la croyance qui leur est chère. C’est pour eux, principalement, que je prends la parole ce soir. Je voudrais, si possible, les délivrer d’une idée qui les trouble et les blesse profondément, leur prouver qu’ils ont le droit d’être membres de l’Église et leur montrer qu’il n’est ni juste, ni charitable, qu’ils soient chassés de l’Église pour avoir embrassé la Théosophie. Peut-être réussirai-je à leur faire comprendre que l’enseignement dit théosophique renferme tout ce qui peut rendre leur Christianisme plus fort et plus spirituel et rien, par contre, qui les transforme en rénégats de leur Église et de leur baptême.
Permettez-moi tout d’abord de dire, en ce qui concerne le message de la Théosophie à l’Église Chrétienne, qu’il ne s’adresse pas, directement et spécialement, à tant d’hommes et de femmes chrétiens qui trouvent dans les doctrines de l’Église, telles qu’elles sont ordinairement enseignées, tout ce que leur intelligence demande,
tout ce dont leur âme a faim. Les fidèles complètement, absolument satisfaits, n’ont besoin d’aucun message qui leur apporte plus qu’ils n’ont déjà. Le message théosophique s’adresse plutôt à tant de chrétiens, à tant de chrétiennes, dont le cœur est troublé par des questions anxieuses et l’intelligence égarée par le doute, qui se cramponnent à leur foi, mais sentent faiblir leur étreinte, qui, cherchant encore à garder leurs croyances premières, s’aperçoivent qu’elles glissent entre leurs doigts et commencent à leur échapper. Et s’il est une catégorie de personnes plus dignes qu’une autre d’éveiller dans un évêque chrétien une sympathie passionnée, un désir profond de leur porter secours, c’est assurément les âmes réfléchies et ferventes dont le nuage du doute commence à obscurcir la foi et qui, aspirant à croire, se voient poussées par leur intelligence hors des frontières bornant les croyances généralement admises. L’évêque de Londres voudrait aider ces âmes qui luttent : j’en vois la preuve dans la préface qu’il a écrite pour un ouvrage bien connu, intitulé In Relief of Doubt, par un membre de l’Église Écossaise Presbytérienne, où je constate que l’auteur essaie de répondre aux questions et de dissiper les doutes et où l’évêque de Londres, dans sa préface, exprime sa très vive sympathie pour l’effort ainsi tenté; il ajoute qu’ayant donné ce livre à des personnes moralement en détresse qui étaient
venues le voir, il avait eu la joie d’apprendre que cette lecture avait contribué à dissiper leurs incertitudes. Ceci montre bien que l’évêque de Londres est en pleine sympathie avec les fidèles éprouvant dans leur foi chrétienne des difficultés intellectuelles ou morales et, constatant ces sentiments, je suis amenée à croire que lorsqu’il saura combien de solutions, combien de réponses, la Théosophie est à même de fournir, il l’accueillera aussi cordialement, la bénira aussi volontiers que les efforts de son frère presbytérien dont les opinions ecclésiastiques ne reçoivent pas toutes son approbation.
Or il est un fait indéniable : c’est que la Théosophie a ramené à l’Église un grand nombre de personnes qui l’avaient abandonnée ou qui étaient sur le point de le. faire. Beaucoup de fidèles, particulièrement ceux d’un caractère réfléchi et intellectuellement développé, ne parvenant pas à accepter certaines doctrines chrétiennes sous la forme comparativement rudimentaire qu’elles revêtent souvent, ont trouvé, dans les explications plus mystiques de la Théosophie, la vérité spirituelle sous une forme acceptable ; elles ont découvert que certaines doctrines, si souvent attaquées au sein même de l’Église, devenaient intelligibles et acceptables, éclairées par les antiques enseignements de la Sagesse Divine, et que de nombreuses doctrines qui semblaient inadmissibles quand elles étaient mises à la portée des esprits
ignorants et sans éducation, devenaient une source de lumières et d’inspiration quand elles étaient ramenées à un niveau plus philosophique et plus scientifique et présentées sous une forme, nouvelle il est vrai, mais renfermant la vérité originelle. Car au monde chrétien la Théosophie vient apporter de nouveau des vérités fondamentales, sous cette forme scientifique qui les rend plus acceptables a nos contemporains \ en même temps elle explique les doctrines basées sur des vérités mystiques trop oubliées, dans la manière exotérique dont elles sont présentées, dévoile des profondeurs intellectuelles ignorées, dévoile des sommets inconnus en interprétation mystique.
Je vais essayer maintenant d’aborder successivement lès différents points de mon sujet, et cela dans l’ordre suivant. J’examinerai d’abord sur quoi repose la Théosophie, quelle est sa valeur fondamentale, essentielle. Puis je vous exposerai rapidement (une conférence comme celle-ci l’exige) les doctrines religieuses sur lesquelles la Ihéosophie et le Christianisme sont d accord. Cela fait, insistant sur les divergences qui pourraient à première vue exister entre certaines doctrines, j’essaierai de vous montrer que, si elles diffèrent, c’est plus par leur mode d’expression qu’en réalité, plus par la manière dont elles nous présentent la vérité que par le sens profond de cette vérité elle-même. Après avoir parlé des doctrines apparemment contradic-
toires je dirai quelques mots d’une doctrine dans laquelle certains voient une addition nouvelle, la doctrine de la Réincarnation, contre laquelle l’évêque de Londres a particulièrement protesté. Enfin, si le temps me le permet, et pour répondre entièrement au titre de cette conférence, je m’efforcerai de vous dire très rapidement quelle est, pour le Christianisme, la valeur de la Théosophie, ce qu’elle vient apporter aux Églises et les services qu’elle leur rendra sans doute dans un avenir peu éloigné. Telle est mon esquisse.
