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DE LA TRAITE

L'église primitive avait préparé au moment de l’écroulement de l'empire romain une révolution. Elle s'était attachée tout en maintenant provisoirement les esclaves sous la tutelle du maître, à apprendre à ce dernier à les considérer comme des frères et des égaux, à les pousser doucementdans la vole des affranchissements de plus en plus nombreux. Elle appela les esclaves aux sacrements, au sacerdoce, à la sépulture chrétienne en même temps et au même titre que leurs maîtres : « nous avons tous été baptisés en un seul esprit, dit saint Paul, et formés en un seul corps juifs et gentils, esclaves et libres.» Dès lors l’esclave était relevé : ayant des autels, un foyer, il redevenait une personne, un travailleur libre.

L’esclavage était frappé à mort, il n'avait plus de raison d’être, puisque l’esclave est reconnu ca-

pable de tous les droits inhérents à la personne De Montardy 9

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humaine. Mais tandis que le christianisme battait ainsi en brèche l'esclavage, celui-ci, chassé de l'Occident, renaissait sur le continent noir escorté de la traite, ce hideux commerce de chair humaine que Mirabeau flétrissait si énergiquement lorsqu'il donnait aux vaisseaux négriers le nom de « cercueils ambulants ».

Il ne faut point confondre l'esclavage avec la traite, ce serait confondre le moyen avec le résultat. L’esclavage est une forme de travail employée sur tel continent par telle nation. Par la traite se recrute principalement l’esclave. Ce sont quoique distinctes, deux questions d’un mêmeordre,absolument connexes et dépendantes, car l'esclavage est la raison d’être de la traite, c’est parce qu'il ne se suffit pas à lui-même qu’il appelle la traite à son aide. |

Le problème de l'abolition de l'esclavage se compose donc de deux termes : la suppression de la traite et la suppression de lesclavage. Le progrès ne peut se compléter s’il ne se réalise à la fois dans les deux termes.

Bien des faits semblent démontrer qu’en Italie le commerce des esclaves s’est continué longtemps et que les républiques italiennes ont protégé jusqu’au milieu du xvi° siècle les propriétaires de chair humaine (1). Les Vénitiens qui n’avaient

1. Builes Papales du xxr1° siècle se rapportant à des Irlan: dais venus en Italie.

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plus les croisades de pèlerins soldats à transporter d'Europe en Palestine et de Palestine en Europe, imaginèrent alors d'acheter des captifs en Tunisie, puis de les revendre dans divers ports d'Asie.

Mais là où la traite allait atteindre son plus grand développement ce fut chez les Espagnols et les Portugais. Ceux-ci eurent particulièrement à souffrir de l'esclavage mahométan. La contagion de l'exemple exerça sur eux une influence funeste et ils exercèrent les mêmes traitements et sur les musulmans et sur les païens.

Alors qu'il n’y avait plus d'esclaves en Europe, on vendait des nègres à Lishonne et à Séville. Les Maures, faits prisonniers, sont troqués dans la Guinée supérieure contre des noirs, opération fructueuse qui, souvent reprise, fut considérablement accrue.

En 1554, ce commerce recut même une haute sanction. Le 8 janvier de cette année, le pape Nicolas V, constatant que les nègres faits prisonniers ou achetés se convertissent, émet l’espoir que ces conversions se multiplieront: c'était encourager la traite.

Mais la traite avec son caractère particulièrement odieux ne s’est véritablement généralisée et étendue qu'après le 12 octobre 1472, date à laquelle Christophe Colomb, descendant de vaisseau, baisa trois fois la terre d'Amérique qu'il venait de décou-

vrir et y plantàa la croix. Ge signe qui devait être celui de la liberté et de la fraternité devint bientôt celui de la servitudeet pendanttrois siècles, le continent et les îles d'Amérique allaient être arrosés du sang de millions de noirs africains. L'esclavage, chassé de l’Europe, se créait ainsi au-delà de l’Europe un empire nouveau.

Le nombre des indigènes n’était plus suffisant à remplir sous ce climat brûlant les désirs inquiets de ces assoiffés de richesses. Le travail auquel on les soumit dans les mines d’or ou d'argent ou dans la recherche des perles précieuses au fond des mers, entraîna une mortalité telle que d’un million d'habitants, l’île St-Domingue ne possédait plus en 1517 que 14.000 Indiens. L'œuvre d’extermination s’accomplissait ainsi presque sans résistance.

Mais 1l fallait remplacer ces disparus, les nègres avec leur constitution robuste, habitués aux feux de l'équateur, étaient indiqués pour supporter désormais dans les colonies américaines les fatigues du travail et le joug du maître.

Les premières autorisations officielles datent en Espagne de 1.500. On achète et on enlève des sauvages sur la côte d'Afrique avec l’autorisation et le concours du gouvernement de Madrid (1).

