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LA DELATION AUX DROITS DE L'HOIVIIVIE

Je continue à publier quelques lettres qui nous ont été envoyées; mais je demande qu'il soit bien entendu que leur petit nombre ne signifie pas qu'elles ont une petite importance ; il signifie seulement, et au contraire, je le répète, que nous n'avons pas voulu faire, contre le Comité central, une manifestation concertée; un très grand nombre de nos amis, de nos collaborateurs, de nos abonnés m'ont dit : Si j'avais su que l'on préparait un cahier de la délation aux Droits de l'Homme, je vous aurais envoyé mon nom, ma signature, ime lettre ; notre collaborateur Daniel Halévy me le disait au moment même où le cahier paraissait ; M. Charles Garnier me le disait aussi, et avec lui les personnes qui avec lui travaillaient à l'ancien Jean-Pierre ; que tous nos amis le sachent bien ; il n'a jamais été préparé un cahier de la délation aux Droits de VHom,m,e; il est sorti brusquement, sans aucune préparation, — et c'est ce qui fait toute sa valeur morale, — un cahier non prévu de la délation aux Droits de l'Homme ; et ce cahier non prévu m'a forcé même à remanier tout le plan de cette sixième série.

Charles Péguy

la délation aux Droits de V Homme

Une lettre du docteur ^\niieux :

Dimanche. Noisy-le-Grand, le 12 février igoS

Mon cher camarade,

Je suis de ceux pour qui le silence est d'or. J'ai démissionné de la Ligue comme nos amis à propos de la délation. Je ne vous l'ai pas écrit. Mais en lisant Yves Madec, je ne puis plus m'empêcher de vous dire qu'en province comme à Paris la Ligue a été un instrument de politiciens. J'ai conservé précieusement l'amusante lettre que m'écrivait Mathias Morhardt quand étant docteur près de Valence dans la Drôme, j'avais cru de mon devoir de signaler que le Comité central de la Ligue se trompait en patronnant la candidature d'un vague avocat qui était le candidat des loges. Je me plaignais avec une ardeur de néophyte et une sincérité de vieux dreyfusard que la Ligue ait l'apparence de faire de la politique. J'ai été anathématisé.

Mathias Morhardt m'a répondu que des ligueurs comme moi devaient sortir de la Ligue, etc. Mais il n'a pas répondu à mes observations.

Je trouve attristant le spectacle qui nous est offert. Mais c'est avec sang-froid que je l'envisage. Il faut ces rudes leçons pour l'éducation du peuple. Il faut que nous sachions en profiter, pour parvenir à nous débarrasser de la bande toujours vivace des exploiteurs et des meneurs.

Nous y arriverons, soyez-en convaincu.

Contrairement à M. Gabriel Monod, contrairement à ceux qui pensent comme nous et qui croient devoir rester dans la Ligue, je déclare qu'à mon sens c'est un devoir d'en sortir à l'heure actuelle. C'est le seul moyen de ne pas servir de marche-pied à des cyniques politiciens pour lesquels ceux qui les ont vus à l'œuvre ne peuvent avoir que de la pitié. Il a fallu l'affaire Dreyfus pour filtrer la nation. Il a fallu l'affaire des fiches pour filtrer la Ligue. Nous arriverons bien à reconnaître les bons et les purs.

UNE LETTRE DU DOCTEUR OYON

Pour le moment allons-nous-en, avec bonhomie, et laissons patauger nos bons apôtres.

Croyez-moi votre bien cordialement

Amieux, Docteur en médecine.

Une lettre du docteur Oyon, dont nous avons annoncé en son temps le Précis de l'Affaire Dreyfus, tiré à trente mille exemplaires par nos voisins de Pages libres.

Le docteur Oyon est président de la section de Pont-à-Mousson de la Ligue des Droits de l'Homme; il est président honoraire de la section de Paris huitième ; la lettre que l'on va lire a été adressée par le docteur Oyon à M. le Président de la Ligue des Droits de l'Homme; on verra qu'elle n'est elle-même qu'une réponse.

Paris, i3 février 1906 Monsieur le Président,

Votre circulaire aux présidents des sections appelle quelques réflexions.

Une lecture attentive n'a pu me faire découvrir dans les lettres d'un caractère si élevé qui ont été publiées ni dans celles que j'ai eu l'honneur de vous adresser les accusations contre lesquelles vous vous défendez. Je n'y ai pas vu notamment une provocation à des représailles contre des citoyens qui n'ont fait en somme que répondre, avec un zèle parfois intempérant, à des sollicitations venues de haut.

