XVI. — SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE
difficile à défendre contre les passions des peuples rivaux.
Certes, surtout cela, les historiens et les orateurs grecs nous instruisent déjà beaucoup ; mais nous devons plus encore au témoignage authentique et précis des inscriptions. Pour vous en donner une nouvelle preuve, et cela sans sortir du Musée du Louvre, on sait que, vers le temps d'Alexandre, les acteurs commençaient à former des corporations qui desservaient, sous des titres différents, les divers théâtres de l'Asie grecque et de l'Occident. Une série nombreuse de documents épigraphiques nous fait voir quels furent, sur plusieurs points du sol hellénique, la constitution intérieure de ces Sociétés, leurs rapports avec l'État, leur puissance et leur richesse. Les Synodes d'Artistes Dionysiaques, comme s'appellent ces corporations placées sous la protection générale de Bacchus, le dieu des fêtes dramatiques, et sous la protection spéciale de quelques souverains tels que les Attales, jouissaient de privilèges importants pour l'exercice de leur art ; ils avaient une caisse commune et des garde-meubles à leur usage ; ils rendaient des décrets, recevaient et décernaient des présents, comme le font aujourd'hui nos sociétés de bienfaisance, nos Académies. Cra ton, musicien émérite, membre du synode qui desservait l'ionie, fut ainsi tour à tour le bienfaiteur et l'obligé de ses confrères. La preuve en est dans ce décret dont nous possédons à Paris une copie mutilée ; elle se complète par d'autres pièces concernant le même personnage et que renferment d'autres collections. C'est à l'aide de témoignages épigraphiques ainsi rapprochés, que nous avons pu reconstruire tant d'institutions sur lesquelles les historiens ne vous avaient rien ou presque rien appris.
Mais l'histoire des institutions ne profite pas seule des travaux de l'épigraphie ; car les inscriptions apportent de précieux matériaux pour l'étude des langues et des littéra-
lurcs. Pour la langue grecque en particulier, on ne saurait dire à quel point s'en augmentent nos connaissances. Les anciens déjà relevaient sur la pierre, et les modernes ont relevé après eux des centaines de petites pièces en vers, ou épigrammes, matière abondante et variée de ce qu'on appelle Y Anthologie grecque. Mous en avons ici quelques gracieux échantillons. Mais, pour ne pas nous égarer dans ces belles galeries, où tant de monuments se disputent notre attention, bornons-nous à regarder deux ou trois pages où se révèlent les diversités de la langue grecque, selon le temps et selon les races qui l'ont parlée.
Nous avons vu tout à l'heure des documents contemporains de Périclès, de Socrate et de Phidias. Sur une même pierre, qu'a rapportée M. Philippe Le Bas, voici trois décrets de Mylasa, d'une ville de Carie, qui nous rappellent le souvenir de Mausole, de ce célèbre satrape qu'a immortalisé la douleur de sa veuve Artémise : le dialecte est celui qu'on parlait dans l'ionie, près des écoles où se forma le talent d'Hérodote. En face de cette pierre, je déchiffre les premières lignes (les seules hélas ! qui nous restent) d'une dépêche d'Octave, de celui qui devait être un jour l'empereur Auguste, aux habitants de cette même ville de Mylasa: c'est là le grec usité au temps de la conquête de la Grèce par les Romains, surtout dans les pièces que la chancellerie romaine faisait traduire à l'usage des provinces récemment conquises ; on l'appelait la langue commune, langue déjà bien déchue de l'élégance et de la dignité qui caractérisent Talticisme, cette pure expression du génie hellénique. Dans le même style sera traduit, cinquante ans plus tard» le résumé de la vie d'Auguste, écrit par lui-même pour la postérité, et dont une copie presque complète s'est conservée sur les murs de son temple à Ancyre. Vous avez naguère admiré, à Paris, dans une salle annexée à l'expo-