‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 1 sur 32 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Elseneur. Terre-plein devant le château.

FRANCISCO à son poste. Entre BERNARDO.

BERNARDO

Qui va là?

FRANCISCO

C’est à moi qu’on répond. Halte et qu’on vous connaisse.

BERNARDO

Vive le roi !

FRANCISCO

Bernardo?

BERNARDO

Lui-même.

FRANCISCO

C’est être on ne peut plus exactement à l’heure.

BERNARDO

Minuit sonne. Va-t’en te coucher, Francisco.

FRANCISCO

Merci de la relève. Il fait un froid de loup Et je suis tout transi.

BERNARDO

Et la garde a été tranquille?

FRANCISCO

Pas un chat!

BERNARDO

Bonne nuit donc. Si tu voyais Horatio Et Marcellus, qui sont mes compagnons de garde, Presse-les de venir.

FRANCISCO

Je les entends, je crois. Halte-là! Qui va là?

(Horatio et Marcellus entrent.)

HORATIO

Amis de ce pays.

MARCELLUS

Hommes du roi danois.

FRANCISCO

Bonne nuit.

MARCELLUS

Oh, adieu, mon brave. Mais qui donc T’a relevé?

FRANCISCO

C’est Bernardo qui vient de prendre Ma place. Bonne nuit. (Il sort.

MARCELLUS

Holà, Bernardo !

BERNARDO

Eh?

Quoi, c’est Horatio?

HORATIO

Un peu.

BERNARDO

Le bienvenu, Horatio; le bienvenu, bon Marcellus.

MARCELLUS

Eh bien, la chose a-t-elle apparu de nouveau Cette nuit-ci?

BERNARDO

Je n’ai rien vu.

MARCELLUS

Horatio Prétend que ce n’est là qu’une illusion pure Et ne veut pour sa part qu’en lui trouve créance L’horrible vision qui deux fois nous glaça.

Je l’ai pour ce motif prié de partager Les minutes de veille avec nous cette nuit, Afin que, si revient cette apparition, il serve de garant à nos yeux et lui parle.

HORATIO

Bah, nous ne verrons rien.

BERNARDO

• Asseyez-vous ici, Que l’on donne un nouvel assaut à vos oreilles, Réfractaires à nos récits, en vous contant Ce qu’on a vu deux fois.

HORATIO

Allons, asseyons-nous Pour ouïr Bernardo nous faire son récit.

BERNARDO

La fois dernière à l’heure où cette même étoile Qui se montre à présent à l’occident du ciel Fut allée éclairer là-bas la région Où la voilà ce soir, Marcellus et moi-même, Lorsque sonnait une heure...

(Le Spectre entre.)

MARCELLUS

Silence! et brisons là : le voici qui revient.

BERNARDO

Et sous le même aspect, celui du défunt roi.

MARCELLUS

Tu es savant, parle-lui, toi, Horatio.

BERNARDO

N’est-ce pas bien le roi! Vois donc, Horatio.

HORATIO

C’est tout lui! J’en frémis de crainte et de stupeur.

BERNARDO

Il attend qu’on lui parle.

MARCELLUS

Allons, Horatio, il faut l’interpeller.

HORATIO

Qui es-tu donc, ô toi qui empruntes cette heure De la nuit, ainsi que le noble aspect guerrier Sous quoi Sa Majesté Danoise mise en terre Allait jadis à la bataille? Au nom du ciel, Je t’en conjure, parle!

MARCELLUS

Il s’offense.

BERNARDO

Il s’éloigne.

HORATIO

Arrête, parle-moi! Je t’en conjure, parle!

{Le Spectre sort.)

MARCELLUS

Non, il s’en est allé et ne veut pas répondre.

BERNARDO

Eh bien, Horatio! Vous tremblez, pâlissez.

N’est-ce pas un peu plus là qu’une illusion?

Qu’en pensez-vous?

HORATIO

Devant Dieu qui m’entend, je ne le croirais point, N’était le témoignage authentique et sensible Que m’en donnent mes yeux.

MARCELLUS

N’est-ce pas bien le roi?

HORATIO

Autant que tu es toi. Et cette armure est celle Qu’il avait sur le dos du temps qu’il combattit Contre l’ambitieux monarque de Norvège; il avait ce front dur le jour que, s’échauffant Quand ils parlementaient, d’un coup il fit rouler A bas de son traîneau le roi des Polonais.

C’est une chose étrange.

MARCELLUS

Ainsi deux fois déjà Et ponctuellement à cette heure de mort, De son pas martial il passa près de nous

HORATIO

Quand nous étions de garde.

A quel penser précis M’arrêter, je ne sais, mais mon avis, en gros Et dans son vague ensemble, est que cela prédit Quelque commotion étrange à notre Etat.

MARCELLUS

Voyons, que l’on s’assoie et qui le sait, me dise Pourquoi ces gardes qui, strictes et rigoureuses, Accablent chaque nuit les sujets du royaume, Tant de canons d’airain fondus journellement Et ces engins de guerre acquis à l’étranger; Pourquoi de si nombreux charpentiers de navires Racolés par contrainte et dont le dur labeur Met sur le même pied dimanche et jour ouvrable. Que peut-on préparer qu’une suante hâte Force à collaborer la nuit avec le jour?

Quel est celui de vous qui me le dira?

