‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 62 sur 75 · HOSPICE · texte numérisé non relu

HOSPICE

Au moyen-âge, et même à une époque plus rapprochée de nous, les grandes et populeuses cités, ïour.s, entre autres, étaient périodiquement désolées par des maladies contagieuses que l'on désignait, quelle qui; fût leur nature, sous le nom générique de peste. Ces maladies provenaient des immondices de toute espèce que la négligence ou l'impuissance administratives laissaient s'amasser et croupir dans les rues sombres cl étroites où pullulaient les ladres, les marauds, les vilains et autres bélistres. En 1519, plus violent, on se le rappelle sans doute, que d'habitude, le lléau, à Tours, ne se bornant pas à ses victimes ordinaires, menaçait de sortir des misérables quartiers où se retranchait le menu'peuple, d'envahir l'hôtel des nobles seigneurs, le logis des riches bourgeois. Songeant alors à en paralyser les effets, les élus formèrent à la hâte une espèce d'établissement pour recevoir les malades. Les pestiférés y furent déportés en masse et conliés à la garde de quatre personnes dévouées qu'on reconnaissait à leurs longues robes mi-parties de noir et de blanc. Aux précautions physiques les mesures morales. On entoura le tombeau de saint Martin de cierges qui devaient brûler nuit et jour. Le Sanitas (c'est ainsi qu'on appela le lieu où l'on entassait, pêle-mêle, les morts, les mourants, les malades) ne mit point un terme aux affreux ravages de la contagion. Sublatâ causa, tollituv effectus .'... C'est ce dont les édiles, malheureusement, ne se rendirent pas compte. Nos grandes villes, aujourd'hui, ont sans doute encore beaucoup à gagner sous le rapport hygiénique : mais, grâce aux amélioration.s introduites dans cette branche de leur administration, toutes ces maladies épidémiques ont disparu, ou ne se représentent plus qu'à de très-longs intervalles et sous l'influence de causes le plus souvent étrangères aux localités.

Une autre maladie, la lèpre, rapportée par les croisés, était alors endémique en France et dans tous les États de l'Europe qui avaient eu quelques rapports avec les pieux défenseurs du Saint-Sépulcre. Les lépreux, redoutés au-delà de toute expression, et parqués comme des animaux immondes, étaient obligés, lorsqu'ils sortaient, d'agiter une crécelle en bois, afin d'avertir les passants de se garer de leur approche. On recevait les plus misérables d'entre eux dans des nlaisons de charité nommées ladreries ou maladreries. La peste ayant perdu un peu de sa rigueur, en 1519, le Sanitas, devenu inutile, servit de maladrerie.

Un autre lléau, plus terrible que la peste et la lèpre, puisque seul il a survécu à ces deux dernières, la mendicité, désolait dès lors le royaume. La ville de Tours, plus affligée peut-être que beaucoup d'autres, sous ce rapport, s'occupa la première en France d'opposer une digue au développement de cette plaie dévorante. En 1650, l'intendant de lléere et monseigneur Victor le Bouthillier, archevêque de Tours, que l'on retrouve partout où il s'agissait de bonnes œuvres, obtinrent du conseil royal assemblé à Fère, au mois de février, un arrêté les autorisant à établir en leur ville un hôpital général, qui servirait en même temps de dépôt de mendicité. Les mendiants de Tours, de Marmoutier, de Beaumont, du Plessis-les-Tours, devaient y trouver un refuge et du travail.

Un règlement en cinquante-sept articles, pris en conseil d'Etat au mois de février 1658, établit, pour gouverner cet hospice, une commission de seize administrateurs ainsi composée : un grand-vicaire, un membn' du chapitre de la cathédrale, un membre du chapitre de Saint-Jlartin, trois membres pris dans le présidial, le corps de ville et l'élection, et les dix autres parmi les notables habitants de la ville. Cet établissement, à la création duquel avait présidé une pensée large et féconde, faillit être arrêté dès le principe par l'opposition inintelligente et tracassière des trésoriers de France et des officiers de la prévôté, olîensés de ce qu'aucun des administrateurs n'avait été pris dans leur sein.

Cet obstacle levé, l'hôpital général fut bâti, près le canal Saint-Maur, derrière la chapelle de Sainte-Anne. sur l'emplacement de l'ancien Sanitas, qui, se trouvant, en raison de l'augmentation progressive de la population et de l'enceinte de Tours, trop voisin de celte ville, fut transporté au lieu appelé la Métairie, sur les bords du Cher. Le corps de ville y avait acheté cinq arpents de terre afin de pouvoir y bâtir. Mais la pesle et la lèpre, en disparaissant, rendirent cet établissement sans application.

