La théosophie et son oeuvre dans le monde
a cessé d’être un mot inconnu. Nous remarquons cependant, de temps à autre, que des personnes qui ne s’intéressent pas aux courants intellectuels contemporains l’interprètent de la façon la plus bizarre. L une dira : « La Théosophie ? Je crois que c’est une manière de faire tourner les tables », —une autre: «Je crois que c’est du spiritisme », — une troisième confondra la Théosophie avec la « Science Mentale », la « Science Chrétienne » ou « l'École de la Pensée Nouvelle », et ainsi de suite. Les personnes qui se font une idée nette et précise de ce que représente l’expression de « Théosophie » sont relativement peu nombreuses. Le mot n'est pourtant pas nou-
veau dans l'histoire de la philosophie; il existe depuis bien des siècles; vous le rencontrez sans cesse en étudiant la littérature mystique du moyen âge et, de temps en temps, parmi les écrivains plus anciens des époques grecque et romaine. En remontant le cours des siècles, vous le retrouvez en Orient, cette source des grandes religions. A vrai dire, le mot varie suivant les langues ; mais si vous traduisez en anglais les deux idées qu’il exprime, vous obtiendrez toujours le même sens. De l’Asie Mineure à l'Inde et à la Chine le même nom est donné, dans des langages différents, à une même chose.
11 existe à ce sujet une vieille histoire, dans un livre très ancien ( 1 ). Le fils de Shanaka, modèle des chefs de famille, s’approcha d’Angiras conformément aux rites et lui dit : « O vénérable ! Quel est celui que nous devons connaître pour connaître toutes choses? » Et le Sage répondit : « Ceux qui connaissent Brahman nous disent qu’il faut connaître deux sciences, la science suprême et la science inférieure. » — La seconde comprend les Rig, Yajour, Sâma et Atharva Védas ou en général toutes les écritures sacrées et révélées, ainsi que le rituel, la grammaire, l’astronomie et ainsi de suite — en un mot l’ensemble des sciences. La science suprême est la connaissance qui permet de concevoir l’indestructible. Tels sont les termes employés dans le vieux
( 1 ) Mundakopanishad. I. i. 3-5.
texte. « La connaissance qui permet de concevoir l'indestructible » est la Théosoplxie, sous le nom sanscrit de Brahma-Vidyà. A toutes les époques, dans toutes les écoles philosophiques, en Grèce et à Rome, en Égypt e > dans 1 Europe du moyen âge, dans l'Inde — toujours le mot employé exprime la même idée, c’est-à-dire la connaissance directe de Dieu et, par suite, celle des mondes invisibles. Tel est le sens historique de ce grand mot. Tout le reste est secondaire ; tout le reste n’est qu'un corollaire de ce grand principe : l'homme peut connaître directement Dieu et, par conséquent, la Nature — non seulement la nature physique, mais encore la nature hyperphysique, et cela par les moyens qu’emploie la science. Je résume l’idée dans l'expression « connaissance de Dieu et de la Nature », qui implique la connaissance de tout ce qu'il est possible à l’homme d'apprendre; elle affirme que le domaine déclaré, par les philosophes, inaccessible à l’entendement est 1 héritage de la pensée humaine au même titre que toutes les observations de la science, que toutes les déductions de la philosophie.
Ce que l’Agnostique nie, le Tliéosophe l’affirme. C’est la Gnose des premiers chrétiens et de l’époque néo-platonicienne, la Brahma-Vidyâ des Hindous.
A ce principe suprême se rattachent des corollaires. Dieu peut être connu par la conscience humaine qui, dans son essence, est
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identique à Lui-Même, elle est à Dieu ce que le bouton est à la fleur. Tous les pouvoirs sont latents dans la conscience humaine et susceptibles de se développer graduellement.
Cette connaissance directe peut seule donner la certitude absolue de l’existence divine; aussi est-il dit dans un autre texte très ancien que la seule preuve de l’existence de Dieu est dans la conviction de l’esprit humain. Aucune autre preuve n’apporte de démonstration absolue. Seul l’esprit peutconnaitre la source dont il est issu.