HORATIO

Moi.

Tel est du moins le bruit qui court. Le défunt roi, Dont l’image à l’instant vient de nous apparaître, Fut, on le sait, par Fortinbras, roi de Norvège, Que son orgueil poussait à être son rival, Défié au combat. Notre vaillant Hamlet — On le tenait pour tel de ce côté du monde — Tua ce Fortinbras, qui, par acte authentique Dûment scellé, contresigné par les hérauts, Abandonnait, à son décès, toutes les terres Dont il était saisi, aux mains de son vainqueur. De sa part, notre roi cédait l’équivalent Qui devait s’ajouter aux biens de Fortinbras Si celui-ci vainquait, comme, par ce contrat Et selon la teneur de la clause insérée, Son bien devait échoir à Hamlet : or, monsieur, Le jeune Fortinbras, bouillant et débordant D’une ardeur qu’il n’a pas encor mise à l’épreuve, S’en vient partout sur les confins de la Norvège Lever un tas d’aventuriers sans foi ni loi, Dont il repaît la faim, pour certaine entreprise Qui veut de l’estomac et qui n’a d’autre but — Comme il apparaît bien aux yeux de notre Etat — Que de nous arracher, par la force brutale Et la compulsion, le dessus-dit enjeu Que son père a perdu. Et voilà, selon moi, Le motif principal de nos préparatifs Et le pourquoi de cette garde et le secret De cette extrême hâte et de ce branle-bas.

BERNARDO

Je crois bien en effet qu’il n’est point d’autre cause Et l’on comprend que vienne au milieu de nos gardes Ce sinistre fantôme armé, si ressemblant Au roi qui fut, qui est la raison de ces guerres.

HORATIO

C’est pour mettre la puce en l’oreille des gens. Aux jours où Rome était au faîte de sa gloire, Peu devant que tombât le très-puissant César, S’ouvrirent les tombeaux et les morts au linceul S’en allèrent criant, jacassant par les rues; Et l’on vit en ce temps encor d’autres présages, Etoiles à sillon de feu, rouge rosée, Soleil au désastreux aspect; et l’astre humide, Dont l’influence est sur l’empire de Neptune, S’obscurcit et faillit mourir du mal d’éclipse. Les mêmes précurseurs d’événements funestes.

En fourriers qui toujours précèdent les destins, En prologue aux malheurs présagés qui s’en viennent. Ciel et terre tous deux les ont fait apparaître De même à nos climats, à nos concitoyens.

{Le Spectre rentre.) Mais paix. Là, le voici! Dût-il me foudroyer, Je lui barre la route. Arrête, illusion!

Si tu as une voix, si tu peux t’en servir, Parle-moi.

Si je puis, sans faillir, faire la moindre chose Propre à te soulager ainsi qu’à m’honorer, Parle-moi.

Si tu sais, menaçant ton pays, un revers Que, le sachant, peut-être on lui peut épargner, Oh, parle !

Ou si, de ton vivant, tu enfouis dans la terre Un trésor extorqué, ce pourquoi bien souvent Vous autres les esprits, dit-on, vous revenez, Dis; reste et parle. (Le coq chante.) Arrête-le, toi, Marcellus.

MAR CELLE S

Dois-je lui décharger un coup de pertuisane?

HORATIO

Oui, s’il n’arrête pas.

BERNARDO

Le voici!

HORATIO

Le voici !

(Le Spectre sort.)

MARCELLUS

Il est parti.

C’est faire injure à qui a tant de majesté Que l’accueillir ainsi de gestes violents.

Il est, d’ailleurs, autant que l’air, invulnérable Et nos coups vains ne sont qu’une rage impuissante.

BERNARDO

Il s’en allait parler quand le coq a chanté.

HORATIO

Il tressaillit alors comme fait un coupable En entendant l’appel qu’il redoute. On prétend Que le coq, ce trompette annonçant le matin, Fait résonner sa voix, qui vibre haute et claire, Pour éveiller le dieu du jour. A cet avis, Dans la mer ou le feu, sur terre ou dans les airs, Tout esprit divaguant, errant hors de sa geôle, Se hâte d’y rentrer. Ce que nous avons vu Prouve la vérité que contiennent ces dires.

MARCELLUS

Il s’est évanoui lorsqu’à chanté le coq.

A l’approche du temps, à ce que d’aucuns disent, Où la nativité du Sauveur se célèbre, Chante toute la nuit cet oiseau de l’aurore Et nul esprit, dit-on, n’ose alors revenir.

La nuit est sûre et l’on n’y craint les mauvais sorts Des planètes, ni des sorciers, ni des génies En cette favorable et divine saison.

HORATIO

C’est ce que l’on m’a dit et j’incline à le croire. Mais voici le matin, sur ce haut mont, vers l’est, Qui traîne son manteau roussâtre en la rosée. Notre garde s’achève et, si vous m’en croyez, Nous irons faire part de tout ce que nous vîmes Au jeune prince Hamlet. Car, messieurs, sur ma vie, S’il se tait avec nous l’esprit lui parlera.

Estimez-vous qu’il soit et de notre amitié Et de notre devoir de l’informer du fait?

MARCELLUS

Allons-y, je vous prie. Et je sais, ce matin, Où nous le trouverons fort opportunément.

(Ils sortent.)

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