‹ La Toison d'orChapitre 1 sur 15 · La Toison d'or · texte numérisé non relu

La Toison d'or

La légende ni; i.\ Toison h'ok (Mamisriil N" 9027 de la Bibliothèque Ro\ale de Bel,s;i(iuei.

N parlant du XIV'^ siècle, un écrivain qui en avait consciencieusement approfondi les annales, disait : « on n'a pas assez remarqué l'influence que la chevalerie a exercée sur l'ordre social » (') ; cette observation s'applique peut-être plus justement encore aux effets qu'eurent sur les événements et les mœurs du XV^ et du XVP siècles, la fondation et l'épanouissement de l'ordre de la Toison d'or.

Affirmer que la Toison d'or a été dès son origine et est encore aujourd'hui « un des plus illustres ordres de chevalerie » ('), serait avancer une chose banale, mais montrer l'influence considérable et bienfaisante que cette noble institution a exercée dans le domaine religieux, moral, politique et artistique, n'est pas sans offrir un grand intérêt et une réelle utilité.

Il est encore plus important de rechercher les causes de ce rôle glorieux et d'indiquer par quelles considérations élevées des Chefs et Souverains de l'ordre et par quels « hauts laits » de ses chevaliers, « la noble Toison d'or » a aquis cette brillante renommée et cet universel prestige.

Enfin, c'est faire œuvre de justice que de prouver que si les Pays- Bas ont eu, au XV'' siècle, le privilège d'un art si brillant, ils le doivent en grande partie à la protection que les Chefs et Souverains de la Toison d'or et leurs plus illustres chevaliers accordaient aux peintres, aux sculpteurs, orfèvres et ouvriers d'art. Ceux-ci ne trouvaient-ils pas dans les fêtes superbes données à l'occasion des Chapitres de l'ordre, l'occasion de montrer leurs talents et n'y recevaient-ils pas les encouragements les plus précieux ?

(') Froissart. Etude littéraire par le B" Kervyn de Lettenhove, t. II, p. li (*) Histoire de la Chevalerie, d'après P. Lacroix, p. 242.

Ces nobles mobiles, ces heureuses influences, ces grands bienfaits ont souvent été niés. On a traité de légendes ces traditions populaires >< c[ui voyaient dans la Toison d'or l'image de la prospérité des communes » ('). On n'a envisagé les Souverains que comme des Princes prodigues, au lieu de mesurer leur grand rôle social et politique ; on a traité les chevaliers de courtisans, alors qu'ils étaient les champions du droit, de l'honneur et de la courtoisie. On n'a compté que les dépenses d'une cour fastueuse, sans découvrir la protection généreuse, intelligente constante qui faisait germer de toutes parts des génies, semence précieuse que Dieu jette un peu partout mais qui ne lève que par des concours éclairés.

On n'a pas compris « ce que ce luxe, ces fêtes, tous ces encouragements donnés aux Arts, ont fait pour la gloire et la prospérité de la Flandre » ('). On a osé nier tous ces faits, contester ces affirmations, et cependant toutes les preuves du rôle bienfaisant de la Toison d'or existent ! Malheureusement, elles étaient inconnues de la plupart et souvent cachées, car, comme l'écrivait le comte de Laborde, « elles ne se retrouvent plus aujourd'hui que sous la poussière des archives et dans les collections particulières ».

N'était-il pas temps, avant que la poussière ait tout à fait effacé les caractères de ces précieux manuscrits et avant que beaucoup de tableaux aient disparu ou aient été détruits, de réunir pieusement ces témoins authentiques et irrécusables de tant de gloire et de leur demander, en l'honneur de la Toison d'or et en faveur de la vérité historique, le plus éloquent des témoignages.

Si l'histoire ne peut s'écrire qu'avec des documents, ceux-ci sont surtout nécessaires pour établir les faits, glorieux au point d'être souvent invraisemblables, par lesquels se signalaient les chevaliers qui avaient l'insigne honneur de porter la Toison d'or ou ceux qui y aspiraient. N'y a-t-il pas aussi un devoir à remplir vis-à-vis de ceux qui se signalèrent par tant de vertus, de courage, et de fidélité ? Ne faut-il pas chercher, comme le demandait Froissart, à les mettre « en perpétuelle mémoire » ?

(') DuTRY. Préface au catalogue d'Art Héraldique, p. 32. Gnnd, 18S9. ('■') Comte de Lauorde. Les ducs de Bourgogne.

Buste de Philute le Hon (Coll. de S. M. le roi de Wurtemberg).

Philippe le Bon le pensait, car il avait commis un héraut d'armes et un greffier pour relater tous « les hauts faits » des chevaliers de la Toison d'or. Il tenait à ce que tout cela fut consigné par écrit afin « d'exemplier, nobles cœurs encourager » et préparer ainsi les gloires de l'avenir en conservant celles du passé. Il a soin de bien l'expliquer dans sa première proclamation, en fondant l'ordre ; et ses successeurs ne négligeront jamais ce devoir. C'est ainsi qu'en 1478, Maximilien d'Autriche, troisième Chef et Souverain de l'ordre, réclama un nouveau livre sur velin avec les statuts, hauts faits et portraits de tous les chevaliers de la Toison d'or à commencer par Philippe le Bon jusqu'à ceux de la dernière promotion.

A diverses reprises, des réprimandes sont même adressées par le Chef et Souverain et par le chancelier au roi d'armes, quand il néglige de relater toutes les actions d'éclat dont le souvenir mérite de passer à la postérité.

Dans ce but encore, en 1768, un maître aux requêtes de S. M. I. R. et A. encouragé par Elle, entreprend la publication d'un vaste ouvrage qui réunira tous les portraits des chevaliers de la Toison d'or et tous les documents se rapportant à leur histoire. Hélas ! la difficulté de retrouver ces renseignements déjà épars, fit abandonner ce travail, dont quelques pages seulement parurent !

En 1829, le Baron de Reiffenberg, archiviste du Royaume des Pays-Bas, avec l'appui de l'Empereur d'Autriche, qui lui a ouvert généreusement toutes ses archives et qui a envoyé à Bruxelles les registres de l'ordre, fait un appel à tous ceux qui possèdent des portraits de chevaliers pour qu'ils les lui confient momentanément afin de publier une « Galerie iconographique et biographique de la Toison d'or, laquelle renfermera tous les portraits des chevaliers qu'on aura pu se procurer avec les notices sur leur vie et les documents originaux ».

La Révolution de i83o fit évanouir ce beau projet.

Ce que Philippe le Bon voulait, ce qu'il avait prescrit et fait acter dans des manuscrits disparus ou épars, ce que Charles le Téméraire, Maximilien, Charles-Ouint réclamaient, ce qu'on tenta en 1768, et ce qu'essaya en 1829 le Baron de Reiffenberg, l'Exposition de Bruges vient de le réaliser.

Les hauts patronages que le Roi des Belges, que S. M. Alphonse XIII, que S. M. la Reine douairière de Saxe, que S. A. I. le Grand Duc Vladimir, que S. A. I. et R. l'Archiduc François- Ferdinand d'Autriche, que S. A. R. le Prince Henri des Pays-Bas, que S. A. R. le Prince Alphonse de Bavière, que S. A. le duc d'Anhalt, que S. A. S. le Prince de Lichtenstein et tant d'autres notabilités ont daigné nous accorder, ont assuré le succès de cette belle entreprise !

Le gouvernement belge en a compris également la grande portée scientifique et il a bien voulu placer l'Exposition sous ses auspices.

En Belgique encore, un Comité d'honneur qui comprend les autorités les plus hautes du gouvernement, du clergé et de l'armée nous a apporté une puissante force morale. Le Comité d'organisation au sein duquel se rencontrent tant de noms d'hommes dévoués à la science, a la bonne fortune d'avoir à sa tète le plus éminent des Mécènes belges qui est en même temps un des plus illustres hommes d'Etat dont s'honore la Belgique.

A l'Etranger, les plus grands seigneurs comme les savants les plus connus, nous ont témoigné dans des comités d'honneur ou d'action, leur sympathie et leur zèle.

L'Exposition de Bruges permet donc d'écrire mieux qu'on ne l'a jamais fait l'histoire de la Toison d'or : elle ressuscite cette époque fastueuse, elle fait revivre les Souverains et Chefs de cet ordre illustre ainsi que ses fidèles chevaliers. Avec tous les portraits et documents réunis momentanément à Bruges, les savants traceront sur des tablettes ineffaçables l'histoire de siècles glorieux qui empruntent à la Toison d'or quelques-uns de leurs plus brillants rayons et leur éclat le plus pur ! Ces annalistes ont sous les yeux toutes les preuves de la grande et heureuse influence exercée par cette institution ; ils leur donneront toute leur portée et les mettront en pleine lumière : ce sera l'apothéose de la Toison d'or !

Avant c[ue ces importants travaux, cjui s'imposent au zèle et à la science des érudits, ne soient terminés, quelques notes historiques et héraldiques offriront peut-être, malgré la hâte avec laquelle elles ont été

RoGiKR Van dkr Weyden (?)

Portrait de Philippe le Bon

(Musée dts Beaux-Arts, Anversi.

réunies, un certain intérêt au lecteur en lui faisant connaître les statuts de l'ordre, les hauts faits de ses titulaires et en lui montrant l'heureuse influence sociale de cette institution ! Tel est le seul et modeste but de ces pages.

L'ordre de la Toison d'or fut fondé à Bruges par Philippe le Bon, Duc de Bourgogne, de Lothier, de Brabant et de Limbourg, Comte de Flandres, d'Artois, de Bourgogne- Palatin et de Namur, Marquis du Saint Empire, Seigneur de Salins et de Malines, le lo janvier 1429/30, jour de son mariage avec Isabelle de Portugal.

Cet ordre ne fut pas improvisé au milieu d'une fête, ainsi que certains historiens le prétendent. « L'institution de la Toison d'or par devant longtemps avait été pensé en la secrète imagination du Duc, mais non jamais découvert encore jusque cette heure » dit Chastellain dans son naïf langage. Cette création inattendue et, plus encore, le nom donné par le Duc de Bourgogne à ce nouvel ordre de Chevalerie « ont fait galoper l'imagination des écrivains en de folles chevauchées ('). On y a trouvé des origines « voilées, gazées tout au moins » ; on les a voulues aussi romanesques, que celles de l'Ordre de la Jarretière et que celles de l'Ordre de l'Annonciade.

La Toison d'or aurait été créée en souvenir d'une jolie brugeoise aux cheveux dorés, (') tout comme la Jarretière avait été instituée en l'honneur de la belle Comtesse de Salisbury et comme l'Annonciade avait pour origine la galanterie d'Amédée IV, Comte de Savoie !

« Est-ce réellement à une femme que l'on doit ces institutions de Philippe le Bon et ces insignes ambitionnés par les audacieux capitaines ? Le sourire fugitif de la beauté est-il toujours la récompense d'un rayon de gloire ? » (')

Il est très permis d'en douter. Je dirai plus : un peu de réflexion, un e.xamen sérieux rendent ces récits absolument invraisemblables.

Comment admettre, d'ailleurs, que ce soit au jour de son mariage

CJ Dutry, catalogue héraldique, p. 4.

(*) Son nom est indiqué par les auteurs de ce roman et est celui d'une famille qui existe encore à Bruges.

(') Bn Kervyn de Lettenhove. Histoire de Flandre, t. IV, p. 254.

que Philippe le Bon, si sincèrement épris d'Isabelle de Portugal, sa nouvelle épouse, qu'il avait choisi cette devise :

« Aultre n'auray Dame Isabeau tant que vivray »,

ait fondé un ordre rappelant une liaison passée?

« Peut-on supposer, écrit M. Dutiy, que j)our rappeler des actes que la morale et la religion réprouvent, Philippe le Bon ait créé un ordre dont un des buts est d'exciter à la vertu et aux bonnes mœurs, un ordre qui ne sera conféré qu'à des gentilshommes de nom et d'armes sans reproche, un ordre dont l'ordonnance sera considérée par la postérité comme le plus beau code d'honneur et de vertu chevaleresque, un ordre qui a traversé les siècles, honoré, envié... » Non, il est des invraisemblances que condamnent non seulement la logique de l'histoire, mais le bon sens, la raison et l'honnêteté. Si un doute subsistait, il suffirait pour le dissiper, de lire la proclamation solennelle que le roi d'armes de Flandre fit au nom de Philippe le Bon, pour publier la prise de ce noble ordre. La voici :

« Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et damoiselles, » chevaliers et escuyers. Très-haut, très-excellent et très-puissant prince, » monseigneur le duc de Bourgongne, comte de Flandre, d'Arthois et » de Bourgongne Palatin et de Namur, faict sçavoir à tous : que pour » la révérence de Dieu et soutènement de notre foi chrestienne, et pour » honorer et exhausser le noble ordre de chevalerie, et aussi pour trois » causes cy-après déclarées : la première, pour faire honneur aux » anciens chevaliers qui par leurs nobles et hauts faicts sont dignes » d'estre recommandés ; la seconde, afin que ceulx qui de présent sont » puissants et de force de corps et exercent tous les jours les faicts » appartenants à la chevalerie, aient cause de les continuer de mieulx » en mieulx; et la tierce, afin que les chevaliers et gentilshommes qui » verront porter l'ordre dont cy-après sera toute honneur à ceulx qui le » porteront, soient meus de eulx employer en nobles faicts et eulx » nourrir en telles mœurs que par leurs vaillances ils puissent acquérir « bonne renommée et desservir en leur temps d'estre exclus à porter la » dicte ordre : mon dict seigneur le duc a emprins et mis sus une ordre

» qui est appelée la Toison d'or, auquel, oultre la personne de mon- » seigneur le duc, à vingt-quatre chevaliers de noms et d'armes et sans » reproche, nés en léal mariage (') » .

Une seconde ordonnance, publiée un an plus tard, confirme et précise encore les mêmes et nobles mobiles :

« A tous présens, à venir, savoir faisons, déclare le bon Duc, qu'à » cause du grand et parfait amour que nous avons pour le noble état » de chevalerie, dont, par notre ardente et singulière affection nous » désirons accroître l'honneur, afin que par son moyen, la vraie foi » catholique, l'état de notre sainte mère l'Église... soient autant qu'ils » peuvent l'être défendus, gardés et conservés; nous, pour la gloire et » la louange du Créateur, pour la vénération de la glorieuse Vierge sa » mère, pour l'honneur de Monseigneur Saint André, pour l'exaltation » de la foi et de la Sainte Église, pour l'excitation aux vertus et aux » bonnes mœurs, le lo Janvier 1429 qui était le jour de la solennité » du mariage célébré entre nous et notre chère et bien aimée épouse » Elisabeth, avons institué, créé et ordonné un ordre et confrérie de » chevalerie et d'association amicale d'un certain nombre de chevaliers » que nous avons voulu appeler du nom de la Toison d'or conquise par » Jason. »

Le célèbre historiographe de la Toison d'or, Georges Chastellain, s'adressant à Philippe le Bon, lui rappelle aussi les motifs du « haut eslevement de la Thoyson ». Et voici ce qu'il lui dit :

« Mais n'est d'oubly le hault eslevement De la Thoyson, haulte et divine emprise, Qui pour confort, ayde et réparement De nostre Foy, en long proposement Tu as mis sus, divulguée et emprise Soubs aultre grand religion comprise Touchant honneur et publique équité Pour estre mieux envers Dieu acquitté. »

{') Lefèvee St-Remi.

Faut-il citer tMifin ces vers de l'épitaphe (juc Phili])pc le Bon fit préparer pour sa tombe :

« Pour maintenir l'Hglise quy est de Dieu maison, J'ay mis sus la noble ordre qu'on nomme la Thoyson. »

Les statuts de l'ordre, qui se divisaient en quatre-vingt-quatorze articles, mettent encore plus en lumière le but que poursuit Philippe le Bon. Le duc y trace, avec le plus grand soin, les obligations des chevaliers. Ces devoirs peuvent se résumer comme suit : fidélité envers la Sainte Église, maintien dans son intégrité de la foi catholique, loyauté envers le Souverain, amitié et fraternité entre les chevaliers, bravoure dans les armes, honneur en tout et partout ! Ne sont-ce pas là des règles sublimes et bien faites pour faire revivre les plus beaux jours de la chevalerie?

« Les statuts de la Toison d'or avaient été réglés avec un art infini, a écrit avec raison le B°" de Reiffenberg, afin de stimuler l'honneur. »

Un caractère religieux très prononcé donne une gravité particulière à toutes ces recommandations. Il est inhérent aux proclamations, aux statuts, aux serments, aux cérémonies et à plusieurs faits qui méritent d'être rappelés et que nous allons résumer.

L'ordre a peine établi, le bon Duc fait dire au Pape que les Souverains et les Chevaliers de l'ordre nouveau, animés d'une même zèle, s'emploieront toujours de tout leur pouvoir à la défense de l'Eglise. Le Saint Père répond par des bulles qui approuvent et confirment l'institution ('). En 1482, les Pères du Concile de Trente adressent des lettres au Chef et Souverain et aux Chevaliers de la Toison d'or pour leur faire connaître tout le cas qu'ils font de leur ordre.

Il faut remarquer aussi que les Chapitres — les statuts portaient qu'il devait y avoir un Chapitre au moins par trois années — se tenaient dans le chœur d'une église et commençaient par des vêpres ; dans le principe cette réunion devait avoir lieu la veille de la S* André, c'est-àdire le 29 novembre. Le lendemain, jour de la S' André, on célébrait une messe en grand apparat et le jour suivant on disait aussi solennelle-

(') Le Pape Eugène IV, 7 septembre 1433.

Portrait, de Isabeau de Portugal (.Musée (lu Louvre. Paris i.

ment une messe en l'honneur de la S'^ Vierge, car le Bon Prince, dit une vieille chronique, a pris la Vierge

« Pour sa guide estre en tous faicts singuliers » Et pour l'ordre de ses francs chevaliers. »

Un office spécial de la S'"' Vierge, dressé pour les fêtes de l'ordre, « dirigé sur le symbole de la Toison de Gédéon », approuvé par l'Evéque de Toul et l'Université de Louvain est même présenté, en 1458, à Philippe le Bon. Ces messes et ces offices sont obligatoires et toujours exactement suivis.

C'est au célèbre banquet de Lille, que Dame Religion, s'adressant aux illustres convives, leur dit :

« Vous Chevaliers qui portez la Toison, N'oubliez point le très divin sacrifice ! »

Les années où il n'y avait pas de Chapitre, et plus tard lorsque les Chapitres n'eurent plus lieu le 3o novembre, les chevaliers célébraient toujours avec leur Souverain la fête de la S' André par des offices religieux auxquels ils se rendaient en grand costume ('). S* André, dont nous voyons encore la croix sur de nombreux drapeaux de corporations ou de sociétés, avait été choisi comme patron des chevaliers de la Toison d'or. C'est pourquoi, le cri de guerre du Duc de Bourgogne et de ses compagnons était

« Notre-Dame, Bourgogne et Montjoie S' Andrieu ! »

A chacun des Chapitres dont nous venons de parler, le chancelier qui doit être un Evèque, fait un discours dans lequel il exhorte le Souverain et les Chevaliers « à pratiquer la vertu, à fuir le vice, à agir toujours suivant leur conscience » ('). Il leur représente « la dignité de leur état » (^), car de tous les ordres connus « le plus estendu, le plus permanent et le plus illustre est la Thoyson, qui est toute d'or sans mélange d'autre métaux et toute glorieuse » .

(') Cette coutume était encore rigoureusement suivie sous Albert et Isabelle. {") i5i6.

Le chancelier G. Fillastrc, dont on conserve un maj^nifique manuscrit à la Bibliothèque de Bourgogne, rappelle aux chevaliers que des devoirs sont attachés à ces insignes et il les exhorte à les rcmj)lir, en leur exposant l'histoire des six différentes Toisons, à chacune desquelles s'attache une vertu propre : C'est ainsi que la Toison dejason symbolise la Magnanimité, celle de Jacob la Justice, que celle de Gédéon est l'emblème de la Prudence, que celle de Mesa et de Moab indique la Fidélité, celle de Job la Patience et celle de David la Clémence. Un autre prédicateur n'en veut qu'une, c'est celle de Gédéon ('), car « préférant le S' Esprit à Ovide, la S'^ Ecriture à la Métamorphose et la vérité à la fable », au lieu « de jaser d'un Jason, il parlera de Gédéon ».

D'ailleurs, bien que Philippe le Bon ait formellement choisi, dans sa proclamation de 1480, la Toison de Jason, donnant ainsi comme exemple le courage et l'opiniâtreté des Argonautes, dès 1440, la tapisserie qu'on étale dans les Chapitres, au milieu du chœur, représente non l'histoire de Jason, mais celle de Gédéon.

Une autre pensée religieuse a certainement influencé également Philippe le Bon, lors de la création de l'ordre de la Toison d'or : ce fut le désir d'organiser une nouvelle croisade. Or, une telle entreprise offrait les plus grandes difficultés. Pour pouvoir la tenter, il fallait arriver à grouper autour de soi les Princes les plus illustres et la fleur de la chevalerie. La Toison d'or n'en serait-elle pas l'occasion indirecte et ne deviendrait-elle pas ce lien qui tout naturellement mettrait Philippe le Bon, en qualité de Chef et Souverain de l'ordre, à la tète de la confédération des croisés ?

Ce fut pendant les fêtes données à Lille, en 1453, et au milieu du célèbre banquet du Faisan, que le fils de Jean sans Peur fit connaître aux chevaliers de la Toison d'or réunis autour de lui, son projet d'arrêter les Turcs dans leurs succès et de venger ainsi la désastreuse expédition que son père avait conduite à Nicopoli.

En effet, pendant un des intermèdes de ce festin, où les surprises les plus extraordinaires avaient été préparées aux convives par les ministres si habiles des plaisirs du Duc, on vit paraître une dame vêtue de deuil, assise sur un éléphant qu'accompagnait un More de Grenade.

(') Ce fui le chancelier J. tiermaiii qui le premier substitua Ciédéon à Jason.

« Oyez mes plaints vous tous..., s'écria-t-elle, Secourez moi sans le mettre en faintise, Plourez mes maux, car je suis Sainte Eglise

La vostre mère.

Mon domaine est es mains des mécréants :

J'en suis chassée Honteusement comme povre égarée, Musant, fuyant par dure destinée, Si lassée, si esteinte et grevée

Qu'à peine say Dire les maux où je suis et que j'ay.

O toy, o toy, noble duc de Bourgongne, Fils de l'Église et frère à ses enfants

Entens à moi...

Infidèles par milliers et par cens Sont triomphants en leur terre damnée Là où jadis voulais être honorée!

Et vous princes puissants et honnourés Vous chevaliers qui portez la Toison O gentils home, voici belle occasion!

Les noms croîtront et l'âme enrichira Du service que chacun me fera. »

A ce moment « entrèrent dans la salle un grand nombre d'officiers d'armes, desquels le dernier était Toison d'or, roi d'armes. Ce Toison d'or portait en ses mains un faisan vivant, orné d'un très beau collier d'or très richement garni de perles et de pierreries. Deux damoiselles adextrées de deux chevaliers de la Toison d'or suivaient. « En cette ordonnance, vinrent les dits officiers d'armes et Toison d'or avec le faisan jusque devant Monsieur le Duc auquel ils firent la révérence, puis Toison d'or lui parla de cette façon :

« 7>ès haut, très puissant prince et mon très redouté seigneur, voici les dames qui se recommandent à vous ; c'était l'usage anciennement qu'aux grandes fêtes et nobles assemblées, on présentât aux princes, aux seigneurs et aux hommes nobles le paon ou quelqu'autre oiseau noble pour faire vœux utiles et valables. C'est pourquoi les

dames m'ont envoyé ici avec ces deux damoiselles vous présenter ce noble faisan vous j3riant de vous souvenir d'elles » (').

