A CAMILLE LEMONNIER
a l'écrivain
et au noble ami du naturisme
ce livre est dédié
De B.
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Il se peut que certains lecteurs trouvent trop accentuée et trop forte celte Tragédie du Nouveau Christ, qu'ils monlrent de la répugnance à en accepter l'intrigue, qu'ils se Froissent de l'hypothèse sur laquelle elle est fondée, qu'ils témoignent de quelque surprise à voir un Chris! en haillons, se plaisant dans une société de prolétaires, qu'ils nient la légitimité d'une semblable imagination, qu'ils n'en aimenl d'ailleurs pas l'esprit el qu'ils en repoussent jusqu'au sentiment. Toutefois, il <i>t un reproche auquel je dois échapper : c'esl celui d'excès dans les ternit'-, de prédisposition à la surabop-
dance, de complaisance pour les scènes spécialement vulgaires, de recherche d'effets et d'éclats voulus. Si mon drame pèche par quelque chose, il faut admettre que c'est seulement par l'exagération de ses parties lyriques, par la ferveur de la pensée et par le développement trop grand de l'idéal.
On conviendra en effet qu'étant donné le sujet auquel je m'étais arrêté, il m'aurait été difficile de le traiter moins violemment que je n'ai fait. J'aurais pu introduire mon Christ dans des endroits abominables, lui attribuer des aventures extrêmement viles et lui prêter même au besoin, avec des sentiments odieux, toutes sortes d'expressions dégoûtantes qui auraient rendu saisissant mon personnage. Mais je ne l'ai pas voulu.
Ayant conçu le projet de montrer le Christ revenant parmi nous, au milieu de notre monde moderne, à notre époque, je ne me suis pas laissé entraîner à toutes les extrémités auxquelles mes prémices pouvaient me conduire.
Infiniment moins hasardeux, plus timide et plus circonspect que mon sujet, je me sais abstenu d'un certain nombre de choses qui auraient excite sûrement toutes les passions. Il m'aurait été fort loisible de mener par exemple mon Christ en quelques vulgaires mauvais lieux où sa présence eût fait scandale sans d'ailleurs qu'il y eût de raison pour cela. J'ai châtié expiés la langue de mon Christ. Il m'eût été pourtant permis de lui taire prononcer des phrases qui eussent sans doute paru d'un goût populacier, mais que la vraisemblance aurail légitimées. Enfin, sur tous les points possibles, je me suis retenu, réduit, atténué, autant toutefois que mon sujet me permettait de le faire. Et ce qu'il était susceptible de comporter d'inutile, de vain et de superflu, je l'ai écarté aussitôt, jugeant qu'il élait préférable de laisser mes idées elles-mêmes dans l'éclat scabreux de leur nudité.
Il est néanmoins certain que j'aurais pu agir d'une façon différente, et sans m'arrèler un
instant à la pensée d'un Christ qui irait dans les bouges ou bien qui exposerait ses diverses paraboles en paroles pleines d'argot, il m'aurait été très commode de provoquer le même scandale par des moyens plus licites. Quelle aurait été, en effet, la stupéfaction du public si j'avais seulement transporté dans l'histoire contemporaine l'existence du Christ ancien ! Avec quelle tranquillité j'aurais pu concevoir et écrire les actes les plus extravagants, les plus cyniques, les plus étranges, les plus imprévus et les plus baroques ! Car qui donc ignore que le Christ a vécu, autrefois, comme un pauvre homme des routes, dont la destinée est errante, triste et confuse ? Est-ce une circonstance inconnue que le Christ était secouru par des femmes d'une basse extraction et qui ellesmêmes menaient une existence galante? Les évangiles de Luc, de Mathieu ou de Marc tiennent-ils le moins du monde secrète la manière dont il obtenait sa subsistance ? N'était-ce pas du produit de vols qu'il alimentait constam-
ment sa compagnie? Enfin sa société elle-même de quelles créatures méprisables, tout au moins par leur condition, était-elle faite?