1, « La Cour ordonne, dit le statut royal de 1511, que l’on cherche les moyens de transporter aux îles un grand nombre

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La couronne d'Espagne fait de la traite un monopole et l’adjuge à des particuliers ou à des compagnies. Les favoris se disputent les privilèges de traite pour les revendre à des spéculateurs éhontés. Charles-Quint le premier octroya en 1517 ces «assientos » à ses compatriotes, les Flamands, qui en relirèrent d'immenses bénéfices. Philippe II et ses successeurs les conférèrent à leur tour dans les mêmes conditions.

En 1600, on traita pour neuf ans, avec un Portugais qui S’engageait à fournir aux colonies espagnoles, 4.250 esclaves par an et à payer au roi une rente de 162.000 ducats, soit 1.620.000 fr. de notre monnaie. '

Ces fermages royaux toujours renouvelés, passèrent dans diverses mains. La réglementation se faisait d'autant plus sentir que l'importance croissante de la culture du sucre, du café et du coton avait augmenté la demande du travail servile et, par suite, les profits du commerce de la traite.

Les Compagnies de Guinée et du Sénégal sont établies par lettres patentes de France, en 1696. Elles possèdent un blason {1) et sont assurées de

de nègres de Guinée, attendu qu’un nègre fait plus de travail que quatre Indiens. »

4. « Pourra la dite Compagnie, prendre pour ses armes, un écusson en champ d’azur, semé de fleurs de Iys d’or sans nombre, deux nègres pour support et une couronne trèflée » (Lettres patentes de 1696).

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primes à l’importation comme droits perçus en détail et par tête quand le commerce est libre. La Compagnie de Guinée, grâce à un traité francoespagnol, obtint le monopole pendant 10 ans, du transport des nègres, moyennant une redevance à l'Espagne de 33 écus par nègre importé.

Quant à l'Angleterre, dont le but était de fournir par la traite ses colonies de l'Amérique septentrionale etdes Antilles et qui avait régulièrement organisé ce trafic depuis 1631 ; elle obtint par le traité d'Utrecht, le privilège de fournir des nègres aux possessions espagnoles, privilège qui appartenait jusqu'ici à la Compagnie de Guinée.

Par ce traité du 13 juillet 1713, 1l est convenu que 4.800 esclaves seront introduits par an et pendant trente ans, dans les diverses parties du territoire américain appartenant aux Espagnols, par les Anglais, moyennant le paiement d’un prix fixé par tête d'esclaves. Les deux rois s’intéressèrent chacun pour un quart dans les bénéfices de cet honnête trafic.

C’est le fameux Pacto del Assiento de Negros. Ce contrat qui avait été renouvelé à la paix d’Aïx-la- Chapelle, en 1748, tomba en désuétude quatre ans après.

Quant au Portugal, à mesure qu'il sentait le commerce des Indes lui échapper, il développait celui de la traite. L’essor qu'il prit, compensa en

partie pour les négociants portugais, la diminution de leur commerce avec les Indes. La Guinée, les provinces du Congo et d’Angola, furent les principaux théâtres de cette exploitation humaine.

Pendant plus de deux siècles, l’Europe se rua de la sorte sur l'Afrique, provoquant la chasse à l'homme, la guerre, la piraterie terrestre, comme aux temps barbares. Enlevant ainsi toute sécurité aux habitants, elle empêcha toute résidence fixe, tout travail sédentaire, toute civilisation. La côte africaine se dépeupla bien avant dans les terres ; elle devint déserte et l’on n’y vit plus que des nomades armés, à demi-sauvages, et toujours prêts à se sauver à l’approche de l'étranger. ;

De 1511 à 1789, on estime de 40 à 50 millions, le nombre d'individus que la traite a ravis à l’Afrique. En échange de 120 à 130 fr. de marchandises, on avait un beau nègre qu'on revendait ensuite de 1.000 à 1.200 fr. Ce trafic légal réglé et protégé par l'Etat, laissait aux négriers 50 0/0 de bénéfice net après la revente. Les Français trafiquaient entre le Sénégal et la Gambie, les Hollandais au-dessous de cette rivière, les Anglais dans la Guinée Septentrionale et les Portugais dans la Guinée Méridionale. Chaque nation avait sur la côte d'Afrique un certain nombre de forts sous la protection desquels elle faisait la traite.

Dans cette concurrence des nations, l'Angleterre

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eut toujours l'avantage, réussissant à importer dans une seule année, en 1786, jusqu’à 38.000 esclaves.

Mais, la France tient toujours le second rang et rétablit en quelque sorte l’équilibre, en restant plus longtemps dans la carrière.

Du reste, la traite y était minutieusement réglée et y jouissait de nombreuses immunités, afin de la rendre prospère (1).

En 1783, le 28 juin, un arrêt du Conseil d'Etat, permet aux bâtiments étrangers arrivant directement des côtes d'Afrique avec des cargaisons de 180 noirs au moins, d'aborder dans le port principal de chacune des îles de la Martinique, la Guadeloupe, Ste-Lucie et Tabago, jusqu'au 1% août 1786 et d’y vendre les dits noirs en payant pour chaque tête dé noirs, négresses, négrillons ou négrites, un droit de 100 livres, dont le produit sera employé en primes sur les noirs, provenant de la traite française, qui seront introduits pendant le même temps aux îles du Vent.

