ARIADNE, LES GARDES, LES FILLES, THESÉE, GEOLIER
ARIADNE
Du sort injurieux la rancune et la haine Brassent tousjours du mal à l’innocence humaine, Celles qui par le chef ne portent pour atour Que des serpents tressez qui leur flottent autour,
La trouppe des Fureurs aux mortels ennemie,
Ne sommeille jamais dans la salle blcmie Du nocturne palais ; tout le malin troupeau Nous préparé tousjours quelque encombre nouueau. Fortune sur nos chefs aueugléinent se rousle Or haut, or au millieu, or au bas de sa boule.
Tel bonheur qui nous flatte, vu astre dans les cieux Nous œillade tousjours d’vn œil malicieux.
Jupiter d’vn clain d’œil les empires renuerse,
Et des mieux fortunez les grandeurs bouleuerse.
Vn exemple inouy dans les siècles passés,
Vn monstre de mal-heur le nous apprend assez.
Crete de cent citez richement populeuse,
Crete sur les citez du monde glorieuse,
Qui n’aguere en bon-licur les cieux mesme excedoit,
N’aguere la fortune entière possedoit
Des astres plus bénins sainctemcnt affeublée,
Se voit en vn clin d’œil d'aduersité comblée.
Mon frere, en qui mon pere aagé se reposoit,
En qui l’espoir du peuple entièrement gisoit,
Soûlas de la patrie et son amour vnique,
Passe de son printemps en l’antre Plutonique;
Il est mort, et mal-heur! notre sang peu fécond Ne laisse à tant de biens vn heritier second.
Minos n’a plus de fils futur prince de Crete,
Et les Dieux, lia ! ma voix dans l’artere s’arreste.
Le poulmon me defaut, et mon palais perclus Ne veut, n’ose, ne sçait eclore le surplus.
Et les Dieux, mais plutost les horreurs stigialcs.
Les fureurs ont poilu les entrailles royalles D’vn prodige enfanté, conceu d’vn mesrne sang Que je suis, et porté neuf mois en mesme flanc, Horrible monument d’vne honteuse flame Qu’vn silancc eternel doit sauuer de diffame. Encores les destins ne se contentent point,
Vn plus piteux esclandre à cestuy-cy ce joint.
Ce monstre ne se paist que du sanglant massacre Que l’injure du Ciel à sa fureur consacre ;
Son breuuagc est de sang, vn hommage annuel Doit fournir de viande h son repas cruel,
Et nous sommes contraints de meurtrir misérables De l’essence des Dieux les pourtraicts vénérables ; Violer leur image, et donner à la faim De ce monstre glouton vn sacrifice humain.
La pitié me transit, je me sens offensée.
Repassant tel horreur en ma triste pensée.
Et je jure le Ciel, où mon esprit malsain Possible enuoycra cette complainte en vain ,
Qu’il me deplaist de viurc à tel malheur contrainte , Que d’vn trépas soudain l’ineuitablc attaintc M'allegeroit beaucoup, si mourant je pouvois Rachepter ces pauurets qu’au supplice je vois !
Quoy ! les faire mourir s’il ne sont pas coulpables ?