De ce qui précède résulte forcément la possibilité de connaître directement la nature, physique et hyperphysique. J’établis ici une distinction, car tout le monde le fait autour de moi, mais elle ne répond, au fond, à rien de réel. Pour notre conscience, prendre connaissance de la Conscience Suprême représente un premier mode de savoir ; prendre connaissance des mondes physique, astral, mental ou de mondes supérieurs en est un second ; il s’applique au phénomène, or le phénomène se présente en catégories graduées, qui diffèrent en degré mais non en espèce.
La conscience perçoit la Nature visible et invisible, par l'intermédiaire des sens qui l’enveloppent comme d’un voile. Le voile est plus complexe que beaucoup ne le supposent, et, derrière les sens physiques, existent d’autres sens plus subtils. Mais c’est toujours
par l’observation que la conscience, mettant en jeu le voile des sens, arrive à la connaissance. En employant les sens physiques, elle , observe le monde physique ; elle entre en contact avec le monde astral, le monde où nous sommes conscients en rêve, le « sousconscient » de la psychologie nouvelle, en se servant d’une couche plus profonde du voile des sens. Appelons cette région, si vous voulez, le monde d'outre-tombe, car le monde d’outre-tombe y est certainement compris.
Mais ce nom ne lui appartient pas d’une manière exclusive, car il est possible de pénétrer dans le monde astral avant même d'avoir rejeté le fardeau du corps physique. Il est difficile d’affirmer, sans beaucoup surprendre nos contemporains, que les hommes du XX e siècle peuvent pénétrer dans cette région, tout comme les instructeurs du Christianisme, de l’Islamisme, du Bouddhisme ou de l’Hindouisme le pouvaient dans les siècles passés. Ne devrait-il pas, au contraire, sembler naturel que les connaissances accessibles à l’homme à une époque le soient encore à une a utre ? Constamment, dans le passé, revient l’affirmation quel’homme peut connaître le monde invisible.
A l’époque où le Bouddha, cinq siècles environ avant hère chrétienne, instruisait l’humanité, on lui demanda des éclaircissements sur les mondes où, au dire de la religion, passaient les hommes après la mort. Et le Bouddha répondit, nettement et simple-
ment : « Quand vous désirez savoir le chemin conduisant à un village, vous vous adressez à un habitant de ce village ; il connaît la route pour l’avoir souvent parcourue. De même, si vous désirez voir les mondes d'outre-tombe, vous faites bien de venir vers moi : je connais ces mondes et j’en ai souvent pris le chemin. »
Ainsi parlait le Bouddha en ces temps reculés. De nos jours, ceux qui enseignent la religion devraient s’exprimer de même, car leurs affirmations devraient reposer sur l’expérience et non sur des ouï-dire. Quand le Théosophe assure que l’homme peut parcourir les mondes qui, pour la plupart d’entre nous, sont les régions d’outre-tombe, il ne dit par conséquent rien de nouveau ni d’étrange. Chacun possède, dans le voile des sens dont il est enveloppé, la couche profonde de matière subtile qui donne accès à ces mondes subtils. L’ignorance seule nous prive de connaissances qui pourraient dépouiller la mort de ses terreurs et transformer en une joie le départ qui nous afflige. Ce voile des sens comporte, non seulement les couches physique et astrale, mais aussi la couche appartenant aux régions plus hautes que l’astral, aux régions célestes.
Il semble d’ailleurs, à en juger d’après les méthodes de la psychologie nouvelle, que Ton commence à reconnaître l’existence, dans la conscience, de plusieurs mondes. Comment expliquer tant de pressentiments, d'avertisse-
ments, de rêves, d’apparitions, de fantômes émanant de personnes en vie, et ces étranges prophéties qui, de temps en temps, s’accomplissent. Comment expliquer la vue pour laquelle la matière physique n’existe pas — quand ce ne serait que dans la transe hypnotique? D’où viennent tous ces phénomènes étranges, si ce que nous appelons la « conscience profonde » n’est pas surtout la conscience supérieure — la conscience commençant à employer un véhicule plus subtil qui se développe comme le véhicule physique s’est développé jadis? Cette manière d’envisager le monde hyperphysique est la conséquence de cette pensée, que l'homme peut connaître directementDieu et la Nature—qu’il afait entrer dans le voile des senstous les genres de matière ambiante et qu’il peut, grâce à ce voile, entrer en contact avec d’autres mondes que le monde physique.