Le Duc se lève alors et après s'être voué à. Dieu et à sa glorieuse Mère, puis aux dames et au noble oiseau, jura qu'il irait combattre les infidèles » le plus avant qu'il pourrait », d'y « travailler et de s'y mettre en tel devoir que le monde devrait reconnaître que s'il ne réussissait pas, cela n'aurait pas dépendu de lui». Il ajoutait même que «si, au cours du saint voyage, il pouvait par quelque voie ou manière que ce soit, savoir que le Grand Turc ait la volonté d'avoir à faire à lui corps à corps, il le combattrait avec l'aide de Dieu et de sa très douce Vierge Mère qu'il appelle toujours à son aide » ('). Tous les chevaliers qui l'entouraient, s'engagèrent par les mêmes serments {').

Comme un témoin de ces fêtes, homme réfléchi et sage, déplorait l'exagération du luxe qui s'y étalait et l'énormité des dépenses que le Duc faisait, tant dans les banquets que pour les joutes, un conseiller de Philippe le Bon lui répondit : « Apprends, mon ami, que ces festins et ces tournois, qui sont devenus de plus en plus brillants, n'ont d'autre cause que la ferme volonté du Duc de par\^enir ainsi à exécuter ses anciens projets. Le vœu qu'il a prononcé vient de les révéler » {*).

Ce vœu n'était pas une vaine parade.

En effet, il est absolument certain que le Duc fut constamment hanté par l'idée de combattre les Turcs et qu'il ne « cessa de songer à la défense de la foi chrétienne » ('). « Outre que sa piété était très sincère, il espérait venger l'échec subi, en iSçô, par le Comte de Nevers et se placer comme chef des croisés à la tête des Princes chrétiens » (").

Philippe le Bon, avec cette persévérance qui le caractérisait, poursuivit activement ce projet pendant plusieurs années. Nous le voyons se rendre dans ce but en Bourgogne, en Suisse, en Souabe, en Bavière, en Autriche. Il cherche à tout organiser et à faire entrer les princes allemands dans une vaste confédération.

(') Olivier de la Marche, Ch. XXX.

C) Idem.

(') B°" Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, t. V, p. 4.

(*) Olivier de la Marche, Ch. XXII.

(*) Ibidem.

(*) PiRENNE. Histoire de Belgique, t. II, p. 237, notes.

« En 1454, il se dirige vers Ratisbonne, pour conférer avec l'Empereur sur l'organisation de la croisade, et son voyage est une telle suite d'entrées triomphales dans les villes, soulève de telles ovations et le pare d'un tel éclat, que l'Empereur Frédéric esquive prudemment l'entrevue projetée » (") et que le but du voyage n'est pas atteint !

Un an plus tard, Philippe le Bon recevait solennellement le légat de Calixte III, qui venait lui remettre de la part du Pape l'étendard de la guerre sainte. Vers la même époque, plusieurs chevaliers de la Toison d'or, entre autres Simon de Lalaing, les sires de Waurin, de Lannoy et Vilain, sont chargés de diverses ambassades (') et de différentes enquêtes en vue de cette expédition qui, en 1460, paraît invariablement arrêtée.

En 1461, au chapitre de la Toison d'or réuni à S'-Omer, le Duc, après avoir reçu une ambassade envoyée par des princes d'Orient, adresse aux chevaliers de la Toison d'or le discours suivant : « Voici que les Mages sont venus de l'Orient vers l'étoile qu'ils ont aperçue à l'Occident, c'est à dire vers vous qui portez la noble Toyson et dont la puissance brille aujourd'hui d'un si grand éclat jusqu'aux rivages de l'Orient qu'elle y éclaire les princes et les nations et les guide vers vous qui êtes la vraie image de Dieu ! »

C'est encore à une de ces réunions que vint « le dauphin de France devers son bel oncle pour montrer son intention sur son allée sur le Turc à la défense de la Foi Chrétienne ».

C'est toujours à un Chapitre de la Toison d'or, qu'en 1473, l'ambassadeur du Roi de Naples et celui de Venise s'adressent pour insister sur l'urgence de la croisade.

On sait que des dissensions intestines, le refus de Louis XI de participer à la croisade et la « négligence des autres princes » (') vinrent déranger et ruiner le beau projet de Philippe le Bon et permirent que « la foi chrétienne fut encore faillie et amoindrie par le Grand Turc » {*).

A côté de ce but religieux, la Toison d'or devait avoir aussi, dans la pensée de Philippe le Bon, de grands avantages politiques. Poursuivant

(') Ibidem.

C) Olivier de la Marche.

{') Olivier de la Marche, Ch. XXII.

(*) Idem.

une union plus étroite de ses divers états pour établir une monarchie puissante et un pouvoir personnel, il était nécessaire de créer des liens nouveaux de nature à rapprocher également entre elles les noblesses des différents pays soumis a son autorité. Il était encore sage au moment où Philippe le Bon allait entamer contre les communes de Bruges et de Gand des luttes violentes pour briser leur autonomie ('), de grouper autour de lui tous ces comtes et barons, riches et vaillants qui eussent pu apporter aux communes le secours de leur bravoure et de leur expérience de la guerre. Car il y avait parmi eux beaucoup d'hommes sages et plusieurs illustres capitaines. Le duc eut l'habilité de les faire entrer dans la confrérie de la Toison d'or dont il était le chef, se les attachant ainsi et leur apprenant en même temps à considérer le souverain comme la source de toute grandeur.

Il fit plus : après avoir lié étroitement la noblesse à sa personne, il l'intéressa à la prospérité de l'Etat.

De par leurs statuts, les chevaliers de la Toison d'or feront, en effet, partie du conseil privé du souverain. Ils auront le droit d'être consultés, écoutés. La Toison d'or est donc également une sorte de représentation politique d'hommes éminents par leur naissance, leurs vertus et leur bravoure.

Enfin, Philippe le Bon, courageux, comme le furent et le seront tous ceux de sa race, va donner, par l'ordre de chevalerie qu'il a fondé, une vie nouvelle à ces traditions d'honneur et de vaillance qui sont le précieux héritage de la Féodalité. Et pour cela, il a d'abord soin de choisir les chevaliers dans les camps et non dans les antichambres. Il faut que ceux-ci justifient d'une noblesse militaire et qu'ils soient chevaliers d'armes. La bravoure déjà éprouvée est donc indispensable. Elle ensuite devient une loi rigoureuse, car les statuts de l'ordre portent que toute défection et toute fuite devant l'ennemi entraînent la perte du collier. Et ces prescriptions furent scrupuleusement suivies, comme l'histoire le montre. A chaque Chapitre, du reste, une minutieuse enquête est faite sur la conduite de chaque chevalier et même sur celle du souverain. On ne ménage par les remontrances à ceux qui ont quelque

(') On a appelé cela leur particularisme !

peu manqué à la vertu ; on est impitoyable pour ceux dont l'honneur militaire est obscurci.

On ne s étonnera pas, en présence de ces règles, de voir les rois et les plus grands seigneurs briguer l'honneur d'entrer dans un ordre qui place si haut la foi, la loyauté, la valeur !

A tous ceux qui ont l'âme guerrière et le cœur épris, il offre encore l'attrait des joutes et des tournois les plus brillants. Car ces dangereux divertissements qui sont une occasion de faire preuve d'adresse, d'élégance, de courtoisie et de courage, suivent chacun des Chapitres de la Toison d'or.

Etre fidèle à son Dieu, à son prince et à son épée, montrer un courage indomptable dans les camps, une adresse supérieure dans les joutes, associer à ces exploits le culte de sa dame, ne trahir ni ses armes, ni la beauté, ne rien craindre que de perdre l'honneur, tout entreprendre pour l'amour de celle dont on porte un gage sur sa cuirasse, lutter toujours avec loyauté et ne jamais oublier les liens d'une étroite confraternité, tels sont bien les caractères de l'ordre fondé à Bruges, le lo janvier 1429, par celui qu'on appelait « le Grand Duc d'Occident ».

Vingt quatre chevaliers (') furent créés en ce jour qui était celui du mariage du Duc avec Isabelle de Portugal.

Rien ne peut mieux faire comprendre l'éclat que Philippe le Bon veut donner à cet ordre de chevalerie que le moment qu'il a choisie pour « publier la prise de ce noble ordre » .

Bruges est en fête. Toutes ses rues sont pavoisées, sur les carrefours et les places des tréteaux richement ornés sont dressés sur lesquels on représente des scènes mythologiques ou bibliques, pompeuses allégories dont les personnages sont muets.

Sur la porte de Damme,par laquelle doit entrer Isabelle de Portugal, des trompettes d'argent font retentir l'air de leurs joyeuses fanfares.

La foule est innombrable : tout Bruges, qui compte alors iSo.ooo habitants, est là et la plupart des villes de la Flandre ont envoyé d'importantes délégations. Tout ce peuple est en « moult bel état et magnificence ». Au premier rang, près de la porte, on remarque huit cents

(') L'année suivante ce chiffre fut porté à 3i puis à 5i par Charles-Quint.

marchands étrangers, chiffre qui ne doit pas étonner quand on songe qu'en un jour il entrait cent cinquante bateaux de commerce dans le port de Bruges et que ces navires venaient même de l'Extrême Orient...

Ces huit cents marchands étaient tous vêtus d'or et de soie et rangés sous leurs bannières. Rien que la hanse allemande comprend cent trente six marchands, puis viennent ceux de Milan, Venise, Florence, Gènes, ceux d'Aragon dont un more soutient l'écusson éclatant, ceux de la Catalogne etc., etc.

La nouvelle Duchesse de Bourgogne qui s'est embarquée à l'Ecluse sur le canal de Damme, suivie par six navires qui portent les armes de Portugal, arrive à 9 heures. Cortèges et processions vont au devant d'elle. On y voit l'Evêque élu de Liège, le Comte de S' Pol, le Comte de Blanquenchem, messire Jehan de Luxembourg, le seigneur d'Antoing, le seigneur de Préaulx, le seigneur de Montagu, le vidame d'Amiens et quantité de hauts seigneurs de Bourgogne, de Picardie, de Flandres, de Hollande, de Zélande et d'ailleurs, accourus à l'appel de Philippe le Bon et tous les nobles seigneurs du pays. N'oublions pas les dames. On remarque parmi elles « Madame Anne de Bourgogne, duchesse de Bethlort, femme et épouse du régent de France pour lors, laquelle dame était l'une des plus gracieuses du monde. Une quantité de chevaliers et écuyers, dames et demoiselles, richement habillés comme il convenait à la suite d'une telle princesse, l'entourent ».

La Comtesse de Namur est venue en « moult bel estât grandement » en compagnie de chevaliers et d'écuyers tous vêtus de sa livrée de drap de satin noir ouvré d'orfèvrerie : ils sont plus de cent. Il y a aussi de nombreuses dames et demoiselles avec elle.

Puis c'est Madame de Beaurevoir, femme de J. de Luxembourg, avec une suite de cent vingt chevaux. Elle est dans un chariot « moult riche » tout garni et couvert de drap d'or et derrière elle se trouvent «VI gentilz femmes moult richement habillées sur haquenées bien parées et deux valets sur deux chevaulx menant deux haquenées ». La dame d'Anthong a avec elle « quatre cents chevaux et foison de chevaliers, escuyers et autres portant la livrée du seigneur d'Anthoing robes vermeilles bien broudées ». Le chariot de la dame de Santés est trainé par seize chevaux et ses gens sont tous parés de la livrée du seigneur de Santés. La séneschale du Hainaut est accompagnée de cpiatre cents

Hans Memling (?i

Antoine, bâtard de

I Musée Roj'al de Dresdei.

chevaux et de « notables chevaliers, escuyers, dames et demoiselles parés de sa livrée moult honorablement ».

Bien d'autres dames viennent encore, « en grands états » à la rencontre de la nouvelle Duchesse et se joignent à son propre cortège non moins brillant et qui comprend l'Infant « Ferand son frère, le Comte d'Orin son neveu, l'Evèque d'Evre en Portugal, grand nombre de seigneurs Portugais et les seigneurs flamands, les Sires de Roubaix, de Toulonjon, de Noyelles, le prévôt d'Harlebeke, sans oublier Jean Van Eyck qui ont été en ambassade pour la chercher » .

Un « chariot pendant moul richement doré, couvert de drap dor, dont les pommeaux d'argent doré et émaillé pesaient plus de cent marcs d'argent », don de la régente de France, l'y attendait.

Il y avait aussi une « moult riche litière faite neufve, tant richement doré que il n'estait point à penser ». C'est dans celle-ci que voulut prendre place Isabelle de Portugal, accompagnée de toute « gentilesse allant à pied à côté d'elle, et tenant les deux destriers qui portaient la dite litière. Derrière elle marchent tous les barons, chevaliers et escuyers de Portugal, vêtus de robes bleues, ornées de sa devise et foison autres chevaliers et escuyers et le roy d'armes, heraulx et menestreaux. »

Tout le long du parcours — il fallut deux heures à la Duchesse pour arriver à l'hôtel du Duc — les rues étaient parées de drap vermeil sans autre couleur et les cinquante quatre métiers de Bruges au grand complet, étaient rangés les uns à la suite des autres. Ils avaient leurs fanfares et à chaque carefour les sonneries de leurs trompettes d'argent, éclataient d'autant plus bruyantes que de grands pots de vin se trouvaient à côté des musiciens pour les « rafraischir ».

Des « archiers et des arbalestriers » forment la haie jusqu'à l'hôtel du Duc devant laquelle une phalange de 76 trompettes « brandissent en une foiz ».

Philippe le Bon a voulu donner aux banquets qui vont couronner cette entrée une telle exfension et un tel éclat qu'il a dû faire exécuter à son hôtel d'importants travaux d'agrandissement. Toute une rue a été emprise dans les dépendances du Palais pour y établir quatre cuisines, quatre rôtisseries et quatre offices supplémentaires. La salle de festin qui vient d'être construite à 146 pieds de long sur 76 de large. Tous les murs de cette salle sont couverts de draperies semées de la devise du

Duc qui est de « fusilz à pierres enflamblées ». De chaque côté, un dressoir de vingt pieds de long supporte avec peine la vaiselle d'or et d'argent du Duc de Bourgogne. Pour en deviner la richesse il suffit de rappeler qu'elle lut évaluée à sa mort à soi.\ante-douze mille marcs d'argent.

La Duchesse, à. peine arrivée, fut conduite par la Duchesse de Bedford dans la Chapelle où la messe fut célébrée. Puis les dames se retirèrent dans des chambres qui toutes étaient garnies de riches tapisseries et y revêtirent des robes qui par leur éclat surpassaient encore celles qu'elles venaient de quitter (').

« Les perles, les émeraudes, les saphirs, les rubis, les pierres fines, les broderies d'or et d'argent étaient semées comme une pluie d'étoiles sur les jupes historiées, les manteaux de samit, sur les souliers à poulaines, sur les hennins, cônes croissants et coiffures » {'), car « oncques ne furent vues, dit le S'" de Saint Remy, tant de riches robes de drap d'or et orfavrerie que en icelle feste ».

Les innombrables serviteurs du Duc, qui étaient tous vêtus de drap de damas et de satin, avec les héraulx, les trompettes et les ménestrels, attendaient ces brillants convives dans la grande salle du festin où deux tables étaient dressées. L'Evêque de Tournai, les sires d'Antoing d'Enghien et de Luxembourg et le Comte de Blakenheim suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la première table où s'étaient assis la duchesse Isabelle, la duchesse de Bedford, l'Infant Don Ferdinand, l'Evêque d'Evora, etc.

« Il y avait autant de plats que de convives, autant d'entremets que de plats. Et quels entremets ! C'est un grand château à quatre tours où flotte la bannière du Duc, un immense plat qui figure une prairie au milieu de laquelle est une dame qui guidait une licorne », puis un « grand pasté où il y avait un mouton tout vif, teinct en bleu et les cornes dorées de fin or. En icelle pasté était un homme nommé Hausse le plus appert que on sceut, vestu en habit de beste saulvaige ; et quant

(*) B° Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre. (^) Fierens-Gevaert. Psychologie d'une ville. Bruges.

le pasté fut ouvert le mouton saillit en bas et l'homme au bout de la table alla folâtrer à Madame d'Or, une moult gracieuse folle » (■).

Mais le Bon Duc voulait que tout le monde eût sa part des réjouissances. Il avait donc fait appliquer à son hôtel, dans le mur extérieur faisant face à la grande rue, une sorte de grand lion en bois bien sculpté et peint. Ce lion était accroupi et tenait de l'une de ses pattes de devant un fusil et de l'autre une pierre à feu. De cette pierre, « par certain artifice, sortaient vin blanc et vin vermeille qui chacun coulait dans un vaste récipient où tout le monde pouvait puiser » (').

Dans une des murailles de la cour intérieure de l'hôtel, le Duc avait fait encastrer également un grand cerf tenant dans sa patte une fiole d'où l'Hippocras (') coulait dans un grand bassin. Tous ceux qui passaient là en buvaient à volonté, car toute la journée et toute la nuit « cette course de vin » continua tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du palais.

Ce fut pendant cette extraordinaire réunion de princes et de grands seigneurs venus de tous pays, ce fut au milieu de cet empressement du peuple, au plus fort de cette allégresse débordante de la foule, au moment le plus brillant de ces fêtes dont Philippe voulait qu'on ne perdit jamais le mémoire, et qui lui coûtèrent plus de 600.000 salus ; c'est dans cette joie, cette liesse, cet enthousiasme, que tout à coup le duc de Bourgogne annonce, comme l'événement qui devait effacer en éclat tous les autres, la prise du nouvel ordre : la création de la Toison d'or !

Son Roy d'armes de Flandres, accompagné de plusieurs officiers d'armes, le fait savoir à tous en une solennelle proclamation.

Il publie également les noms des vingt-quatre premiers titulaires, car Philippe veut probablement que dès le lendemain, ils se distinguent dans les joutes et tournois qui sont préparés et qui vont durer six jours. Et en effet, la chaîne d'or, deux diamants, deux rubis, un fermail en or, furent tour à tour gagnés par cinq des membres du nouvel ordre. Le Duc lui-même était l'un des cinq et il avait mérité un riche diamant {").

(') Il n'y a rien d'étonnant à ce que les folles fussent gracieuses, puisque souvent les fous étaient à leurs moments, ainsi que l'écrit le Comte de Laborde, des gens fort sérieux envoj'és en missions difficiles.

(^) L. S' Rémi.

(') Vinc blanc ou rouge auquel on ajoutait du miel, des épices et des aromates.

(*) Les autres étaient les sires de Croy, de Toulongeon, de Villiers et de Créquy.

C'est que les titulaires choisis par Philippe le Bon sont adroits parmi les plus adroits, braves parmi les braves I Rien que leurs noms suffiraient à illustrer une institution ! Si le collier que vient de leur donner le Duc est pour eux un insic^ne honneur, l'éclat de leurs hauts faits à chacun rejaillit sur toute la confrérie !

Quels noms, en effet cpie ceux de cette première promotion ! Les voici : Messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot, messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de Very, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy, messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines, messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et messire Jean de Créquy.

Ce Jean de Luxembourg, c'est le seigneur illustre et vaillant que le Duc avait requis pour l'armer chevalier avant sa première bataille, sous Abbeville ; c'est à lui que revint, en ce jour glorieux, l'honneur de donner l'accolade à Philippe le Bon en lui disant « Monseigneur, au nom de Dieu et de Monseigneur St-Georges je vous fais chevalier; que aussi vous puissiez devenir saint comme il vous sera bien besoin et à nous tous! » Honneur, dont J. de Luxembourg s'acquitta en se couvrant de gloire dans le combat acharné qui suivit, lorsque entouré d'ennemis qui lui criaient « rendez-vous », il ne répondait qu'en frappant plus fort.

Ces sires d'Uutkerke, de Brimeu, de Lannoy, de la Trémouille et de Commines étaient aussi de cette même journée de Mons-en-Vimeu, et au plus fort de la mêlée, se trouvaient aux côtés du jeune Duc si fort en péril et si ardent à la lutte que l'arçon de sa selle est brisé et que le harnachement de son coursier est déchiré de coups de lances.

Deux autres Lannoy, non moins connus par leurs prouesses, représentent encore sur cette liste un nom synonyme de haute et pure noblesse.

Deux Croy aussi, dont la fortune si brillante est justifiée par tant de mérites et de courage! L'un d'eux devait être cinq ans plus tard le parrain de Charles le Téméraire qu'il arma chevalier à son baptême.

Jean Van Eyck

Portrait de Baudoviin de Lannoy

(Musée de Berlin).

Le sire de Roubaix a brillé sur tous les champs de bataille et ensuite a été l'habile négociateur, auprès de Jean I, roi de Portugal, du mariage qui vient de se célébrer à Bruges.

Le sire de Vergy n'est pas seulement célèbre par la façon dont il aida le duc Philippe à chasser de Paris le Dauphin, par le grade de maréchal qu'il a occupé dans l'armée des Bourguignons, mais aussi par sa jalousie, car on prête à sa vengeance des raffinements dont voici un exemple : sa femme, fille de Mathieu ï, duc de Lorraine, avait été aimée par un seigneur Castillan, qui, désespéré d'être éconduit, passa la mer et mourut. Mais avant de trépasser, il ordonna qu'on portât son cœur à sa dame : ce qui fut fait. Celle-ci reçut avec douleur ce gage d'une passion malheureuse et le déposa dans une châsse d'argent. Son mari l'ayant appris, lui fit servir ce cœur en ragoût et quand elle l'eût mangé, il lui dit avec une froide férocité : « Madame, vous avez le cœur de votre ami plus près de vous que vous ne le croyez, car il est « en vostre ventre et le avez mangé ». La dame répondit : « Sire, s'il en est ainsi, oncques plus précieux morceau ne mangerai et après celui ci jamais ne mangerai plus d'autre morceau. » Elle tint parole et peu de jours après rendit l'âme (').

Les hauts faits d'armes à l'actif des chevaliers du nouvel ordre et leur dévouement à sa personne eussent pu, semble-t-il, dispenser le Duc de rédiger des règlements sur leurs devoirs. Et cependant, Philippe le Bon, avec autant de sagesse que d'habilité, avec autant de réflexion que de jugement, s'occupa pendant de longs mois de tout ordonner et de tout prévoir. De là ces statuts divisés en 94 articles, dont quelques uns sont de la plus grande élévation morale, d'autres inspirés par les sentiments les plus chevaleresques et plusieurs enfin, d'un vif intérêt par les détails qu'ils contiennent.

Le premier article exige que les chevaliers soient « gentilz hommes de nom et d'armes et sans reproche ».

Le second établit de suite l'importance que le Duc donne au nouvel ordre car « les chevaliers du dit ordre pour entrer en icellui devront laisser et laisseront tout aultre ordre soit de prince, soit de compagnie ».

(') MOLINET

Il n'est fait d'exception que pour les rois et empereurs qui pourront porter avec « la Thoyson d'or » l'ordre dont ils sont Chefs et Souverains.

Le Duc décrit immédiatement après le bijou de l'ordre. C'est : « ung collier d'or fait à nostre devise : c'est assavoir par pièces à façon de fusilz touchans à pierres dont partent estincellcs ardentes et au boult d'icellui colier pendant semblance d'une Thoyson d'or », (') lequel colier appartiendra toujours à l'ordre.