L'hôpital général, confirmé en 1726, par lettres patentes de Louis XV, ne reçut d'abord que des vieillards, des enfants, des épileptiques et des aliénés. En 1805, sous l'administration de M. de Pommereul, il changea de destination et devint, non plus une maison de refuge, où l'on forçait à travailler les gens sans asile et sans profession, mais une maison hospitalière où l'on reçut indistinctement tous ceux que l'âge, des maladies momentanées ou incurables rendaient incapables de subvenir par eux-mêmes à leurs besoins et à leur traitement. On y adjoignit l'ancien hôpital civil et militaire, autrefois situé sur la place de la cathédrale, et l'hospice de la Madeleine, exclusivement consacré aux Enfants-Trouvés, pieuse maison fondée en 1741, par monseigneur de Rastignac, archevêque de Tours, et achevée en 1753, par monseigneur de Elcury, un des successeurs de ce prélat.

Ainsi constitué, cet établissement, un des plus vasles du royaume, .se trouva tout d'abord en proie à un

desordre qui s'explique par la réunion en un même local de tant d'individus (îlITérents d'âge, de sexe, d habitudes. Mais, depuis 1830, les choses ont changé complètement d'aspect. Les vieux bâtiments, n(yjfcis par le temps et tombant en ruines, ont fait place à de nouvelles constructions plus commodes, mieux aérées, et, grâce aux soins intelligents de l'administration actuelle, l'ordre le plus.parfait, la régularité la plus admirable régnent partout. ,

Autour de la cour d'entrée, appelée cour de l'Administration, se trouvent les bâtiments occupés par. le

concierge, les pensionnaires, les élèves, les employés supérieurs, les magasins, ht cuisine, la boucherie, la

» pharmacie et le corps de garde. Dans la cour de la Direction, sont les logements destinés. au contrôleur, aux

sœurs hospitalières, au directeur, la salle du conseil d'administration et les ateliers de la maison. Plus loin

s'élève l'école préparatoire de médecine et de pharmacie, avec toutes ses dépendances.

Après la cour de la Direction vient la cour des femmes, qui comprend : à droite, la lingerie et la couture, les vieilles femmes, *les inlirmcs, les épilcpliques ot la Madeleine; à gauche, la salle dos malades, des ophlhalmiques, des blessées^ des voyageuses, de celles qui sont atteintes de maladies contagieuses , la salle des opéra-<^ lions et le dortoir des opérée*. Au fond, la Maternité, avec des cours séparées pour les femmes et pour les *• > tilles enceintes. ^

Vis-à-vis de la cour de l'Administration, se prescntcnt deux autres cours situées à la siiilo l'une de l'autre, et réservées, la pi'emière, aux vieillards, la seconde, aux malades civils. A gauche sont les bains ,généraux, à droite, la dépense, avec une communication particulière et séparée pour les hommes et les femmes. Après la dépense, le réfectoire pour les vieillards, la salle d'opération pourles hommes et le dortoir des opérés,' contigu aux salles des blessés. La partie de la chapelle qui n'est pas consacrée au culte reste affectée à l'hôpital civil des hommes.

•Au fond, l'hospice des folles, et, en remontant la grande aile septcntrionnalo, l'hospice pour les fous, les

■"vieillards, les épileptiqucs, les voyageurs, les enfants trouvés, les malades atteints de maladies contagieuses,

d'affections cutanées, etc.... Chacune de ces catégories, isolée complètement des autres, a une cour et des

salles particulières. - ' '.^f

A gauche de la cour de l'Administration, est l'hôpital militaire, à la suite duquel le bûcher. Plus loin,^ s'étendent de vastes terrains destinés à occuper les aliénés en traitement ou convalescents.

Un puits artésien, distribuant de tous côtés des eaux salubres, a mis à même de supprimer les citernes, et, par des pentes habilement ménagées, d'assainir les cours. Le ruau Sainte-Anne, ancien canal de communicatiofi du Cher à la Loire, oii croupissait depuis nombre d'années une eau dormante et fétide, a été comblé et remplacé par le jardin botanique.

