XXV. — LATINITÉ MODERNE EN FRANCE ET EN ITALIE
d'Eau à Montpellier, yous sentirez toutes les difficultés que présente notre langue pour le style monumental. Elle n'y réussit qu'à la condition de ne faire jamais une phrase quelque peu complexe et de se borner à la simple et rapide exposition des faits, sans aucune circonlocution. J'aurais défié toute l'Académie française de ramener en notre langue à sa brièveté expressive et touchante cet hommage funèbre d'un pauvre bourgeois de la Gaule romaine aux vertus de sa femme : Conjiigi piœ et castœ qiialem paupertas potiiit memoriam dedi. Voilà, si je puis dire, un vrai bijou épigraphique dont il nous est impossible de tirer une empreinte fidèle (1). Et pourquoi? Parce que nous ne saurions échapper à la lourde complication de nos particules, de nos pronoms et de nos verbes auxiliaires. Le seul moyen que nous ayons d'être brefs sur le marbre et sur le bronze, c'est de faire en sorte que chaque ligne exprime clairement un souvenir, une pensée complète. Témoin l'éloquente épitaphe gravée sur la face antérieure du monument de Hoche à Versailles : Hoche, né à Versailles le ^^ juin 1768. — Soldat à 16 ans, — Général en chef à 25. — Mort à 29. — Pacificateur de la Veîidée, On y a joint récemment un bulletin sommaire des victoires du héros et un hommage à son noble caractère, le tout rédigé, dit-on, jadis parla plume de M. Villemain, mais qui font, je l'avoue, un étrange- effet sur la pierre du monument (2) ; c'est une faute de goût que l'on a sagement évitée dans les inscriptions qui décorent le monument inauguré il y a quelques jours à Saint-Germain en l'honneur de M. Thiers 11 est vrai que, même en latin, le style épigraphique a ses règles et ses convenances. Les Italiens qui continuent
(1) L'original, si je ne me trompe, est déposé au Musée d'Avignon.
(2) Un savant Versaillais de mes amis me renvoie sur ce sujet au Journal des Débah, des 27 juin 1873, 27 juin 1876 et 28 juin 1878.
à le cultiver avec une prédilection filiale pour les traditions de Fancienne Rome n'y réussissent pas toujours également. Leur grand latiniste Vallauri se donne^ à la fin du volume que nous rappelons ici, le malin plaisir de refaire quelques inscriptions dont le mauvais style déshonore, selon lui, les monuments où on les a gravées. 11 fait mieux, et pour la seconde fois il réunit toutes ses œuvres épigraphiques, c'est-à-dire environ 750 inscriptions rédigées par lui dans le plus beau latin des temps classiques : les unes pour orner réellement des édifices publics, ou sacrés ou profanes, et des tombeaux; les autres pour consacrer sous la forme épigrapliique des événements de Thistoire contemporaine et particulièrement ceux du pontificat de Pie IX. Un de ses disciples et amis, M. Osvald Berrini, ajoute auv recueil un tîourt manuel d'épigraphie pratique, de Stilo\ inscriptionum latinarum^ qui résume le grand ouvrage de Alorcelli sur le même sujet. On aime à se promener avec un tel guide dans un tel musée et à lire sur chaque page Texprcssion de sentiments nobles et délicats, religieux et patriotiques, dans le plus beau langage d'un secrétaire d'Auguste ou de Trajan. Mais çà et là on regrette l'abus d'une latinité décidément impropre à exprimer clairement des idées et des inventions trop modernes. Les futurs historiens de Pie IX, s'ils étaient réduits à consulter comme documents les Fastes écrits par la plume élégante du savant piémontais, auraient quelque peine à remettre en italien maint article de cette série mémorable. Tantôt c'est le titre latinisé d'une congrégation, tantôt celui d'une magistrature, qui les troublerait. L'introduction de l'éclairage au gaz dans les rues de Rome est sans doute un fait mémorable ; mais reconnaît-on la lumière du gaz sous cette belle périphrase : nitidissimam lucem ex atris vaporibus elicitam (n° 418)? J'ai le même scrupule à propos des chemins