L'EUROPE ET LE MOUVEMENT AFRICANISTE
Il se produisit, vers 1874, un grand mouvement africaniste. Il était dû, sans doute, en partie, à la cause humanitaire et généreuse de l’abolition de l'esclavage, mais surtout à la crise économique amenée par la surproduction industrielle, crise augmentée dans beaucoup de nations par les barrières du système protecteur. Les nations se tournèrent alors vers l’Afrique comme vers le pays d’où devait leur venir le salut et la prospérité.
Le roi des Belges jugea, alors, le moment favorable pour exécuter le vaste plan politique et commercial qu’il avait conçu pour « ouvrir l’Afrique à la civilisation. » 11 voulut assurer à la Belgique un domaine d'outre-mer, et se mettant résolument à la tête du mouvement africaniste, 1l entra en relations personnelles avec les explorateurs, les géographeset les philanthropes, et le 12 septembre
1876 il les réunit à Bruxelles dans son palais pour une conférence internationale et privée.
De cette conférence est sortie l’association internationale africaine de Bruxelles qui devait créer en Afrique des centres d'exploration et d'influence, des stations scientifiques et hospitalières sur certains points importants. Mais celle-ci devait perdre bientôt, en fait, son caractère international ; elle était composée de comités nationaux au-dessus desquels était constituée une commission internationale chargée de la direction. La plupart des comités nationaux ne purent réunir les fonds nécessaires à l’exécution du programme; dans d’autres pays comme la France, l'Italie et l'Allemagne, les sociétés africaines demandèrent des ressources non à l'initiative privée, mais au budget de leur gouvernement et échappèrent dès lors en partie à l’action de la commission internationale. De 1881 à 1884, les expéditions belges se succédèrent avec un rare enthousiasme. Des officiers belges sollicitèrent leur mise en disponibilité, des savants euxmêmes partrent pour l'Afrique au mépris des périls qu’ils devaient affronter. Une ligne de station s'établit depuis Zanzibar jusqu’à Tanyanika ; l'établissement central de Karema y fut fondé ; Stanley remontait le Congo. Enfin les représentants de l'association venant les uns de l’océan Atlantique, les autres de l'océan Indien, se ren-
contrèrent sur les hauts plateaux équatoriaux. L'Etat indépendant du Congo était fondé, restait à le faire reconnaître par les puissances.
Ce fut l'Allemagne qui, de concert avec la France, invita en novembre 1884 les puissances à se réunir en conférence pour régler les affaires de l'Afrique centrale.
L'Etat indépendant du Congo fut alors constitué et Léopold IT s’en proclama souverain. Pendant dix ans, Sa Majesté paiera sur sa seule cassette particulière les frais résultant de cette fondation. Pour atteindre plus sûrement son objectif, l’abolition de l'esclavage et de la traite, il en arrivera à accorder aux compagnies congolaises moyennant un droit de participation à tous les bénéfices, la faculté d’a/franchir des esclaves.
A cette création nouvelle d’un Etat, se joignait la conclusion d’un accord relatif à la liberté. du commerce dans le bassin et aux embouchures d’un fleuve. Mais il est un commerce qui doit faire exception à la règle générale : celui des esclaves. « En conviant la conférence, dit Bismark, le gouvernement impérial a été guidé par la conviction que tous les gouvernements invités partagent le - désir d’associer les indigènes d'Afrique à la civilisation, non seulement, en ouvrant l’intérieur de ce continent au commerce mais encore en préparant la suppression de l'esclavage surtout .de la
traite des noirs. » Le comte de Benomar, espagnol, demandait qu'on annulät d’un commun accord, en ce qui touche la côte occidentale d'Afrique, les traités relatifs au droit de visite afin de donner au commerce des garanties contre un abus éventuel et d'assurer depuis Gibraltar jusqu’au cap de Bonne-Espérance « la liberté de navigation qui devait être le complément dela conférencé ». Mais, en adoptant des résolutions générales, la conférence eût dépassé le but que les gouvernements représentés lui avaient assigné. On se borna donc à intercaler deux articles dans le texte de l'acte général. Par le premier, « les puissances (art. 7, chap. I) exerçant des droits de souveraineté ou une influence dans le Congo s'engagent a concourir à la suppression de l'esclavage et surtout de la traite des noirs. » Par le second (art. 9, chap. IT) les püissances se prononcent plus explicitement : « conformément aux principes du droit des gens tels qu'ils sont reconnus par les puissances signataires, la traite des esclaves étant interdite et les opérations qui sur terre ou sur mer fournissent des esclaves à la traite devant être également considérées comme interdites, les puissances qui exercent ou qui exerceront des droits de souveraineté ou une influence dans les territoires formant le bassin conventionnel du Congo, déclarent que ces territoires ne pourront servir ni
de marché ni de voie de transit pour la traite des esclaves de quelque race que ce soit. Chacune de ces puissances s'engage à employer tous les moyens en son pouvoir, pour mettre fin à ce commerce et pour punir ceux qui s’en occupent. » Jusqu'ici on n'avait prescrit la traite qu’en tant que trafic maritime, les plénipotentiaires réunis à Berlin ont complété l’œuvre humanitaire en se préoccupant d'atteindre la traite dans les lieux mêmes où elle s'organise.Au cours des débats on a marquéen effet une distinction en envisageant séparément :
1° La traite déjà abolie en vertu du droit international public;
2° Le commerce qui fournit des esclaves à fa traite, ce dernier devant être également réprimé.
En faisant dériver des principes établis par le congrès de Vienne, cette Juste conséquence que les opérations qui sur terre aussi bien que sur mer fournissent des esclaves à la traite doivent être également considérées comme interdites, les plénipotentiaires réunis à Bern donnèrent une sanetion de plus en plus pratique à ces principes.
La solidarité des Etats civilisés contre la traite, attentat de lèse-humanité, s’affirmait une fois de plus. Quant à «cette éducation morale, religieuse el scientifique » que l’on promettait aux peuples indigènes, elle signifiait pour eux paix et liberté, en même temps que développement du commerce libre pour tout le monde.