L'hospice de Tours, grâce à l'active sollicitude de la commission administrative si bien présidée pari MM. Walwein, maire de Tours, et Bclile-Viot, vice-président, a vu se réaliser toutes ces importante» améliorations en moins de dix années. Bientôt encore, de nouvelles modifications, provoquées par le zèle au-dessus de tout éloge dont ces messieurs donnent constamment des preuves, feront de leur œuvre éminemment philanthropique un établissement sans rival. Toutes les misères et toutes les souffrances, hommes, femmes, enfants, vieillards, militaires, étra'ngers, malades curables ou incurables, aliénés ou idiots, y trouveront un refuge convenable et des secours.

La population habituelle de la maison est de neuf cents individus environ, et peut, au besoin, s'élever à douze cents. Vingt sœurs de la Présentation, sous la direction d'une supérieure, sont attachées aux différentes branches du service, et portent au chevet de chaque malade ces soins attentifs qui les rendent si dignes d'affection, de reconnaissance et de respect.

Trois cents enfants à peu près sont recueillis chaque année et confiés immédiatement à des nourrices su lesquelles on exerce une active et journalière surveillance. Presque tous ces enfants, en grandissant, se placer comme gagistes, dans les campagnes où ils ont été élevés; quant à ceux qui ne peuvent trouver d'emploi, ordinairement atteints de quelque infirmité, ou d'un vice organique, ils rentrent à l'iiospico et y exécutent des travaux appropriés à leur âge et à leurs forces.

Un atelier de tissage, où sont occupés les jeunes garçons et les vieillards valides, fournit une partie du linge nécessaire au service; une manufacture de cotonnade produit les étoiïes destinées à vêtir les orphelins ; enfin les jeunes filles sont attachées à la couture et à la lingerie.

JARDIN B0TA>lOUi:

En 1787, un protecteur éclairé des sciences naturelles, nionsciLiiL'iirdeConzié, archcvê(jucd.c Tours, songeant à organiser dans .sa terre de Grandmont un jardin botanique qui put réunir toutes les plantes particulières à la Touraine, un tourangeau, M. Margueron,fut chargé d'en diriger les travaux. Ils les poussa avec tant d'activité, qu'en 1788, le jardin po-ssédait déjà jjIus de huit cents espèces de plantes classées d'après la méthode du professeur Lamarck. Sur ces cnirefaites, la révolution étant venue bouhiverser Tordre ancien, disperser le clergé. In nol»lcs.sc cl leurs adhérents, cl détruire en même temps le bien i|u'ils avaient pu faire, rarthcvêquc de Tours,

son château, son jardin botanique, subirent le sort commun à tant d'autres : le prélat, proscrit, ses terres furent vendues, et ses plantes, amassées à grands frais, bouleversées. Le soc et la herse passèrent dessus sans pitié. I) n'y eut pas jusqu'à l'organisateur de ces richesses qui, pour échapper à la proscription, ne fût forcé d'aller au-devant d'elle cl de se réfugier dans les armées républicaines.

Revenu à Tours après la tourmente, et se rappelant ses premiers travau.v, M. Margueron se mit en tête de faire pour la ville ce qu'il avait fait jadis pour Grandinont. Toutefois ce ne fut qu'en 1852 qit'il put se livrer exclusivement à l'accomphssemcnt de son rêve de prédilection. Il présenta à ce sujet un mémoire à la Société d'Agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres du département d'Indre-et-Loire, et à la Société médicale. Ce mémoire lu avec intérêt et favorablement accueilli, les conclusions en furent adoptées. Une commission fut nommée à l'effet de faire un rapport à la société et de prier le préfet de le soumettre (ce qui eut lieu) au canseil-général du département, lors de sa session. Le conseij-général, tout en reconnaissant en principe l'utilité du projet, se vit obligé d'en ajourner l'exécution ; 1 état de ses finances ne lui permettait pas de pareilles dépenses. La requête, présentée tous les ans, reçut tous les ans le même accueil et la même réponse. En 1856, les membres de la commission, pensant avec Oronte — qu'on nous passe le rapprochement — i\\ic c'est désespérer que A' espérer toujours, imaginèrent de recourir à une souscription. La Société d'Agriculture, la Société médicale et les membres, individuellement, qui les composaient, se placèrent en tête de la liste. Toutes les notabilités de la ville suivirent cet cxenqile. Le préfet, M. d'Enlraigues, offrit avec un vif empressement la partie du jardin de la préfecture qui longe le Mail. Mais le conseil-général, contrôleur trop sévère en pareil cas, ne voulut point considérer les avantages de la proposition ; il n'y vit au contraire qu'un acte alteutaloire à la chose publique, et ne permit pas qu'il fût touché au jardin de la préfecture avant qu'une ordonnance royale en eût accordé régulièrement l'autorisation. Bref, le projet dormirait sans doule encore au fond des cartons, sous le poids du veto administratif, n'eût été la création, à l'hospice-général de Tours, d'une école préparatoire de médecine et de pharmacie. Parmi les professeurs nommés à celte école se trouvait un professeur de botanique. Celle circonstance ranima l'espoir de la commission, et, sur sa propo sition, l'administration de l'hospice, mieux inspirée que l'autre, concéda un terrain propre à l'établissement du jardin tant désiré. .Alors, forcé dans sa retraite, le conseil-général donna son approbation, et vota même, de 1842 à 1844, une allocation de 2,tX)0 francs.