Tel est le premier objet de la Théosophie dans le monde : proclamer l’existence d’une connaissance semblable, aujourd’hui comme autrefois. Elle ne prêche point de credo, elle n’est basée ni sur les textes, même les plus sacrés, ni sur les traditions, même les plus vénérables, ni sur l'autorité, même la plus haute; elle n’est pas un culte particulier ; elle est une méthode et repose uniquement sur l’expérience humaine, celle des siècles les plus reculés et celle d’aujourd’hui. N’y voyez point une réunion de dogmes, mais une attitude
vis-à-vis de l’existence, l’attitude d’un homme qui prend en main, méthodiquement et consciemment, son évolution, travaille à son propre développement, reconnaît en soi des pouvoirs divins et affronte la vie, déterminé à la faire servir à la maturation de ces pouvoirs et à la constatation personnelle qu’il n'est pas citoyen d’un monde unique.
La religion reposant ainsi sur l’expérience humaine, les faits recueillis par cette expérience constituent, comme toute autre science, un certain corps de doctrine. Tel groupe de faits s’appelle la chimie, tel autre la science de l’électricité ; de même les faits relatifs à la conscience spirituelle sont la base essentielle des enseignements religieux. Nous affirmons déplus que ces faits peuvent être vérifiés à nouveau par toute personne qui s’applique à l’évolution personnelle et consciente dont je viens de parler ; découverts et vérifiés par l'expérience humaine, ils forment la racine de toutes les grandes religions. S’ils font partie de notre conscience, ce n'est pas qu'ils aient été révélés par la religion ; ils forment la base de la religion parce que la conscience humaine les a découverts. Telle est la différence de principe qui distingue les Théosophes de beaucoup de sectateurs appartenant aux différentes religions de ce monde. Voici (je me borne à les énumérer) les grands faits dont je veux parler: Unité de la Vie unique où toute existence a pris sa source ; révélation
de cette vie, sous l’aspect d une Trinité, dans tous les systèmes de l’univers; existence d’armées innombrables d’intelligences non humaines chargées d’appliquer dans chaque monde les lois de la Nature et de guider sur de nombreux globes les destinées de leurs humanités respectives; l’homme lui-même, (simple échelon dans cette immense hiérarchie, développant en soi l’esprit au moyen de séjours répétés dans les trois mondes — la terre, le monde qui lui succède et le monde céleste ) est soumis à la réincarnation, et cela par une loi immuable, le Karma, en vertu de laquelle toute cause créée par le désir, par la pensée ou par 1 acte, génère certains effets qui deviennent causes à leur tour. Si bien que, sous l’action de cette loi immuable, la conscience évolue pas à pas. Revêtue tout d’abord d une forme minérale primaire, elle commence à s élever et ne s arrête que lorsqu’elle devient, dans sa puissance à qui rien n’échappe, la conscience que nous appelons divine.
Ces doctrines se trouvaient dans toutes les religions ; elles n’ont rien de nouveau. En Orient aux Hindous et aux Bouddhistes, en Occident aux Chrétiens, à mi-chemin aux fils fie I Islam, nous n’apportons rien qui ne se trouve déjà dans les grandes religions de ce monde. Il peut arriver parfois que certains côtés de la doctrine aient été perdus de vue.
C est alors la tâche de la Théosophie de rappeler ce qui a été oublié. Mais il y a plus.