Vient ensuite cette rigoureuse prescription : « chascun chevalier du dit ordre seront tenus de porter ce collier chascun jour autour du col, à descouvert » sous peine de faire dire une messe de « quatre solz et quatre solz donner pour Dieu », ce qu'ils seront tenus de faire en conscience pour chaque jour où ils négligeront de le porter. » Cependant, en armes, ils pourront s'ils le préfèrent ne porter que la « Thoyson sans le colier ». Remarquons de suite que les chevaliers se permirent souvent, en temps de paix, de porter la Toison suspendue cà un mince filet de soie ; ce qui valut les plus vives remontrances à Philippe de Savoie, en 1473, et à plusieurs autres chevaliers en 1484 (')

En temps de guerre, au contraire, tous portaient leur collier avec une courageuse ostentation. On allait plus fièrement au combat avec cet emblème d'honneur et de bravoure ! « On s'annonçait, a écrit le feldmaréchal de Ligne, qui portait aussi et illustra également la Toison, on s'annonçait pour ce qu'on était, on risquait d'être le point de mire de l'arquebuse ou du mousquet,... on encourageait ses soldats par une grande et belle décoration... et on s'élançait assez dans la mêlée pour que ces colliers fussent arrachés ou qu'à force de frapper d'estoc et de taille, on les perdit de dessus les épaules ». C'est ce qui arriv^a à la bataille de Viefville près Terrouanne à quatre chevaliers qui étaient le Comte de Nassau, le Seigneur de Bèvres, le Seigneur de Fiennes et Josse de Lalaing.

Déjà en 1487, (le 22 mai), un collier était devenu le trophée des ennemis du Duc. Ce jour là les ennemis étaient des Brugeois. Le Sire de risle-Adam, l'un des chevaliers les plus intrépides de son siècle, protégeait héroiquement la retraite du duc de Bourgogne qui regagnait

(') Les vingt-quatre premiers colliers furent faitsàBruges par JehanPentin.orfèvreàBruges. (') A partir de i5i6, le port de la Toison suspendue à un filet de soie est permis à tous les Chevaliers, sauf les jours de fête et de cérémonie où le grand collier est obligatoire.

difficilement la porte de la Bouverie. Son collier le désignait à la fureur de la populace, mais elle ne peut s'en emparer que lorsque, criblé de coups reçus en pleine poitrine, il eut succombé sous le nombre !

Faut-il rappeler enfin que lorsque Charles-Quint combattait dans le royaume de Tunis, il portait à découvert le collier ! Pour lui aussi, comme l'a dit un ancien poète :

« Le collier brillant de cet ordre éminent Surpassait en grandeur le plus bel ornement ! »

Aussi quand un chevalier perdait le collier à la guerre ou dans quelqu'action d'éclat, le Souverain était obligé de lui en donner un autre à ses dépens !

Les statuts de l'ordre consacrent ensuite plusieurs paragraphes aux obligations des chevaliers vis-à-vis des Souverains-Chefs de l'ordre, principalement pour les cas de guerre, spécifiant « que si nous (le duc de Bourgogne) ou nos successeurs emprenissons une arme pour la défense de la saincte foy chrestienne ou pour déffendre, maintenir ou restablir la dignité ou liberté de nostre saincte mère Eglise ou du sainct Siège apostolique de Rome, en ce cas les chevaliers seront tenus de nous servir personnellement ».

Par contre, le Souverain stxi<gz.<gt,par grand amour et en témoignage de grande confiance pour ses frères, chevaliers du dit ordre, en son nom et en celui de de ses successeurs à n'entreprendre aucune guerre « ou aultres hautes besoingnes pesantes » avant d'avoir consulté et pris l'avis et le bon conseil de la majorité des chevaliers de la Toison d'or.

C'était là un précieux privilège qui donnait aux chevaliers de la Toison d'or une part importante dans le gouvernement de l'État. Et, Philippe le Bon, Philippe le Beau, Charles-Quint consultèrent souvent ces espèces de ministres d'État. Sans écouter de vives réclamations et des remontrances réitérées, Charles le Téméraire entreprend malgré eux ses campagnes contre les Suisses : on peut affirmer qu'il n'eût pas péri à Nancy, s'il avait suivi les avis des conseillers que lui avait laissés l'Asseuré !

Encore des articles bien intéressants : ce sont ceux qui règlent les

devoirs des chevaliers entr'eux, afin d'entretenir « amour et fraternité ». L'amitié et la fraternité sont, en effet, la règle; et si par hasard, il y avait entre des chevaliers une discussion ou un débat de nature à entraîner des voies de faict et d'armes, le Souverain leur défend d'user de violence et il les cite au prochain Chapitre pour les reconcilier et trancher lui-même à l'amiable leur différend. Car l'ordre est une « fraternité amiable » à laquelle doivent se soumettre de leur bon gré et volonté ceux qui en font partie, et c'est à lui à prendre connaissance de tous ces faits comme une cour souveraine qui jugera en dernier ressort et rendra des arrêts immédiatement exécutoires. Bien souvent ce tribunal de paix empêcha ainsi de violent conflits.

Et non seulement les chevaliers doivent vivre en bons rapports ('), mais ils doivent s'entre aider. En cas de guerre ce devoir s'impose principalement : c'est là qu'existe surtout le « seul devoir de à son compagnon sauver la vie. » Que d'exemples sont venus appuyer ce précepte chevaleresque ! C'est le seigneur de l'Isle-Adam qui se fait tuer pour couvrir la retraite de Philippe le Bon; c'est Charles le Téméraire qui vole au secours de son père combattant si avant au milieu de ses ennemis que ceux-ci l'entourent de toutes parts. L'un et l'autre sont dégagés par les Croy et les Lalaing, c'est-à-dire par la fleur de la chevalerie qui porte la Toison d'or. C'est Jean de Lannoy qui, dans un combat près de Lokeren, aperçoit Jacques de Lalaing acculé près d'un fossé profond et cerné par les Gantois : « il ne faut pas laisser ce vaillant chevalier, s'écrie-t-il, et s'en aille qui veut, moi j'irai », et sans calculer le danger, suivi seulement du sire d'Humières, il vole au secours du « bon chevalier » et le sauve !

Ils sont tous, comme le demandait Alain Chartier :

« Justes en faits, secourants leurs amis, Durs aux mauvais et fiers aux ennemis ! »

Que de traits encore on pourrait citer, car le courage est la première des vertus d'un chevalier de la Toison d'or et les règlements de l'ordre sont impitoyables pour la moindre défaillance.

(•) En 1435, on délibère en Chapitre sur les moyens d'augmenter encore cette amitié.

XI*" Chapitre dk la Toison d'or

tenu à Bruges en Mai 146S par Charles le Téméraire

f Manuscrit N° 9027 de la Bibliothèque Royale de Belgique 1

Un article déclare, en effet, que le chevalier sera « privé et débouté d'icellui ordre » s'il lui arrivait de s'enfuir sur un champ de bataille dès que les bannières auront été déployées et que le combat aura commencé.

Cet article fut appliqué avec la dernière rigueur, presqu'avec injustice, tant la susceptibilité de l'honneur était grande; mais malgré cela, on ne connaît que deux ou trois cas où l'on trouva quelque matière à une aussi dure exécution. Le comte de Mansfeld s'est battu comme un lion pour défendre Ivoi, mais ayant à faire à des troupes nombreuses et n'ayant aucun secours à espérer, à bout de ressources et de forces, il se rend à l'ennemi. On lui enlève son collier en lui disant qu'un chevalier peut être pris, mais qu'il ne capitule pas.

Le sire de Neuchatel s'est toujours distingué par sa bravoure : à la bataille d'Anthon, il a fait des prodiges, mais accablé par le nombre, abandonné de ses soldats, il a traversé à la nage une rivière impétueuse pour échapper à ses adversaires victorieux. En aucun cas un chevalier ne doit fuir, répond-t-on à toutes ses explications; et on le prive du collier. « Le sire de Neuchatel, ajoute le héraut d'armes, était vaillant chevalier et de grand courage et il fut, en apprenant son exclusion, dolent que jamais homme pouvait plus être. De désespoir il partit pour Jérusalem et y mourut. »

Louis le Bon, Prince d'Orange, avait tous les titres à la noble Thoyson. Hélas ! il a reculé à la même bataille, après avoir également fait mille prouesses, et le collier lui est refusé !

Si un chevalier a manqué à l'honneur et que ses compagnons le sachent, ils sont tenus à en donner connaissance au chancelier dans le Chapitre le plus prochain. Les statuts l'exigent; et ainsi, dans chaque Chapitre, une enquête est faite sur la conduite de chacun, y compris celle du Souverain, car Philippe le Bon a inséré dans les statuts l'article suivant qui montre bien sa grandeur d'âme et sa noblesse de caractère : « afin d'entretenir l'amour et la fraternité et garder la fraternité et pour cette raison encore que le chef et seigneur doit donner le meilleur exemple, voulons que l'examen se fasse de lui comme des aultres et la correction, peine et punition aussi ! »

Ces statuts se terminent par des prescriptions qui concernent les officiers de la Thoyson d'or : ceux-ci, au nombre de quatre seront :

Premièrement, le chancelier qui devra être « en prélature ecclésiastique comme archevesque ou dignité notable et cathédrale ».

Secondement, le trésorier qui aura la garde des trésors, reliques, costumes, tapisseries, règlements, chartes, privilèges, fondations, cartulaires, etc.

Troisièmement, le greffier qui sera « personne notable et habile clercq, lequel sera tenu de faire deux livres en parchemin ; en chascun desquels sera écrit la fondation du dit ordre, ses ordonnances et statuts. Et au commencement des dits livres seront représentés les portraits du Jondatciir et des XXIIII premiers chevaliers. Le dit greffier mettra encore par écrit dans un livre bien ordonné toutes les prouesses, faits louables et honorables du souverain et de tous les chevaliers, faits dont il sera informé par Toison d'or, roy d'armes. En un autre livre, le greffier écrira les fautes commises par les chevaliers, fautes dont ils auront été blâmés en chapitre, et les corrections, punitions et peines qui leur auront été infligées.

Quatrièmement, « un roi d'armes appelé Thoyson d'or, prudent ("), de bon renom. » Il portera « un émail du dit ordre ».

Ce roy d'armes, Thoyson d'or, « encquerra dilligamment des prouesses et haulx faiz et honnourables entreprises du Souverain et des chevaliers de l'ordre, dont il fera véritable rapport au greffier de l'ordre pour estre mis en escript. » Et on veillera à ce qu'il n'oublie pas ce devoir ; c'est ainsi qu'en i5i6, on trouve la mention de rappels qui lui ont été faits « sur l'obligation qu'il a d'informer le greffier des vertueux faicts des chevaliers. » Bel et glorieux usage, superbe et excellent encouragement, car « il est bon d'entendre raconter ou de lire quelque brillante ou bonne action que celui qui l'a faite a presque oubliée ('). »

Ces statuts (') a peine promulgués, le premier Chapitre se réunit. C'est le 29 novembre 1431. Dix-huit chevaliers se rendent successivement, dans le courant de l'après-midi à l'hôtel du Duc, présenter leurs

(*) C'était, en effet, un homme prudent et habile que le héraut d'armes, dit Toison d'or, car c'est lui qui est chargé par Philippe le Bon des missions les plus difficiles ; en 1445, il est notamment envoyé vers Charles XII qui à la tête de 40,000 hommes menace les états du Duc.

(') Feld maréchal Prince de Ligne.

(') Le plus bel éloge qu'on puisse faire de ces statuts est de rappeler que lorsque Louis XI fonda l'ordre de St- Michel, il les copia à peu près textuellement.

Portrait m; Cuarlks lh TiiMiiRAïui; (d'après une miniature).

hommages au Souverain de l'ordre. Celui-ci les reçoit « honourablement et amyablement » .

Ils sont " vêtus, comme le Duc lui-même, de robes vermeilles ('), fourrées de gris, longues jusque dessous les genoux, sur lesquelles pendent de longs manteaux (') de la même couleur, de fine écarlate, bordés de riches orfrois d'or fin, manteaux grands et larges, ouvrés et richement bordés de large semence de fusils, cailloux, étincelles, toisons et devise du duc « aultre n'auray», fourrés aussi de même vair. Les chapperons sont d 'écarlate vermeille de drap pareil, à longues coquilles selon l'usage ancien ». Par dessus ces riches habits, ils portent le collier à découvert.

Mais voici l'heure des vespres auxquelles ils vont se rendre solennellement. Ils descendent donc deux à deux, le Duc marchant le dernier, vers la porte de sortie de l'hôtel où les attend une procession. On se met aussitôt en marche. Douze trompettes dont les cottes sont armoriées aux armes du Duc ouvrent le cortège. Les « héraulx » de Bretagne, Sicile, Orange, S' Pol, Namur, Viane, Enghien, Zélande et Antoing et les rois d'armes de Berry, Brabant, Flandres, Artois, Hainaut, suivent avec quinze « poursuyvans ». Puis viennent deux cents gentilshommes à cheval.

Plusieurs Evêques et de nombreux abbés mitres, revêtus d'habits pontificaux d'une richesse inouïe, s'avancent à leur tour entourés d'un nombreux clergé.

Le chancelier, le trésorier et le greffier de la Toison d'or, vêtus aussi de robes rouges, manteaux et chaperons, les robes fourrées, mais le manteau sans fourrures, excepté celui du chancelier qui était docteur et avait le manteau fourré «comme à docteur appartient», précédent immédiatement les chevaliers qui sont à cheval et marchent deux par deux.

(*) En 1473, Charles le Téméraire, de l'avis conforme des chevaliers rassemblés en Chapitre, déclara que dorénavant les manteaux et les chaperons dont les chevaliers se serviraient à la fête principale de l'ordre seraient de velours cramoisi au lieu d'écarlate vermeille « voulant aussi que les manteaux fussent doublés de satin blanc renversé par en bas et par les fentes bordés de large semence de fusils, cailloux, étincelles et toisons ». Les chevaliers auront aussi à se pourvoir de robes et de chaperons de velours cramoisi. Quant aux officiers, il fut décidé qu'ils seraient pareillement vêtus de velours cramoisi, savoir : « le chancelier, le greffier et le trésorier de manteaux, chaperons et robes ; le roy d'armes de chaperon et robe seulement, et tous sans bordure » .

(^) Au décès des chevaliers, les manteaux étaient vendus pour acheter de riches tapisseries.

dans le magnifique costume décrit plus haut. Plus de trente pages d'honneur les suivent. « Ai)rès, en grande admiration et noble magnitude chevauchait seule la majesté du Duc » suivi « par ceux de son Conseil en granil nombre ».

Le cortège entre à l'église qui « haut et bas est parée et tendue de riches tapisseries tissues d'or» ("). Au dessus du siège du Duc et de ceux des chevaliers qui étaient de haute forme, se trouvaient « les tableaux armoyez des armes, hachements, ordre, noms et titres » de chacun.

Un tableau plus grand placé au-dessus du siège du Duc est également « armoyez de ses armes, de hachement de son ordre et devise ».

Les armes des chevaliers défunts et non remplacés sont attachées au-dessus de sièges tendus d'un drap noir.

Les quatre officiers de l'ordre sont assis sur des escabeaux de forme basse devant le siège du Duc, « chascun en son degré ».

Le lendemain, fête de « Monseigneur Saint Andrieu » le Duc et tous les chevaliers se rendent à la messe avec le même cérémonial ; à l'offrande le Duc et fondateur de l'ordre s'avance le premier; puis le roi d'armes appelle successivement tous les chevaliers par leur rang, nomination dans l'ordre, les conduisant à l'autel où ils déposent une pièce d'or et les ramène à leur place.

Après l'offertoire « belle et haute prédication, en matière de collation, par le chancelier de l'ordre, docteur et Evêque de Nevers » ('). L'office terminé, le même cortège se reforme et retourne à « l'ostel » ducal où les chevaliers « convoyèrent » leur Chef et Souverain jusque en sa chambre, dans laquelle celui-ci retint cette noble compagnie jusqu'à l'heure environ de « midy » où « tables furent mises et très notablement parées comme il appartient à un si haut, si riche et si notable prince. Les dressoirs étaient chargés et ornés de vaisselle et de joyaux si richement que ce serait une trop longue chose à raconter. » Entre chaque service de ce repas qui « fut servi honorablement, (cela

(') Cette tapisserie qui portait les armes et banniètes du Duc, représentait Gédéon et ses victoires. Elle figure encore au chapitre de i555 avec d'autres tapisseries, représentant la conquête de Tunis, qui existent encore, je crois, à Madrid, dans le garde-meuble royal.

C^) J. Germain, familier du duc.

Portrait dk Ciiarlhs lf: TÉMÉRAiRti (Manuscrit N" 9080 de la iîibliollièciuf Ro\ale de Belgique).

se devine !) trompettes et menestreux cornaient et jouaient et c'était une doulce mélodie à oyr » (')■

Après ce festin, le Duc et les chevaliers quittèrent leur costume écarlate pour revêtir « des noirs habits, manteaux et chaperons longs de deuil » et retournèrent à l'église avec le même cérémonial et le même cortège pour entendre les vigiles des trépassés qui lurent chantées jusque bien avant en la nuit pour les âmes des chevaliers défunts ».

Le Duc ensuite offrit un souper qui « fut de grande magnificence ».

Le lendemain même procession et mêmes costumes de deuil pour assister « très dévotement au service divin qu'on fit pour les morts ». Au milieu du chœur il y avait un grand chandelier de bois peint en noir sur lequel brûlaient vingt-quatre cierges de trois livres auxquels étaient attachées les armoiries de chaque chevalier, peintes sur un petit écusson. Le cierge du Duc plus grand que les autres était au milieu et les dominait tous. Quand il fut l'heure de l'offrande, le roy d'armes, Toison d'or, apporta à Monseigneur le Duc son cierge armoirié ainsi qu'il a été dit et Philippe alla l'offrir à l'autel, puis chaque chevalier fit de même. Le chancelier recommanda en même temps la mémoire des défunts à leurs confrères, leur rappelant aussi que les statuts de l'ordre, par un touchant esprit de « fraternité et d'amitié » les obligeaient chacun à faire dire i5 messes et à donner une aumône aux pauvres, pour le repos de leurs âmes.

Cette journée se termina encore dans « l'ostel » de Philippe le Bon où un nouveau festin était préparé.

Le lendemain tous les chevaliers assistent à la messe de Notre- Dame, « sous la protection de laquelle l'ordre est placé », mais vêtus de « tels habits qu'il leur plut ».

Ce fut immédiatement après cette troisième messe, qu'ils « entrèrent en Chapitre », car si certaines affaires concernant l'ordre peuvent se discuter en l'hôtel du duc ou ailleurs, celles qui se rapportent aux élections et corrections de l'ordre doivent, d'après les statuts, se traiter à l'église même, tous les chevaliers ayant revêtus leurs costumes d'écarlate.

(*) Il arriva, notamment en i5i6, que la magnificence du festin leur fît manquer les vêpres ! C'était du premier Chapitre présidé par Charles-Quint !

Plusieurs places sont vacantes, car deux chevaliers sont morts et Philippe le Bon vient de porter le nombre des chevaliers de 24 à 3o ou 3i en y comprenant le souverain. (')

Le chancelier commencera par rappeler aux chevaliers qu'ils doivent agir « saintement et justement -> et leur fait jurer entre les mains du Souverain de procéder à ces élections « avec droiture, loyauté et justice, et non par amour, faveur, profit, haine, ou parenté afin que ces nominations soient profitables au souverain, au pays et à l'honneur du dit ordre ».

Puis chacun dépose sa cedulle sur un plat d'or, le chancelier compte les voix et le Souverain proclame le résultat.

Le greffier dresse l'acte ; le hérault d'armes porte la nouvelle aux élus et chacun de ceux-ci se présente devant le Souverain, qui lui adresse l'exhortation suivante : « Nous et nos compagnons de l'ordre, nous avons entendu dire beaucoup de bien de vous ; nous espérons que vous y persévérez et y élèverez encore pour l'exaltation de la chevalerie et à votre propre louange ».

Alors, le nouvel élu s'agenouille devant le Duc, met une main sur le canon de la messe et l'autre sur une croix d'or dans laquelle était enchâssée un morceau de la vraie croix, et jure d'observer les statuts.

A ce moment le Chef et Souverain lui passe le collier de l'ordre autour du cou, en lui disant ces paroles : « l'ordre vous reçoit en son aimable compagnie et en signe de cela vous présente ce collier. Dieu veuille que vous le puissiez longtemps porter à sa louange et pour son service, à l'exaltation de la sainte Eglise, à l'accroissement et à l'honneur de l'ordre, de vos mérites et de votre renommée. Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». A quoi le nouveau chevalier répond : «Amen : Dieu m'en donne la grâce ! »

Le « Souverain baise ensuite le nouvel élu en signe d'amour perpétuel » et tous les chevaliers font de même.

Mais ce n'est pas l'élection de nouveaux confrères qui retient si longtemps le souverain et les chevaliers réunis en Chapitre, dans le chœur de l'église fermée à tout autre personne.

(') Ce chiffre fut porté en i5i6 à 5i après réception de bulles approbatives de Léon X.

Si leur réunion se prolonge, c'est parce qu'ils procèdent à l'examen de la conduite de chacun, enquête que va diriger le chancelier.

Cette enquête est aux yeux de Philippe le Bon de la plus haute importance. Il l'a voulue « afin que son ordre présente le spectacle de l'union entre les chevaliers, et que chacun de ceux-ci en travaillant à vivre vertueusement et en bonnes mœurs, en accroisse l'honneur et la renommée et aussi pour que leur vie soit un exemple à tous les autres chevaliers et nobles, de façon à ce que les devoirs de l'ordre de chevalerie et de la noblesse soient plus connus et mieux compris » .

Après chacune de ces enquêtes, le chancelier propose ce qui lui semble bon et utile pour la correction des vices, l'amendement de vie ou l'encouragement des vertus des divers confrères.

Chaque chevalier, à commencer par le plus jeune, est invité à se retirer pendant qu'on passe ses actions au crible et que successivement tous ses confrères sont appelés à dire ce qu'ils connaissent à sa louange ou à sa contusion.

Dans ce dernier cas, il sera « remonstré, blasmé, admonesté charitablement afin qu'il se corrige et vive de manière à ce que cessent toutes paroles mal sonnantes sur sa conduite et à ce que ses compagnons aient de meilleurs rapports sur lui ». Le Souverain et les chevaliers décideront des peines qu'il aura à supporter.

Si, au contraire, la conduite du chevalier « yssu du chapitre » est « réputée de bonne renommée et vertueuse vie et s'est signalée par des hauts faits de chevalerie et de noblesse » , il sera « congratulé pour le animer à toujours bien et mieux faire » et le Souverain et les chevaliers lui montreront leur « liesse et joie ».

La conduite du Souverain sera examinée en dernier lieu, de la même manière, en son absence, et il sera soumis aux mêmes observations.

Le greffier mettra par écrit les fautes, punitions et les hauts faits ainsi constatés.

Il faut proclamer à la grande louange de l'ordre, que dans les registres de ses Chapitres les prouesses abondent, tandis que les réprimandes et punitions sont rares. Ce qui ne veut pas dire que les juges étaient indulgents ou bien que l'examen de la conduite de chacun était superficiel. C'est tout le contraire qui est clairement établi. Il ressort, en

effet, de l'étude de ces registres « que, ainsi que l'a si bien dit le Prince de Ligne, les chevaliers se mêlaient de tout et voulaient qu'on marchât droit » .

Les sires de Ravenstein, d'Anzy et le duc d'Alençon sont réprimandes pour quelques irrégularités dans leurs mœurs. Le seigneur de Romon aussi. Le même rcjjroche est adressé à. deux reprises à Englebert de Nassau. Le Comte de Mansfeld est blâmé pour s'être emporté vis-à-vis d'un bourgeois.