Ces façons de vivre qui maintenant jetteraient le discrédit sur la personne du Christ, je n'aurais pas eu la hardiesse de les attribuer aujourd'hui à ce héros. Transposées dans le temps moderne, elles auraient paru injurieuses et elles auraient fait jeter les hauts cris. Aussi me suis-je abstenu de les reproduire dans ma tragédie; j'avoue avoir manqué d'audace. Le scandale que je prévoyais m'a effrayé. De peur de surprendre, d'émouvoir et de paraître excessif, j'ai laissé de côté les évangiles antiques, je me suis écarté du Christ qui y est peint, j'ai dû créer de toutes pièces un drame, avec son commencement, ses péripéties et sa fin. Il ma fallu sortir de moi mon Christ nouveau, tout entier.
Il est incontestable toutefois que si jamais le Christ revenait sur la terre, par une In pothèse incroyable et saisissante, il retrouverait les
mêmes outrages, les mêmes incompréhensions, les mêmes sottises, les mêmes horreurs, la même vie et la même mort que lorsqu'il y passa, il y a deux mille ans. Car l'état de guerre qui existe entre tout héros véritable et l'ensemble des sociétés est toujours aussi douloureux, aussi aigu, aussi flagrant et aussi fort.
Dans tout héros brûle le désir de vaincre le monde. Voilà pourquoi, quant au Chrisl, il serait amené aujourd'hui comme autrefois à recommencer son action d'hostilité, à opposer sa vérité à nos erreurs, à contrecarrer l'univers, à le combattre, à anéantir tout l'amas des iniquités effroyables de notre temps, à se jeter de toute sa force contre les dures nécessités de notre logique, à persuader et à lutter, à vouloir rendre toute chose sublime, à en arracher les parties de corruption, à découvrir son espérance de tous les jours et à se montrer brut, terrible, actif, violent, car ce sont là les sentiments qu'éprouve tout héros absolu dans sa nature. Le Christ ancien était complètement
opposé aux hiérarchies. Il avait L'esprit communiste. Il apportait un évangile de destruction. N'était-il pas un vrai héros? El quel pouvait élre son but? Vaincre d'une manière irrésistible tout ce qui nuisait à son développement. Mais d'autre part comment un sage parvient-il à accroître sa puissance sur la terre? C'est en perfectionnant autrui, en s'emparanl de sa pensée, en l'élargissant (Tune manière extrême. Le Christ avait donc le désir de détruire les fausses connaissances, de dissiper une fois pour toutes les fallacieuses nolions morales qui étaient alors en honneur, — qui aujourd'hui prospèrent toujours. — parce que l'humanité est lourde, parce que la petite terre latin parce qu'elle ne réussit jamais à s'élever liaul. parce qu'elle est éprise des plus viles réalil parce qu'elle a en elle un esprit dont la pesanteur la ramène sans cesse en basl C'efsl pourquoi ce qu'a l'ail le Christ, il aurai! enco aujourd'hui à l'accomplir. Il aurait à recommencer son entreprise. Il serait excité eu vain k
répéter comme autrefois son dur labeur. Il rencontrerait sur sa route autant d'ignorance et de haine qu'au temps passé. Son travail serait également triste et en partie tout au moins sans résultat. Il provoquerait d'affreux malheurs, il animerait d'une âme guerrière les hommes inertes, il les contraindrait à gémir et à frémir, il les exciterait à la haine et à l'amour, il enflerait la terre de larmes et de soupirs. Et en somme, ce serait encore pour peu de chose. — C'est pourtant pour ce peu de chose que nous luttons! — Car nous aussi nous travaillons dans la mesure de nos moyens, en vue d'un but qui nous attire autant d'outrages.
Quoi qu'il en soit, j'ai donc écrit celte tragédie en suivant de fort loin l'histoire et sans même l'imiter jamais, [car j'ai construit ma pièce, mon héros et sa vie. Mais les événements, sous d'autres formes, sont à peu près semblables aux épisodes passés. Avec une rigueur inflexible, sobrement mais rationnellement, il m'a fallu créer mon Christ, le montrer en oppo-
sition avec le monde, heurté par sa toute-puissante masse et l'ébranlant à son tour, s'en allant d'ailleurs à la mort à travers des chocs de tempête, parmi du sang, de la fumée cl des ténèbres, au milieu d'une nuit convulsive et dans l'horreur d'une infortune épouvantable.