Beaucoup de ces vérités sont ensevelies dans des jungles littéraires si épaisses, que l’intelligence moderne, toujours impatiente, a peine à les retrouver dans les enseignements d’autrefois. Prenons comme exemple la Réincarnation. Elle n’est pas enseignée dans les Écritures Hindoues comme vous enseignez une doctrine scientifique dans un de vos traités universitaires; mais ici par des sousentendus, là par des allusions, ailleurs par des suggestions, le tout disséminé dans l’énorme étendue de cette littérature grandiose. Rapprochons-nous de notre époque et considérons la littérature grecque et la doctrine de Platon. On sait que ce philosophe enseigne la Réincarnation.Maisquand Jowet s’occupede Platon, parle-t-il de la doctrine delà Réincarnation comme d’une hypothèse digne d’être, un seul instant, prise en considération parles penseurs contemporains ? Loin de là. Jowet la rejette comme il en rejette d'autres où il voit des superstitions bizarres, indignes d’un puissant génie. Dans les temps modernes, la théorie de la Réincarnation a été dédaignée par les penseurs, bien qu’on la retrouve sans cesse dans la littérature familière ; mais il en est tout autrement depuis trente ans que la Théosophie l’enseigne dans toutes les parties du monde . On discute aujourd'hui la Réincarnation comme une hypothèse rationnelle, comme une solution possible des problèmes de la vie et de l’évolution. Nous voyons un
philosophe moderne comme le professeur Mc Taggart la mettre au nombre des doctrines de l’immortalité et déclarer, comme Hugcie Pavait fait avant lui, que c’est la seule doctrine présentant l’immortalité sous un aspect raisonnable. Et j’apprends que, dans le prochain congrès ecclésiastique, à Weymouth, l'archidiacre Colley fera une conférence sur la Réincarnation. L’idée fait donc son chemin, même dans l’Eglise anglicane.
Je ne prétends pas que la Théosophie ait inventé la doctrine, mais j'affirme que, pour nos contemporains, elle lui a rendu la vie et l’actualité. La. Réincarnation n’est plus une superstition à tourner en ridicule ; c'est une théorie qui mérite l’attention. Ce que la Théosophie a fait dans ce cas, elle le fait pour beaucoup d’autres vérités longtemps oubliées mais qui, toutes, font partie de la Sagesse Antique. Remettre les vieux joyaux en pleine lumière et en chasser la poussière des siècles — tel est encore le rôle de la Théosophie dans le monde.
Mais la Théosophie va plus loin : elle déclare qu’il existe des méthodes pratiques favorisant révolution de l’homme et le développement de sa conscience. Il en est une qu’enseignent toutes les religions et que je me garde de critiquer, car bien des saints, en suivant cette voie, sont arrivés au but : je veux parler de la prière. La prière représente dans le monde une force plus considérable que ne l’admettent
volontiers les penseurs modernes. Cependant, la Psychologie, en reconnaissant de plus en plus l’existence de l’énergie mentale, apporte à la vieille doctrine religieuse de la prière un appui nouveau. Mais à cette méthode nous en joignons une autre. La prière est la méthode appropriée aux tempéraments portés à la dévotion. Pour les caractères plus spécialement intellectuels, pour l’homme qui ne se contente pas de sentir mais qui veut savoir, il existe une autre route, celle de la concentration mentale, intense, profonde, soutenue, qui, en exaltant la puissance de la conscience, lui permet de s’élever au-dessus du voile des sens et de constater qu’elle existe dans d’autres mondes que le monde terrestre. Ceux qui ne tiennent pas à la prière peuvent, par la force de la pensée, atteindre la conscience supérieure. Le but est le même, qu’il s'agisse de la prière ou de la concentration ; le chemin seul diffère suivant le tempérament de 1 homme qui cherche à le suivre.
Dans ces deux voies point de conflit avec aucune religion. Toutes les religions emploient la prière, et les plus philosophiques d’entre elles lui ajoutent la concentration et la méditation. Jamais nous ne cherchons à convertir personne. Bien au contraire : nous conseillons à chacun de rester dans la religion qui lui convient le mieux — c’est-à-dire, en general, dans 1 Lglise où il est né — et nous avons, entre autres objets, celui de rétablir la
paix parmi les religions du monde. Pour citer la grande parole de Mahomet, dans le Koran : « Nous ne faisons pas de distinction entre les prophètes. » En chacun nous voyons un Instructeur, un envoyé du Très-Haut. Je remarque même, non sans amusement, que notre attitude sur ce point est souvent difficilement comprise, en Orient comme en Occident. Je lis dans les critiques de la presse orientale : « M me Besantdit que la Théosophie est rHindouisme ésotérique. » Par contre, je lis dans les journaux d'Occident : « M me Besant dit que la Théosophie est le Christianisme mystique. » Chaque reporter a soin de ne pas mentionner les religions autres que celle de son pays natal. Si je dis : « la Théosophie est la base de rHindouisme, du Bouddhisme et du Christianisme mystique, on omet, dans les pays chrétiens, l Hindouisme et le Bouddhisme ; parmi les Hindous on omet le Bouddhisme et le Christianisme, et il ne reste que rHindouisme. Peu importe. Pour nous, toutes les religions sont sacrées ; toutes élèvent Pâme vers PÊtre Suprême, la consolent dans l’affliction, la calment dans la prospérité.