On reprochera au sire de Crunninghem, à Jacques et à Maximilien de Hornes, au comte de Buren et au comte d'Epinoy certains excès dans le boire et le manger. « De quoi, raconte le greffier, le Comte d'Epinoy fut si honteux qu'il voulut faire vœu de ne plus jamais boire de vin; mais l'assemblée l'en empêcha, lui représentant qu'il suffisait qu'il s'abstint de s'y livrer au-dessus des bornes de la raison. »

On trouve le seigneur de Praet trop hautain et trop ambitieux, le seigneur de Boussu trop enclin à la colère ; le duc d'Aerschot est également ambitieux plus qu'il ne faudrait. Le comte de Rœulx devrait s'attacher moins aux munities; et cette remontrance prouve bien que les chevaliers de la Toison d'or voulaient que tous eussent de grands caractères. Quant au comte de Lalaing, il devrait secouer des scrupules nuisibles à sa santé par l'humeur mélancolique qui en résulte ; c'est un autre Lalaing qui a reçu des observations concernant la négligence de sa tenue, et un duc de Cardona qu'on blâme pour aimer trop les plaisanteries bouffonnes. On fait les observations les plus rigoureuses au sire de Brederode, à Philippe, bâtard de Bourgogne, et à A'P d'Isselstein parce qu'ils sont trop « damerets », joli mot qui indique bien des habitudes de galanterie jugées vilaines et reprochées aux dits chevaliers. De pareilles remontrances prouvent, comme l'observe encore le Prince de Ligne, la pureté de la chevalerie.

C'est encore dans un de ces Chapitres que l'amicale mais ferme intervention et les conseils de ses collègues calment l'animosité de Josse de Lalaing contre L. de Gruuthuse et aplanissent le différend existant entre eux.

Souvent des peines venaient se joindre aux remontrances : elles variaient évidemment et allaient depuis un souper qu'on était condamné,

Armoiries de Charles le Téméraire gravure d'viii maiti-e anonyme de l'Iioole flamande dn XV"-' siècle.

(comme cela arriva à ce même L. de Gruuthuse), à payer au Souverain et à ses confrères, jusqu'à l'exclusion de l'ordre, avec grande publicité et mesures infamantes. Il faut citer le comte de Nevers dont les armes furent remplacées dans l'église Notre-Dame à Bruges par un tableau noir portant en grands caractères les causes de sa déchéance et le sire de Crèvecœur dont les armes furent suspendues à l'envers, à la porte extérieure de l'église, comme à un pilori !

L'enquête sur la vie du Chef et Souverain est faite avec la même liberté et la même minutie que celle qui a porté sur les autres chevaliers ; et les remontrances ne sont pas non plus épargnées « au grand Duc d'occident » et à ses puissants successeurs, par ses confrères de la Toison d'or. C'est ainsi que six remontrances sont adressées, en 1468, à Charles le Téméraire. Elles devaient, hélas! presque toutes trouver leur justification dans les événements qui suivirent, telle par exemple l'exhortation « à ne pas mettre trop vite son peuple en guerre et à ne le faire qu'après bon et mûr conseil, à ne pas s'emporter, à mesurer ses paroles tant vis à vis de ses sujets que des princes.» En 1473, le Chapitre revient, par forme d'extension, sur ces mêmes observations, qui eussent sauvé Charles le Téméraire s'il en eût conservé le souvenir !

Maximilien est blâmé, en 1481, pour sa conduite dans le gouvernement. Le règne si court de Philippe le Beau ne donne lieu qu'à des éloges. Au puissant Charles-Quint, ses confrères reprocheront d'être quelquefois lent dans l'expédition des affaires, de ne pas veiller assez à la bonne administration de la justice, de payer fort mal les gens de sa cour — tous faits modestement avoués par l'empereur bien que souvent indépendants de sa volonté. L'ordre se plaindra aussi au grand Empereur de ce qu'il ait fait des entreprises difficiles, notamment à Tunis et à Alger, sans avoir consulté les chevaliers de la Toison d'or.

Philippe II n'échappe pas davantage aux sages remontrances de ces assemblées et il est blâmé d'employer trop de temps à sa toilette, d'être prolixe dans l'expédition des ses affaires et lent dans ses conclusions.

Charles le Téméraire, malgré sa violence et sa fierté, reçoit « bénignement les remontrances qu'on lui a faites et répond à la satisfaction de tous en promettant de s'amender». Maximilien montre la même déférence. Quant à Charles-Quint, il témoigne d'une longanimité

et d'une docilité pareilles, promettant de mettre tout en œuvre pour remédier aux abus signalés. « Oue j'aime à voir, écrit à ce propos le prince de Ligne, le plus puissant et le plus grand des empereurs répondre modestement et respecter la loi superbe de Philippe le Bon ! »

Philippe II n'aime évidemment pas ces informations ; ce qui ne l'empêche pas d'accepter avec soumisson celles que les chevaliers de la Toison d'or ne craignent pas de lui adresser. Quelle série de magnifiques exemples I

« C'étaient bien là les derniers et beaux souvenirs de la Féodalité où le prince n'était que le premier parmi ses égaux : primus inter àares » (").

Les prérogatives accordés par le Souverain aux chevaliers les rapprochent, d'ailleurs, autant que possible de lui. C'est ainsi que les chevaliers lorsqu'ils accompagnent le Souverain et sont revêtus de leur collier, marchent immédiatement après lui et ont le premier rang à la réserve de ses neveux et proches parents. La même place leur est donnée dans les audiences. Au Palais ou dans les camps, ils seront logés les premiers après les neveux du duc. Ils auront aussi l'entrée au grand Conseil du Souverain et dans toutes les Chambres qui en dépendent.

Enfin, l'ordre est leur seul juge pour toutes fautes ('). Toutes ces prérogatives sont purement honorifiques, car à part quelques exemptions d'impôt et de taxes, les chevaliers ne reçoivent que deux pots de vin et i6 liards de pain par journées qu'ils passent auprès du Duc. Ce vin est même assez ordinaire puisqu'on ne l'évalue qu'à i6 sous le pot et il est supprimé les jours de jeûne pour être remplacé par des épices !

Les brillants cortèges, les services religieux célébrés en grande pompe, les importantes questions soumises au jugement des chevaliers, les repas somptueux à la table du Duc, tout cela ne constituait qu'une partie de la « feste » d'un Chapitre. Pour que cette fête fut vraiment

(^) B" Kervyn de Lettenhove, v. p. laS, Histoire de Flandre.

(') D'Egniont et de Hornes se prûvahuent en vain Je ce privilège qui les eût sauvés.

noble, il fallait que les joutes et les tournois y fussent « puissants » !

Il serait cependant inexact de dire que les tournois n'étaient pas en usage dans les Flandres, avant l'institution de la Toison d'or, car dès le commencement du XIV^ siècle, des joutes se célébraient annuellement à Bruges; mais à partir de la création de cet ordre, ces luttes courtoises prirent un éclat extraordinaire.

Les chevaliers les plus braves et les plus puissants se trouvant réunis autour du Duc, il était tout naturel qu'ils cherchassent l'occasion de se distinguer sous ses yeux. Philippe le Bon était, du reste, grand amateur de tournois et très habile jouteur. Remarquons que les rois, et les princes, à cette époque, laissant de côté la majesté royale, redevenaient souvent de simples chevaliers pour descendre dans l'arène. C'est même dans une de ces rencontres qu'Henri II fut mortellement blessé par le Sire de Lorges et que plus tard Philippe II fut renversé de cheval par Don Louis de Zuniga.

Philippe le Bon eut toujours une tortune meilleure et il se distingua dans les champs clos comme sur les champs de bataille, faisant les choses rudement et voulant qu'on fit de même. C'est ainsi que lorsque son fils, le Comte de Charolais, eût atteint l'âge de dix-huit ans, il voulut qu'il jouta devant toute la Cour et il choisit pour être son adversaire le chevalier J. de Lalaing, disant que ce « serait heur en armes, pour lui, d'atteindre ou d'être atteint, pour son premier combat, par un chevalier si renommé ». Et ainsi, dit le chroniqueur (') eut messire Jacques le bon chevalier cet honneur d'éprouver la noble personne du fils de son souverain seigneur et son seigneur apparent à venir... Le bon Duc et la Duchesse étaient présents à cette épreuve... Lances leur furent baillées ; et à la première course, le Comte de Charolais atteignit l'écu du Sire Jacques et rompit sa lance en plusieurs pièces tandis que Messire frappait trop haut. Et il sembla au Duc qu'il avait son fils épargné, ce dont il fut très mécontent car il manda aussitôt à messire Jacques que s'il voulait ainsi faire, qu'il ne s'en mêlât plus. Dans la seconde course, le Sire de Lalaing et le Comte Charles se rencontrèrent tellement vivement que les deux lances se rompirent ; et de ce coup ne fut pas la Duchesse contente du dit Jacques, mais le bon Duc s'en riait; et ainsi

(') Olivier de la Marche.

étaient le père et la mère en diverse opinion : l'un désirait l'épreuve, l'autre la sûreté ! » Tout se termina bien; et ce premier succès décida plus d'une fois le Comte de Charolais, à l'issue d'un Chapitre de l'ordre, à se mesurer en champ clos avec l'un ou l'autre des plus vaillants chevaliers de la Toison d'or. Au lendemain de son mariage avec Marguerite d'York, il entra ainsi en lice à Bruges contre Adolphe de Clèves.

Un même courage et des goûts identiques animaient Philippe le Beau et s'il meurt à vingt huit ans, (26 sept. i5o6), c'est des suites d'un froid qu'il a pris pour avoir trop rudement jouté à Burgos contre don Manuel, seigneur de Belmonte, de Campos et de Zebrico de la Torre.

Charles-Quint a aussi le culte des armes ('), et sous son règne et par ses exemples, il fait revivre les plus beaux temps de la chevalerie. Il prêche, en effet, d'exemple et sa bravoure est telle qu'en i545, ses confrères réunis en Chapitre lui reprochent de s'exposer trop à la guerre. Superbe remontrance que dit autant l'attachement des sujets à l'empereur que la bravoure de celui-ci. Philippe II se distingue particulièrement aux joutes de Binche où il gagne la plupart des prix.

A côté du chef et souverain ce sont encore des chevaliers de la Toison d'or qui se distinguent par leur adresse et leur vaillance. Comment oublier que c'est à un des plus habiles jouteurs de cette époque et des plus intrépides chevaliers de l'ordre, au sire de Lannoy que François I rendit son épée à la bataille de Pavie ?

Si l'étendue même de ses états et ses lointaines entreprises ne permirent pas à Charles-Quint de présider à de nombreux tournois, Philippe le Bon, par contre, avait toujours pu revenir facilement en quelques-unes de ses bonnes villes, entre ses expéditions militaires pour prendre part à de semblables fêtes. Il se reposait de la guerre ou s'y préparait, par de beaux coups d'épée ou de lance.

Les tournois sont innombrables sous son règne et ceux donnés à l'occasion des Chapitres de la Toison d'or sont surtout fameux et célèbres par leur faste.

Car, comme nous le dit un chroniqueur, « chacun des combattants

(') On peut s'en rendre compte à Madrid, à l'Arméria. Un de ses armuriers favoris habitait Bruxelles.

pr

oj

estait habillé comme un sainct Georges : leurs séons estaient de drap d'or avec des grands plumars sur leurs armetz, traînants jusqu'au cul de leurs chevaulx ; lesquels chevaulx étaient tant richement harnachés que jamais on n'en avait aperchu de plus riches... Leurs gens estaient tous habillés de leurs parures de toile d'or, d'argent et de velours » .

La lice elle-même est parée de bannières et à chaque extrémité sont les deux pavillons de soie surmontés des armes de chaque chevalier et à ses couleurs ; c'est dans ces pavillons que les combattants se retirent pour s'armer.

En face la tribune du Duc, des juges et toutes les dames.

La joute ne comprend jamais que deux adversaires : elle a lieu à cheval ou à pied et se termine par la défaite d'un des combattants ou par l'intervention du juge qui lance dans l'arène sa baguette blanche.

Le tournoi, au contraire, suppose toujours plusieurs chevaliers de chaque côté luttant à la fois. Le chiffre varie de 3 contre 3 à 12 contre 12. Mais même lorsqu'il s'agit d'une joute, le chevalier qui va entrer en lice arrive avec une suite brillante. Il apparaît monté sur un superbe cheval couvert de drap d'or de broderies et d'orfèvreries. Cinq ou six pages le suivent sur des coursiers dont l'un est couvert soit de drap d'or soit de drap bleu, l'autre de velours violet aux tons différents, un troisième de satin, de damas blanc ou de rouge cramoisi, le tout orné de chiffres, devises et armoiries.

Si c'est le bon Duc lui-même qui va combattre — (et il était « un prince joly et curieux d'habits et de parures et dont le porté et la manière lui séait si bien et tant agréablement que nul plus que luy ne fut trouvé nulle part), il a derrière lui un grand nombre de chevaux « d'une même parure, harnachés de velours, tissus et ouvrés à sa devise qui sont fusils garnis de leurs pierres rendant feu, et par dessus le velours gros clous d'or relevés et émaillés de fusils et fait à moult grand coût. Ses pages étaient richement en point et portaient divers harnais de tête garnis et ajolivés de perles, de diamants et de balais »... Le Duc « de sa personne était armé richement es garde ; et ces gardes et le chanfrein de son cheval étaient tous pleins et enrichis de grosses pierreries qui valaient un merveilleux avoir » (").

(') Olivier de la Marche.

Les tournois les plus célèbres du règne de Philippe le Bon furent ceux de 1429, 1431, 1433, 1436, 1440 et 1445.

A un de ces tournois, à celui de 1445, parut un illustre étranger.

Car nos chevaliers « tous de haute naissance, Exemples en piété et héros en vaillance, Avant chaque tournoi, invitaient tous seigneurs De s'y trouver vaincus ou de s'y voir vainqueurs ! »

C'était un chevalier Aragonais, célèbre dans toute l'Europe par son adresse. Il s'appelait Jean de Bonifazio et portait à la jambe un petit cercle de fer, retenu par une chaîne d'or. Sur 1 ecusson de ses armes on lisait : « Qui a belle dame, la garde bien. » Tous les chevaliers du Duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour mystérieux et briguèrent l'honneur de le défier et d'entrer en lice contré messire de Bonifazio.

Celui que le duc de Bourgogne choisit et à qui il se proposa luimême comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt quatre ans, Jacques de Lalaing, destiné à devenir un des chevaliers les plus glorieux et les plus braves de la Toison d'or.

Malgré son jeune âge, « il était expert déjà et habile de bien savoir parler, entendre et écrire en latin et en français ; de savoir deviser de chasses et de voleries nul ne l'enpassait ; de jeux d'échecs aussi, de tables et de tous autres ébattements que noble homme doit savoir », lorsque son père qui appartenait à une des plus illustres familles du Hainaut, se décida à l'envoyer à la cour du duc de Bourgogne.

Mais avant de se séparer de son fils, il lui tint ce discours : « Vous êtes mon fils aine et le plus apparent de ma maison que je désire accroître comme mes prédécesseurs qui ont mis grande peine de l'élever afin de lui bailler nom immortel... Je vous jure sur celui qui me fit et forma que j'aimerais plus cher votre mort que par vous il y eût faute... N'oubliez pas non plus mon fils que peu de nobles hommes sont parvenus à haute vertu de prouesse et à bonne renommée, s'ils n'ont dame ou damoiselle de qui ils soient amoureux... »

Puis il lui traça les règles d'un véritable amour et termina son exhortation par cette belle parole : « Et sachez mon fils que de tant que vous êtes plus noble qu'un autre, de tant vous devez être plus noble de vertu ! ».

Hans Mk:mljnc

Portrait de Marguerite d'York

(Coll. de M. Léo Nardus, Suresnes).

Puis ce père prévoyant lui bailla quatre bons roussins, un gentilhomme pour le servir, un clerc bien lettré afin qu'il n'oubliât pas son latin et un valet pour lui panser ses chevaux.

Jacques de Lalaing s'était fait aimer tout de suite à la cour du Duc. Les chevaliers vantaient son adresse à manier les armes ; les dames admiraient sa beauté et « assez y en avait d'elles qui eussent voulu que leurs maris ou amis eussent été semblables à lui. » (')

Aussi lorsque Jacques de Lalaing, suivi d'un cortège de seigneurs formant une interminable suite, se rendit au tournoi, toutes les fenêtres étaient garnies de dames et de demoiselles qui faisaient des vœux pour son triomphe.

Jacques était digne des valeureux conseils reçus au foyer paternel. Pendant toute la première journée du tournoi consacrée aux armes à cheval, il lutta sans faiblir contre l'illustre Bonifazio. Le combat dura jusqu'à la nuit sans amener de résultat ; et à la vérité, rapporte un chroniqueur, tous ceux qui y assistèrent, disaient qu'ils n'avaient jamais vu de plus belles et dures atteintes.

Le lendemain, jour du combat à pied, Jacques marcha jusque devant le Duc se signant de sa banderolle. Il se mit à genoux et supplia Philippe le Bon de l'armer chevalier. Le Duc descendit de son « hourd dans la lice », Jacques tira son épée, baisa la poignée et la bailla au Duc qui le fit chevalier, et « férit un si grand coup en lui baillant l'accolée que le coup fut ouy de tous ceux qui étaient présents ». Il lui dit en même temps : « Bon chevalier puissiez-vous être ! (') ».

« Jean de Bonifazio sortit aussitôt de son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa longue dague, une hache et un bouclier d'acier ; sa main droite agitait un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par le duc Philippe ; de la même main, à laquelle était attaché son bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe aux deux extrémités ; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées connues sous le nom d'estoc ; mais il avait fait ôter son bassinet et marchait le front découvert.

(') Chroniques de J. de Lalaing par G. Chastellain. ('■■j Olivier de la Marche.

« La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se jetèrent l'un \crs l'autre en s'arniant de leurs haches. Bonifazio cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de sa hache, les coups qui lui étaient portés ; deux fois celle du sire de Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de Lalaing : au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les chevaliers » (').

Ce même Jacques de Lalaing, fut quelques années plus tard, alors qu'il était chevalier de la Toison d'or, le héros d'une joute célèbre dans les fastes de la chevalerie, appelée la joute de la Fontaine des Pleurs. Jacques de Lalaing avait, à ce moment, près de trente ans, et il voulait, dit Olivier de la Marche, avoir combattu, avant cet âge, au moins trente adversaires en lices closes. Pendant une année entière, il attendit au pas de la Fontaine des Pleurs, les chevaliers de France, d'Angleterre, d'Ecosse et d'Espagne qui se rendaient au jubilé de Rome, et en vainquit successivement vingt-deux :

« Ce qu'oncques ne fîst homs. (')

Comme chevalier de la Toison d'or, il avait, a-t-il écrit lui-même, « volonté et parfait désir d'acquérir bonne renommée et d'accomplir avant la fin de ses jours des actions au moyen desquelles il puisse parvenir au palais où l'Honneur qui est l'objet désiré des bons, tient sa cour royale, gardé par la vertu et la noblesse du cœur dont l'aide et l'assistance sont indispensables pour approcher de son Trône. » (')

Tel était le vœu de la jeunesse et de l'amour de ce modèle des

(') Histoire de Flandre par le B" Kervyn de Lettenhove.

(") Chroniques de J. de Lalaing, par G. Chastellain.

(») Quelques lignes inédites du Bon Chevalier, par le B" Kervyn de Lettenhove.

Ambroise nE Predes

Portraits de Maximilien d'Autriche et des membres de sa famille

(Kunsthistorisches Hofmuseum, Vienne).

preux du XV^ siècle ! Mais ici « l'amour n'intervient que pour ajouter au courage, je ne sais quoi de noble, de généreux ».

On ne peut, du reste, oublier qu'un double vœu lie la chevalerie et par conséquent la Toison d'or qui en est la fleur ; c'est celui d'honorer et de servir les dames. « Oui, c'est bien à l'amour que toute la chevalerie et la Toison d'or doit ce reflet de délicatesse et de grâce dont le charme nous séduit encore. » (').

Quelque brillantes que soient les armures des chevaliers que nous avons vu descendre dans la lice, nous sommes sûrs d'y trouver une fleur, un ruban, un nœud de dentelles ou une écharpe qui nous apprend que celui qui brave ces périls, espère à son retour trouver « douce merci». Froissart, d'ailleurs, nous avait déjà dit que parmi les poursuivants d'armes, il en est plus d'un qui se nomme lui-même le poursuivant d'amours. Ne savons-nous pas, du reste, que l'amour inspire le courage, qu'il est la source des grandes actions, le mobile des nobles dévouements et que dans les tournois, comme un poète le disait alors :

« Amour fait les lances briser.

Amour fait chevaux trébucher. »

Rien n'était plus vrai, car nous avons bien des épisodes qui nous prouvent que les dames étaient l'âme des joutes. Les chevaliers, par exemple, n'en terminaient jamais aucune sans faire en honneur des dames, une dernière passe qu'ils nommaient lance des dames : ils accentuaient encore cet hommage en combattant pour elles successivement à l'épée, à la hache et à la dague, avec une bravoure qui cherchait dans leurs regards son meilleur encouragement.

Ils savent tous, comme Froissart l'enseigne, que « ce n'est pas par des discours, mais par de nobles faits d'armes qu'on sert les dames ».

Celles-ci, d'ailleurs garnissent toutes les estrades. Ce sont elles qui voient et qui jugent ceux qui portent leurs chaînes ou leurs rubans.

Alors, tout naturellement, « se battaient l'ung l'aultre si ardemment qu'on ne sçavoit nombrer les coups qui y étaient ruez ». Et si les chevaliers sont à cheval, de même ils s'atteignent de leurs lances sur leurs

(') Froissart. Etude littéraire par le B" Kervyn de Lettenhove.

heaumes d'aciers avec une telle violence que « les étincelles toutes vermeilles en volent ».

Mais rien n'encourageait plus les courages et n'augmentait davantage l'ardeur des combats que les « esbattements des dames et des damoiselles », car « par la présence d'une belle dame et son doulx admonestement un homme doit en valoir deux » ('). ,« Jamais ne suis-je salué de mon amie, disait un chevalier, si je n'ai versé mon adversaire à terre ! »

C'était encore pour « raffreschier les cœurs » que les trompettes faisaient entendre leurs fanfares guerrières.

Un bon chevalier, et surtout l'élite dont nous parlons, ne doit pas seulement son amour aux dames lorsqu'elles sont jeunes et belles, il doit à toutes celles qui sont faibles ou persécutées défense et protection.

Et, en effet, ce n'est pas seulement lorsqu'un chevalier s'avance et qu'il demande si parmi ceux qui l'entourent, il n'en est pas quelques-uns amoureux qui accepteraient de jouter avec lui pour « l'amour de sa dame », que nombreux sont ceux qui relèvent le défi : Un jour (''), un gentilhomme étranger vint de la part d'une dame inconnue « très déconfortée, très oppressée par un de ses puissants voisins qui persévère contre elle en rigueur », demander au duc Philippe « qui est prince de pitié et de compassion envers toutes nobles femmes » si dans sa Maison il ne se trouverait pas quelque chevalier pour défendre en champ clos son honneur et ses intérêts.

Le bâtard de Bourgogne, J. de Roubaix et le Sire de Commines, tous trois chevaliers de la Toison d'or, réclamèrent aussitôt le privilège de descendre dans la lice pour la « dame inconnue » (^).

Cependant, en général, les dames ne s'entourent pas de tant de mystère. On en voit même qui accompagnent et tiennent jusqu'cà la lice le coursier de leur chevalier.

C'est ainsi qu'en 1468, à Bruges, au milieu d'un tournoi, où s'étaient déjà distingués plusieurs chevaliers de la Toison d'or, et

(') Froissart.

(*) C'était en 1462.

(') Ce tournoi eut lieu et porte ce nom.