Quant à la méthode employée pour composer cet ouvrage, elle est empruntée au théâtre. Variée, fertile en antithèses, susceptible d'exprimer la vie dans ses états essentiels qui sont ceux du sentiment, la forme du théâtre me semble préférable à toutes les autres formes de l'art. J'en aime, pour ma part, la rapidité, les élans, les contrastes tragiques et impétueux. [es appareils qu'elle autorise, les surabondances de coloration auxquelles elle peut donner lieu. A l;i fois morale et divertissante, agissant sur ['esprit el la sensualité, prêtant son cadre décoralif aux passe-temps de la dialectique <it aux faits les plus raie- ei le- plus spirituels,
énorme par sa capacité à représenter des mouvements de foules bougeantes, intime parce qu'en réalité son intérêt provient toujours d'un combat intérieur et tout psychologique, découvrant l'immense univers avec ses globes, sa foudre, son ombre, ses feux, ses nuées autour des personnages, la forme du théâtre est la plus parfaite, la plus pathétique et la plus sociale. Elle attribue aux héros une vitalité excessive qui les précipite sans cesser d'un acte à l'autre. Elle crée des rencontres de pensées à tout moment. De plus, elle fournit plus qu'aucun autre art des prétextes de réjouissance, de déploiement de faste et de magnificence. C'est par là que le théâtre me semble destiné à devenir une sorte de temple retentissant et satirique dans lequel seront célébrées les fêtes de l'Homme. En tout cas, c'est pour cette raison que j'en ai emprunté la forme pour constituer la Tragédie du Nouveau Christ.
Avec ses allures d'opéra, dont ce drame procède d'ailleurs par instants, avec ses représen-
talions de multitude, avec ses intervalle- de danse, avec ses accès de violence décorative, cette Tragédie du Nouveau Christ étonnera peut-être tout d'abord les esprits habitués à ne voir au théâtre que la description d'un conflit psychologique.
Mais que l'on comprenne à quelle tache le théâtre doit être destin»', que l'on admette que sa mission devient de plus en plus sociale et religieuse, que l'on conçoive qu'il tend sans avec une ardeur plus précise à remplacer et à supplanter les offices des cathédrales, et alors on reconnaîtra la nécessité absolue, pour lui, de s'adjoindre tous les cléments de la nature, Ée se mêler de groupes chantants, de se confondre avec les rites dune religion, d'organiser des harmonies, de choisir pour les exprimer les <lals de l'homme les plus graves el les plus forts, de célébrer et de parer, d'offrir un sacre et une couronne, d'imiter l'ode et le poème, de faire alterner dans les temps de son dialogue tantôt l'exaltation des noces, tantôt
les effusions funèbres, de tomber parfois dans la farce populacière, de s'élever souvent dans l'extase la plus auguste, d'être enfin plein d'accents orgiaques, liturgiques, délicats, polémiques et divins. Convaincu, quant à moi, de cette nécessité, c'est dans cet esprit et selon mon goût que j'ai écrit la Tragédie du Nouveau Christ.
Si le théâtre, comme je le crois, doit prendre de plus en plus des proportions de temple, il faut tout d'abord que le drame acquière un caractère religieux. Il est bon qu'il soit constitué dans un esprit d'exaltation universelle. Il a pour but de remplacer les offices maintenant périmés des cathédrales. Conforme à la nouvelle piété de notre époque, revêtant les pratiques du culte de la beauté, créé afin de provoquer toutes les impulsions instinctives du sentiment, susceptible d'agir sur les sens par le spectacle plastique des plus purs groupes humains, le drame aspire dès à présent, et sans que l'on s'en rende encore un compte exact, à
représenter l'univers dans son intarissable élan , dans la mobilité divine de ses aspects, dans la perfection renouvelée de ses cadences. Et voilà comment il me semble appelé, en ^'élargissant et en s'augmentant, à constituer les mythes nouveaux, à être une parade erotique et religieuse, à modifier les lois anciennes de la morale, à instituer des services propres à satisfaire l'immense besoin de nos esprits. Pour le peuple et pour les hommes, le théâtre va devenir bientôt un lieu de communion et de célébration.