Tout d’abord, sur quoi repose la Théosophie ? Sur une affirmation absolument, diamétralement opposée à l’affirmation, si bien reçue de nos jours, du philosophe agnostique. Vous vous rappelez que le professeur Huxley, cherchant un mot pour exprimer son attitude vis-à-vis de la religion, choisit le mot « agnostique » et définit clairement ce qu’il entendait par là. L’homme, déclara-t-il, a des sens qui lui permettent d’observer ; il a une intelligence qui lui permet de raisonner sur les observations et d’en tirer des déductions logiques ; mais il ne possède ni facultés, ni pouvoirs, lui permettant de s’élever audessus des sens et de l’intelligence, de connaître le monde hyperphysique et d’entrer en contact direct avec le spirituel. Voilà l’attitude exprimée par le terme « agnostique » ; la Gnose dont il nie la possibilité est la Gnose antique, celle de la Grèce, de la Syrie, de la Palestine, de l’Égypte,
où toujours elle a porté ce nom — la Gnose connue sous des noms différents dans d’autres langues orientales, en Perse, dans l’Inde, en Chine, et à des époques plus reculées encore de l’histoire du monde ; elle est aussi vieille que les efforts faits par l’homme pour comprendre le lien qui le rattache à Dieu. La Gnose est l’affirmation que l’homme peut connaître Dieu, qu’en vertu de l’identité de nature, en vertu de l’Esprit qui est né directement de l’Esprit Éternel, l’homme peut connaître Dieu. Je ne dis pas seulement qu’il peut croire en Lui, mettre en Lui son espérance, aspirer vers Lui, soupirer après Lui avec ce désir passionné, toujours vivace, qui porte l’Esprit humain vers sa Source ; je dis encore qu’il peut Le connaître positivement et, par là, trouver la vie éternelle. Vous le voyez, j’ai dès le commencement cité un texte chrétien ; car le Christ, lorsqu’il parlait de la vie éternelle, ne l’identifiait pas avec la foi mais bien avec la connaissance directe et II a marqué du sceau de Son approbation cette affirmation de la Gnose : l’homme peut connaître Dieu.
Telle est donc la base de l’idée théosophique. La Théosophie reparut dans le monde moderne au moment précis où le monde scientifique prenait parti pour l’agnosticisme. La science contemporaine et les maîtres de la pensée, en Europe, avaient affirmé que l’homme ne pouvait connaître Dieu et n’était pas un être spirituel ;
aussi les Protecteurs de l’évolution spirituelle de notre race proclamèrent-ils de nouveau la vérité immémoriale, la Sagesse du monde ancien, à savoir que l’homme, en vertu de l’Esprit Éternel qu’il porte en soi, est capable de connaître Dieu. Voilà l’essence de la Théosophie ; voilà la base inébranlable sur laquelle repose toute religion, l’expérience de l’Esprit humain en contact avec l’Esprit dont il est issu, l’homme fait à l’image de Dieu capable de connaître son Père et parvenu à l’humanité parce qu’il est un Esprit éternel capable d’acquérir cette connaissance qui est la vie éternelle. Cette proclamation, remarquez-le, affirme la possibilité d'une connaissance immédiate ; elle ne parle pas de l’avenir dans quelque monde éloigné, d’une connaissance dont la mort garde les clefs et que détiennent les régions d’outre-tombe. Non ; cette connaissance est , dès aujourd’hui ; elle ne « deviendra » pas la vie éternelle au lendemain de la mort ; elle appartient à l’éternité, échappe au temps et repose sur l’Esprit de l’homme, qui est un Esprit Divin. Quand ce ne serait que dans son principe, la Théosophie n’est donc sûrement pas antichrétienne, et, dans cette proclamation nouvelle, ne fait que rendre au Christianisme, pour son plus grand bien, une vérité très ancienne dont l’homme avait perdu le souvenir.
Considérons maintenant les doctrines sur lesquelles' la Théosophie et le Christianisme sont
d’accord. Et tout d’abord laissez-moi dire que la Théosophie prétend constituer la racine de tous les cultes de ce monde et la synthèse des vérités spirituelles, possession commune, générale, de toutes les religions qui ont instruit et consolé l’humanité. De nos jours, vous le sayez, la Mythologie Comparée a déclaré que toutes les religions provenaient d’une même source ; elle le prouve par une érudition profonde, par des expériences et des recherches sans cesse renouvelées ; elle compare les Écritures sacrées de ce monde, exhume les restes des civilisations disparues, réunit les fragments brisées des tuiles Chaldéennes, retrouve dans les momies extraites des sépulcres égyptiens les pages du Livre clés Morts et, dans les ruines des temples mexicains, des lambeaux de livres qui instruisaient l’humanité à l’époque où l’Atlantide était florissante, où la terre était jeune ; plaçant côte à côte.tous ces documents, elle met en lumière l’identité des enseignements, l’identité des doctrines religieuses, l’identité de la moralité, l’identité des récits et des cérémonies religieuses et nous dit : « Toutes les religions de ce monde sont les mêmes : elles forment les branches d’un tronc unique ! » Seulement, de cette vérité indéniable la Mythologie Comparée tire une conclusion fausse, qui trop souvent accompagne l’idée vraie et n’en rencontre que plus de créance. Toutes les religions étant identiques, dit-elle, et l’homme étant
un être qui évolue, les religions de ce inonde sont issues d’une ignorance barbare ; si elles deviennent des cultes plus élevés, c’est en s’affinant par degrés. Déduction aussi fausse que le point de départ est vrai, aussi impossible à prouver que le fait de l’identité est indéniable.
De son côté, la Théosophie déclare que, si toutes les religions sont assurément issues d’un même tronc, ce tronc est la Sagesse Divine et non l’ignorance humaine ; qu’elles sont, en vérité, identiques dflns leurs doctrines principales mais diffèrent par la forme sous laquelle ces doctrines sont présentées ; que toute grande religion dont l’influence civilise le monde et fait avancer l’humanité a pris sa source dans le Père des Lumières qui S’est révélé par elle ; enfin que le tronc est la Sagesse Divine dont toutes les religions de la terre sont les branches ; celles-ci diffèrent quelquefois par leurs fleurs et la forme de leurs feuilles, mais font toutes parties d’un arbre unique : la Sagesse Divine.
Et maintenant, avant de passer à l’examen des doctrines, permettez-moi de vous adresser un avertissement. C’est un devoir pour le Théosophe (juc d’étudier ces doctrines anciennes et de les traduire, de son mieux, en langage moderne.