A. DK Predes Portrait de Maximilien I" (Musée Impérial, Vienne).

Inconnu Flamand

Portrait de Philippe le Beau

(Coll. de S. M. le roi d'Anj^leterre, Château de Windsor).

notamment les sires de Luxembourg et le bâtard de Bourgogne, on vit arriver un chevalier bourguignon, qui avait pris le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait captif à sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre part au tournoi. Sa lettre était ainsi conçue :

« Très-excellente et très-redoutée dame, et vous, princesses, dames » et damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, né » du royaume d'Esclavonie, est arrivé en cette noble ville sous la » conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est placé » par la volonté de sa dame. Il est vrai, très-illustres princesses, que le » chevalier esclave a toute sa vie servi et honoré une dame d'Esclavonie » qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait néanmoins quelque » espérance. Cependant le mal d'amour, si longtemps nourri dans son » cœur, qui a fait éprouver plus d'angoisses et de peines qu'il n'en » pouvait souffrir ; et, par une espérance désespérée, il osa, mais en » vain, requérir d'elle miséricorde, grâce et guerdon d'amour. Plein de » déplaisir et de rage, il s'était retiré au milieu des bois, des roches de » des montages où, pendant neuf mois, il ne vécut que de regrets, de » soupirs et de larmes, lorsque la dame, reconnaissant son ingratitude, » lui envoya une damoiselle errante, chargé de lui dire que les biens » d'amour doivent être mérités par de longs travaux et de longues » souffrances ; que plus ils coûtent, plus on s'y attache, et que de tous » les péchés d'amour, le plus grand est le désespoir. Elle lui conseillait » de voyager et de chercher à oublier sa tristesse, et lui proposait de » l'accompagner pendant un an entier, afin de pouvoir raconter à sa » dame ses diverses aventures. Le chevalier l'a crue volontiers, et bien » que, né au pays d'Esclavonie, il ignore les usages de ces contrées, il » s'est souvenu comment plusieurs païens et le preux Saladin lui-même, » étant venus au royaume de France pour acquérir louanges et vertus, » y avaient été si honorablement accueillis que leurs successeurs infi- » dèles révèrent encore ce royaume plus que tous les autres Etats » chrétiens. Il a entendu surtout célébrer la puissance et les vertus » de l'illustre maison de Bourgogne. C'est guidé par cette damoiselle » errante qu'il s'est rendu ici, où, pour sa première aventure, il a trouvé » la noble emprise du chevalier à l'Arbre d'or, et il vient vous supplier » de lui permettre d'y prendre part. »

Cette lettre était signée : « le Chcvaliey esclave. »

A ce même tournoi, Philippe de Poitiers se fit conduire sur la place du marché par une jeune fille qui était vêtue de satin et qui montait un cheval dont les mouchetures figuraient l'hermine ; elle était admirablement belle et on la nommait la Dame blanche.

Faut-il citer encore le tournoi de S' Omer, oîi le duc d'Orléans et le duc de Clèves rivalisèrent de générosité, alors que leurs hérauts criaient à haute voix : « largesse, largesse » et que les « damoiselles » remettaient aux vainqueurs objets d'or et pierres précieuses !

Faut-il pour donner une idée non seulement du luxe mais encore de la bravoure, de la loyauté de la courtoisie qui présidaient à ces joutes, raconter celle qui eut lieu, en présence du bon Duc, en 1446, entre le seigneur de Ternant, chevalier de la Toison d'or, et le noble écuyer Galiot de Baltasin, seigneur Castillan, au service du duc de Milan ?

Le dit Galiot de Baltasin s'était mis en voyage « pour s'avancer en renommée (ce qui doit être le paradis terrestre de tout jeune et noble courage). Un poète lui avait dit :

.... « L'envie D'honneur que tu as empris Veut que ton cœur entendis Soit et mis A quérir chevalerie

En tous lieux. »

Et il se dirigea tout naturellement vers la cour du duc de Bourgogne. Trente chevaux suivaient ce jeune écuyer « qui était âgé de trente ans environ et l'un des plus beaux hommes et de la plus belle taille que l'on pouvait voir ; il était puissant et léger à merveille et moult bien renommé pour son âge » (').

Quand le sire de Ternant, chambellan du duc Philippe et chevalier de la Toison d'or, « sut l'arrivée de l'escuyer Galiot de Baltasin et son intention et qu'il vit ce beau personnage et entendit sa renommée, lui, qui de longuemain avait désiré et cherché de trouver un semblable adversaire pour faire armes, se décida à exécuter ce que tant il ambitionnait... Il choisit pour emprise une manchette de dame faite d'un

(') Olivier de la Marche.

Ecole Néerlandaise du XV" siècle

Portrait de Philippe le Beau

(Musée du Louvre, Parisj.

délié violet, moult gentement brodé et fit attacher icelle emprise à son bras senestre à une aigrette noire et bleue, richement garnie de diamants, de perles et d'autres pierreries. Et moult bien lui séoit porter icelle emprise : car il était moult beau chevalier, sage prudent, et bien

enmanieré. »

Il envoya ensuite le roy d'armes de la Toison d'or « devers le dit Galiot de Baltasin pour lui signifier et dire de par lui qu'il avait chargé et élevé une emprise en intention de faire armes ; et que si son désir était de lever la dite emprise, il trouverait le dit seigneur de Ternant à une heure de l'après-midi en la salle et en la présence du duc de Bourgogne, son prince, son seigneur et maistre et que là il pourrait toucher l'emprise du dit seigneur de Ternant.

« Moult joyeux se montra le dit seigneur Galiot quand il entendit qu'il trouverait en la maison de Bourgogne ce qu'il cherchait. Et il ne faillit pas de venir, et s'agenouilla devant le duc de Bourgogne, luy requérant à genoux de lui permettre de toucher à l'emprise que portait le seigneur de Ternant ; et le bon Duc le fit lever et le lui permit.

» Lors le roy d'armes dit au seigneur Galiat que quand le requérant arrache l'emprise de son compagnon, c'est pour la vie de l'un ou de l'autre ; mais quand on ne fait que toucher seulement, c'est pour chevalerie. Lors lui dit Toison d'or que le Duc^voulait que ce fut pour chevalerie. Lors s'avance l'écuyer et toucha à l'emprise...

» Lors donc le seigneur doTernant assembla dix ou douze chevaux, les meilleurs et les plus renommés du pays....

» Au bout de la lice, il dressa son pavillon qui était de drap de damas noir et bleu, et sur le capital ses armes et son timbre brodé moult richement ; et à l'entour des goutières était écrit en grosses lettres : « Je souhaite avoir assouvissance de mes désirs, et jamais autre bien n'eusse! »

» Et pareillement fut le pavillon de Galiot tendu de soie à l'autre bout de la lice. Et aussi était le champ paré et la double lice pleine de gens d'armes, et la tribune où le Duc devait être était richement ornée de tapisseries.

» Une heure après midi, se partit le duc de son hôtel, accompagné de Monsieur Charles, Comte de Charolais, son fils, du Comte d'Etampes, du seigneur de Beaujeu, de Monsieur Adolf de Clèves, et de moult grande noblesse...

» II ne tarda guères que le seigneur de Ternant entra en lice sur un cheval couvert de ses armes en bordure ; et avait sa cotte d'armes au dos et était armé de toutes pièces, le bacinet en la tète et la visière ouverte ; et certes, il avait le visage de chevalier et non pas de pucelle et semblait bien homme à redouter et à craindre. Il était accompagné du seigneur de Beaujeu et du Comte de Saint Pol ; et descendit de cheval sitôt qu'il fut en la lice... et se présenta moult humblement devant le Duc et porta lui-même la parole ; et bien le sut faire et le Duc le reçut avec bienveillance. Puis il rentra dans son pavillon.

» Le Galiot de Baltasion alors entra en lice et l'accompagnait le Comte d'Etampes. Il était armé de tout, la cotte d'armes au dos : il montait un cheval couvert de ses armes. Et sitôt qu'il entra en la lice, il sauta de plein saut hors sa selle, aussi légèrement, bien que tout armé, que s'il n'eût eu que le pourpoint. Le comte d'Etampes le présenta au Duc qui le reçut moult cordialement. Puis il se retire dans son pavillon.»

« Les cris furent faits, puis les lances baillées par lesquelles le combat devait commencer... Le seigneur de Ternant saillit alors hors de son pavillon sa cotte d'armes au dos, le bacinet en tète, à visière close. Et il fit une grande croix de sa main dextre ; et lui bailla le Comte de S* Pol sa lance et la portait plus droite que couchée et marchait froidement d'une marche puissante et assurée et certes il semblait bien chevalier de dure rencontre. D'autre part saillit de son pavillon Galiot de Baltasin, vêtu de sa cotte d'armes, le bacinet en tète et visière close. Et après qu'il se fut signé de sa banderolle, le Comte d'Etampes lui bailla sa lance, laquelle il prit et porta ainsi qu'on tient une lance pour pousser. Beau personnage était l'écuyer et si tôt qu'il tint sa lance, il commença à la manier comme s'il ne tenait qu'une flèche. Et il fit un saut ou deux en l'air si légers et si vite que l'on voyait bien que son armure ne le gênait pas. Et il marchait vigoureusement à la rencontre de son adversaire. Et ils se donnèrent mutuellement un si terrible coup de lance que le fer de celle de Galiot fut brisé d'un demi-doigt et que le bacinet du sire de Ternant fut faussé.

« Ils marchèrent une seconde fois l'un contre l'autre et se firent une nouvelle très dure atteinte. Puis recommencèrent pour la tierce fois et pour abréger le récit d'icelles armes, ils accomplirent les sept pousses ordonnées par les chapitres moult chevaleureusement.

Armure de Philippe le Beau 'Musée Impérial, Vienne).

« Les armes delalanceaccomplies,les chevaliers retournèrent en leurs pavillons pour se raffraichir et se préparer à un nouveau combat. Et à chacun on présenta un estoc que l'on nomme épée d'armes. Sitôt après le seigneur de Ternant saillit de son pavillon armé comme dessus, mais au lieu de sa cotte d'armes, il avait mis une parure à manches d'un satin blanc tout découpé à manière d'écaillés, brodé et chargé d'orfèvreries, d'or branlant, d'une moult élégante façon. Et en le voyant, on pensait à l'un des neuf preux. Il tenait son épée, la main senestre devant et renversée et couverte de sa rondelle.

« De l'autre côté, saillit de son pavillon Galiot de Baltasin et marchèrent l'un à rencontre de l'autre et se rencontrèrent d'une moult dure atteinte... Et parfirent les onze coups d'épée bien et durement. Et ils se retirèrent dans leurs pavillons.

« Le maréchal de la lice apporta alors deux haches pour achever le combat à pied. Et il ne tarda guères avant que le seigneur de Ternant ne sortit de son pavillon. Et il portait, au lieu de cotte d'armes, une parure à manches d'un drap de damas sur fleur de pêcher, tout couvert et brodé de fusils, de pierres et d'étincelles de feu, ce qui était la devise du bon duc Philippe, son bon seigneur et maître. Il avait le bacinet sur la tête et tenait sa hache en ses mains. Et c'était une grosse hache pesante, dont l'émail était fait à manière de trois coings à fendre le bois... Fièrement marchait le seigneur de Ternant. Et d'autre part saillit Galiot et sitôt qu'il eut saisi sa hache, il se sourdit tout en l'air moult vigoureusement. Et marchait à l'encontre de son homme de telle vertu et de telle puissance que sa rencontre semblait la plus à redouter de toutes celles que j'ai vues avant et depuis...

« Et courut sus au seigneur de Ternant par telle force que fut obligé le seigneur de Ternant de reculer d'une fois trois ou quatre pas pour soutenir le poids de cette grande puissance. Toutefois il se remit à marcher et se maintint si chevalereusement qu'ils achevèrent les quinze coups.

« Et le Duc jeta sa baguette blanche et ils furent amenés devant lui les visières levées, chacun la hache au poing ; et certes c'étaient deux moult beaux et deux moult fiers personnages à voir. Chacun s'offrit de son côté à parachever les armes si faute y avait : et le Duc répondit que bien et valeureusement ils avaient accomplis leurs armes. Ils prirent

alors congé du Duc, mais sans se toucher parce qu'ils avaient encore à accomplir leurs armes à cheval.

« Le lendemain eurent lieu les armes cà cheval... le seigneur de Ternant arriva le premier dans la lice armé de toutes pièces excepté la tète. Il était monté sur un coursier revêtu d'une couverture décorée de ses pleines armes et chargée d'orfèvrerie branlant. Et après lui venaient deux officiers d'armes qui menaient un autre coursier par la bride. Ce coursier était revêtu d'un drap (serré autour de son corps) qui était de damas mi-partie bleu, mi-partie noir, couleurs du dit seigneur. Cette parure du coursier était brodée entièrement de fil d'or. Et avait le dit coursier le crin, le toupet et la queue tout de fil d'or ; et fut ce cheval sellée de selle étoffée de même et d'un petit harnais de velours cramoisi... Ainsi se présenta au Duc le seigneur de Ternant, puis se retira pour armer sa tète.

« D'autre part, vint Galiot armé de toutes armes, l'armet en tête avec un grand plumet d'Italie : son cheval (qui lut un puissant roussin) était couvert d'une barde de cuir de buffle peinte à sa devise (qui fut à manière de ceintures tortillées). Il était suivi de trois chevaux couverts de soie et d'orfèvrerie de divers sortes... Et à chacun furent baillées une lance et une épée. Si se préparèrent les champions pendant qu'on faisait les cris accoutumés. Ils mirent chacun la lance sur la cuisse et le seigneur de Ternant avait ceint son épée comme on la porte communément à la guerre ; et Galiot avait mis la sienne en sa main sénestre toute nue et la tenait avec la bride. Ils se brochèrent l'un à l'encontre de l'autre. Et l'on voyait bien à sa manière de courir que le seigneur de Ternant voulait et cherchait à employer sa lance. Mais Galiot (qui se sentait puissamment monté) cherchait la rencontre des chevaux, tellement qu'ils se rencontrèrent et si durement que le cheval du seigneur de Ternant fut abattu sur son cul; mais le coursier fut bon et le chevalier adroit et il se releva promptement... Et de nouveau, ils se coururent sus âprement. Galiot ferrait de haut et de taille moult grands coups. Ternant ferrait deux coups de haut, l'un devant main, l'autre de renvers : puis les chevaux se joignirent et le sieur de Ternant commença à charger son compagnon et à l'attaquer de la pointe de l'épée par dessous l'armet, visant à la gorge, sous les esselles, à l'entour du croissant de la cuirasse... et partout le trouva si bien armé et pourvu que nulle blessure n'en advint....

Portrait de Philippe le Beau (Manust-rit N" 90S0 de la Biljliothéque Royale de Belgiciuei,

« Et le Duc jeta son baston et ils lurent alors amenés devant lui les visières levées ; et ils lui demandèrent tous deux s'ils avaient bien accomplis les trente un coup prescrits. Le Duc leur dit qu'il était très content d'eux et il les fit se toucher et embrasser ensemble. Et ainsi furent terminées icelles armes qui furent dures et de grande estime » (').

Le chevalier de la Toison d'or en sortait tout glorieux, mais son adversaire avait montré tant de valeur et d'adresse que le bon Duc qui tenait en si haute estime « les gens chevaleureux », « festoya Galiot de Baltasin, et le fit asseoir à sa table et avant son départ lui donna de grands dons. »

Les joutes qui suivent les chapitres tenus par Charles le Hardi ne le cèdent en rien à celles que présidait son père et dont les détails que nous venons de donner, montrent l'éclat. Lorsque ce prince y vient, il est accompagné de toute sa cour et de la suite la plus brillante. Faut-il rappeler que ses grands pensionnaires comprennent six ducs, douze princes, marquis et comtes, que ses chambellans sont au nombre de cent trente, qu'il a seize écuyers, illustres damoiseaux, quarante varlets, etc., etc.

Et alors encore, quand le tournoi finissait et que « les trompettes avaient sonné à gros deduyctz » pour honorer les partenaires et les chevaliers et que les combattants avaient fait la révérence au Duc et aux dames, de grands banquets étaient donnés par le Chef et Souverain de la Toison d'or.

Des traités existaient pour régler chacun de ces détails et aussi pour célébrer dignement par des festins, des danses et des esbattements, ces compléments presqu'obligatoire des Chapitres de la Toison d'or.

Rien ne peut donner une idée du luxe et du soin avec lesquels les entremets, les décors, et les spectacles de ces festins sont préparés. En 1450, cinquante et un peintres y travaillent pendant un mois ; et quels peintres puisque R. van der Weyden, Daret, etc., en sont! En 1468, nous comptons cent trente six peintres et vingt neuf sculpteurs que le Duc à appelés à Bruges ! Les ménestrels n'étaient pas oubliés et non plus les joueurs de luth et de harpe.

(') Olivier de la iMarche.

En 1429, Philippe le Bon a dépensé plus deôooo salus pour les fôtes données à Bruges ; en 1490, un Chapitre tenu à Matines coûte à Philippe le Beau 6000 livres de 40 gros de Flandre, dont i5oo pour le banquet et 23oo j)our les manteaux du Chef et Souverain de l'ordre.

Ce dernier chiffre est une preuve nouvelle du penchant des ducs de Bourgogne pour la pompe et la richesse de leurs costumes. Comme les souverains du moyen-Age, ceux-ci aimaient à briller par la splendeur et la variété de leurs vêtements et de leurs manteaux. Leur luxe avait fait des orfèvres, les aides et les associés de leurs tailleurs. Aussi, est-ce avec raison qu'on a dit que « orfèvres, haulmiers, armuriers, brodeurs, tapissiers, décorateurs, vécurent dans le paradis des artisans pendant tout ce siècle Bourguignon » ('), époque où • les vêtements disparaissaient sous les broderies et les pierreries et où on s'harnachait d'orfèvrerie ». Or, ces orfèvres, armuriers étaient des artistes, tout comme les peintres décorateurs qui avaient nom : Roger van der Weyden, Daret, etc.; tout comme les brodeurs qui pour [)inceaux avaient une aieuille.

Il est facile de deviner l'essor qu'un pareil luxe donnait à tous les métiers d'art et, comme le dit un historien qui a consciencieusement étudié cette époque, « il serait impossible de nier sans une grande injustice que les richesses presque iabuleuses dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux progrès de la science et de l'art... » ('). Il est bien certain « que cette dynastie n'eût et qu'elle n'aura probablement jamais d'égale dans les annales des nations, au point de vue de toutes les branches de l'intelligence et de l'art qui se développaient vigoureuses et fortes autour d'un tronc sans cesse fécondé par ses bienfaits » {").

Les joutes, les tournois, les festins et les brillants cortèges que nous avons décrits n'étaient cependant pas ce qui réjouissaient le plus les chevaliers de la Toison d'or. « Les vraies fêtes de l'ordre, a écrit très justement le Prince de Ligne, étaient les batailles ». >< Tels les faucons

(*) Fierens-Gevaert.

(^) Le Comte de Laborde.

('■') Hist. de Flandre, par le B" Kcrvyn de Lettenhove.

pèlerins qui ont longtemps séjourné, ont grand désir de voler, chevaliers désiraient trouver faits d'armes » (').

Marchant à l'ennemi, les chevaliers se sentaient vraiement à leur affaire qui était de conquérir de la gloire par leur bravoure chevaleresque et de montrer leur dévouement à leur prince en risquant leurs vies pour lui. « Fière chose était, raconte un chroniqueur, que de les voir rassemblés en face de l'ennemi... La fiertéde leur ordre, leur noblesse, le resplendissement de leurs armures, la contenance de leurs étendarts et de leurs enseignes étaient suffisants pour ébahir et troubler le plus hardi du monde ». Entre eux régnent à la fois l'émulation la plus grande et la fraternité la plus touchante.

Avant les batailles, c'est le héraut d'armes, Toison d'or, qui a l'honneur de faire entendre la belle proclamation suivante :

« S'il est quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le conduirai devant l'ennemi ». Et c'est aux Adolphe de Clèves, aux Lannoy, aux Croy, aux Lalaing, aux Ternant et S' Pol, tous chevaliers de la Toison d'or, que les jeunes écuyers, avides de gloire, s'adressent.

Dès que la bataille s'engage, parmi ces chevaliers dont l'épée est si vaillante que son contact a suffi pour anoblir, s'élève une rivalité sans pareille : c'est à qui s'élancera le plus loin dans les rangs ennemis. Mais dès que l'un d'eux est en péril, la rivalité se transforme en admirable fraternité d'armes et chacun risque sa vie, sans hésitation, pour voler au secours du combattant menacé dont la poitrine porte à découvert la noble Toison.

Que d'exemples à citer ! Cette bravoure est si grande que l'on n'écoute plus les ordres des chefs et le signal de l'attaque : « Chacun se veut avancer et cuide bien faire pour acquérir honneur ».

C'est Jacques de Luxembourg qui s'élance seul dans les rangs épais des Gantois, qui a son cheval tué sous lui et échappe à la mort à force de vaillance !

C'est le bâtard Corneille de Bourgogne qui, après quantité de prouesses dont la tendresse particulière du duc Philippe avait été la

(') Froissart.

récompense, périt (') en voulant conquérir à la bataille de Basele (lôjuin 1452) la grande bannière de (iand !

Faut-il citer encore Jacques de Lalaing, ce «chevalier que Dieu avait doué de tous les dons», qui était « beau comme Paris, pieux comme Enée, sage comme Ulysse le Grec, qui était généralement débonnaire et humble, mais en bataille, contre ses ennemis, avait l'ire d'Hector le Troyen ? » Car ce chevalier doux, aimable, courtois, large aumônier et |)itoyable en temps de paix, était d'un courage sans égal à la guerre. A la journée d'Hulst, il a trois cheveaux tués sous lui. A Lokeren presque seul, il met pied à terre pour assurer la retraite des siens, en arrêtant l'ennemi. Et cet autre jour où, avec quelques valeureux chevaliers, il avait pénétré si profondément au milieu des hommes d'armes gantois que ceux-ci « quand ils virent le dit sire Lalaing avec si peu de gens, se férirent dessus. Et il eût plus à faire qu'à se défendre par devant, mais il fît tant par sa grande prouesse et la vaillance qui était en lui qu'il sauva tout. » {')

Aussi le courage de J. de Lalaing était-il si connu que dans les combats, c'était surtout contre lui que se portait la fureur des ennemis. A une de ces batailles, ils étaient parvenu à l'environner de toutes parts; il allait périr lorsqu'un valet de sire de Hornes s'élança au milieu des piques qui le menaçaient et réussit à le dégager. Mais à ce moment, il fut lui-même frappé à la tète d'un coup de massue. Alors commença une lutte digne du plus illustre chevalier de ce siècle. Jacques de Lalaing à peine arraché à une mort imminente, ne songeait qu'à la braver de nouveau afin de sauver ce pauvre valet. Enfin quelques chevaliers les aperçurent et les dégagèrent tout deux » (').

Les infortunés Gantois n'avaient pas tort de lui porter quelque rancune, car lorsque devant les piques que présentent bravement les milices qui défendent la liberté communale de cette ville, les gens d'armes du duc Philippe hésitent, c'est Jacques de Lalaing qui éperonnant son coursier, d'un effort aussi vigoureux qu'audacieux ouvre la brèche cpie ses compagnons élargissent.

(*) La Duchesse de Bourgogne le fit enterrer à Ste-Gudule, à Bruxelles, avec de grands honneurs, dans le tombeau des descendants légitimes des princes de Brabant et de Bourgogne. (') Chroniques de J. de Lalaing.

(') Histoire de Flandre, par le B" Kervyn de Lettenhove, t. v. 389.

POHTRAIT DE HkNUY VII, UOI d'AnGLETERKK

(National Portiail Gallciv, Londres).

Ce modèle et ce héros de la chevalerie est ainsi toujours au premier rang et lorsqu'il meurt à trente deux ans, on ne compte plus ses exploits !