Notre tâche n’est pas d’opposer une foi à une autre, mais de crier partout : « Votre base commune est l’éternelle vérité. Pourquoi vous quereller en chemin ? » — G’estdonc là, pour la Théosophie, une seconde mission : ramener la paix entre les religions de ce monde.
Je voudrais maintenant vous montrer que
la pensée moderne, scientifique, artistique, littéraire et théologique, est saturée de ces idées théosophiques comme on les appelle.
Je ne le fais pas pour glorifier la Société Théosophique mais plutôt pour vous montrer que ces idées appartiennent absolument à tout le monde. Constamment vous remarquez dans votre presse quotidienne, dansnvos romans et dans la littérature courante, que telle idée, déclarée il y a vingt-cinq ans théosophique et absurde, est devenue un lieu commun, quand elle n'est pas le pivot du récit. Que dis-je ! La moitié des romans contemporains sont basés sur des expériences d’ordre occulte ! Je trouve ce fait très encourageant , car si je constatais que la Théosophie, sous la forme qu'elle revêt dans notre Société, ne sortait pas du cadre de cette Société et n’était qu’une secte de plus parmi les innombrables sectes de ce monde, j’aurais peu de confiance dans son avenir. Mais, comme ces idées n’appartiennent pas exclusivement à la Société Théosophique, comme elles pénètrent partout les tendances intellectuelles, si bien que nul 11e peut dire: « elles sont à moi et non à vous », je constate vraiment que le petit groupe nommé la Société Théosophique a pour âme une grande énergie impulsive, une force spirituelle puissante.
Examinons un instant la question en nous plaçant à ce point de vue et cherchons à déterminer ce qu’est notre tâche dans un mouvement qui a gagné le monde entier. Je dis-
cerne, sous les faits qui nous entourent, sous les théories de l’existence telles qu on les professe aujourd’hui, une influence qui mène l’humanité vers l’idéal et l'éloigne du matérialisme. Voyez la Science. A l’époque où j’étudiais la chimie, j’apprenais que les atomes sont des particules de matière indivisibles et que des propriétés invariables leur appartiennent depuis une époque inconnue et continueront à leur appartenir pendant un temps indéterminé. J’ai même lu ces mots : « De tout éternité l'atome de carbone a été atome de carbone et il le sera de toute éternité. » Aujourd'hui personne ne s’exprime ainsi. Les uns disent que l’atome est formé par une combinaison d’électricité ; d’autres y voient un corps formé d’innombrables particules en vibration rapide, la vitesse vibratoire se modifiant avec les conditions. Suivant les théories scientifiques du jour, rien de plus fluide que l’atome ; il ne sera bientôt plus qu’un tourbillon dans l’éther, peut-être composé d’électricité, l’électricité seule méritantle nom d’atome. Comme tout cela est différent de la science d’autrefois ! La science n’étudie plus la matière ; elle étudie la force. La science ne soutient pas que l’existence de la matière implique l’existence de la force, mais que l’existence de la force implique l’existence de la matière.
La théorie de l’électricité s’est également transformée. Les paroles prononcées par
Mme Bîavatsky en 1884 et tournées alors en ridicule, comme les paroles d’une puffiste et d’une ignorante, sont répétées aujourd’hui par les premiers de nos électriciens. L’électricité, disent-ils, est atomique ; peut-être n’existe-t-il pas d'atomes en dehors d’elle.
Le temps donne raison aux enfants de la Sagesse !
Voyez la Psychologie. Quelle merveilleuse transformation! Que nous réserve, dans un avenir rapproché, cette extraordinaire « conscience profonde»? Quelles découvertescôtoie notre Psychologie nouvelle, dans les observations étranges qu'elle recueille, année après année ? Certains savants matérialistes font aujourd’hui toute une série d’expériences qui ne font que répéter des observations de Sir William Crockes vieilles de trente ans. Des physiciens matérialistes affirment avoir prouvé d’une manière indubitable la possibilité du mouvement sans contact et l’existence d’une force qui se révèle par le poids mais dont la nature leur échappe. Comment ne pas constater que trente années ont amené bien des changements et que les savants peuvent, sans aucun risque, affirmer maintenant des faits qui naguère faillirent coûter à Crookes sa réputation scientifique.