Nul n’a le droit de dire : « Mon interprétation seule est la bonne » ; car en cette matière chacun est intendant des Mystères Divins, chacun doit y puiser le plus de richesses possible et les donner
— li¬
ait monde comme un fragment de la Vérité. Mais quand, dans toute religion se retrouve la présence constante de certaines vérités, je crois légitime de dire : « Ce qui a été cru en tout pays, en tout temps et par tous les hommes est véritablement un fragment de la Sagesse Divine. >>
La proclamation de l’unité divine — telle est la doctrine qui vient en première ligne dans les enseignements de toutes les religions, dans ceux de la Théosophie comme dans ceux du Christianisme. Il est une Existence Suprême, source de toutes les existences inférieures. Assurément on insiste beaucoup sur ce point dans les écoles mystiques et philosophiques de la Théosophie et, au-dessus du Dieu manifesté dont parlent les religions, nous rêvons la présence d’une Existence immense, inconcevable et qui ne se met à la portée de Tentendement humain que par Ses manifestations ; mais cette idée se retrouve dans la théologie chrétienne comme dans la Théosophie. L’unité de Dieu, la Vie Unique, l’Esprit Unique, Source et Fin Unique de tous les êtres, telle est la base même du Christianisme, de la Théosophie et de toutes les grandes religions de la terre. Puis vient Taffirmation que ce Principe Un, cet Unique, cet Esprit Suprême se manifeste sous une triple forme, par une Unité triple, par une Trinité, pour me servir du terme chrétien. Les enseignements théosophiques lui donnent un nom différent, mais la vérité fonda-
mentale est la même. Le Théosophe qui s’adresse à toutes les religions de ce monde et affirme l’unité radicale des croyances religieuses, ne peut, lorsqu’il répand ses idées, adopter à l’exclusion de tous les autres les termes employés par une seule religion, car son but est de montrer aux sectateurs de chaque religion qu’ils possèdent une part de la Sagesse Divine révélée. Aussi, quand nous parlons de la Trinité, préférons-nous employer le terme grec ancien, sanctionné d’ailleurs par le quatrième Évangile, employé par la philosophie grecque et d’autres encore, comme étant le nom qui indique le mieux la nature du Dieu manifesté — le mot grec Logos, traduit dans le quatrième Évangile par la « Parole », la Parole qui « était Dieu ». En Théosophie nous préférons le mot Logos aux mots Père, Fils et Saint-Esprit ; nous parlons des trois Logoi, mais la manière dont nous Les définissons prouve bien l’identité de l’idée théosophique avec celle des théologiens chrétiens. Le Premier Logos apparaît comme Volonté, racine de l’existence ; le Second Se manifeste comme Sagesse Divine, qui est la connaissance inspirée par l’amour, et le Troisième comme Activité Créatrice, comme Esprit Créateur, immanent en toute matière, immanent en toute forme.
De la doctrine de la Trinité passons à la suivante, -dans l’ordre naturel : je veux parler des
innombrables esprits, messagers de Dieu, des archanges et des anges de la religion chrétienne. La Théosophie, elle aussi, affirme leur existence ; elle voit en eux d’immenses hiérarchies d’intelligences spirituelles dirigeant l’ordre naturel, administrant les lois qui sont l’expression de la Volonté Divine — des Fils aînés de Dieu, venant d’autres globes que le nôtre, guidant notre monde encore jeune dans la direction qui lui a été tracée par son Chef Divin. Assurément la Théosophie donne plus de détails sur ces immenses hiérarchies d’intelligences spirituelles que vous n’en trouverez à notre époque dans les enseignements chrétiens ; mais, s’il faut en croire les Pères de l’Église, ses grands évêques et ses docteurs, ils avaient sur le ministère des anges des connaissances beaucoup plus détaillées que les notions possédées aujourd’hui par la plupart des Chrétiens. Sur ce point la Théosophie remet en lumière ce qu’on savait autrefois, plutôt qu’elle n’ajoute à la foi chrétienne d’éléments vraiment nouveaux.
Nous regardons ces archanges et ces anges puissants comme le produit de l’évolution dans des mondes plus anciens que le nôtre, comme des Êtres qui ont dépassé les sommets vers lesquels nous nous élevons aujourd’hui ; ils sont, en vérité, comme les appellent les Écritures Hébraïques^ les Fils de Dieu, qui entouraient ce monde quand il s’éveillait à la vie, poussaient des cris
de joie en voyant se dérouler à leurs yeux les splendeurs du plan Divin et se prosternaient devant les merveilles de la Sagesse Divine. Pour nous, ce ministère des anges qui s’exerce très loin et très près, est un lait de la vie quotidienne, confirmé par une expérience constante. A cet égard comme à beaucoup d’autres, l’Église Romaine a moins perdu de vue la vérité ancienne que ne l’ont fait les communautés protestantes, car elle a toujours affirmé que ces Frères aînés surveillaient, avec une sollicitude profonde et toujours en éveil, Leurs frères plus jeunes marchant dans le même chemin qu’ils ont Euxmêmes suivi dans le passé, avant la victoire finale.
Sur ce point* les doctrines sont donc identiques. Passons aux enseignements concernant la nature de l’Esprit humain. Dans son essence intime, déclare la Théosophie, l’Esprit humain est un avec Dieu. Mais cette affirmation n’estelle pas conforme aux magnifiques paroles du Christ, à Sa dernière prière, avant Son agonie, pour les disciples qui L’entouraient ? — « Afin que tous ne soient qu’un, comme Toi, O mon Père, Tu es en moi et que je suis en Toi ; qu’eux aussi soient en nous. » — L’union qu’il affirmait exister entre Lui et le Père Éternel, Il la réclamait pour Ses disciples bien-aimés. Dans cette union parfaite, et en elle seulement, le cœur vraiment chrétien trouvera satisfaction ; car
il aspire au jour où il sera parlait comme Dieu est parfait — au jour où le Fils Lui-même remettra toutes choses entre les mains du Père et où Dieu sera tout en tous. Dans cette doctrine aussi, la Théosophie et le Christianisme s’accordent donc bien pour affirmer la présence, dans l’homme, d’une Divinité intérieure, avec tous les espoirs qu’elle permet à l’homme de concevoir, avec la certitude pour chacun du triomphe final.