Les Chefs et Souverains de l'ordre donnent, du reste, l'exemple du courage et montrent le chemin de l'honneur.

Pendant une bataille contre les Gantois, Philippe le Bon voyant quelques-uns des siens enveloppés par l'ennemi sur l'autre rive de l'Escaut, se jette sans hésiter dans une barque avec son fils, avec Robert de Clèves et le bâtard de Bourgogne pour volera leur secours.

En général, le Duc ne se contentait de parcourir le front des troupes, en les exhortant à bien combattre : dès qu'il voyait les rebelles devant lui, sans prendre de conseils, il s'élançait. Il croyait devoir le faire comme Chef et Souverain de la Toison d'or. « Il était, dit Olivier de la Marche en racontant une de ses victoires, richement armé et monté et moult bel et chevaleureux chevalier ; et certes quand les ennemis le voyaient s'avancer vers eux, d'abord ils s'arrêtaient devant sa noble personne. Mais aussitôt après, lui couraient sus bien àprement ; et le bon Duc, qui fut un des plus vaillants chevaliers de son temps, se défendait contre eux en homme chevaleureux, tout plein d'ardeur et de prouesse. Et un jour les Gantois attaquèrent le noble prince de grand et félon courage, mais sans le faire reculer bien qu'ayant blessé son cheval en plusieurs endroits ».

Plus d'une fois, du reste, le Duc s'engage si fort dans des mêlées qu'on craint pour ses jours. C'est ainsi qu'à la bataille de Gavre, il poussa lui-même son cheval au delà d'un fossé qui arrêtait ses hommes d'armes et que défendaient les Gantois, mais il est aussitôt entouré et son écuyer à toutes les peines à élever son pennon en signe de détresse. Ce signal a été remarqué toutefois par le comte de Charolais qui courageusement délivre son père !

Ah ! c'est que Charles mérite bien son nom de Hardi !

Tout jeune, il avait voulu suivre son père dans ses expéditions, mais la guerre était devenue si dangereuse que Philippe le Bon, écoutant le conseil des chevaliers Bourguignons qui le suppliaient de mettre à l'abri de « toute mauvaise fortune » l'héritier unique de tous ses pays, l'avait sous un prétexte quelconque renvoyé à Bruxelles auprès de sa mère. Le Comte de Charolais n'y voulait pas rester et sa mère, non seulement

l'approuva, mais lui tint ce discours digne d'une Romaine : « mon fils, puisque Monseigneur votre père est en guerre pour son honneur, hauteur et sa seigneurie garder, je vous prie d'aller le rejoindre dès demain matin; et en quelque lieu qu'il soit, sans craindre la mort ou n'importe quoi, ne vous éloignez pas de sa personne et soyez le plus près possible de lui. »

Avant sa première bataille, il se fait remarquer en montrant bien à tous que « le cœur lui disait qu'il était né prince et devait conduire les autres. »

Bientôt sa témérité est telle dans les combats que les sentiments héroïques d'Isabelle de Portugal faiblissent devant ses craintes maternelles. Elle l'appelle et fait tout au monde pour le retenir auprès d'elle, mais « ce fut inutilement qu'elle allégua les volontés du Duc et les nécessités politiques. Le Comte de Charolais ne voulut rien entendre. Il répondit à sa mère qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui assurait l'héritage, le perdissent jeune que de leur conserver un prince sans courage et sans honneur ; et il repartit pour l'armée ! » (") Il avait pris pour la vie des camps un amour extrême. {') Au séjour des villes et des châteaux, il déclarait préférer celui de la tente : « à l'exemple du lion qui ne quiert pas les bois, mais se boute en plein champs. »

Maximilien a également laissé des traits de grande bravoure. Quant à Charles-C)uint, sa témérité sur les champs de bataille est telle que les chevaliers de la Toison d'or, réunis en Chapitre, lui reprochent de trop s'exposer ! Bel éloge dont la portée peut se mesurer à la bravoure habituelle de ceux qui le prononcèrent !

Que de noms encore on pourrait citer parmi les chevaliers de la Toison dor qui entourent le grand Empereur ou suivent ses exemples ! Egmont, l'héroïque vainqueur de St-Quentin et de Gravelines, don Juan, le triomphateur des Turcs à Lépante, et ces d'Arenberg, dont trois moururent de génération en génération sur le champ de l'honneur ! Et ce J. de Ligne qui, à la bataille de Winschoten, expire en rendant au Comte de Nassau le coup mortel qu'il a reçu ! Que de noms et de noms encore I

(*) Histoire de Flandre, par le B" Kervyn de Lettenhove. V. 477. C) Ce penchant en se développant le conduisit à Nancy.

Mais revenons à l'époque des ducs de Bourgogne et remarquons avec le Prince de Ligne, qu'au XV*" siècle presque tous les chevaliers de la Toison d'or meurent en combattant. Tel ce duc de Gueldre, « abattu et non secouru de ses gens, qui avant de mourir, se deffendi de ung tronc de lance tant qu'il fit émervcillier les plus courageux...» Pauvre duc « qui était très mignot et très bel, car devant le jour de sa mort plusieurs damoiselles et autres voyant la beauté de son visage, avec la façon de son corps et le ahournement de ses cheveux passant les épaules, doulcs comme soie, blonds et luissant comme or de cipre, pleuraient sa mort, car nature a mis en féminen sexe cœur piteux, délicieux et bénin ».

On a pu, en parlant de ce temps héroïque, écrire avec vérité « que les corps de ces braves chevaliers, glorieux débris épars sur tous les champs de bataille, rappelaient ces monuments funèbres placés par les anciens au bord des routes que suivaient les triomphateurs » (').

Enfin « si parmi eux, il en étaient quelques-uns à qui il fut donné de finir, à l'ombre du foyer domestique, une vie abrégée par les fatigues, leur mort même empruntait aux souvenirs de leurs exploits un caractère héroïque et belliqueux qui commandait l'admiration » (').

L'antiquité ne nous a rien laissé de plus beau que ce récit de Brantôme :

Il s'agit de Maximilien d'Egmont, Comte de Buren, un des plus illustres chevaliers de la Toison d'or et des meilleurs capitaines de son temps. « Ce comte de Buren, dit le chroniqueur, mourut à Bruxelles » et fit la plus belle mort de laquelle on ouyt jamais parler au monde. » Ce chevalier de la Toison d'or tomba soudainement malade au lict, » de quelque effort qu'il eust faict en avallant ces grands verres de » vin à la mode du pays, carrousant à outrance, soit que les parties de » son corps fussent vitiées ou autrement. André Vesalius, médecin de » l'empereur Charles, l'alla incontinent visiter et luy dict franchement, » après luy avoir tasté le pouls, que dans cinq ou six heures, pour le » plus tard, il lui falloit mourir, si les règles de son art ne faillissaient » en luy ; par quoy luy conseilla, en amy juré qu'il luy estoit, de » penser à ses affaires : ce qui advint comme le médecin l'avoit prédict.

(') Hist. de Flandre, VI. i32.

(°) Hist. de Flandre, par le B" Kervyn de Lettenhove. VI. i33.

" Le comte fit la plus belle mort de laquelle on ayt jamais ouy parler '• depuis cjue les roys portent couronnes ; car le comte, sans s'estonner » aucunement, fit appeller les deux plus grands amis qu'il eust, à » sçavoir l'évesque d'Arras, despuis cardinal de Granvelle, tju'il apelloit » son frère d'alliance, et le comte d'Aremberg, son frère d'armes, pour » dire adieu. En ces cinq ou six heures, il fit son testament, il se » confessa et receut le Saint Sacrement. Puis, se voulant lever, fit " apporter les plus riches, les plus beaux et les plus somptueux habits » qu'il eust, lesquels il vestit ; se fit armer de pied en cap des plus .- belles et riches armes qu'il eust, juscjues aux espérons ; chargea » son collier et son grand manteau de l'ordre, avec un riche bonnet » à la polacre, qu'il portoit en teste pour l'aymer plus que toute » autre sorte de chapeau, l'espée au costé ; et ainsy superbement vestu » et armé, se fit porter dans une chaire en la salle de son hostel, » où il y avoit plusieurs couronnels de lansquenets, gentilshommes, » capitaines et seigneurs flamans et espagnols, qui le vouloient voir » avant mourir, parce que le bruit vola par toute la ville que, dans » si peu de temps, il devoit estre corps sans âme. Porté en sa salle, » assis en sa chaire, et devant luy sa salade enrichie de ses panaches et » plumes, avec les gantelets, il pria ses deux frères d'alliance de vouloir » faire appeler tous ses capitaines et officiers, qu'il vouloit voir pour » leur dire adieu à tous, les uns après les autres : ce qui fut faict. » Vinrent maistres d'hostel, pages, valets de chambres, gentilshommes » servans, pallefreniers, lacquais, portiers, sommeliers, muletiers et » tous autres, auxquels à tous (pleurans et se jettans à ses genoux) il » parla humainement, recommandant ores cestuy-cy, ores cestuy-là, » à M. d'Arras, pour les récompenser selon leurs mérites, donnant à » l'un un cheval, à l'autre un mullet, à l'autre un lévrier ou un accous- » trement complet des siens, jusques à un pauvre fauconnier, chassieux, » bossu, mal vestu, qui ne sçaxoit approcher de son maistre pour lu)' » dire adieu, comme les autres de la maison avoient faict, pour estre » mal en ordre, fut aperçeu par le comte, dernier les autres, pleurer » chaudement le trespas de son bon maistre et fut appelé pour venir à » luy : ce que fit le faulconnier, lequel son maistre consola ; et si l'in- » terrogea particulièrement comme se portoient tels et tels oiseaux qu'il » nourrisoit, puis, tournant sa face vers l'évesque d'Arras, luy dict :

École XEi.KLAiNDAi.sE uv XVI'^ siècle

Poitrail de Guillaume de Croy, Seigneur de Chiévres

(Musée Royal de Bruxelles .

» Mon frère, je vous recommande ce mien fauconnier ; je vous prie de

» mettre sur mon testament que j'entends qu'il ayt sa vie en ma maison

» tant qu'il vivra. Hélas ! le petit bonhomme m'a bien servy, comme

» aussy il avoit faict service à feu mon père, et a esté mal récompensé.

» Tous les assistans, voyans un si familier discours d'un si grand sei-

» gneur à un si petit malotru, se mirent à pleurer de compassion. Puis,

-> ayant dict adieu à tous ses officiers et serviteurs et leur ayant touché

» la main, il demanda à boire à ce godet riche où il faisoit ses grands

» carroux avec les couronnels quand il estoit en ses bonnes ; et de faict

» voulut boire à la santé de l'Empereur son maistre. Fit lors une belle

» harangue de sa vie et des honneurs qu'il avoit receus de son maistre,

» rendit le collier de la toison au comte d'Aremberg pour le rendre à

» l'Empereur, but le vin de l'estrier et de la mort, soutenu soubs les

» bras par deux gentilshommes, remercia fort l'Empereur, disant, entre

» autres choses, qu'il n'avoit jamais voulu boire en la bouteille des

» princes protestans, ny volter face à son maistre, comme de ce faire

» il en avait été fort sollicité, et dit encore plusieurs belles paroles,

» dignes d'éternelle mémoire. Finalement sentant qu'il s'en alloit, il se

» hasta de dire adieu à l'Evesque d'Arras et au Comte d'Aremberg les

» remerciant du vray office d'amy que tous deux luy avaient laict à

» l'article de la mort. Il dit adieu de même à tous les braves gentils-

» hommes qui étaient là.... Ainsi superbement vestu et armé mourut ce

» noble chevalier de la Toison d'or. »

La façon dont les chevaliers de la Toison d'or se distinguaient dans les tournois et les joutes, l'éclat qu'ils apportaient dans les fêtes, la sagesse de leurs conseils dans les délibérations, leur « chevaleureuse » bravoure dans les combats, enfin leur héroïsme en face de la mort, disent assez avec quelle conscience et quelle fidélité aux intentions élevées de Philippe le Bon, ceux-ci recrutaient leurs nouveaux confrères.

De 1429, date de la fondation de l'ordre, à iSSg, date du dernier Chapitre, vingt trois élections eurent lieu. A chacun de ces vingt trois Chapitres, des remplaçants furent donnés aux défunts et on eut soin de les choisir parmi ce que la chevalerie comptait de plus pur et de plus noble.

Dix de ces Chapitres eurent lieu sous Philippe le Bon, deux sous Charles le Téméraire, trois sous Maxiniilien, deux sous Philippe le Beau, cinq sous Charles-Quint et deux sous Philippe II.

Ils se tinrent à Lille en I43i, à Bruj^^es en 1432, à Dijon en 1483, à Bruxelles en 1435, à Lille en 1436, à St.-Onier en 1440, à Gand en 1445, à Mons en I45i, à La Haye en 1456, à St. -Orner en 1461, à Bruges en 1468, à Valenciennes en 1473, à Bruges en 1478, à Bois-le-Duc en 1481, à Malines en 1491, à Bruxelles en i5oi, à Middelbourg en i5o5, à Bruxelles en i5i6, à Barcelone en i5i8, à Tournai en i53i, à Utrecht en 1546, à Anvers en i555, à Gand en iSSç.

Pendant trente-huit années, de 1429 à 1467, l'ordre de la Toison d'or garda comme Chef et Souverain celui qui avait été son fondateur, ce Duc Philippe, « prince haut et droit, joyeux d'esprit et vif de corps », vaillant chevalier et profond politique, dont l'habilité froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérente jusqu'au courage, avait mérité à son auteur le surnom d'«Asseuré ». Ce titre, il est vrai, fut changé par ses amis en celui de « Bon Duc », « qui lui est demeuré » (') et qu'une « longue continuance de vertus » et de générosité à leur égard expliquait. « Les cieux l'avaient magnificié de leurs grâces : les hommes l'ont solemnisé en ses vertus », remarque G. Chastellain.

Ses vertus étaient réelles.

Nous avons déjà parlé de son courage qui s'affirma si souvent depuis la bataille de Brouwershaven où il sauta tout armé dans la mer pour marcher aux digues occupées par les anglais jusqu'à ce jour où dans la plaine de Gavre il se précipita au milieu des Gantois rebelles....

Nous ne nous étendrons pas sur son habileté politique que tous les historiens reconnaissent et qui porta à une telle hauteur la puissance du grand Duc d'Occident que Ph. de Commines constate « qu'il tenait le salut de la France en sa clef et la tranquillité de l'occident en sa main ». Telle avait été, d'ailleurs la renommée de cette puissance qu'on lui avait offert trois fois l'Empire et que les Milanais et les Génois avaient voulu arborer sa bannière par dessus des Alpes. « Oue chacun sache que si j'avais voulu être roy, je l'eusse été», s'écriait donc avec raison Philippe le Bon.

(') Olivier de la Marche.

Ce dont nous voulons dire encore quelques mots, c'est de sa charité pour les malheureux et, de sa bienveillance pour les artistes. Car cette Ijonté touchante et cette protection éclairée suscitèrent un mouvement moral, intellectuel et artistique qui illumine tout le XV^ siècle. Les exemples du Bon Duc sont suivis par sa cour ; et dans ce milieu éclairé et fastueux, comment ne pas penser de suite à des membres de la Toison d'or, comme ce Louis de Gruuthuse, dont le « librairie » rivalisait avec celle de son maître, et à ce trésorier du même ordre, Bladelin qui créait des industries pour améliorer la condition du peuple ?

Ils ont, du reste, sous les yeux de quoi s'inspirer. N'a t-on pas vu le Bon Duc aller s'enquérir lui-même dans les campagnes des misères que la guerre y a laissées? Ici, il écoute une pauvre femme qui a perdu sa vache, là il indemnise un soldat dévalisé par les écorcheurs. Partout se révèle un soin paternel pour ses sujets malheureux et ses vieux serviteurs. La distribution des aumônes a pris une telle importance sous son règne qu'il nomme « un commis à leur gouvernement ». De la charité, la générosité fastueuse du Duc s'étend jusqu'à la dévotion. Les églises reçoivent d'inestimables joyaux et des tableaux du plus haut prix. Ces dons seront d'autant plus faciles à Philippe le Bon qu'il a pris soin d'attacher à sa cour toute une pléiade de peintres dont le plus célèbre est Jean van Eyck.

Ce nom, puis l'amitié du Duc pour cet artiste et son estime pour ce talent, suffiraient à illustrer le règne d'un prince. Il ne se contente pas d'avoir attiré van Eyck à sa cour, de l'avoir attaché à sa personne comme « varlet » (mot qui à cette époque signifiait chambellan), d'avoir apprécié son génie avec une telle clairvoyance que non seulement il lui fait une rente car « nous le voulons entretenir pour certains grans ouvrages, et que nous trouverions point le pareil à nostre gré, ne si excellent en son art et science », le Duc lui porte un si vif intérêt qu'il réprimande ses trésoriers qui ont négligé de payer la pension de son peintre Johan van Eyck, ce qui « pourrait l'amener à laisser notre service en quoy prendrions très grand déplaisir » ! Tout cet ensemble ne prouve-t-il pas l'intelligence du Mécène, son goût délicat, la finesse de ses sentiments ?

N'est-ce pas encore pour honorer l'art que le Bon Duc charge

J. van Eyck de diverses missions diplomatiques secrètes ('), qu'il l'envoit en Portugal faire le portrait d'Isabelle de Portugal, qu'il accepte d'être le parrain de son enfant, qu'il se rend lui-même à son atelier, le surprenant au milieu de ses élèves dont chacun reçoit aussitôt une gratification ? (')

De la haute situation que le Duc fait ainsi cà l'art flamand, celui-ci brille sur toute l'Europe; il y répand sa domination en même temps que celle de son puissant protecteur : ils conquièrent le monde simultanément !

C'est pour cela qu'il m'a toujours semblé qu'on ne pouvait se faire une idée exacte de cette époque Bourguignonne qui vit naître la noble Toyson, qu'en lui gardant ou en lui restituant les chefs-d'œuvre qu'elle fit éclore. C'est pour encore ces motifs, que je crois qu'à côté de Philippe le Bon, il faut montrer Jean van Eyck !

L'habitude et le plaisir qu'avait le bon Duc à s'entretenir avec les peintres, architectes, sculpteurs et imagiers indignait au commencement de son règne certains de ses courtisans, mais bientôt tout son entourage comprit la haute portée de ses exemples et les suivit. Et l'art trouva de nouveaux et puissants Mécènes.

Grâce à cette protection, on vit venir à Bruges, comme à une source unique, tous les peintres qui devinrent plus tard des chefs d'école. L'art flamand arriva ainsi à exercer sur le monde une influence prépondérante. Philippe contribue également a le faire connaître jusqu'aux pays les plus éloignés, par les œuvres d'art qu'emportent ses ambassadeurs, car la générosité du Duc ne connaît de bornes ni dans l'éloignement des destinataires, ni dans la richesse des dons. La cour de Bourgogne est la plus fastueuse, la plus éclairée du monde: elle éclipse celle de la France !

Pour la Flandre quel temps glorieux ! « C'était, dit Victor Hugo, le premier comté du monde » et, certes, de grands royaumes avaient moins d'influence et de richesses. Ces richesses s'étalaient partout.

Nous avons vu « les dressoirs succombant sous le poids de la vaiselle d'or ou d'argent ; les écrins des femmes renfermaient aussi des

(') En 1425 notamment.

(^) Roger van der Weyden était probablement parmi ceux-ci.

Hans Holbein i?i

Portrait de Henrj- VIII, roi d'Angleterre

iGaleiie Nationale, Romei.

valeurs considérables, et les trésors des églises regorgeaient de vases sacrés « (").

Olivier de la Marche évalue le trésor laissé par Philippe le Bon « à deux millions d'or en meubles seulement, savoir quatre cents mille écus comptants, soixante douze mille marcs d'argent en vaiselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues, la vaiselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult trrande et moult bien étoffée ».

Jusqu'à la fin de sa vie, le bon Duc ne cessa de protéger les arts, de s'intéresser aux peintres, aux chroniqueurs, aux imprimeurs {'). « L'activité lui était un besoin » ('). A l'âge de soixante ans, il déclarait « qu'il ne désirait point les longs jours sinon en tant que nature pourrait le entretenir être utile à quelque bien et donner fruit à son peuple ».

Et, en réalité, « les fruits de son gouvernement furent splendides. Les Pays-Bas jouirent d'une prospérité sans égale. Philippe de Commines les compare à un véritable paradis terrestre et la popularité que s'y acquit le « bon duc » fournit un témoignage plus éloquent encore des bienfaits dont elles lui furent redevables » ("),

Ce fut à Bruges, qui était alors l'une des villes les plus brillantes et les plus belles d'Europe, en ce palais qu'il avait rempli d'œuvres d'art et de tapisseries, que Philippe le Bon mourut, le i5 juin 1467.

Le 22 de ce même mois « de magnifiques obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Donat à Bruges. De chaque côté du cortège funèbre, s'avançaient seize cents hommes tenant des torches à la main et vêtus de deuil, quatre cents pour son fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de métiers, autant pour les pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf cents nobles ou riches bourgeois, seize prélats les suivaient ; puis s'avançaient les rois d'armes, parmi lesquels Toison d'or avait le premier rang, le comte de Joigny, le sire de Créquy, le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines, de Breda et de Grimberghe, les bâtards de Bour-

(') Comte DE Laborde.

(') Col. Mansion, 1450.

(') PiRENNE, Histoire de Belgique p. 240.

(*) Idem.

gogne et de Brabant, chevaliers de la Toison d'or. Les comtes de Nassau et de Buchan, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le sire de Chàlons, chevaliers de la Toison d'or, soutenaient le poêle sur quatre lances. Jacques de Bourbon et Adolphe de Clèves, également chevaliers de la Toison d'or, menaient le deuil. Toute l'église de Saint- Donat était tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui brûlaient sous les nefs, était si considérable, que la chaleur contraignit les assistants à briser les vitraux où les pieuses images des apôtres et des saints vénérés par le peuple semblaient s'incliner au-dessus de lui pour le bénir » (').

Georges Chastellain nous donne en quelques lignes son oraison funèbre : il explique et complète les hommages rendus à sa dépouille par tout ce peuple, en écrivant : « Il a été glorieux au monde, béat et » plein de bénédiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout » honneur, et le plus hault en renommée, qui fust en longs ans. Tous » roys de son temps l'ont préféré en tiltre devant eux ; les cieux l'ont » magnifié de leurs grâces, et les hommes l'ont solemnisé en ses vertus ».

A tous les titres que lui donnait le célèbre chroniqueur, il faut ajouter celui d'avoir fondé la Toison d'or, d'avoir institué ce noble ordre de chevalerie, d'avoir élaboré des statuts qui restent le code le plus pur de l'honneur, d'avoir créé une école de bravoure et de vertu dont les « hauts faits » illuminent à jamais le règne du « bon Duc » et se continuent après lui de génération en génération.

Son successeur comme Chef et Souverain de la Toison d'or fut son fils ('), ce Comte de Charolais que le sire de Croy avait porté sur les fonds baptismaux, fait chevalier et auquel Philippe le Bon avait passé le collier avec la Toison au Chapitre de 1433. De ce vaste héritage paternel, parmi tous les royaumes et toutes les richesses que lui avait laissés Philippe le Bon, ce que Charles le Téméraire prisait le plus haut était sa nouvelle dignité de chevalerie.

Aussi réunissait-il déjà à Bruxelles, le 22 août 1467, c'est-à-dire moins de deux mois après la mort de son père, les chevaliers de la

(') B" Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, vol. v. p. loi

(*) Né en 1433 du troisième mariage de Philippe le Bon avec Isabelle de Portugal. Philippe le Bon avait épousé en premières noces Michelle de France et en secondes noces Bonne d'Anjou.

