XI. — ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLEÇ
filles n'a pas voulu changer ce litre modeste de son institution; mais elle aime à en élargir, à en élever le sens par toutes les améliorations que comporte le programme des études où elle vous convie. Elle croit avoir marqué déjà un progrès dans l'éducation des femmes ; elle ne renonce pas à l'ambition d'en marquer d'autres encore. Quelques pensées nous préoccupent, qui, si nous pouvions les réaliser, ajouteraient à l'intérêt et à la force des leçons que vous venez recevoir ici. Par exemple, vous apprécierez, Mesdames, toute la valeur que donne aux pages éloquentes de nos écrivains français la diction habile du maître qui a pour devoir d'analyser et de juger devant vous leurs chefs-d'œuvre. Ne peut-on pas souhaiter qu'à cette leçon vivante et à cet exemple de la parole se joignent quelques préceptes spéciaux de diction, quelques exercices pratiques accomplis par les jeunes auditrices, en vue de compléter les leçons. du goût par une interprétation intelligente des modèles classiques? Mais ce genre d'exercice trouverait mieux sa place dans une classe de pensionnat, ou dans Tintimité des familles, que dans la publicité plus étendue, quoique toujours modeste, de nos cours.
Une autre innovation nous séduirait davantage. Audessus des sciences physiques et mathématiques, dont vous venez apprendre les éléments et les méthodes, au-dessus de la critique historique et littéraire, au-dessus de la théorie des beaux-arts, il y a une science du raisonnement ou plutôt de là raison, qui nous enseigne à rassembler sous une seule vue et à coordonner toutes ces vérités distinctes, pour les ramener à leur unité suprême. Cette science, c'est la Philosophie ou, si l'on préfère un mot moins ambitieux, la Logique, sœur et non pas rivale de l'enseignement religieux, auquel elle apporte un utile concours. Peut-être nous sera-t-il donné un jour de lui faire place dans
le cadre de nos programmes : c'est pour nous une espérance qui ne demande qu'à être soutenue de votre adhésion.
En attendant que de tels progrès puissent être accomplis, il est une question générale que je voudrais aujourd'hui examiner franchement et familièrement devant vous, et que soulève chaque jour, pour un ami de la jeunesse, l'enseignement des littératures étrangères et celui des deux littératures classiques de l'antiquité. Vous suivez ici un cours, sans doute fort élémentaire, de littérature grecque et de littérature latine. Jusqu'à quel point de tels cours peuvent-ils être utiles à des personnes qui ne savent ni le grec ni le latin, et qui ne peuvent apprécier que sur des traductions un petit nombre même de pages excellentes d'Homère ou de Démosthène, de Virgile ou de Cicéron ?
Là-dessus, l'un des penseurs les plus profonds de l'Angleterre, M. Stuart Mill, soutenait naguère (je crois que c'était devant un auditoire où les femmes comptaient pour moitié), que toute traduction, en fait, est nécessairement un mensonge, et que la pensée d'un écrivain, poète, philosophe ou historien, n'importe, n'a toute sa valeur que dans sa langue originale. A ce compte, il faudrait à peu près renoncer à jouir des richesses des littératures étrangères, quand on aurait le malheur, hélas ! trop commun, de ne pas connaître les langues de nos voisins. Écartons ce qu'il y a d'excessif dans ce paradoxe ; il reste vrai qu'une partie au moins de la beauté et de l'originalité des ouvrages de l'esprit est inséparable de la forme sous laquelle ces ouvrages ont été conçus par leurs auteurs. Boileau, ce maître s'il en fut en matière de goût et de style, a dit excellemment que « les beautés de Pindare étaient fort engagées dans sa langue ». Rien n'est plus juste : il y a maintes pages de Pindare et d'Homère dont on n'aura jamais une idée exacte, si l'on ne peut la lire directement dans le texte