Passons de ces doctrines, sur lesquelles nous sommes véritablement d’accord, à celles qui, en apparence, comme je le disais tout à l’heure, différaient au point de vue théosophique et au point de vue chrétien ; car c’est le point capital de ma thèse. Prenons d’abord une grande doctrine chrétienne, souvent prise à parti par les théosophes — la Rédemption. Si la doctrine chrétienne de la Rédemption devait être limitée à une seule des différentes formes qu’elle revêt dans l’Église Chrétienne et identifiée à cette interprétation « juridique » qui s’est, en quelque sorte, cristallisée dans la formule d’Anselme mais n’était pas connue de l’Église primitive ; s’il fallait transformer en un contrat juridique, en une substitution, juridiquement parlant, de Christ au pécheur, alors je serais forcée d’avouer que sur ce point la Théosophie et le Christianisme sont en désaccord. Mais cette interprétation juridique a-t-elle le droit de se déclarer seule chrétienne ? Assuré-
ment non. Remontons aux premiers siècles du Christianisme. Qu’était dans l’Église, suivant les auteurs de cette époque, la doctrine delà Rédemption sous la forme la plus ancienne ? Dans les Écritures Chrétiennes, vous le savez, la Rédemption est présente d’une façon quelque peu vague et mystique, par suggestion, en termes donnant à deviner la vérité spirituelle ; ici point de définition juridique. On pourrait, en général, en dire autant des pages consacrées à cette doctrine dans l’antiquité chrétienne. Mais il est un point sur lequel les Pères de l’Église, dans leurs écrits les plus anciens, sont affirmatifs et nets : ils déclarent (qui croirait la chose possible aujourd’hui ? ), que la Rédemption n’était pas un sacrifice offert à Dieu, mais bien la rançon de l’humanité, libérant l’homme de l’esclavage du diable. Telle était leur opinion. Vous pouvez vous en assurer personnellement en étudiant, comme vous le devriez, la précieuse collection des Pères antérieurs au concile de Nicée ; elle jette à flots la lumière sur les premiers enseignements des Docteurs de l’Église. Là, comme vous le verrez maintes fois répété, la Rédemption est le rachat de l’humanité, rachat qui la délivre de l’empire des ténèbres, de l’esclavage de l’Esprit Mauvais. Mais je ne veux pas m’appuyer sur les doctrines anciennes de l’Église Chrétienne pour trancher la question des différences d’interprétation.
J’en arrive à.notre époque. Prenez l’ouvrage
du D r Macleod Campbell sur la Rédemption, livre merveilleusement beau et spirituellement intuitif. D’après l’auteur — et sa définition est une des plus belles que je connaisse — le but de la Rédemption était de montrer à l’homme le cœur de Dieu et de montrer à Dieu les possibilités humaines. Cette idée est développée avec beaucoup d’érudition, beaucoup d’intuition, dans les termes les plus heureux et par les raisonnements les plus précis, la Théorie de la Rédemption se résumant en ces mots : « Dieu Se révélant à l’homme, l’homme se révélant à Dieu. » Mais laissons là Macleod Campbell, bien que son livre n’ait pas, je crois, été sérieusement accusé d’hétérodoxie. Que nous disent, par exemple, Frederick Denison Maurice, ou Robertson de Brighton, ou en général tous ceux de « l’église large» (broad church), comme on l’appelle. Lorsqu’ils parlent de la rédemption, jamais ils ne la regardent comme un sacrifice par substitution, mais plutôt comme un moyen de rapprochement entre l’homme et Dieu, par lequel le Christ, en Sa qualité d’Homme Divin, forme comme un pont et réunit en un seul deux éléments jusque-là séparés. Parmi tant d’opinions diverses aujourd’hui répandues dans l’Église, parmi ces croyances différentes qui toutes sont chrétiennes, dont aucune n’a été condamnée ou exclue, l’interprétation théosophique a sûrement le droit de prendre sa place et de déclarer qu’elle n’est pas plu
antichrétienne que ces doctrines si répandues, formulées par les représentants les plus libéraux de l’Église Anglicane.
Ou’est-ce, en effet, que la doctrine de la Rédemption au point de vue théosophique? C’est la déclaration que la rédemption accomplie par le Christ ne constitue pas la substitution d’un individu à un autre, mais l’identité de nature entre l’homme divin et les hommes qui s’élèvent vers la divinité ; que la divinité même de Christ lui permet, grâce à cette identité, de répandre Sa force et Ses secours dans ses frères, divins comme Lui, mais qui n’ont pas encore atteint Sa stature ; que tout ce que nous voyons en Christ sera véritablement l’apanage de l’homme ; que la Rédemption du Christ ne consiste pas à prendre la place du pécheur mais à naître dans l’âme humaine — comme Paul Son apôtre demandait qu’il naquît dans les âmes de ses nouveaux convertis — ; enfin que le Christ, une fois né dans l’âme humaine, y croît, s’y développe et y mûrit, jusqu’au jour où, cette âme ayant atteint « la stature parfaite de Christ » (1), la Rédemption s’accomplit ; l’homme, virtuellement divin, le devient effectivement et, sous sa forme tangible, manifeste sa divinité, quand s’achève son union avec le Christ.