Armure dk CuARLES-yLiiNT

Toison d'or. L'année suivante, il les convoquait à un Chapitre qui devait se réunir à Bruges, au commencement de mai.

Le 9 avril 1468, Charles le Téméraire fait, en effet, son entrée à Bruges, après avoir pardonné à tous les bannis. Les Brugeois l'acclament car ils l'aimaient beaucoup et lui avaient toujours été favorables et l'on entend le Duc répondre à leurs manifestations de joie, en criant Noël comme eux... A la cathédrale, selon un ancien usage, il tire l'épée, en signe de zèle pour la religion...

La commune de Bruges offre ensuite au Duc deux images habilement ciselées, qui représentent S''' Barbe et S* Georges figuré sous ses propres traits.

Le 5 mai, il préside en grande pompe son premier chapitre de la Toison d'or et y montre la même générosité en se reconciliant avec les seigneurs de Croy. Car s'il « avait haute volonté de ne point se sentir fouler par nulle voie » ('), il avait en même temps « un profond sentiment de la justice qui le poussait à ne jamais repousser une plainte légitime »('). Il voulait rendre la justice non seulement à l'homme puissant et fort, mais aussi à l'homme faible. Dans ce but, « il tenait des audiences publiques deux fois par semaine, le Lundi et le Vendredi et il permettait alors au dernier de ses sujets de venir lui apporter ses réclamations. Deux maîtres des requêtes, un huissier, un secrétaire se tenaient à genoux pour les lui lire et inscrire la décision qui les apaisait » (■').

« Je l'ai vu grand et honorable prince, écrivait Philippe de Commines, jamais souverain ne donna plus libéralement audience à ses sujets. Ses bienfaits se répartissaient sur tous ». Comme son père « il était si grand aumônier qu'il donnait à tous les pauvres qu'il rencontrait par villes et par champs » {"). Aussi, le chroniqueur le plus au courant de son existence, écrivait-il : « c'est un prince vertueux, sage, large, véritable, et nourri en telles mœurs et en telles vertus que je n'ai point lu ni vu prince plus vertueux ! » (^)

(') Chastellain.

(') B" Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre.

(') B" Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre. V. p. 127.

{*) Olivier de la Marche.

(') Idem.

Alors qu'Isabelle de Portugal était, au dire de Philippe le Bon, « sans cesse jalouse de le voir aimer d'autres dames», Marguerite d'York qui était d'ailleurs >< très belle (") dame et de moult bonnes grâces », {") n'eut jamais à se plaindre de l'infidélité de son époux et Wielant remarque '< que celui-ci avait fait du logis des dames de la cour en son palais, des chambres du conseil et des finances, disant que les conseils et les finances seraient mieux autour et près de lui cjue femmes ».

Si sous ce rapport Charles le Hardi est l'opposé de Philippe le Bon, il a le même culte que lui pour tous les arts : « il était le dilletante le plus éclairé de son temps {'). Comme son père, il aimait et protégeait les peintres. Et si le souvenir de Van Eyck se rattache étroitement à celui de Philippe le Bon, une très ancienne et poétique légende unit le nom de Memling à celui de Charles le Téméraire.

Il aimait les arts, la sience, l'histoire. « Il prenait moult plaisir aux faits des Romains... Jamais il ne se couchait qu'il ne faisait lire deux heures devant lui et mettait fort bien sur chansons et mottets. Son éloquence était grande et elle le semt en diverses occasions. Nul homme ne prenait plus travail que lui. Ses pensées et ses conclusions étaient grandes... » (^) « Il désirait grande gloire ».

Il avait enfin les goûts fastueux de ses ancêtres, et « il était pompeux en habillements (*) et en toutes choses» ("). Du reste, comment ne l'aurait-il pas été? « Pas de rois n'étaient plus puissants que lui, et pour groupes et belles villes nul ne l'en passait » ("). Ses richesses sont immenses.

Le garde des joyaux « a en ses mains un million d'or vaillant et les joyaux d'or et de pierreries dont le prince est si riche et lequel a les plus

(*) Le Comte de Charolais avait manifesté une très grande joie en la trouvant !>i belle à son arrivée à Damme.

(') Mémoires de J. de Haynin.

(') Fierens-Gevaert, Psychologie d'une ville.

(*) Olivier de la Marche.

{^) Il faut lire la description du banquet donné à l'occasion de son mariage avec Marguerite d'York, des fêtes qui suivirent et de ce tournoi où il parut avec un costume si chargé de pierreries que le chroniqueur qui le dépeint, déclare qu'on ne pouvait comprendre que sur si peu d'étofle on put mettie tant de pierreries. (B" Kervyn de Lettenhove : Relations du mariage de Charles le Téméraire).

(') Philippe de Commines.

(') Olivier de la Marche

Bernard van Orlev i?,

Portrait de Charles- Quint

(Musée de Buda-Pest).

belles qu'on sache. Il a encore en ses mains toute la vaiselle d'or et d'argent et la vaiselle d'argent vaut bien cinquante mille marcs ! » Sa cour est la plus brillante du monde. Nous savons que les ducs, les comtes et les; barons y sont en nombre considérable. Le train de sa maison est princier. Il comprend notamment cinquante panetiers, cinquante écuyers tranchants, cinquante écuyers échansons, cinquante écuyers d'écuries, vingt-cinq cuisiniers, vingt-cinq rôtisseurs, des saussiers, six rois d'armes, quatre hérauts, c[uatre poursuivants, etc.. « Et bien que le duc de Bourgogne soit prince des plus belles villes du monde, son état de maison est si grand qu'il se trouve peu de villes où ils puissent tous se loger et il faut souvent adjoindre des villes et des villages » (').

Il lui faut deux milles queues de vin par an et Olivier de la Marche évalue sa dépense annuelle à « au moins deux millons bien payés et comptés. » En voyage ou à la guerre, « les tentes et pavillons qui le suivent sont une merveilleuse et somptueuse chose » ; plus de quatre cents chariots sont nécessaires pour les transporter » (').

C'est ainsi qu'après les batailles de Grandson, Morat et Nancy, « les vainqueurs demeurèrent éblouis » (') devant la richesse des tentes, des tapisseries, des armures et des bijoux trouvés dans le camp de Charles le Téméraire. Car « il était venu là en grande pompe et pour se montrer à ces ambassadeurs qui venaient d'Italie et d'Allemagne avait avec lui toutes ses meilleures bagues et vaiselles et largement autres parements » (''). Son pavillon était entièrement tendu de drap d'or et de velours cramoisi, enrichi de broderies avec la devise du Duc : «je l'ay emprins » entremêlées de pierreries.

Dans une seconde tente se trouvent plus de trois cents pièces d'argenteries sans compter les bijoux, pierres précieuses parmi lesquelles « son gros diamant qui était l'un des plus beaux de la chrétienté et auquel pendait une très grosse perle, trois rubis balais pareils appelés les trois frères, un autre grand rubis balai appelé la hotte, un autre grand rubis, célèbre par sa beauté connu sous le nom de balle de Flandres, » son épée sur la garde de laquelle était écrit tout le pater en lettres de diamants, son sceau en or, etc. etc.

{^) Olivier de la Marche.

\^) Idem.

(') Fierens-Gevaert.

(*) Ph. de Commines.

Tout cela fut perdu pendant la courte, mais désastreuse campagne de 1475- 1476, (') alors que le duc de Bourgogne, au lieu d'écouter les sages remontrances qu'à deux reprises le Chapitre de la Toison d'or lui avait |)résentécs au sujet de ses dispositions belli{|ueuses, allait changer à jamais son surnom de Mardi pour celui de Téméraire.

« Grandes et bonnes fortunes viennent de Dieu {') » et << nul homme en peut mener à bonne fin entreprise si Dieu n'y ajoute sa puissance )>(^), La providence aveugla certainement le Téméraire et il oublia que la valeur ne peut suppléer à la sagesse.

Mais dans ces revers que d'énergie et de vaillance !

Nous le retrouvons tel que nous l'avons vu jeune, alors qu'il aimait à jouter et « qu'à ce métier était renommé non pas seulement comme un prince et un seigneur, mais comme un chevalier dur, puissant et à redouter ; alors qu'il donnait et recevait de grands coups sans soy épargner » {*).

C'est pourquoi il avait pris comme devise dans les tournois «• ainsi je frappe ». Et il lui était arriver de donner et recevoir des coups en s'épargnant si peu que l'on craignait des accidents. Il en fut ainsi pendant les neuf jours de joutes qui suivirent son mariage avec Marguerite d'York, lorsqu'ayant rompu six lances, il combattait encore avec un tel acharnement que la jeune duchesse de Bourgogne éplorée agitait désespérément son mouchoir pour faire cesser le combat (').

C'est bien le même vaillant chevalier « qui n'avait oncque eu la peur sur son visage et dont on disait partout qu'il ne craignait rien au monde que la chute du ciel » que nous retrouvons sur les champs de batailles. Car il nous apparait au moins aussi brave comme Chef et Souverain de la Toison d'or, que lorsque nous le suivions au milieu des ennemis ou volant au secours de son père, à Rupelmonde, Gavre, et dans les multiples combats livrés aux Gantois rebelles.

(*) A Granson Charles le Tcméraiie perdit ses richesses, à Morat ses soldats, à Mancy la vie ! (-) Ph. de Commines.

{") Olivier de la M.\rche.

(*) Idem.

(') Relation du mariage de Charles le Téméraire et de Marguerite d'York, par le B" Kervyn de Lettcnhove.

Jean Gossart

Portrait d'un chevalier de la Toison d'or

(Musée Royal de Bruxelles).

Parlant de son règne si rapide et si traversé, un vaillant chevalier, qui maniait la plume comme 1 epée, a écrit : « Je ne connus oncques homme plus hardi. Je ne lui ai oncques ouï dire qu'il fut las, ni le lui vu jamais avoir peur. Et j'ai été sept années de rang en la guerre avec

lui » (■).

A la bataille de Morat, il montre le plus grand courage et bien que blessé au cou, il reste au premier rang. Avant la bataille de Nancy, il s'écrie, en s'adressant au comte de Chimay : « Si je devais combattre seul contre tous, je les combattrais encore » ; à quoi, le Comte de Chimay, en vrai chevalier de la Toison d'or, répondit : « qu'il lui tiendrait fidélité jusqu'à l'àme rendre » (').

Charles le Téméraire fit des prodiges de valeur en cette suprême journée ; rien ne put l'arrêter. On raconte qu'alors « qu'il se battait avec une témérité et un courage inoui » le cimier d'or de son casque qui représentait un lion couché, tomba à terre. Bien que le Duc y ait vu un présage et se fut écrié en latin : « Hoc signum Dei est », il n'en continua pas moins à se porter sur tous les lieux où l'ennemi était le plus acharné. Le seigneur de Bieure et quelques autres chevaliers de la Toison d'or ne le quittaient pas >> (').

Quarant-huit heures après, on retrouvait son corps (•*) au milieu d'un monceau de cadavres. Deux de ses amis étaient étendus sans vie à côté de lui et semblaient dans ce dernier sommeil lui faire encore un rempart ; c'étaient les seigneurs de Bieure et de Contay, tous deux chevaliers de la Toison d'or !

Mais ces deux héros ne sont pas les seuls de l'ordre à être tombés sur le champ d'honneur : il y a encore J. de Rubempré, les seigneurs de Verun, de Montaigu, ijuis tous ceux auxquels les Suisses n'ont pas voulu donner la mort qu'ils cherchaient et qu'ils ont fait prisonniers afin d'en obtenir de riches rançons ; ce sont les bâtards Antoine et Baudouin de Bourgogne, Philippe de Croy, comte de Chimay, le comte de Nassau, Josse de Lalaing, le seigneur de Croy, (^) etc.

(') Olivier de la Marche.

(^ MOLINET

(') Histoire de Charles le Téméraire, par M. de la Buissière.

Y) Il fut d'abord enterré à Nancy. Philippe II fit transporter ses restes en grande pompe à Bruges.

(^) Sur tous les champs de bataille nous trouvons des Croy : leur devise, d'ailleurs, portait : « Où il y a lutte, soit Croy ».

A ce malheureux prince dont le règne avait été aussi court que tragique, succéda comme chef et Souverain de la Toison d'or, Maximilien d'Autriche.

Ce fut le 29 août 1478, à Bruges, dans l'Eglise de S' Sauveur, que l'époux (■) de Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire, reçut d'abprd l'ordre de chevalerie des mains de Monsieur de Ravenstein, j)uis fut revêtu du collier par Monsieur de Lannoy. Immédiatement après il prêta le serment en qualité de Chef et Souverain de la Toison d'or. Il présida immédiatement après une réunion statutaire avec le cérémonial habituel.

Ce chapitre fut peu nombreux et pour cause : treize chevaliers étaient morts depuis la dernière promotion !

Et la guerre avait repris si vivement que les joutes habituelles étaient remplacées par des batailles !

Louis XI avait envahi la Flandre et mis le siège devant Condé, s'attaquant ainsi au patrimoine d'une jeune orpheline, sans comprendre combien :

Ce serait vitupère Et grand mal à porter De vouloir deshériter Qui n'a ni père, ni mère.

Maximilien « qui était beau et brave prince, nullement pusillanime et qui fut grand capitaine » (') et avec lui presque tous les chevaliers présents à Bruges quittèrent le Chapitre pour se mettre à la tête des troupes levées pour repousser l'envahisseur. A la bataille de Guinegate {") (7 août 1479) il montra un très grand courage. Comme les milices se débandaient sous l'effort déjà victorieux des troupes françaises, il mit pied à terre avec les sires de Nassau, de Romont et quelques autres chevaliers de la Toison d'or et se plaçant à leur tête, les ramena au combat. Cette héroïque intervention changea en un incontestable succès

(*) Il l'avait épousée le ig août 1477. (*) Brantôme.

{•) Il les battit encore une seconde fois au même endroit en i5i8. Cette dernière bataille est connue sous le nom de journée des éperons.

J. Clouet I?)

Portrait de François 1"='', roi de France

(Musck' du Lonvre, Paris).

une bataille presque perdue. Le soir Maximilien couchait au milieu du camp conquis, tandis que ses soldats vainqueurs chantaient :

« Un jeune prince humble et plein de vaillance A rué sus l'orgueil de France...

Vive le duc Maximilien ! «

A coté de ce courage reconnu par tous les historiens ('), il faut dire à la louange de Maximilien, qu'aucun grief ne fut formulé contre sa conduite privée dans les Chapitres de la Toison d'or. Il était, d'ailleurs, animé des meilleures intentions : « ses vues tendaient au bien du pays » ('). Il se montrait généreux de toutes façons, en dons d'abord, car « il était très libéral et magnifique, donnait et dépensait fort » ('), puis souvent par son pardon ; il disait lui-même qu'en « pardonnant à des ingrats, il trouvait l'occasion de montrer deux fois sa clémence». « Il était impossible de trouver un prince plus libéral et plus bon » (").

Enfin, comme ses prédécesseurs », il fut l'un des plus zélés protecteurs des lettres et des arts » (').

Un nouveau et tragique malheur vint encore brusquement frapper la maison de Bourgogne, quelques années à peine après le deuil de Nancy.

Marie de Bourgogne, la fille unique de l'infortuné Charles le Téméraire, la jeune épouse de Maximilien, mourut à Bruges, le 27 mars 1481, des suites d'une chute de cheval qu'elle avait faite en chassant le héron dans les bois de Sainte-Croix, à proximité de Bruges. « Elle était belle, bonne, douce, aimable, pieuse, respectée de tous » ("). Les Brugeois surtout chérissaient la petite fille de Philippe le Bon. Ils la vénéraient lorsqu'ils la voyaient mêlée à la foule suivre pieds nus, un cierge à la main les processions qui demandaient la victoire à Dieu. Ils l'admiraient et l'acclamaient quand elle passait faucon au poing sur sa haquenée pour aller courir les bois et les marais.

(') Histoire de Flandre, etc. Brantôme écrit aussi : « du courage il avait. »

(*) Gachard.

(') Brantôme.

{*) Idem.

{") Le Glay.

(*) B" Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, V, p. 328.

Un jour, hélas, au lieu de la voir reparaître aux portes de Bruges, aux sons d'un joyeux hallali, ils l'aperçurent pâle, décolorée, étendue sur une civière les reins brisées par son cheval qui au saut d'un obstacle s'était renversé sur elle. « Elle fut fort regrettée, plainte et plourée » (').

Elle ne laissait qu'un fils, né à Bruges le 22 juin 1478, âgé seulement de trois ans! On l'appela Philippe le Beau. Ce fut le quatrième Chef et Souverain de l'ordre. Il était chevalier de la Toison d'or depuis l'année 1481 (') et c'était Monsieur de Lannoy qui avait eu l'honneur de lui passer le collier autour du cou.

En 1491, il présidait son premier Chapitre de la Toison d'or.

En 1494, il était inauguré comme Comte de Flandre.

En 1495, il épousait Jeanne d'Arragon.

En i5oo, il réunissait un second Chapitre de la Toison d'or dans lequel le fils qui venait de lui être donné et que nous connaissons sous le nom de Charles-Quint, est reçu comme chevalier de la Toison d'or. A cette même assemblée, il est loué pour ses grandes vertus et sa grande habileté dans la direction des affaires.

En i5o5, il présidait un troisième et dernier Chapitre, car, en i5o6, il était emporté à Burgos par les suites d'un refroidissement contracté dans une joute.

Triste et rapide histoire ! Les espérances les plus légitimes, fondées sur d'heureux prémices, s'évanouissent devant le cercueil d'un prince de vingt-sept ans ! Etrange persistance de la destinée ! « Aux quatre grands princes de la maison de Bourgogne, dont le dernier, Charles le Téméraire, avait eu une fin si malheureuse, a succédé une orpheline de dix-neuf ans ; à cette orpheline succède un jeune prince de trois ans ; à celui-ci succédera un enfant de six ans, mais cet enfant va résumer en lui l'histoire du XVP siècle et ouvrir une ère nouvelle à la civilisation ! » (') C'est Charles-Quint ! Et sa gloire rejaillira puissamment sur l'ordre de la Toison d'or, car le grand empereur fut pendant près de cinquante ans son Chef et Souverain.

(•) MOLINET

("j II avait été armé chevalier par Ad. de Clèves ; Josse de Lalaing avait piété en son nom le serment de l'ordre de la Toison d'or.

(') Kervyn de Lettenhove. Histoire de Flandre, t. V, p. 5o8.

Anonyme de l'École Néerlandaise du XVI^ siècle

Portrait de Louis II, roi^de Hongrie

(Musée de Bruxelles^

Charles-Ouint ! Faut-il ajouter quelque chose à ce nom ! Ne vaut-il pas mieux suivre l'exemple de Don Louis d'Avila qui, sous le buste de Charles-Quint, n'avait fait placer que cette courte inscription : «^Carolo Quinto, et è assai questo. » « A Charles-Quint, ce nom en dit'assez » !

Il me semble, au contraire, que la gloire qui s'attache à ce nom rend intéressants les plus petits détails concernant non seulement son attachement à l'ordre de la Toison d'or et ses soins pour en augmenter le prestige, mais encore sa bravoure, ses mœurs, ses vertus, toutes ces choses en un mot dont ses confrères avaient le droit de s'occuper dans leurs séances capitulaires et que le greffier devait pieusement consigner en ses livres.

Au moment où Charles-Quint devint Chef et Souverain de la Toison d'or — il avait six ans — un ambassadeur Vénitien écrivait : « Le fils aîné du roi de Castille est doué d'un extérieur agréable et montre des dispositions extraordinaires. Tout ce qu'il fait révêle son énergie et son courage » ('). En i5i6, l'Evèque de Badajoz s'exprimait à peu près de même : « Le Prince est doué de très grandes dispositions et d'un grand caractère » .

Etait-ce à des précepteurs, dont le plus connu est Florisonne, depuis Pape sous le nom d'Adrien VI, que Charles-Quint devait de mériter ces éloges? Il semble que non, car « il se dérobait souvent à leurs leçons pour suivre les fauconniers à la chasse ou pour aller agacer dans sa cage de fer quelque lion de Numidie » ('). Les grandes qualités de l'homme de bien et de l'homme de génie furent développées dans le cœur de cet enfant appelé à régner sur tant de royaumes, par une princesse dont la mémoire est bien digne tous les respects et toutes les sympathies.

C'est Marguerite d'Autriche, sœur de Philippe le Beau. Sa vie avait été si malheureuse qu'elle avait pris pour devise : Fortune et infortune font une». Elle était prudente, instruite, éclairée et elle aimait tendrement son neveu. En i5io, elle disait dans une de ses lettres : « Mon neveu croît journellement et s'adresse fort à toutes choses honnêtes ; et j'espère y prendre telle garde que j'y aurai honneur » (').

Comment en présence du tableau que nous offre cette princesse

(■) Idem, t. VI, p. 21.

C) Idem, t. VI, p. 25.

cruellement éprouvée et se dévouant, au milieu de difficultés de toutes sortes, avec une admirable fermeté à l'éducation de ce prince qu'elle aime maternellement et dont elle prépare avec tant de clairvoyance les hautes destinées, comment, dis-je, ne pas penser à une autre jjrincesse, archiduchesse d'Autriche elle aussi, ayant subi un deuil aussi cruel que prématuré, veillant avec la même sollicitude sur le jeune héritier d'un royaume faisant partie de l'héritage de Charles Quint et ayant obtenu, elle aussi, des résultats si brillants chez ce royal élève, son fils unique, qu'on ne peut s'empêcher d'établir un j)arallèle entre lui et son impérial ancêtre, entre Elle et Marguerite d'Autriche et de croire que l'Espagne est de nouveau appelée, par ces circonstances identiques, à des jours glorieux ! Pour rendre plus sensible encore ce rapprochement, on dirait que la nature s'est plu à faire revivre sur le visage de ce jeune Souverain, aujourd'hui Chef et Souverain de la Toison d'or, tous les traits de Charles V ! Jamais ressemblance morale et physique n'a été plus frappante !

En i5i4, Charles V est émancipé et prête serment comme Comte de Flandres. Un an après, il recueille l'héritage du roi d'Arragon. En iSiç, il est nommé Empereur !

Une si haute fortune ne trouble aucune de ses facultés et ne lui enlève aucune de ses vertus. « Il a garde de s'acaignarder en oisiveté ou aux plaisirs de la Cour » .

En dehors des heures de travail consacrées aux affaires de l'empire, ce sont les exercices physiques qui l'occupent. Il est le meilleur cavalier de son temps. Mieux que personne, il savait briser une lance. Aussi, en digne petit-fils de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, aimait-il avec passion ce genre de divertissements ("). La première joute à laquelle il prend part a lieu à Bruxelles, en iSiy. Quelques mois après, il est en Espagne. Dès son arrivée à Vallalolid, il organise de nouvelles joutes où se distinguent les sires de Croy, de Lannoy, de Beaurain, d'Aramonte de Mendoza, d'Aguilar, etc. Charles Quint, armé de pied en cap, voulut lui-même descendre dans la lice, rompit trois lances sur quatre contre le sire de Lannoy et, fit admirer de tous son adresse et son ardeur : » Les panaches volaient en l'air dit P. Martyr, les armures tombaient en éclat.

(') « Dans les joutes, il est le plus adroit de sa cour » écrivait un ambassadeur Vénitien.

JU

Hj

ffl

ifi

rt

oî

Ji

ti

OJ

nî

OJ

JJJ

tr

rt

ÛJ

hIh

"îMia^ï*

le sang des chevaux coulait... les dames criaient « Jésus, Jésus » et pleuraient » (').

L'empereur, qui n'a que dix-sept ans, est de taille moyenne, mince, bien proportionné de corps, avec la jambe très belle, bien fait, la peau blanche, le nez un peu aquilin, le menton trop long, la lèvre encore imberbe.