Ayant conçu un drame, formé dans cetle pensée — un chant mythique — le livre du héros de ce temps — il m'a fallu l'exécuter à la manière d'une œuvre de sainte cérémonie, Tencombrer de danses mugissante-, y introduire le chœur terrible des voix tragiques, l'embarrasser d'un tourbillon de nuées obscures ! Une tragédie à forme rituelle, c'est là nullement ce que j'ai écrit. — Et Ton prétendra néanmoins qu'un tel ouvrage est sacril
Mais peu importe ! — En vérité, dans cette farouche, forte et tumultueuse Tragédie du Nouveau Christ, j'ai mis moi aussi mes prières, mes réclamations, mes cantiques, mes chants d'amour. Les héros que j'y ai placés, je les ai chargés des soupirs du monde entier. En longs cortèges de rogations j'ai poussé toute ma troupe hagarde, âpre, en haillons, de misérables qui vont sans cesse, parmi la nuit, le long des routes, à travers l'ombre, errant sans autre guides que la faim et la douleur, recevant du vent dans leurs sacs en guise de pain, enflés de haine et de souffrance à toute minute ! Ce sont là les personnages saints qui composent mes nouveaux cortèges de rogations. Et ceux-là, ils ont froid et se lamentent. Et ils crient, et ils ont de l'ombre tout autour d'eux. Ils n'espèrent plus que dans leur force, car ils en ont. Ils n'attendent rien d'en haut, ils attendent tout d'en bas. Tels sont dans la réalité les chantres de mon théâtre sacré, et de mon drame. Et ainsi j'ai construit mon temple de l'Homme,
PREFACE i''
avec ses offices célébrés par les acteurs pontificaux et véhéments, avec sa règle et sa méthode, avec son faste et son éclat, avec ses sanglantes messes d'amour, ses rites terrestres !
Ce n'est pas, il faut bien le dire, afin d'appliquer un système que j'ai composé ce drame. C'est excité par la passion que m'inspirent les hommes misérables et douloureux, c'est exalté par le désir <l»k répondre à ma propre envie el à la leur, à notre volonté de beauté dans l'univers. — Dieu me garde d'obéir jamais à un système dont je n'aie tiré de moi-même tous les principes! — Kn vérité, pour constituer, organiser, écrire ce drame, il m'a moins été né« saire de posséder une méthode d'art que de ressentir cruellement, profondément toute la lamentable inquiétude de mon esprit et la mélancolie affreuse des autres homm
Convaincu que c'esl notre devoir d'explorer
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et de révéler les souffrances perpétuelles de l'homme, — sa tristesse, son découragement, ses menaces, ses vicissitudes, sa condition, — j'ai donc écrit cette Tragédie du Nouveau Christ, je lui ai attribué la forme d'un drame, comme je l'ai déjà dit plus haut, parce que son caractère mythique correspondait au cadre sacré du vrai théâtre. Je lui ai donné un aspect de spectacle, en même temps lyrique et populaire. Avec cette œuvre, j'ai voulu faire mon drame dévot, j'ai entrepris d'exécuter une espèce d'évangile amer et réjouissant, enfin je me suis mis en tête, en quelque sorte, de composer un chant de haine et de ferveur, un poème de sensualité et de pensée, une ode de destruction et de célébration.
Maintenant, que mon Christ, ses disciples, mes groupes de mendiants et de femmes soient décriés et critiqués, dans leur esprit, leurs expressions et leur aspect, je n'en serai pas surpris, car ils le seraient davantage encore s'ils étaient réellement vivants et parmi nous.
Ils s'attireraient bien d'autres outrages s'ils avaient une forme positive et incarnée. Us seraient autrement haïs, attaqués, poursuivi-, chassés, vilipendés s'ils exposaient eux-mêmes, et en réalité, leur doctrine en opposition avec la nôtre. Et le sort qui attend mon Christ imaginaire, ses compagnons fictifs et ses aides inventés, ce n'est rien auprès de celui que construiraient à ce héros, dans le cas où il reviendrait au milieu d'elles, la plèbe, la populace et toute la masse des hommes !
Saint-Georges de Bouieijer.
Décembre 1900.
PERSONNAGES
LE CHRIST
ÉLIE LE FOSSOYEUR
ZACHARIAN LE CARRIER C™P*8™»
\ du Christ.