Ce mot « le Christ » n’est pas simplement pour
(1) Eph. lll, 13. .
nous le nom de l’être le plus auguste et le plus saint : pour nous, le Christ est moins un Sauveur extérieur qu’une Présence vivante dans l’Esprit humain, une présence permettant à l’esprit humain d’épanouir sa divinité innée et, à tous les hommes, de devenir un jour des Christs. C’est à cet aspect divin de l’esprit humain que nous donnons, de préférence, le nom de Christ. Assurément, nous honorons et vénérons profondément, sous ce nom, le grand et divin Instructeur qui fonda l’Église Chrétienne,mais nous Le regardons, suivant l’expression de Son propre apôtre, comme « le premier né entre plusieurs frères » (1), élevant les hommes, par la similitude de Sa mort et de Sa résurrection, à la dignité de fils de Dieu, vivants et conscients. Telle est la vérité mystique voilée sous la doctrine du Christ historique. Ce n’est pas seulement dans ce Fils bienaimé du Père que la vie du Christ se manifeste ; par degrés, dans tous les hommes, cette vie se développe, la similitude s’affirme ; l’Esprit de Christ, dans l’homme, est celui dont le développement est symbolisé par la vie extérieure de ce grand Fils de Dieu. Le récit des Évangiles n’est pas seulement l’histoire d’un homme, bien qu’il le soit en vérité — ; c’est aussi l’histoire, sans cesse renouvelée, de toute âme humaine—quides ténèbres s’élève à la lumière, de la mort à l’im-
(1) Rom. Vlll, 29.
mortalité, du péché, à la perfection, de l’humanité à la divinité.
Gomment appeler antichrétienne une extension semblable donnée à la doctrine, extension qui est pour l’homme une inspiration, enseignée à mots couverts, vous vous en souvenez, dans mainte page des Epîtres du Nouveau Testament canonique, constamment répétée dans l’Église par les auteurs mystiques ? Elle permet à beaucoup de personnes qui, sans elle, y resteraient hostiles, de croire à la Rédemption; elle est le résultat du développement naturel de la pensée et de la moralité humaines ; enfin, elle ne voit pas la pire conséquence du péché dans le châtiment qui doit, assure-t-on, lui succéder, mais bien dans la souillure que communique le péché. Être sauvé du péché, telle est la condition de toute Rédemption véritable.
Mais passons de la doctrine de la Rédemption à celle de la Prière. « Les Théosophes prientils ? » demande-t-on bien souvent. Or, en ce qui concerné la prière, ce que j’appellerai la tendance analytique de la Théosophie s’affirme très nettement. Plus le Théosophe se développe, mieux il comprend, et plus il éprouve d’éloignement pour ces formes de la prière qui consistent simplement à solliciter le don d’avantages matériels, plus il s’attache à ces prières, d’un caractère plus élevé, qui consistent soit à contempler avec extase la Beauté et la Perfection divines,
soit à méditer, à aspirer passionnément à la connaissance de Dieu. De toutes les prières c’est là la plus digne de ce nom et la plus efficace. Nous ne nions pas la possibilité d’obtenir par la prière des bénédictions temporelles ; nous l’affirmons, bien au contraire ; mais nous maintenons que .ces prières ayant pour but des bénédictions temporelles sont exaucées, moins par une réponse directe adressée par Dieu à l’homme, que par les agents subalternes de la Volonté divine. En d’autres termes l’exaucement est plus médiat qu’immédiat. Chaque battement du cœur humain trouve assurément sa réponse dans le cœur éternel de Dieu, mais la volonté Divine s’exerce plus par Ses agents que d’une façon directe ; son action est immédiate quand il y a communion d’Esprit à Esprit ; elle s’exerce plus rarement quand il s’agit d’objets matériels, inférieurs et grossiers. Notre opinion est donc qu’une prière demandant l’assistance ou la richesse matérielle recevrait plutôt la réponse d’un ange qu’une réponse directe, expression d’un commandement divin. Les armées innombrables d’êtres bienfaisants, qui nous entourent à tout moment de notre vie, sont les agents permanents chargés d’exaucer la prière des affligés et des malheureux ; ce sont eux qui apportent le secours, eux qui agissent, eux qui accordent la grâce.
Mais ce genre d’analyse n’a pas, que je sache, le tort de déprécier en rien, aux yeux des hom-
mes, la valeur de la prière, bien qu’assurément nous trouvions plus grand, plus noble, plus filial, dans notre attitude vis-à-vis du Très-Haut, de remettre le soin de nos besoins matériels à Celui auquel rien n’échappe, sans la volonté duquel aucun passereau ne tombe à terre et qui connaît bien mieux que nous notre avantage réel, et, laissant tout cela à Celui qui nous connaît et nous aime tous, de chercher par la prière à nous élever vers Lui par la communion et l’effort spirituels, plutôt que de perdre ces instants précieux à demander simplement des biens matériels.
L’enfant, confiant envers son père, ne lui dit pas sans cesse ce qu’il devrait faire pour lui et, en vérité, Dieu sait mieux que nous-mêmes ce qui favorisera en nous le développement de l’Esprit ; si ce développement doit être le fruit de deuils et de privations physiques, mieux vaut accepter de la main divine ce qui nous paraît mauvais que de le repousser et de réclamer ce que nous croyons bon. Car souvent nos peines sont des bénédictions voilées et, en demandant dans notre aveuglement la faveur que nous brûlons d’obtenir, nous favorisons peut-être moins la vie intérieure qu’en nous soumettant avec calme et confiance à la direction divine imposée au monde. C’est là, me semble-t-il, une des leçons enseignées dans une page capitale de l’Évangile, que nous y voyions un mythe, c’està-dire l’expression d’une vérité spirituelle pro-
fonde ou un fait tiré d’une vie humaine : je veux parler de la tentation du Christ. Il aurait pu apaiser Sa faim et Sa soif en changeant les pierres en pain et en faisant jaillir une source dans le désert ; 11 jugea plus digne du Fils d’attendre les messagers divins qui Lui apporteraient la nourriture dont Son corps avait besoin, que de changer les pierres en pain par l’exercice de Ses pouvoirs occultes. Or toute prière est véritablement une mise en jeu de puissance occulte et de volonté occulte.
