‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 184 sur 212 · XXIV. — LE ROMANISME. — DIVERSITÉ DES COURS · texte numérisé non relu

XXIV. — LE ROMANISME. — DIVERSITÉ DES COURS

ver un admirable collaborateur dans le doyen même de la Faculté des Lettres, Joseph- Victor Le Clerc. Mais, en dehors de ces maîtres éminents, l'Université resta bien enfermée dans le cercle des lettres classiques. Je me rappelle encore l'impression que firent en 1832 à la Sorbonne deux thèses pour le doctorat, dont les auteurs sont morts aujourd'hui : Edward Barry avait traité du cycle populaire de Robin Hood, et Henri Monin, du roman de Roncevaux. Ce fut un grand étonnement pour les vieux professeurs de notre Faculté ; j'entends encore le vénérable Laya gourmander le candidat Monin qui s'était permis de trouver le catalogue des héros français et des héros sarrazins chez notre vieux poète aussi ou plus intéressant que le catalogue des Grecs et des Troyens dans Homère.

Que les temps sont changés! Aujourd'hui c'est à qui fouillera le Moyen Age pour y exhumer quelque héros inconnu ou méconnu, pour étudier quelques monuments de nos anciens dialectes, pour en dresser le lexique ou la grammaire.

M. Fauriel, bientôt après les modestes et pourtant mémorables soutenances de 1832, avait inauguré un cours de littérature étrangère par des recherches, alors toutes neuves, sur Torigine des langues et des littératures du Midi. Récemment promu au décanat, J.-V. Le Clerc encourageait ces études, mais surtout en historien des mœurs et des idées. La grammaire l'attirait moins ; elle balance aujourd'hui, si elle ne prime pas toutes les autres recherches sur une période si longtemps négligée. De l'Ecole des Chartes, les langues romanes ont fait invasion dans la Sorbonne, d'abord à l'École des Hautes Études, puis à la Faculté des Lettres, sans compter le Collège de France où deux chaires aujourd'hui leur sont attribuées. Enfin voici plusieurs de nos Facultés de province dotées à leur tour

du même enseignement ; celle de Montpellier possède deux conférences, Tune pour la langue d'oïl et l'autre pour la langue d'oc. Décidément le Moyen Age français a pris pleine faveur en France ; mais admirez le retour des choses d'ici-bas : déjà s'annonce une vive réaction contre nos enthousiasmes. Au mois de juin dernier, la Revue des Deux Mo7ides démasquait une batterie contre les romanistes qu'elle refuse d'admettre parmi les humanistes dignes de ce nom. Le nouveau critique le prend de très haut avec les défenseurs de la philologie romane; il les renvoie tout simplement à Boileau et à l'ancienne Académie française, dont il approuve le dédain pour le langage informe et pour les fades productions littéraires de nos aïeux. Un de nos nouveaux professeurs de langue d'oïl (1) relevait naguère le gant jeté si fièrement aux pieds de la jeune école. Etait-il bien nécessaire de répondre au défi? Je ne sais; mais le défi, en tout cas, était un signe du temps et de notre tempérament national.

11 s'est passé quelque chose de semblable dans la condition générale de nos cours publics. Mais, là-dessus, qu'il me soit permis de prendre mes sûretés devant le lecteur, car je vais toucher à des questions délicates, où Ton me soupçonnera facilement de quelque partialité. Il y a tant d'années que j'enseigne dans une chaire delà Sorbonne! On pourrait bien me rappeler la réponse de Sganarelle à M. Josse l'orfèvre. Mais quoi! Si M. Josse a tort de vanter sa marchandise, au moins doit-on lui pardonner de se connaître en orfèvrerie. Cela dit, je procède en simple observateur.

Pendant longtemps on a mesuré le succès d'un cours et le mérite du professeur au nombre des auditeurs qu'il

(I) M. Boucherie, à l'ouverture de sa conférence de langue d*oïl, (Faculté des lettres de Montpellier.)

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