Ainsi la science gravite vers les forces qui échappent encore à la mesure et au contact.
Nul n’oserait dire qu’elles ne seront pas mesurées un jour et qu’avec le temps elles ne
deviendront pas tangibles. Seulement, le savant doit seconvaincre qu’il aura bientôt poussé jusqu’aux dernières limites du possible, le perfectionnement des instruments de précision extérieurs à lui-mème et qu’il lui faut dès maintenant développer en soi le mécanisme plus subtil qui lui ouvrira d’autres mondes et lui permettra de les étudierà sa guise. La Théosophie a pour tâche, non seulement de vulgariser de plus en plus la connaissance des mondes invisibles, mais encore de présenter cette connaissance sous une forme qui permette au savant de s’en emparer, s’il le désire, et d’en user comme d’une hypothèse rationnelle. Je ne demande pas au psychologue d’accepter d’emblée notre théorie de la conscience et de ses voiles matériels, mais puisque cette théorie est logique et qu’elle explique des problèmes insolubles pour lui, ne pourrait-il pas employer nos théories comme hypothèses servant de point de départ à ses expériences et ainsi abréger peut-être les recherches qu’il poursuit si patiemment ?
De la Science passons à l’Art. Qu’en dit la Théosophie? Elle déclare que l’Art ne doit pas se borner à représenter ce qu’on appelle la réalité objective, mais qu’il doit représenter l’invisible, l’idéal. Beaucoup d’artistes très admirés reproduisent simplement la nature sur leurs toiles ; leurs œuvres sont souvent très belles, en tant que reproductions, mais il me semble que l’Art peut et doit viser plus
haut. L’artiste de génie ne devrait-il pas rendre réel à nos yeux ce qui est invisible derrière le voile, nous le montrer et le mettre en lumière pour l’instruction de tous les hommes ? Mais je vois poindre, en Art, cette tendance nouvelle. Jamais ne s’est manifestée, depuis que l’Art religieux a abandonné le crayon et le pinceau, une semblable recherche de l’idéal, et ( attends le jour où une foi puissante dans le monde invisible fera naître un art digne de ce nom. Seulement, au lieu de madones et d'enfants, ce seront quelques-uns des secrets du monde invisible qui s’offriront à nos yeux sur la toile de nos peintres ou qui vivront dans la musique de nos compositeurs. Pour faire des progrès, il faut que l’Art poursuive un idéal, qu’il découvre dans le monde de plus en plus et non de moins en moins de beautés, qu’il prouve la présence d’une beauté véritable, pour qui sait voir, même dans les objets qui passent pour dénués de toute beauté. Il nous faut des poètes qui chantent le monde moderne comme le monde ancien et qui découvrent sous le voile du présent, comme dans le mirage d’autrefois, les contes de fées véritables. Il nous faut des peintres, des musiciens, des poètes qui, dans toutes leurs œuvres, sauront sous la forme objective distinguer l’idéal.
Considérons la littérature. Elle penchait de plus en plus vers le matérialisme. Le matérialisme seul, disait-on, est naturel. La grande école littéraire française que personnifie Zola
inscrivait sur sa bannière le mot « naturalisme ». Jamais mot ne fut employé moins à propos. Il n’est pas naturel d’aller fouiller dans la boue, dans la fange humaine et de peindre avec des couleurs semblables sur le canevas littéraire. La Nature agit autrement : elle s’efforce sans cesse de transformer l’impureté en pureté, la laideur en beauté. Laissée à elle-même, que fait-elle ? Un cadavre tombe sur la terre et pourrit lentement. N’est-il naturel que de suivre pas à pas la marche de cette décomposition et de peindre en couleurs sombres et hideuses chaque stage de cette désagrégation progressive, comme si, la décomposition terminée, la Nature n’avait plus rien à nous apprendre ? Non pas. La Nature s’empare de ce corps en putréfaction et le recouvre de sa terre et de ses feuilles. Quand il a disparu, elle le soumet à sa merveilleuse alchimie.