On avait tout bonnement exprimé le désir que la direction de la Ligue mai'quât nettement sa désapprobation à l'égard d'un système d'informations incompatible avec les principes et les allures de notre association et en opposition formelle avec la déclaration des droits. Cette manifestation paraissait à quelques-uns d'entre nous nécessaire

la délation aux Droits de l'Homme

pour préciser sans équivoque possible le caractère de la Ligue et aussi, il faut bien le dire, pour éclairer ceux de ses membres dont les principes, un peu flottants, ont besoin d'une direction, et qui oublient par exemple qu'on ne saurait user légitimement à son profit de procédés condamnés chez des adversaires.

Or vous reconnaissez implicitement dans plusieurs passages de votre lettre le parfait accord — dont personne d'ailleurs ne pouvait douter — entre les protestataires et la majorité du Comité sur le fond même et le côté moral de l'affaire. C'est donc une simple question de méthode, de forme et d'opportunité qui a amené de regrettables divisions dans la Ligue.

Vous vous êtes cru obligé de faire à ce propos le rappel et le panégyrique de toute rœu\Te de la Ligue; permettez-moi de vous dire que les présidents des sections la connaissent parfaitement puisque tous y collaborent dans la mesure de leurs moyens.

Vous repoussez, monsieur le Président, le reproche pour la Ligue de faire de la politique, évidemment ce n'est pas dans les cas que vous visez, c'est quand en vertu de l'article i6 de ses statuts elle intervient dans les élections, quand elle émet des vœux d'un caractère politique indéniable; quand elle fait des manifestations, vote des félicitations au gouvernement, non pour le remercier de la réparation de quelque injustice, mais pour approuver sa politique.

Si refuser de formuler un blâme parce qu'il pourrait être déplaisant à tel ministère et qu'un parti pourrait en tirer avantage pour sa campagne « de chantage à la vertu » n'est pas faire de la politique, c'est que les mots ont changé de sens.

N'est-ce pas encore un motif politique, la crainte d'embarrasser le gouvernement, qui a retenu la Ligue de protester dans l'affaire Delsor. L'occasion était belle pourtant : expulsion d'un étranger — au sens strict du mot — pour un discours non encore prononcé.

En prenant en mains la cause d'un adversaire, en soi fort peu sympathique, la Ligue eiit prouvé sans conteste qu'elle a uniquement en vue la défense des principes et qu'elle pour-

UNE LETTRE DU DOCTEUR OYON

suit l'arbitraire partout où il se manifeste. Je sais bien qu'un vœu, provoqué sans doute par cet incident, a été formulé au congrès de 1904 ; mais cette protestation tardive sous cette forme générale est peut-être insuffisante pour rappeler aux x>ouvoirs publics l'existence d'une association destinée à signaler et réprouver tout attentat à la liberté individuelle.

Puisque à propos du cas si spécial qui nous occupe, vous avez cru devoir embrasser l'histoire tout entière de la Ligue, vous me permettrez bien de jeter à mon tour un regard sur la méthode adoptée par la direction de notre association et de vous exprimer quelques regrets.

La Ligue, dites-vous, lutte sans relâche « pour faire passer dans la législation les principes de la Déclaration ». Certes tous nous applaudirions de grand cœur à son ingérence dans une politique de réformes ayant pour objectif plus de justice, plus de liberté. Pouvons-nous vraiment dire que nous avons fait dans cet ordre d'idées tout ce que nous aurions pu et dû faire? Je ne le pense pas. En dehors de trois grandes questions à coup sûr fort importantes, séparation des Eglises et de l'État, arbitraire administratif à l'égard des prostituées, pétition contre les conseils de guerre en temps de paix due à une initiative privée, je ne vois guère d'effort sérieux et soutenu. C'est justement cette inaction que déplorent nombre de ligueurs.

