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INTRODUCTION

L'esclavage a été la loi générale des peuples de l'antiquité. Pour que l’idée de l'esclavage vienne aux hommes, certaines conditions sont nécessaires, et elles peuvent se résumer en une seule: la possibilité de tirer de l’esclave un parti avantageux. Si cette possibilité manque, on aime bien mieux à la guerre tuer le vaincu que l'asservir. Souvent même, après l'avoir tué, on le mange et chez les races sauvages, ce sont ces festins de cannibalisme, qui couronnent et sanctionnent la victoire. Le travail des captifs, leur utilisation comme valeur d'échange ne s'opère guère avant que la population ne soit devenue pastorale.

La guerre est donc la source principale de l’esclavage, l'ennemi dont on s'empare à qui on laisse la vie est fait esclave. L’hérédité le perpétue pour les nations vaincues.

A Rome, et à Athènes, dans cette société organisée en vue de la guerre, l’esclave est considéré comme étant socialement nécessaire.

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Les citoyens, les hommes libres avaient autre chose à faire que de s’adonner aux opérations mécaniques, de développer l’activité économique comme moyen d’enrichissement. Le plus sûr moyen de développer la puissance nationale n’étaitil pas la conquête, l’asservissement (1). L’esclave devient un des éléments constitutifs de la famille antique, c’est-à-dire de cette unité économique, de cette entité collective qui se suffit à elle-même ayant le moins possible recours aux autres entités. La consommation de la famille antique est surtout alimentée par sa propre producton ; or le grand, presque l’unique facteur de cette production est l’esclave.

Aucune liberté n'existe plus pour lui ; 1l est une chose, la chose de son maitre ; on le range au nombre des instruments avec les animaux domestiques auxquels on peut l’assimiler.

Aristote ira jusqu’à dire que cette identification de l’homme à l’animal est utile et juste en soi.

« C'est la nature, dit-1l, qui par des vues de conservalion a créé certains êtres pour commander et d’autres pour obéir, l’être doué de raison doit commander, celui qui ne dispose que de facultés corporelles doit obéir, c’est par là que l'intérêt du maître et de l’esclave s’identifie. »

4. « Piyrum et iners videtur sudore acquirere quod possis sanguine parare. » Tacite.

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Et ailleurs il ajoute « qu'on est esclave par nature, et que celui-ci doitobéir, au maître comme le corps obéit à l'âme ».

C'est enfin Justinien qui déclare que : « les esclaves sont au pouvoir du maître, pouvoir qui vient du droit des gens, car on peut remarquer que chez tous les peuples uniformément, les maitres ont sur les esclaves, le pouvoir de vie et de mort, et tout ce qui est acquis par l’esclave appar-tient au maître. »

Donc, pour les anciens, l'esclavage est naturel, il est nécessaire, car il est la base même de la société. L'homme n’est complet que dans l’association domestique, et cette association comprend trois êtres : l’homme qui commande la famille, la femme qui la perpétue, et l’esclave qui la sert.

Que l'institution pût disparaître jamais, c'était une idée qui ne venait à personne. Quand les esclaves essayaient de secouer leur joug, c'était seulement dans l’espoir de le rejeter sur d’autres épaules. Ils étaient las de souffrir mais dans leur cœur il n’y avait pas plus d'humanité que dans celui de leurs maîtres.

Mais comment fournir à cette demande incessante d'esclaves soit pour les services de l'Etat, soit pour ceux des particuliers à la ville et à la campagne ? Nous en trouvons les moyens formulés dans toutes les constitutions politiques, dans

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la jurisprudence, la législation pour acquérir ou aliéner la personne humaine. Nous les trouvons encore dans le droit pénal comme un châtiment légal, et dans le droit des gens comme conséquence de la victoire qui permettait au vainqueur de charger de fers le vaincu.

La piraterie était devenue le commerce le plus lucratif et le plus suivi. Des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux, organisantaussi des arsenaux,des ports,des flottes, et allaient s’emparant non seulement des vaisseaux perdus sur l'étendue des mers, mais s’attaquant encore aux villes : plus de 400 avaient été ainsi occupées par les pirates.

