XXIV. — LE ROMANISME. — DIVERSITÉ DES COUltS. 3i
réunissait autour de sa chaire. Il y avait sans doute à faire quelques exceptions inévitables. OnaccordaitqueM. Etienne Quatrcmère, au Collège de France, enseignât l'hébreu et le chaldaïque avec honneur devant huit ou dix élèves assidus; même tolérance pour renseignement d'un professeur de sanscrit ou de chinois. M. Boissonade se faisait aussi pardonner la modestie avec laquelle il réduisait ses leçons à des explications d'auteurs choisis parmi les classiques de la Grèce ; il y mêlait assurément toutes les finesses d'un esprit français par excellence, et l'on sentait bien que, s'il déployait peu de forces, c'était par défiance de lui-même et, comme ce personnage d'Horace, vires exteniians consulto. Peu d'auditeurs se groupaient autour de ce chef de notre philologie ; mais, à défaut de succès bruyant, il recueillait l'estime et la reconnaissance d'une petite famille de travailleurs dont quelques-uns se disposaient à le suivre dans les voies de l'érudition. Mais, en général, un cours de littérature, de philosophie ou d'histoire, en Sorbonne comme au Collège de France, devait faire appela un public nombreux : c'était la tradition des Royer-CoUard, des Guizot, des Cousin et des Yillemain. A Dieu ne plaise que je réclame contre de tels succès ! Ils furent opportuns et légitimes. L'amour des lettres, la critique littéraire et philosophique avaient bien soulTert durant nos dix années de révolution et ne s'étaient guère relevés durant les dix années du premier Empire. L'esprit pui)lic, avide de sérieux plaisirs, d'idées libérales, de théories généreuses, se porta d'un élan naturel vers des houiuies d'une incomparable éloquence, et il les soutint d'une sympathie qui sembla doubler leur talent. Ce fut là une bien brillante période, où la jeunesse française s'inspira de la plus vive ardeur pour toutes les études (fui font la force et l'honneur des grandes nations. JMais avec le temps, d'aulri^s besoins al-
laicnt se produire, au\(jucls renseignement public devait répondre. Des leçons comme celles de M. Villemain et de -AI. Cousin, courant à travers les siècles, à travers les systèmes et les chefs-d'œuvre, sans s'arrêter au détail des faits et des dates, à Texpllcation des textes, avaient ]>u sulïire à soulever chez nous un mouvement de vive et utile curiosité ; mais cette curiosité même devenait cha([ue jour plus exigeante. Si les maîtres éminents dont la mémoire nous est chère avaient enseigné plus longtemps que les circonstances politiques ne leur ont permis de le faire, il leur eut fallu, un jour ou l'autre, changer de méthodes. D'abord ces cours, où l'on veut intéresser et retenir des centaines d'auditeurs dans un large amphithéâtre, exigent des efforts de parole et de pensée qu'on ne peut soutenir continûment sans une extrême fatigue. On l'a bien vu par l'exemple d'Ozanam et de Saint-Marc Girardin. Le premier mourait à l'œuvre après dix années à peine d'enseignement, et le second n'a soutenu sa longue popularité qu'en réduisant beaucoup le nombre de ses leçons; il lui avait fallu se dérober à la foule de ses amis en Sorbonne qui ne se lassaient j)as de l'applaudir.
i^tre applaudi, et surtout l'être à plusieurs reprises dans la même leçon, voilà en etï'et une bien douce chose, maisdont la séduction est parfois périlleuse. Tout enseignement n'est pas fait pour être applaudi, et, par malheur, tout professeur est plus ou moins sensible à ce plaisir; et l'on glisse facilement sur la pente ([ui nous mène à le rechercher.
Depuis quarante ans, plusieurs cours à la Faculté des L(>ltres se sont divisés en deux séries de leçons : l'une d'exposition générale convenant par sa nature même à un public plus nombreux, l'autre oîi l'analyse et l'explication des textes n'attirent que peu d'auditeurs et leur demandent une attention plus laborieuse. Or, combien de fois on a pu