11 y avait « des moralités » à tirer de l'affaire Dreyfus, j'entends des réformes d'une urgence évidente; je ne vois pas celles que la Ligue a fait présenter au Parlement. Sans doute il y a eu dans ce sens -des initiatives particulières, mais faute de l'appui qu'elles attendaient de l'Administration centrale, elles se sont découragées. Je ne vous citerai qu'un exemple, il est bien topique. Il s'agit de l'usage en justice répressive de pièces non communiquées à la défense. n semble qu'après l'affaire Dreyfus, celle du professeur Hervé et quelques autres, pour ne parler que de celles qui ont fait scandale, la nécessité d'un acte législatif se faisait suffisamment sentir. L'initiative d'une section provoqua l'étude et la discussion de la question par un comité de juristes. Un remarquable rapport fut rédigé sous forme de

la délation aux Droits de l'Homme

projet de loi tout prêt à être mis en délibération. Qu'en a-t-on fait ? Il est allé échouer dans la niasse des vœux trop souvent insignifiants qui encombrent le bulletin.

N'est-ce pas nous qui aurions dû depuis longtemps présenter le projet de loi dont l'honorable sénateur Clemenceau a pris l'initiative. C'était d'autant plus facile que le comité juridique auquel je viens de faire allusion, s'était occupé de la question il y a plus de quatre ans, mais devant l'insuccès de ses tentatives précédentes, il s'est dit à quoi bon !

Monsieur le Président, croyez bien que je ne vous rends pas responsable de cette inaction de la Ligue dans les questions d'ordre général. Je rends hommage au zèle et au dévouement de tous, mais il m'est bien permis de regretter qu'une méthode de travail défectueuse les rende stériles pour l'obtention des réformes les plus urgentes. Je n'ignore pas les difficultés et la lenteur de la procédure parlementaire, mais si malgré la présence au parlement de plus de cinquante de ses adhérents, la Ligue se reconnaît impuissante à ébranler cette lourde machine, il lui reste l'opinion publique à saisir ; c'est elle qu'il importe avant tout d'émouvoir et de convaincre.

Nous ne serions pas loin de nous entendre, monsieur le Président, si vous vouliez bien remarquer que la méthode que je préconise est précisément celle que vous avez inaugurée avec un si remarquable succès à propos de la séparation des Eglises. Il est permis de croire qu'un emploi judicieux et i)lus fréquent de cette méthode eût permis, sinon de réaliser d'importantes réformes, au moins d'en préparer la réalisation. Remontant aux causes, la Ligue devrait s'ejBforcer de provoquer des modifications législatives qui rendent plus rares les actes d'arbitraire ou d'injustice dont elle secourt avec tant de dévouement les victimes.

J'espère, monsieur le Président et messieurs du Comité central, que vous reconnaîtrez que mes observations sont inspirées uniquement par le désir très vif de voir grandir la bienfaisante influence de notre association. Nous ne devrions toucher à la politique que pour rappeler les gouvernements, quels qu'ils soient, au respect et à l'observance des principes de la déclaration, et pour nous eff'orcer

UNE LETTRE DU DOCTEUR OYON

comme vous le dites « à les faire passer dans la législation » et j'ajouterai « dans les moeurs ».

C'est en se tenant constamment bien au-dessus de la politique courante, dans la région sereine de la morale et du droit, que notre Ligue pourra acquérir une autorité incontestée et s'imposera au respect même de ses adversaires.

D' Oyon

Notre anii Pierre Deloire nous écrit pour nous demander comment il se fait que la Ligue ait besoin de faire des économies, — particulièrement sur le dos des périodiques, — et comme par hasard en se désabonnant des cahiers, — s'il est vrai qu'elle reçoive un aussi grand nombre d'adhésions nouvelles ; car si elle reçoit un aussi grand nombre d'adhésions nouvelles, elle reçoit aussi un très grand nombre de cotisations nouvelles ; il faut, dit-il, ou bien qu'il ne soit pas vrai que la Ligue reçoive un aussi grand nombre d'adhésions, ou bien qu'il ne soit pas vrai qu'elle ait besoin de faire des économies ; et dans cette seconde hypothèse le prétexte avancé par la Ligue pour se désabonner des cahiers ne serait-il pas un de ces bons prétextes politiques officiels ou officieux comme nous sommes habitués d'en trouver dans les manifestations ministérielles gouvernementales; à la un de sa lettre, il me demande ce que j'en pense; ou devons-nous croire, me dit-il, que la Ligue eût sous le précédent ministère des ressources qu'elle n'aurait plus sous le ministère nouveau.

J'en pense que j'admire l'incroyable naïveté de notre collaborateur ; et ma seule réponse est ceUe-ci : laissons ces misères, et travaillons.

Charles Péguy

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