Les guerres et les conquêtes incessantes, jetaient sur les marchés romains des foules d'esclaves. Les marchands qui suivaient les armées, convoqués la plupart du temps par le général, achetaient les captifs soit directement de la République soit des soldats auxquels les généraux les avaient donnés comme part de butin. A défaut de ces occasions les marchands parcouraient les pays étrangers d’où l’homme se pouvait exporter avec profit. Carthage qui avait des esclaves comme Tyr, en faisait aussi un commerce. L'Espagne, la Gaule aussi avalent leurs esclaves et l’on sait avec quel entraînement le Germain, quand ilavaittout perdu au jeu, jouait sur un dernier coup de dé sa liberté.

ASE Mais les marchands visilaient surtout les royaumes asiatiques. Quand leur assortiment était complet, ils venaient en certains lieux particulièrement à Delos, dont le marché plus central effaçait tous les autres comme entrepôt.

Rome était le plus grand et le plus brillant des marchés. Les esclaves à vendre étaient exposés sur une petite plate-forme; leurs pieds étaient peints en blanc, c'était le signe de la servitude. Les prisonniers de guerre portaient une couronne. Parfois un écriteau suspendu au cou énonçait l’origine, les qualités, les aptitudes de l’esclave à vendre. Pour le commun des esclaves, la vente se faisait en public; mais pour les esclaves de choix, l'affaire se concluait dans la boutique des marchands. Un double impôt devait être payé à l'Etat: 1° le droit d'importation et d'exportation (Portorium) ; 2° le droit de vente ( Vectigal). Le premier était affermé aux Publicains ; on devait leur faire déclaration de tous les esclaves qu’on amenait.

Mais, peu à peu la situation de l’esclave devait aller s’adoucissant et son trafic trouve dans la législation une certaine réglementation. Une première cause qui devait atténuer les rigueurs de l'esclavage était l'identité de race des maîtres et des esclaves. Les premiers esclaves qu'on eut à Rome provenaient des peuples voisins et congénké-

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res, ce qui constituait une certaine communauté d’aspirations et de besoins.

De plus, le petit nombre d’esclaves et la difficulté de se les procurer devait les faire considérer comme une marchandise assez rare qu’on cherchait à épargner. Grâce à la communauté du travail du maître et de l’esclave, grâce à la vie domestique, à l'initiation aux événements de la vie de famille, l’esclave en devint comme un membre inférieur.

Sous Auguste, une loi Patronia défenditaux maitres de livrer leurs esclaves aux bêtes sans un Juste motif qui devait être approuvé par le magistrat. Claude décida queles maîtres qui abandonneraïent leurs esclaves malades pour se dispenser de les soigner perdraient leur droit de propriété. Enfin sur eux une constitution d’Antonin de Pieux punit le maître qui aura tué un esclave sans Justes motifs, de la même peine que celui qui tue l’esclave d’autrui, c’est-à-dire de la déportation ou de la mort. L’esclave maltraité avaitle droit de demander à être vendu, et dans ce cas la loi lui donnait un défenseur d'office. L'esclave en butte à des sévices trop graves avait la ressource des asiles religieux, des temples, des autels, des bois sacrés.

D'un autre côté, le monde des gens de lettres, qui se piquait de suivre les lecons des Grecs, traitait l’esclave avec douceur et humanité. Déjà Cicéron et

Atticus pratiquent ces maximes nouvelles. Plus tard Sénèque et Pline le jeune expriment dans un langage élevé les idées qui tendent à se faire jour dans la société d’abord (1). Mais peu à peu cette vaillante race Plébéienne et libre qui avait posé les fondements de la grandeur de Rome avait disparu. L’esclavage après l’avoir amoindrie et dégradée l'avait transformée, et si la situation de l'esclave n'avait point changé en droit, en fait celuici avait conquis beaucoup d'indépendance.

Aux premières secousses de l’invasion barbare, on sent qu'unecondition nouvelle du travail se fait Jour, remplaçant à peu près complètement l’esclavage qui disparaissait vers le xm° siècle. Les guerres Normandes, les famines et les épidémies avaient fait périr un grand nombre d'esclaves. La guerre ne les recrutait plus comme autrefois ; cette classe d'hommes ne put se reconstituer. Les croisades vinrent ensuite appeler à la liberté les esclaves qui y prirent part, et la pitié, la commisération relâchèrent les liens de la servitude.