Modestement, il a pris pour devise: ^^ Nonduin, Pas encore ^^ . Il veut, ainsi que ces mots le montrent, apprendre encore avant d'en apprendre aux autres.

C'est pour ces raisons si sages qu'il ne revendiquera que plus tard le commandement de ses armées. Mais il se rattrapera alors. C'est un chroniqueur célèbre qui, étudiant la vie de tous les grands capitaines, lui rend d'abord cet hommage : « il est le plus grand capitaine (') qui ayt esté depuis Jules César et notre grand Charlemagne ; je puis le dire selon ses exploits car il eût à faire à des guerriers aussi grands que ceux de Jules César et Charlemagne » (") ; puis ce même chroniqueur ajoute : « L'Empereur se mit fort tard en la danse de Mars, mais il y persévéra alors si bien pendant l'espace de vingt ans, qu'il fut estimé le meilleur danseur de la fête ou de Bellonne tant qu'elle tint grand bal pour lui ». (*)

A son baptême, Charles-Quint avait reçu d'un de ses parrains le Seigneur de Croy un casque en or et du sieur de Berg une épée. De pareils dons avaient porté leurs fruits : le petit-fils de Charles leTéméraire aimait cette danse et il disait fréquemment : « Je suis né et fait pour les armes et je les continuerai tant que je n'en pourrai plus ». Il tint parole et poussa si loin le scrupule qu'aussi longtemps que la maladie ne l'eût pas terrassé, il n'abandonna pas les batailles (^). Au milieu même de souffrances cruelles, il se faisait mettre à cheval, les genoux entourés de bandages et d'écharpes pour parcourir le front de ses troupes. A la bataille de Ranty, plus malade encore, il se fit porter en litière devant les colonnes de son armée.

(') En Espagne encore, il combattit un taureau auquel il donna un fort beaucoup de lance.

(*j Charles Quint se considérait lui-même comme le meilleur capitaine de son temps et plaçait après lui le Duc d'Albe.

(^) Brantôme.

{*) Idem.

(') Un historien fait remarquer non sans raison que si Charles-Quint put soutenir toutes ces guerres, il le dut bien plus aux trésors de la Flandre qu'à l'Amérique (Soriano).

C'est donc bien justement qu'un chroniqueur fait remarquer «qu'il fut haut de courage et présumant fort de soy. Par son brave cœur, il hasardait tout, » car « il avait le cœur haut, brave et valeureux ». Dans les combats, il se jette au plus fort de la mêlée, ne craint aucun danger. « A Tunis, on le vit haranguer ses soldats sous le feu de l'ennemi et combattre en soldat •> ('). Sa bravoure est telle que les plus braves la trouvent excessive.

Ces braves sont des chevaliers de la Toison d'or et ils se font naturellement un devoir d'entourer dans ces mêlées leur héroïque Chef et Souverain. Du Souverain l'exemple avait été aux chevaliers ; des chevaliers, il descend au peuple. C'est ainsi que « sous le règne de Charles- Quint, l'esprit des populations se porte avec un zèle semblable au sien, vers la carrière des combats. Une foule de capitaines flamands suivaient Charles de Gand, et à sa voix, conduisirent leurs bandes d'ordonnances depuis les plaines de Pavie jusqu'aux sables de Tunis ! » (')

Car Charles-Quint après avoir donné l'île de Malte aux chevaliers de S' Jean de Jérusalem et envoyé la flotte de Doria relever l'étendard de la croix sur les rivages de la Grèce, se souvint de ses devoirs de prince chrétien.

Comme son aïeul, Philippe le Bon, mais avec plus de bonheur que lui, Charles-Quint avait toujours eu en vue la défaite des infidèles. Lors de son couronnement à Aix-la-Chapelle, alors qu'il avait ceint la couronne même de Charlemagne et qu'il tenait son sceptre et son épée, il avait promis de faire « un gros exploit sur les infidèles, de mettre paix par toute la chrétienté et d'employer totalement sa force et sa puissance à la diffusion, conservation et augmentation de notre foy. »

N'est-ce pas là le vrai serment d'un chevalier de la Toison d'or qui a présent à la mémoire les statuts de son ordre ? C'est pour cela que, comme Brantôme l'a écrit, « Charles-Quint eût aimé à ne tirer l'épée que contre les Turcs et que dans sa volumineuse correspondance, alors qu'il est occupé à faire face à d'autres ennemis, on le voit toujours préoccupé du « très cruel Turc, ennemy de tous bons chrestiens » (').

(') Histoire de Charles-Quint, par A. Pichot.

(*) Histoire de Flandre, par le B" Kervyn de Lettenhove.

(') Histoire de Charles-Quint, par A. Pichot.

0) te — o

C C ii

■s ts -:5

ni T3

A Tunis, il avait délivré vingt mille chrétiens qu'il vêtit à ses frais et qui allèrent répandre dans toute l'Europe la gloire de leur libérateur.

Une bonne part de cette gloire revenait aux chevaliers de la Toison d'or qui s'étaient particulièrement distingués en cette campagne. L'Empereur fit mentionner « ces hauts faits » dans les registres de l'ordre et pour en perpétuer encore le souvenir d'une autre façon il fit reproduire l'histoire de la conquête de Tunis sur de superbes tapisseries qu'il donna à l'ordre pour figurer à l'avenir dans tous les Chapitres.

C'est dans la pensée de cette croisade contre l'infidèle, qu'il avait pris une nouvelle devise et choisi ces deux colonnes avec ces mots : plus outre, « voulant en cela braver et surpasser Hercule qui les avait plantées au détroit de Gibraltar sur les deux montagnes qui s'y voient encore » (').

L'empereur avait tous les droits à cette devise. Ses travaux, pourraiton dire, avaient surpassé ceux d'Hercule. Il a été neuf fois en Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois aux Pays-Bas, quatre fois en France, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique ! (') Et que de campagnes ! Il en a laissé le récit dans ses Commentaires si heureusement retrouvés (') et qui avaient été écrits sous sa dictée par un Brugeois (*).

« A quarante ans, il avait terminé à son avantage des luttes qui duraient depuis le commencement du siècle entre l'Espagne et la France pour la possession de l'Italie. Vainqueur de François I dans trois guerres successives, de Clément VII, il occupait les deux plus vastes états de l'Italie, au nord et au sud, dominant tous les autres par l'intérêt ou la crainte... D'un autre côté, il avait été le victorieux défenseur de l'Allemagne menacée par les Turcs. Il avait repoussé lui-même le redoutable Soliman II qui s'avançait vers Vienne. Marchant ensuite contre son capitaine Pacha Khaïr-Edin Barberousse, il avait attaqué sur la côte d'Afrique cet intrépide corsaire devenu maître de Tunis et d'Alger...

(') Brantôme.

(^) Discours prononcé par Charles Quint à son abdication.

(^) Mon père retrouva à Paris ces précieux Commentaires inutilement cherchés par tant de savants et les publia.

(*) G. Van Maele qui l'accompagna à Yust.

Aux conquêtes d'Oran et de Bougie, il avait ajouté l'occupation de Bône, de Bizerte, de Sousa et de Tunis. (')

S*-André, patron de la Toison d'or l'avait protégé et S'-Mathias également. Car Charles-Quint se plaisait à faire remarquer que c'était au jour de cette fête qu'il était né, avait été élu empereur, avait été couronné et avait fait François I |)risonnier !

Charles Ouint avait même été couronné deux fois. A Aix-la-Chapelle d'abord, à Bologne ensuite plus solennellement encore. Nous retrouvons dans le cortège qui va le conduire à l'église où le Pape l'attend, tout le faste des ducs de Bourgogne. Une courte description permettra d'en juger.

Quatre mille Espagnols, vieux soldats des guerres passées ouvrent la marche. Viennent ensuite dix-huit grosses pièces d'artillerie, suivis de mille hommes d'armes des vieilles ordonnances de Bourgogne, tous très bien montés et armés et couverts de leurs riches casaques d'armes. Les hérauts d'armes et les pages vêtus superbement de velours jaune, gris et violet, précédaient Charles Quint. L'empereur montait « un très beau gênait d'Espaigne, armé de fort belles et riches armes dorées et couvertes d'un sage de drap d'or, l'épaule droite pourtant découverte et la moitié du côté et les bras aussi par où se pouvaient voir aisément son collier et ses armes... Jamais je ne vis avoir si bonne grâce non à. prince seulement mais à empereur et roy ». D'ailleurs « à ce prince tout seyait bien tant il était bien né et nourri ».

Quatre ou cinq cents gentilhommes de la cour « les uns plus braves que les autres » en tête desquels marchaient les chevaliers de la Toison d'or, suivaient le Souverain, tous très bien montés et armés. Quinze cents chevau-légers et gendarmes, l'arme en tête, puis trois mille lansquenets terminaient le cortège.

Malheureusement le goût des festins plus que celui des cortèges se retrouvait chez l'héritier des princes dont nous avons vu les fêtes à Bruges. Il est, en effet, certain que les traditions gastronomiques de la Cour de Bourgone eurent sur la santé de Charles Quint une détestable influence. Par atavisme, il était grand mangeur. De plus il arrosait

(') MiGNET. Histoire de Charles Quint.

Ph

tu

Vh

eu

nj

fl

ai

ri

ho

':-*fi'

rt

oj

OJ

■cJ

-tu

OJ

ÛJ

[fi

rt

rf

nJ

rt

GlIILLAUMK KkY

Portrait de Ferdinand Alvarez de Tolède, duc d'Albe (Coll. du duc d'Albe, Madridj.

Antonio Mdro

Porli:iit de Ferdinand Alvarez de Tolède, duc d'Albe

(Musée Royal de Rnixelles).

généreusement de vin ou de bière le plantureux repas réclamé par un estomac toujours affamé.

-< Dès cinq heures du matin, nous raconte un historien, il se faisait servir une volaille préparée avec des épices. A midi le menu comportait une vingtaine de plats. Le soir, il soupait deux fois : à huit heures et à minuit ». (').

Un ambassadeur anglais fut fort surpris, tout anglais qu'il était, de le voir à un banquet de la Toison d'or, manger successivement de cinq ou six grosses viandes « arrosant le tout pour le mieux qu'on avait jamais vu, car cinq fois, il vida sa coupe ne buvant jamais moins qu'un litre de vin chaque fois. »

En Espagne, il usait largement de petits et gros poissons, de perdrix de Gama qui venaient de chez le Comte d'Osarno, de petits jambons vermeilles, de pâtés de toutes sortes, de boudins préparés à la flamande, d 'épices et de condiments.

Faut-il s'étonner après cela de ses atteintes de gouttes? Son médecin n'avait-il pas raison de dire que cette maladie se guérit en fermant la bouche ?

Mais Charles-Quint, pour porter le fardeau de son vaste empire et s'occuper de tant de travaux, croyait un semblable régime nécessaire afin de soutenir ses forces.

Hâtons-nous de dire que Charles-Quint avait avec ses ascendants d'autres ressemblances sur lesquelles il importe d'insister davantage. Car, comme eux, il aimait les arts et protégeait les artistes. Si Philippe le Bon visitait familièrement l'atelier de Van Eyck, Charles-Quint aime à aller voir travailler le Titien. Philippe le Bon avait attaché van Eyck à sa Maison et lui avait fait une pension, Charles-Quint confère au Titien un ordre de chevalerie et lui donna deux cents écus d'or par an sur les revenus du royaume de Naples. La tradition ne rapporte-t-elle pas aussi qu'un jour Charles-Quint ramassa lui-même le pinceau que le Titien avait laissé tomber, en disant que « le Titien méritait d'être servi par l'Empereur » ? (')

(') A. Pichet. Histoire de Charles Quint.

(') Le Titien fit son portrait à différents âges, plusieurs fois celui de l'Impératrice, de Philippe II et des filles de Charles-Quint. Qu'il serait intéressant de les réunir momentanément !

Pour juger des goûts d'art de Charles-Quint, il n'y a, d'ailleurs, qu'à examiner ses armes, compter ses tapisseries ('), voir les tableaux qu'il a amassés et (|u'il laissera dans ses palais en Belgique {') comme en Espagne ! Ce qui est plus éloquent encore, c'est l'inventaire de ce qu'il emporte dans le Monastère de Yust où il va terminer ses jours dans la retraite et la pénitence. Ce qui y d(jmine ce sont des tableaux ! Ils y 'figurent au nombre de quatorze. On y mentionne aussi une tapisserie, or, argent et soie, reijréscntant l'Adoration des Mages !

Comme chez ses ancêtres encore, toute la conduite de Charles-Quint est guidée par^^^les aspirations les plus élevées. <- Je ne crois pas, a écrit de Thou, que l'on puisse trouver ni dans notre siècle, ni dans les temps les plus reculés, un prince qui méritât davantage par la réunion de toutes les qualités, de servir de modèle à tous ceux qui veulent s'élever par la vertu. En effet, qu'a-t-il manqué à son éloge, soit qu'on remarque sa sagesse dans ses projets, sa constance dans les revers et sa modération dans les succès... »

Charles Quint devait donner de cette modération dans les succès l'exemple le plus grand qui fut possible : ayant atteint le faîte des grandeurs humaines, il se décida volontairement à en descendre pour en montrer le néant. Il voulut, en oubliant tout ce qu'il avait fait de grand et de glorieux, offrir au monde une preuve de son humilité.

Mais avant de se retirer à Yust, où « aucun bruit des armées, avec lesquelles il avait fait tant de fois trembler le monde, ne devait lui parvenir et où il allait volontairement oublier ses bataillons bardés de fer et ses bannières flottantes », avant de se séparer à jamais du monde, il voulut réunir une dernière fois les chevaliers de la Toison d'or. Il les plaça près de lui et leur fit de longs et touchants adieux, jusqu'à ce qu'épuisé et sans voix, il fut retombé dans son fauteuil. « D'abondantes larmes découlaient, dit F. de Rabutin, le long de sa face et lui arrosaient

(') On faisait alors d'admirables tapisseries à Bruxelles et à Bruges. Charles-Quint qui s'y intéressait spécialement disait : « La Flandre sera riche tant qu'on n'aura pas coupé le pouce de ses fileuses ».

(') Marguerite d'Autriche trouva à Bruxelles une galerie de 134 tableaux parmi lesquels dix van Eyck, un R. van der VVeyden, etc.

^ws^

Portrait de Lamoral, Comte d'Egmont d'après une gravure d'un anonyme de l'Ecole flamande.

sa barbe blanche ». Toute l'assemblée partageait son émotion et pleurait avec lui. Les sanglots redoublèrent quand l'Empereur s'écria: « Mes chers amis, votre affection me perce le cœur, je vous quitte avec douleur » (■).

Tels furent les derniers mots du cinquième Chef et Souverain de la Toison d'or, « ce grand empereur qui, écrivait Brantôme, n'a pas eu son pareil depuis Charlemagne ! » Tel fut le dernier acte du grand empereur, qui avait l'esprit politique de son grand père Ferdinand le Catholique, la noble élévation de son aïeule Isabelle de Castille, la valeur chevaleresque de son bisaïeul Charles le Téméraire, le goût des beaux arts de ses aïeux Philippe le Bon, Charles le Téméraire et Maximilien d'Autriche !

Après avoir rendu hommage à Charles-Quint et après avoir montré l'éclat que sa grandeur d'âme, sa vaillance et sa hauteur de vues donnèrent à l'ordre dont il était le Chef et le Souverain, il serait injuste de ne pas dire un mot de ceux qui le secondèrent dans les vastes et difficiles entreprises d'un règne aussi fécond.

Car bien que Charles-Quint soit l'astre principal, cependant d'autres points lumineux nous apparaissent dans le ciel de son Empire. Autour de son trône ou plutôt près de sa tente, se tient tout un état major qui porte la Toison d'or !

Comme sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire, les chevaliers choisis par Charles-Quint ont eu à cœur de se distinguer dans tous les combats : ils sont devenus les plus intrépides et les meilleurs capitaines de ses armées.

Un chroniqueur illustre, peu porté en sa qualité de Français, en faveur de Charles-Quint, des Flamands et des Espagnols, retrace la vie des plus grands capitaines de son temps dans un livre qu'il dédie à la Reine de France : Rien n'est plus à l'honneur de l'ordre de la Toison d'or que la composition de cette glorieuse liste. En effet, la plus grande place y est occupée par les noms de ses membres, bien qu'ils soient flamands ou espagnols. J'y relève à côté des « hauts faits » de Charles- Quint que Brantôme considère comme le premier de tous les capitaines de son siècle, celui du duc d'Albe, digne et illustre élève de l'Empereur,

(') Histoire de Flandre, par le B" Kervyn de Lettenhove.

auquel il était si attaché qu'après le décès de Charles-Ouint il ne pouvait parler de lui sans avoir des larmes dans les yeux ; puis c'est F. F. d'Avalos Marc[uis de Pescayre cjui après s'être couvert de gloire à vingt ans à la bataille de Ravenne, meurt à trente-six ans « las et cassé de la quantité et du poids de ses victoires », mais digne d'autant plus de louange « qu'il ne chercha jamais aucun profit à la guerre mais seulement l'honneur ».

C'est un de ses parents, le Marquis del Gouasto dont les talents militaires et la bravoure sont si dignes d'hommage que Charles-Quint se démet de son commandement en sa faveur devant Tunis. Le Marquis del Gouasto ne put cependant faire respecter par tout le monde l'autorité qui venait de lui être conférée, car dans ce combat, malgré ses supplications, l'Empereur s'avança si fort, comme un simple soldat au hasard des arquebusades et des zagaies des Mores que l'on eût pour lui les craintes les plus vives. Le Marquis del Gouasto, comblé d'honneurs et victorieux ce jour là, ne s'endormit pas sur ces lauriers. Il avait pris cette devise, bien digne des Argonautes et d'un chevalier de la Toison d'or : <■< finiunt pariter rénovant que labores ». Il resta fidèle jusqu'à sa mort à ce précepte « n'ayant jamais cessé ses exploits de guerre et les uns faits, allant à d'autres et les renouvellant ».

La devise du duc Em. Ph. de Savoye « spoliatis arma super siint » était également bien digne d'un chevalier de la Toison d'or « expert en armes » et bien faite pour montrer la grandeur de son caractère courageux ; dépouillé de ses états, il se consola dans l'honneur et la gloire des armes.

Les traits de bravoure abondent également sur Philibert de Chalon, Prince d'Orange, qui suivant l'exemple de Charles-Ouint, faisait dans les batailles l'office de général, de capitaine et de soldat. Il se fit tuer, d'ailleurs ainsi, tout jeune encore, en chargeant l'ennemi « le collier bien à découvert » ; et il fut d'autant plus regretté qu'il était aussi « le prince le plus libéral et le plus affable du monde ».

Encore un grand, vaillant et bon capitaine ce René Comte de Nassau, blessé également à l'ennemi (') et si grièvement que Charles- Quint « alla le voir en son lict, le baisa en sa joue et se retira la larme

(') i5 juillet 1544.

tn

tx,

aï

OJ

O in

rt

CTJ

ca

fc

à l'œil ». L'empereur aimait également beaucoup Henri de Nassau qui montrait les mêmes capacités et le même courage.

Jean de Ligne Comte d'Arenberg est encore un des « grands et vaillants capitaines » cités par Brantôme qui meurt : « tout noble, tout courageux », faisant face à l'ennemi.

Quant au Comte de Mansfeld, certain jour devant la désertion de ses troupes, il chercha à se faire tuer et n'ayant pu y parvenir « il se rongea les poings de désespoir ». Il était, au surplus, aussi bon commandant que brave combattant. Que de porteurs de la Toison d'or encore dans ce livre de l'honneur et du mérite ! Citons Philippe, duc de Bavière, Comte Palatin qui défend victorieusement Vienne contre Soliman ; à côté de lui, Nicolas, comte de Salm, sans oublier l'Empereur Fernand, aussi courageux qu'habile, puis Maximilien IL..

Voici André Doria « auquel il faut donner cette gloire d'avoir été un des plus grands capitaines de mer, qui ait été », nous dit Brantôme; vient ensuite Alvares de Toledo, bien digne de « ce grand nom et cette grande race de Toledo si illustrée par les hauts faits de tous ceux qui en sont sortis qu'à jamais il en sera conservé mémoire »('). Puis c'est Cosme de Médicis « valeureux, asseuré et prudent » et Ferdinand de Gonzague également prudent et « bening, magnanime, généreux, libéral, fort, adroit, gentil, valeureux » ('), G. de Croy, Seigneur de Chièvres, ancien précepteur de l'empereur, non moins habile courageux et vertueux qui « honorait les charges les plus hautes plus qu'elles ne l'honoraient ».

Citons encore, toujours avec Brantôme, Charles de Lannoy, le héros de Pavie, auquel François I rendit son épée ; Velasco qui eut l'honneur d'avoir sous sa garde le roi de France; le Comte d'Egmont le vainqueur de S' Quentin et de Gravelines, le Comte de Hornes qui se distingua aux mêmes combats ; A. de Croy, seigneur de Beaurain, Don Juan de Vega, vice-roi de Sicile ; Don Raymond de Cordonna qui commandait les troupes impériales à Ravennes ; Pedro de Médicis, le Comte de Furstemberg, Henriquez de Cabrera, Don Fernande d'Arragon, Don Gonçalo Fernandez de Cordova, Duc de Terranova, Don Alfonse Felice

(•) Brantôme. (") Idem.

d'Avalos, d'Arragon, Don B. de la Cueva qui eut plusieurs fois la conduite des armées de Charles V; Sforsa-Sforsa, Mann([ue de Lara, etc. Pendant tout le règne de Charles-Quint — on peut en juger par tous ces noms tjui se sont imposés à Brantôme — de nobles cœurs battaient sous l'or des colliers de la Toison d'or.

Philii)pc II était Chef et Souverain de la Toison d'or, depuis le jour de l'abdication de Charles-Quint et avant la mort de son père — suprême joie pour Charles-Quint, — il s'était couvert de gloire par les victoires de S' Quentin et de Gravelines.

Mais, hélas ! à ces journées de triomphe succédèrent bientôt des jours de deuil. Les défilés des lansquenets vainqueurs firent place aux pompes endeuillées d'un convoi funèbre.

Philippe II fit célébrer à Bruxelles à la mémoire de Charles-Quint, un service dont la splendeur rappelle bien les traditions des Ducs de Bourgogne et leur amour du faste. Il est vrai que le désir d'honorer la mémoire de Charles-Quint explique la magnificence de ces funérailles.

On vit, en effet, un long et superbe cortège se déployer dans les rues de Bruxelles : « Entre autres chars, il y avait un navire très grand lequel était tout à l'entour chargé de beaux tableaux représentant ses victoires. D'un coté ces mots étaient écrits : « Afrique ruinée, Suedres prise, la mer sûre, Tremisen rétabli, Soliman chassé •>. Au côté gauche, on lisait : « Monde nouveau trouvé. Milan recouvert, l'Allemagne et la Bohême appaisés, Moron et Caron forcés, Tunis pris, les captifs ramenés, la Foy plantée en Indye. » «Après ce grand vaisseau, marchaient deux colonnes posées sur deux grands rochers tirés par des Tritons qui disaient qu'à bon droit pour devise il les avait prises, car comme héros, il avait dompté les monstres et il avait passé plus oultre. Les colonnes portaient ces deux vers :

« Jître tibi herctdeas snmpsisti signa colnmnas, Monstroriini domitur temporis ipse tiii. »

Et « après marchait le roy Philippe II avec son grand deuil et derrière lui tous les grands i)rinces et seigneurs qui étaient chevaliers

OJ

bo

■OJ

OJ

OJ

ce te

eu 1 — 1

al

tjO

nJ

rt

en

ta

ul

Oj

rt

OJ

Page 1