On se mit aussitôt à l'œuvre, et les travaux ayant été poussés activement, le 9 novembre 1845 la première pierre de l'orangerie fut posée par monseigneur Morlot, archevêque de Tours, et le 1" juillet 1844, l'école do botanique, contenant déjà plus de deux mille plantes, put être ouverte aux élèves de l'école préparatoire, aux amateurs d'horticullure et aux savants qui attendaient ce jour avec impatience.

Le jardin botanic(uc de Tours, tel qu'il est organisé aujourd'hui, se compose de sept divisions : 1° l'École de botanique, proprement dite, où se trouvent déj.à réunies plus de six mille plantes indigènes et exotiques ; 2° l'Arboretum, plus de deux mille pieds d'arbres forestiers et d'ornement, ainsi que des arbustes ; 5° l'École fruitière, quatre à cinq cents pieds d'arbres fruitiers d'espèces choisies, et pouvant servir de type; 4" l'École des mûriers, soixante pieds des meilleures espèces ; 5° l'École des céréales, spécialement destinée aux agriculteurs; G" les Plantes fourragères, oléagineuses et tinctoriales, dont beaucoup d'espèces ont été tirées des jardins botaniques de Liège et de Dijon; 7° l'École maraîchère, où l'on trouve également beaucoup d'espèces de plantes tirées de Litige.

Grâce encore à M. Walwein, qui ne voulut pas être des derniers à y apporter son concours, toutes les eaux du puits artésien de l'hospice circulent dans le jardin botanique et y critrelienncnt la fertilité la plus luxuriante. Un kiosque de forme rustique a été élevé au milieu même de l'Arboretum, et les noms des fondateurs et des amateurs distingués qui ont contribué au développement de l'œuvre y seront inscrits, s'ils ne le sont déjà, sur des tableaux destinés ad hoc. M. Margueron, dans un âge où le commun des hommes n'aspire plus qu'au repos, ayant conservé la vigueur et l'activité d'un jeune homme, a bien voulu se charger de la direction de cet étabhssement. Au nombre de ceux qui l'ont puissamment secondé dans son œuvre, nous citerons, indépendamment du préfet du département et du maire de Tours, MM. les directeurs du Muséum de Paris et ceux des jardins botaniques de Liège, de Dijon, d'Orléans, du Mans, etc...., et, parmi les amateurs, M. le comte et M""^ la comtesse de Villeneuve, M™" la comtesse de Richemont, W. le comte de la Villarmoie, le savant et habile praticien M. le docteur Bretonneau, M. le comte Odard, M. Henri Gouin, M. le comte de la Pinsonnière, M. Voest; enfin, parmiles jardiniers horticulteurs de Tours, MM. Porcher fils, Chalenay, Vausseur, Delahaye, Messire, M"'" veuve Barillet et son fils, celui-ci directeur du jardin botanique de Saint-Pierre, à la Martinique.

Tant d'intelligents efforts, de généreux sacrifices, devaient faire et ont fait en peu d'années, du jardin botanique de Tours, un des plus remarquables en ce genre que nous possédions en France; il accompagne dignement le magnifique hospice dont il forme pour ainsi dire partie intégrante. La situation centrale de la Touraine, la douceur de sa température, la fertilité du sol, rendent ce jardin plus propre que beaucoup d'autres à l'acclimatation des plantes étrangères; aussi ses fondateurs, en l'organisant, ont- ils bien mérité nonseulement de la Touraine mais encore des autres provinces au.\quelles il peut rendre d'impoitants services.

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