Telle est donc notre manière de voir concernant la prière. Connaissant son efficacité, nous ne disons à personne : « Ne demandez pas telle chose », mais lorsque nous voyons une intelligence qui grandit, un cœur qui adopte une attitude plus liliale, nous lui disons généralement : « Oue votre prière devienne un elfort pour entrer en communion avec le Très-Haut; qu’elle cesse de L’implorer pour des avantages terrestres. Plus vous vous efforcerez de spiritualiser votre prière et plus vous constaterez qu’elle favorise le développement spirituel. »
Permettez-moi maintenant d’aborder un point particulièrement sensible à tout cœur Chrétien. «Les Théosophes voient-ils eh ChristlTnstructeur divin ? Lui reconnaissent-ils la dignité dont le revêtent les Chrétiens ? Regardent-ils le Christianisme comme une révélation unique ? »
Je voudrais m’expliquer, sur ce point, avec
toute la netteté possible. Dans toutes les religions de la terre, nous trouvons que la Deuxième Personne de la Trinité offre cette particularité de S’incarner et de Se révéler aux hommes sous une forme humaine. Ceci n’est pas spécial au Christianisme ; vous le remarquez dans toutes les grandes religions de ce monde ; à notre avis il y a donc là une vérité spirituelle profonde. Comme Théosophes, nous ne dirons pas que le Christ est unique, si vous donnez exclusivement ce nom à un Homme Divin. Si, au contraire, vous donnez le nom de Christ au Deuxième Logos, à la Deuxième Personne de la Trinité, vous ne sauriez faire monter vers Lui l’expression d’une trop profonde adoration. Seulement, je dois vous dire, en toute sincérité et en toute franchise, que je m’exprimerais en termes identiques si je m’adressais à un Hindou, dont le culte s’adresse au même Deuxième Logos sous le nom de Vishnou. Je lui dirais, comme je vous l’ai dit, que dans toutes les religions le même Être est adoré sous des noms différents. Si donc les. Chrétiens ont raison de donner à l’Objet de ce culte suprême un nom qui leur est propre, ils devraient reconnaître à d’autres religions le droit d’adorer le même grand Logos sous un autre nom que celui de Christ.
Voilà le premier point; je passe au second. Si, envisageant le Christ sous un autre aspect, nous voyons en Lui l’Homme plutôt que la Deuxième
Personne de la Trinité, je répondrai que nous le révérons comme un Instructeur divin, comme le fondateur du Christianisme, par conséquent comme le Seul auquel Tâme chrétienne doive s’adresser, comme à Son Maître, son Guide et son Seigneur. Je l’affirme, Il est le Maître de l’aine chrétienne. Mais en même temps — et ici encore la Théosophie élargit l’horizon — je dis qu’il existe, dans d’autres religions, d’autres Instructeurs divins et humains, comme le grand Maître Jésus Test Lui-même dans l’Église Chrétienne. Un Chrétien Théosophe, tout en s’adressant, avec raison, au Christ et au grand Maître Jésus, comme avant d’être Théosophe, adoptera sans doute l’attitude suivante: il reconnaîtra que des religions autres que la sienne trouvent dans d’autres Instructeurs divins le même secours et la même direction et qu’il ne doit pas plus outrager leur foi en méconnaissant leurs prophètes qu’elles 11e doivent outrager la sienne en méconnaissant le divin Prophète qu’il adore.
C’est sur ce point que la divergence pourrait paraître la plus sensible. Mais le chrétien qui ne partage pas l’opinion de son frère non Théosophe n’en sera pas troublé. A vrai dire, il restreint le sens véritable de la doctrine et, comme il n’existe dans la Société Théosophique, aucun dogme imposé à l’acceptation des membres, il peut, s’il le désire, proclamer que son propre Instructeur est unique. Or chaque âme humaine n’a bien véri-
tablement qu’un seul Instructeur. Je n’en crois pas moins que le chrétien fera bien, en pensant aux centaines de millions d’âmes humaines qui sont, autant que lui-même, les enfants de Dieu et implorent, avec autant de ferveur que lui-même, ' une Révélation Divine, de remercier le Père Suprême de S’être manifesté de diverses manières et par divers prophètes et, ne s’attribuant pas un privilège exclusif, de ne pas déclarer que tous doivent faire hommage à son Instructeur particulier. Mais si le mot « Christ » a pour vous le sens qu’il a pour moi, s’il est pour vous le nom symbolique reçu par tous les Instructeurs divins, quand ils Se sont unis au Père et Se savent Fils de Dieu manifestés, oh alors! vous pouvez vous prosterner devant tous ces grands Êtres en les appelant Christ, sans oublier qu’ils sont, en vérité, nombreux et que Dieu S’est montré de bien des manières.
Il en est ainsi du Christianisme. L’examinant, à son rang, parmi les autres religions du monde, nous ne pouvons dire qu’il soit une révélation unique, ni qu’il mène seul à Dieu. Nous affirmons au contraire que toute foi religieuse par laquelle un cœur humain cherche Dieu l’amènera sûrement au but ; qu’il n’est qu’un Dieu pour qui battent tous les cœurs, un seul Centre spirituel auquel aspire tout fils de l’homme. Peu importe le point où se trouve l’homme dans la circonférence des religions, son objectif est un Centre unique ; si
les chemins sont nombreux, il n’est qu’un seul But et tous les hommes qui aiment Dieu trouveront un jour en Lui le repos. Si cette conviction d’un caractère si large devait être appelée antichrétienne, il faudrait sans doute infliger la même épithète à la partie correspondante de la doctrine théosophique. Je ne crois pas, cependant, qu’il en soit ainsi, car je vois de tous côtés s’élargir la foi et grandir les horizons humains. Je me souviens que l’archevêque de Canterbury, s’adressant dans une réunion aux missionnaires qui allaient se disperser parmi les différentes religions du monde, leur recommanda de les respecter toutes profondément, comme étant, elles aussi, des révélations, plus restreintes il est vrai que la religion chrétienne. Pour un archevêque chrétien, voilà une attitude assez belle et assez franche ; car la religion de chacun doit être pour lui la meilleure et la plus précieuse, la foi de chacun la plus satisfaisante et la plus sublime. La Théosophie ne demande qu’une chose, c’est que les religions d’autrui soient traitées avec le respect que les chrétiens réclament pour la leur. Alors, dans cet immense empire Britannique qui contient des sujets de toute religion et réunit sous le sceptre impérial plus d’hommes d’autres cultes que le monde ne renferme de chrétiens, on reconnaîtra non seulement une politique commune, mais encore une unité commune, l’unité essentielle, dans la foi, des Esprits humains, quelles que
soient les différences entre les formes extérieures.