D’un objet qui souille, d’un corps qui se décompose elle fait sortir une vie nouvelle, des couleurs nouvelles, une forme nouvelle — jusqu’à ce que des fleurs innombrables recouvrent le cimetière où sont ensevelis les corps putréfiés. Est-il naturel de décrire la façon dont le fumier s’accumule, de respirer le& émanations fétides de débris pourris et de remuer cette masse jusqu’à ce que notre cœur se soulève de dégoût ? La Nature recouvre le fumier de ses lianes, le fait ainsi disparaître, le transforme en un élément de richesse et de fertilité pour le sol fécond, puis fait succéder
à ces laideurs et à cette infection la splendeur éclatante et le parfum des roses. Ainsi travaille la Nature. Le véritable artiste, l’artiste, vraiment naturaliste, fait comme la Nature :
il masque la laideur et la transforme en beauté. En présence de la vie des misérables, des pauvres, des dégradés, il ne se borne pas à peindre des formes pitoyables, à reproduire des scènes de saleté, de misère et d’abjection; mais, dans un milieu semblable, il saura montrer, comme des fleurs charmantes, la pureté, la charité, la tendresse humaines, qui transforment jusqu'aux bouges en un jardin du Seigneur et sont la preuve que l’humanité peut s'élever au-dessus des conditions sociales les plus viles. Une littérature qui ne nous pousse pas au désespoir mais qui nous élève — voilà ce que nous voulons.
Il est mille fois préférable de peindre une utopie qui incite à l’effort, que de tracer le tableau d’un charnier où tout nous parle de mort et de décomposition, mais rien de la vie nouvelle qu’elles engendrent infailliblement, Je voudrais donc que partout la Théosophie proclamât l’idéal, en Art et en Littérature, comme elle proclame en Science l’existence des mondes subtils et invisibles. Par là elle participera au grand mouvement qui emporte le monde vers une civilisation plus haute et plus vaste.
Donnez à ces idées, si vous voulez, le nom de « Théosophiques », car il leur appartient,
mais ne les enfermez pas dans les limites de la Société Théosophique. Elles sont théosophiques, mais elles appartiennent à la SA¬ GESSE ; elles ne sont pas la propriété de tel ou tel groupe. Un Théosophe s’est un jour servi, en ma présence, d’une expression qui m'a beaucoup peinée. « Nos idées », disaitil.Les idées n’appartiennent à aucun individu, ni à aucune collectivité particulière ; elles sont à qui peut se les assimiler. J’ai encore entendu ces mots : « Le clergé commence à nous voler nos idées. » Mais elles ne nous appartiennent pas plus qu'elles n’appartiennent aux Eglises ! Il n’y a point de place pour le vol dans la communauté intellectuelle ; tout appartient à tous. Avons-nous donc inventé ces idées? Les avons-nous découvertes? Possédons-nous le monopole d’idées vieilles comme le monde et grandes comme l’humanité ellemême ?
Non, elles appartiennent au monde, et le jour où une Société Théosophique n’aura plus sa raison d’être sera un jour de joie et d’allégresse, car tous auront alors adopté les vérités quelle s’efforce de répandre. Qu’il nous suffise, mes frères théosophes, de pouvoir travailler. comme des pionniers, dans ce mouvement en présence duquel nous sommes si peu de chose! Réjouissons-nous, d’une joie sans cesse plus profonde, toutes les fois qu’une grande vérité s’impose au cœur des hommes, sous la forme extérieure qui leur est la plus
familière et la plus attrayante. Réjouissonsnous, quels que soient le nom ou la forme sous lesquels la Théosophie puisse être enseignée. Vivent les idées; les organisations peuvent périr !
Si je collabore partout au mouvement théosophique, c’est que j'attends le jour où ce travail ne sera plus nécessaire, où la distinction entre le «mien «et le« tien une s'appliquera plus aux idées théosophiques, car les hommes les verront comme ils voient le soleil, comme ils sentent les caresses delà brise. La SAGESSE Divine ne peut conférer de privilèges ; elle ne peut avoir de préférés ni appartenir à personne exclusivement; elle est pour l’Humanité entière ; elle appartient sans distinction aux hommes de toute race et de toute époque. Dans ce monde la Théosophie n’a qu’un but : travailler, dans l'homme, au développement de la nature divine. Elle sait que son nom pourra périr quand tous les hommes seront devenus divins.