La période de conquête et d’annexion étant terminée laissant place à la période agricole, alors surgit le servage. Sa caractéristique est que l’homme n’est plus arraché à sa résidence primi-

4. « Errat qui existimat, servitutem in totum descendere, pars melior ejus excepta est ; corpora obnoxia sunt et adscripta dominis, mens quidem sui generis. » Pline.

tive et transplanté là ou là, il fait partie intégrante du domaine qu’il cultive, peut s'y constituer en famille durable, s’y créer un foyer, y acquérir des intérêts. Cet état intermédiaire entre la servitude et la liberté était du reste beaucoup plus avantageux au seigneur, car avec le serf point de capital, peu de surveillance et avec cela plus de travail et plus de produit.

Mais cette forme de servage s’adoucit elle-même peu à peu, et l’on put voir autour des abbayes se orouper ces heureuses populations de colons et de serfs agricoles qui jouissaient d’une aisance presque comparable à celle des paysans de nos Jours.

Enfin la royauté reprenant la prépondérance donne aux seigneurs l'exemple de l’affranchissement et lui communique un irrésistible élan en favorisant ce grand mouvement religieux et populaire d’où sortit l'émancipation des communes.

Le moment viendra enfin où toutes les couches serviles bénéficieront de cet élan d’émancipation qui soufflant à tout les vents affranchira successivement les serfs et les communes. Le progrès sera lent, 1l ne touchera d’abord qu’un petit nombre ; puis un plus grand se rachètera et s’élèvera. Mais tandis que l’homme est libre, la terre est encore serve, c'est-à-dire accablée de cens et de redevances, il faudra de nombreux efforts pour l’affranchir à

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son tour etil faut attendre la nuit du 4 août 1789 pour voir disparaître devant un vote des députés des 3 ordres surla proposition du duc de la Rochefoucauld tous les vieux restes de la servitude.

En interrogeant donc le genre humain tout entier, nous voyons l'esclavage naître durant la période encore bestiale de l’évolution sociale et commencer par faire de l’esclave d’abord un animal de boucherie, puis une bête de somme sur laquelle le maître a tous les droits.

Dans une deuxième phase, l’esclave est devenu serf ; alors le maître a revendiquésurtoutune part aussi grande que possible des fruits de son travail, mais en allégeant le joug qui pesait sur la personrie même.

Pour être complet, il nous faut signaler une troisième étape accomplie par cette évolution, c’est jusqu'ici la dernière : nous voulons parler du salariat. C’est surtout du travail industriel qu'il est né. La personne de l’artisan est, en principe, libre, mais pour vivre force lui est d’aliéner, chaque jour sa liberté de principe et de s’astreindre aux plus durs, parfois, aux plus dangereux labeurs ; cette obligation est inéluctable, elle a pour sanction l'abandon et la mort.

Telle est donc l’évolution générale de l'esclavage qui a été toujours en s’allégeant. De celle-ci on peut déduire que toujours jusqu’à notre époque le

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labeur manuel indispensable à la société a été accompli par une classe nombreuse de travailleurs au profit d’une minorité et que l’évolution des peuples vers le progrès social se fait avec lenteur où rapidité suivant que leurs dispositions originelles les rendent plus enclins où plus rebelles à secouer la torpeur morale et intellectuelle des premiers âges.

Les grandes réformes sociales exigent pour s’accomplir un laps de temps proportionnel à leur grandeur même. Quel sera l'avenir du salariat ? Quelles seront les modalités futures de ce que M. Jaurès appelle «ce servage économique qui ravale les individus humains à la dépendance, à la passivité des choses » (1).

Comment les citoyens, les producteurs, pourront-ils échapper à cette nécessité Jusqu'ici inéluctable du salariat ? Un seul moyen, nous répond M. Jaurès : c’est que tous ceux-ci (2) « soientadmis par une transformation sociale à la copropriété des moyens de production », et ainsi continue-t-il ils se verront (3) « assurés de retenir pour euxmêmes tout le produit de leurs efforts, assurés aussi d'exercer leur part de direction et d’action sur la conduite du travail commun. »

4. Revue de Paris, du 1e" décembre 1898. Article intitulé: So cialisme et Liberté, p. 486.

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