Ceci m’amène au point que je me proposais d’aborder, à la doctrine que nous sommes supposés ajouter au Christianisme, à la Réincarnation. Sur ce point vous ne sauriez conclure sans avoir tout d’abord étudié la question. Vous trouverez, en étudiant les auteurs hébreux, qu’ils enseignent souvent la Réincarnation ; vous le constaterez dans la Kabbale, et vous verrez, en prenant la peine d’en lire les traductions les plus récentes, que la doctrine de la réincarnation des âmes était enseignée parmi les Juifs. Or vous n’ignorez pas la relation entre le Judaïsme et le Christianisme, pas plus que vous ne pouvez nier la lumière jetée par les doctrines juives sur les origines de la foi chrétienne.
Lisez ensuite les ouvrages des premiers évêques de l’Eglise ; vous verrez que l’un après l’autre enseigne la préexistence de l’âme. Passez de là (car la question mérite l’étude) à un point extrêmement important pour vous et, pour moi, très intéressant, le livre que voici portant sur sa couverture l’approbation de l’évêque de Londres. Cet ouvrage enseigne la doctrine de l’évolution humaine. « Pourquoi s’en étonner ? Tout le monde, de nos jours, croit à l’évolution !» Il y a trente ou quarante ans, la doctrine de l’évolution était antichrétienne et tous les prédicateurs chrétiens tonnaient contre Darwin et son école. Mais
ce n’est pas sur ce point que je voudrais attirer votre attention; il s’agit d’une question infiniment plus grave, « Je crois à l’évolution » me dit-on. — Ou’entendez-vous par là ? Qu’est-ce qui évolue ? Les corps seuls ? Mais alors c’est le matérialisme. Si vous acceptez l’évolution des corps, la perfection croissante des corps devra produire dans l’homme un redoublement d’intellectualité ; or, pour une personne professant le Christianisme, c’est là une thèse gênante. Comment l’entendez-vous ? Qu’est-ce qui évolue ? Voulez-vous dire que les pères transmettent à leurs descendants des corps mieux constitués ? Si c’est là votre avis et si vous ignorez la doctrine scientifique contemporaine, la non-transmission des qualités acquises, il vous reste à résoudre une difficulté qui ne semble pas avoir fait beaucoup d’impression sur les partisans de l’évolution par les formes : les enfants naissent en général de parents jeunes et non de parents âgés; c’est donc précisément quand les hommes sont arrivés à acquérir les plus nobles qualités et qu’ils atteignent la vieillesse qu’ils ne peuvent transmettre ces qualités. L’enfant naissant pendant la jeunesse plutôt que pendant la vieillesse des parents, le rôle de transmettre la forme corporelle reviendrait alors aux individus dont le caractère est peu développé, peu formé, incomplet ; tandis que les individus plus évolués, plus nobles et plus intelligents, n’étant plus d’âge à
procréer, ne compteraient plus dans l’évolution. Problème des plus épineux !
Mais je vais plus loin. Encore une fois: Qu’estce qui évolue? Croyez-vous réellement, sérieusement, que les corps évoluent seuls et que Dieu crée des âmes humaines améliorées pour les lormes améliorées? Ce serait se faire une étrange idée de la puissance créatrice de Dieu. Et pourtant vous en arrivez là, forcément; car si la forme seule est soumise à l’évolution, Dieu est subordonné à l’évolution dans la création d’âmes toujours plus belles, destinées aux formes les plus perfectionnées. Vous vous trouvez engagés dans une impasse. Dieu créerait, en quelque sorte, des âmes de plus en plus parfaites afin qu’elles soient à hauteur des formes améliorées par l’évolution: thèse impossible à soutenir, si l’on y réfléchit un instant. En réalité, la doctrine scientifique de l’évolution des formes exige, pour être complète, — à moins que nous ne soyons matérialistes — l’ancienne et universelle doctrine qui montre, auprès des formes soumises à l’évolution, une âme permanente. Dès lors vous obtenez un ensemble complet; vous apercevez la beauté du plan Divin qui, d’un côté, fait évoluer les corps et, de l’autre, envoie les Esprits destinés à les animer ; et le double processus évolutif — émanation, d’une part, de l’Esprit immortel, amélioration, de l’autre, de la forme physique — formera vos yeux un tableau scientifique et com-
plet, absolument satisfaisant au point de vue intellectuel.
Mais l’évêque soulève une objection, très étrange à mon avis. S’adressant à un auditoire relativement cultivé, il combattit un jour la réincarnation, en se basant sur cette raison curieuse que, si la réincarnation était un fait réel, les respectables citoyens qui l’écoutaient auraient, il y a bien des siècles, été des criminels. Je n’en disconviens pas. Et pourquoi n’en . serait-il pas ainsi? Ne serait-il pas beaucoup plus injuste que vous, citoyens honorables et cultivés, vous fussiez devenus, sans lutte et sans effort personnel, ce que vous êtes aujourd’hui et que ces malheureux criminels fussent plongés, sans qu’il y ait de leur faute, dans la fange où ils se débattent. Assurément ce serait là une injustice affreuse. Mais, pour une raison qui m’échappe, je n’ai jamais encore rencontré une seule personne qui, se trouvant beaucoup mieux partagée qu’elle ne le méritait, s’en prît à l’injustice de Dieu! Il y a pourtant une injustice aussi criante à recevoir ce qui n’est pas mérité qu’à être privé de ce que l’on mérite de recevoir. En définitive, la justice est la justice et qu’avez-vous fait personnellement —à moins d’avoir vécu dans des existences antérieures — pour occuper la position avantageuse qui vous est échue aujourd’hui?