Le 11 janvier 1784, un nouvel arrêt du Conseil d'Etat, supprimait le privilège exclusif de la traite

1. Arrêt du Conseil d'Etat, 14 août 1777, accordant pour le terme et espace de 15 ans, aux syndics administrateurs et intéressés dans la Compagnie de la Guyane française, le privilège exclusif de la traite des noirs et du commerce de l'île de

Gorée et sur les côtes d'Afrique, depuis le Cap-Vert, jusqu’à la rivière de Casamance.

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des noirs à Gorée et dépendances, mais en revanche, accordait comme dédommagement pendant neuf années aux intéressés et administrateurs de la Guyane française, celui de la traite de la Gomme seulement, dans la rivière du Sénégal et dépendances.

Enfin, un arrêt du Conseil d'Etat, le 10 septembre 1786, prorogeait jusqu'en 1789, la permission accordée d'introduire aux îles du Vent, les noirs de traite, avec une diminution de droits à l'entrée, tandis qu’il portait à 200 livres par tête, la prime accordée aux négociants français, sur les noirs de traite française, qui seraient introduits « dans les ports de Cayes, St-Louis, St-Domingue, pour l’approvisionnement de la partie du sud de la dite île ».

Un arrêt du 2 juillet 1789, maintient encore ces immunités en faveur de la traite, qui ne disparaissent que par un décret du 27 juillet 1793 (1), lequel en les supprimant respecta cet odieux trafic lui-même.

L’esclavage fut enfin aboli par un décret du 4 février 1794. On sait le mot du premier consul, il avait demandé en prenant le pouvoir, sous quel régime les colonies avaient été le plus prospère, on

4. Voici le texte de ce document : « La Convention nationale décrète que toutes les rives accordées jusqu'à présent pour la traite des esclaves sont supprimées. »

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lui répondit que c'était sous celui en vigueur, au moment de la Révolution : « alors, qu’on le leur applique de nouveau, et au plus vite », répondit-il. Le sénatus-consulte qui rétablit l'esclavage, est la loi du 30 mai 1802, qui ouvrit de nouveau cet odieux trafic de la traite, que Cousin appelait : « la plus grande de toutes les injustices, parce qu’elle les comprend toutes », avec son cortège d’immunités, d’encouragements, de primes, d'autrefois. Il est vrai que la conséquence de cette volonté, si péremptoirement formulée, ne fut pas aussi néfaste qu'elle aurait pu être, car à ce moment, l’état perpétuel d’hostilité de la Franceet de l'Angleterre, ne permettait guère le développement de ce négoce. Enfin, le dernier acte qui figure sur la matière, est du 9 novembre 1805. C’est une proclamation du gouverneur anglais de Ste-Lucie, possession récemment enlevée à la France, qui autorise l’importation d'esclaves par tout pavillon, pour relever cette colonie que la guerre avait dépeuplée.

Pendant la Restauration, la traite fut à peu près nulle dans nos colonies, excepté celle de Bourbon, mais elle acquit une grande extension à Cuba et au Brésil.

M. Nys, dans un article sur l'esclavage noir, devant les jurisconsultes et les Cours de justice, arrive à ces lugubres conclusions (1).

4. Revue de Droit international, 1890, t. XXIL p. 57 ets. p. 138'ets.

De 1680 à 1780, l'importation aux Antilles anglaises s’éleva à 2.130.000 nègres, c'est-à-dire, plus de 20.000 par an. Dans les colonies françaises, de 1786 à 1788, l'importation fut de 30.000 en moyenne. Le trafic a duré plus de trois siècles, et si, pendant la dernière moitié de cette période, il a seulement enlevé d'Afrique autant d'esclaves qu’il Je fit en 1786, on peut dire, sans exagération, qu’il en a tré 12 millions. D’après un calcul, pour obtenir 1.000 nègres vivants, il fallait en faire périr 1.450. Beaucoup étaient tués dans la chasse que leur faisaient les marchands d'esclaves ou périssaient par insuffisance de nourriture et de mauvais traitements.

Les traficants eux-mêmes étaient frappés cruellement et on évaluait leur perte à 2.000 par an. En une année, la traite des nègres détruisait plus de matelots à elle seule que tous les autres commerces de la Grande-Bretagne, en deux ans.

Voilà ce qu'était la traite ; étudions maintenant quels ont été les précurseurs et les ouvriers de cette grande émancipation et rénovation sociale, quelle a été leur œuvre ? et comment l'abolition de la traite et de l’esclavage avant d'entrer dans le droit des gens, a constitué le droit interne de chaque nation ?

Telle fut la législation de la traite jusqu’au jour où elle passa dans le domaine international. Mon-

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tesquieu avait écrit dans l'Esprit des Lois : « Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s’agit, sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut pas mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne dans un Corps tout noir. De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains ; car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes de l’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »

Les esprits allaient-ils donc continuer à se laisser guider par l'intérêt mercantile, fallait-1l qu’un continententier approvisionnât de machines humaines une autre partie du monde et que nulle convention intervint, inspirée non plus par la miséricorde, mais par la plus élémentaire et la plus stricte justice ?

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