‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 19 sur 32 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Une autre salle du château.

Entre le ROI avec sa suite.

le roi.

J’ai dit qu’on l’appelât et qu’on cherchât le corps. Comme il est dangereux que cet homme soit libre ! Comment lui appliquer les rigueurs de la loi? Il possède l’amour de la foule insensée, Qui aime avec ses yeux et non son jugement; Et chacun pèse ainsi la peine du coupable Et non sa faute. Afin d’éviter tout accroc, il faut que son soudain éloignement paraisse Lentement projeté. A mal désespéré il faut, pour apporter quelque soulagement, Désespéré remède.

Entre ROSENCRANTZ.

Or çà, quelle nouvelle?

ROSENCRANTZ.

Où il a mis le corps, monseigneur, impossible De le tirer de lui.

LE ROI

Mais lui-même, où est-il?

ROSENCRANTZ.

Là-dehors, monseigneur, gardé et dans l’attente De votre bon plaisir.

le roi.

Qu’on l’amène céans.

ROSENCRANTZ.

Holà, eh, Guildenstern; amenez monseigneur.

Entrent HAMLET et GUILDENSTERN.

LE ROI

Çà, Hamlet, où est Polonius?

HAMLET

A souper.

LE ROI

A souper! Où donc?

HAMLET

Non point à un souper où il mange, mais à un souper où il est mangé. Une certaine assemblée de vers politiques est après lui. Il n’est que le ver pour faire chère de roi. Nous engraissons tous les autres êtres pour nous en engraisser et nous nous engraissons pour messieurs les vers. Roi gras et gueux maigre ne font que deux plats différents, deux services destinés à une seule et même table. Et voilà toute l’histoire.

LE ROI

Hélas! hélas!

HAMLET

On peut prendre du poisson avec le ver qui a mangé d’un roi et manger du poisson qui a mordu à ce ver.

. LE roi.

Qu’entends-tu par là?

HAMLET

J’entends simplement vous montrer qu’un roi peut faire sa royale tournée dans les boyaux d’un gueux.

Où est Polonius?

HAMLET

Au ciel; envoyez-y voir : si votre messager ne l’y trouve pas, allez vous-même le chercher à l’autre adresse. Mais sûrement, si vous ne l’avez trouvé d’ici un mois, votre nez vous le révélera quand vous monterez à la galerie.

le roi (à des gens de sa suite).

Qu’on aille y voir.

HAMLET

Il ne s’envolera pas, allez.

(Sortent les suivants.)

le roi.

Hamlet, cet acte, pour ta sécurité propre Que nous avons à cœur, comme est grand notre ennui De ce que tu as fait, exige que tu partes En une ardente hâte. Aussi, prépare-toi.

Le navire est paré, le vent à ton service, Tes compagnons sont là, tout est prêt au départ Pour l’Angleterre.

HAMLET

L’Angleterre?

LE ROI

Oui.

HAMLET

C’est bien.

LE ROI

Bien, en effet, si tu connaissais mes desseins.

HAMLET

Je vois un chérubin qui les voit. Mais soit, en route pour l’Angleterre! Adieu, ma chère mère.

le roi.

Ton père qui t’aime, Hamlet.

HAMLET

C’est ma mère : père et mère sont mari et femme; et mari et femme ne sont qu’une seule et même chair; donc, ma mère. Allons, en route pour l’Angleterre!

LE ROI

Suivez-le pas à pas; en hâte embarquez-le.

Point de retard; j’entends qu’il parte dès ce soir. Allez, car tout ce qui concerne cette affaire Est scellé et conclu. Pressez-vous, je vous prie.

(Sortent Rosencrantz et Guildenstern.)

Et si tu tiens à mon amour, roi d’Angleterre, Comme mon grand pouvoir peut t’en donner avis, Puisque la cicatrice est encor fraîche et rouge

Que fit le fer danois, et que ta peur nous rend Un hommage empressé, tu ne peux point bouder Notre ordre souverain dont les termes formels Aux lettres précisant la mission, exigent La prompte mort d’Hamlet. Obéis, prince anglais. Hamlet brûle en mon sang comme une fièvre hectique Et tu dois me guérir : tant que ce bien m’échoie, M’advienne que pourra, je n’aurai point de joie.

(Il sort.)

Page 1