Cette question, le cœur et l’intelligence de l’homme n’osent se la poser avant d’avoir accepté
la grande doctrine de la Réincarnation. Songez à ce qu’elle implique pour ces « criminels des si unis de Whitechapel. Comment pourrais-je aller vers eux et leur dire : « Vous êtes créés par Dieu et moi, que vous voyez bien au-dessus de vous, je suis également créé par Lui. » — Les mots s’arrêteraient sur mes lèvres; mon cœur se briserait, si je parlais ainsi au misérable criminel des slums . Mais si je vais à lui et lui dis : « Mon frère, moi que tu regardes comme cultivée et éclairée, j’ai été autrefois exactement ce que tu es aujourd’hui. Moi aussi j’ai vécu dans la débauche et dans l’ivrognerie, mais des baslonds où je me vautrais alors je suis montée jusqu’au niveau où je me-tiens aujourd’hui. Et toi, mon frère, tu y monteras comme je l’ai fait moi-même. Tu n’es pas pire que je ne l’étais. Je ne suis pas meilleure que tu ne le seras un jour. Bien plus, mon frère! Un avenir plus grand que nous ne saurions comprendre nous attend l’un et l’autre — des sommets que je n’ai pas encore atteints et que nous atteindrons tous deux. Car tu es aussi divin que moi ; l’Esprit de Dieu est en toi aussi véritablement qu’il est en moi. En vertu de la loi divine tu t’élèveras à des hauteurs encore impossibles à imaginer. Tu deviendras ce qu’ont, été les saints et les héros. Que dis-je ! Tu deviendras parfait comme Dieu Lui-même est parfait. »
Ne serait-ce pas là, pour le prince de l’Église,
un message plus encourageant à porter au * slums , que s'il disait à leurs habitants : « Vous êtes des criminels créés par Dieu, mais nous qui vous parlons, Dieu nous a créés membres du clergé et prélats de l’Église. »
La Théosophie est-elle donc antichrétienne ? Ne serait-elle pas plutôt pour le Christianisme une source d’inspiration et une force nouvelles ? Je disais en commençant que, si je le pouvais, je terminerais ce que j’avais à dire, pour démontrer l’absence d’antagonisme entre la Théosophie et le Christianisme, par quelques observations sur son message aux Églises et sur les espérances qu’elle leur offre. Car les Églises trouvent sur leur route, ici des difficultés, des dangers et des obstacles, là les attaques souterraines des recherches historiques. D’une part la Critique Supérieure sape leurs fondations, de l’autre certains écrivains s’en prenant à leurs origines, démontrent combien il est douteux que leurs enseignements soient uniques. Or l’Église de Christ ne doit pas être basée sur des recherches historiques, sur la Critique Supérieure ni sur la valeur plus ou moins certaine d’aucun manuscrit. Donnez comme base à l’Église le Christ vivant et non la lettre morte des manuscrits anciens ; autrement votre Église s’écroulera sous les attaques des érudits et des historiens. Cessez de vivre dans une crainte continuelle de voir tel savant vous dépouiller d’une doctrine, tel autre d’une autre.
Non, leurs recherches ont leur place et leur raison d’être. Il me semble que la principale valeur de la critique est, non pas d’établir des faits historiques, car ces faits n’ont guère d’importance, mais de forcer le cœur fervent à s’en rapporter à sa propre expérience, à l’expérience vivante d’un Christ vivant, base de toute religion véritable. Car la religion ne repose ni sur des manuscrits moisis, ni sur des livres vermoulus ; sa sanction n’est ni dans l’autorité des conciles, ni dans les traditions ; elle dépend de l’expérience humaine, de la relation toujours plus étroite entre l’âme humaine et Dieu. Christ l’y ramène, malgré elle, parce que, au lieu d’avoir été fondée sur le roc de l’expérience humaine, elle l’avait été sur les sables mouvants de l’histoire. Comme Théosophes nous pouvons peut-être rendre un service à l’Église : non pas vous enseigner ce que vous ne possédez pas mais, placer sous vos yeux certaines vérités oubliées ; non pas vous apporter des joyaux nouveaux, car vous les avez déjà, mais peut-être enlever partiellement la poussière séculaire qui les recouvre et vous montrer leur éclat si vif et si pur. Car les Écritures anciennes nous ont appris un fait, commun à toutes les religions, au Christianisme comme aux autres, c’est que l’homme, comme je le disais en commençant, peut connaître Dieu et que le disciple peut connaître son Maître d’une façon aussi réelle, aussi certaine', que les disciples parcourant les rives de
la Galilée connaissaient Christ, leur Maître. Dieu est juste ; 11 n’accorde pas à une époque des occasions d’avancement spirituel pour les refuser à une autre. La Théosophie, me semble-t-il, a une valeur pour les Églises. Nous déclarons que le Christ peut être connu de nos jours comme II l’était jadis ; que les disciples peuvent Le trouver et Lui parler face à face comme ils Le rencontraient autrefois en Judée ; que l’Esprit de l’homme n’est pas plus débile que du temps des apôtres ; qu’il est fort, vivant, libre, comme au temps où les anges conversaient avec les hommes, enfin que nos seuls obstacles, dans le Chemin du Savoir, sont notre manque de foi, notre manque de courage, noire attachement aux trésors périssables de ce monde, obstacles qu’il est en notre pouvoir de faire disparaître. Nous vous affirmons, en témoins de la réalité des régions invisibles, que l’homme peut les connaître comme dans les temps anciens, qu’étant nous aussi enfants de Dieu, nous pouvons connaître le monde de Dieu ; je ne dis pas seulement une partie du monde physique, mais encore les mondes d’outre-tombe et le règne céleste luimême.
Tel est notre message, telle est notre tâche : rappeler les méthodes anciennes qui enseignaient à l’homme à s’affranchir du corps ; rendre au monde moderne la science de l’âme qui déchirait le voile entre le disciple et le Maître et lui
ouvrait les mondes invisibles, comme le monde visible vous est ouvert aujourd’hui. Nous déclarons, et nous en sommes témoins, que l’homme est encore un Esprit vivant, une âme immortelle ; que l’homme, s’il le veut, peut s’échapper de sa prison corporelle, peut en ouvrir la porte, alors même qu’il est encore entouré de son enveloppe charnelle, peut apprendre les secrets de mondes autres que notre terre, peut enfin rencontrer le Maître et se prosterner en Sa sainte Présence. Si la Théosophie parvient à rendre ces connaissances au Christianisme, vous constaterez, par vous-mêmes, qu’elle n’est pas antichrétienne, car elle place la religion sur le roc de l’expérience et ainsi la met à l’abri des tempêtes que les recherches et l’érudition déchaînent aujourd’hui contre elle.
Mayenne, Imprimerie Ch. COLIN