SITUATION ACTUELLE DE LA TRAITE
Get effort persistant des puissances, leurs mesures sagement combinées et strictement observées ne tardèrent point à porter leurs fruits. L’Angleterre et l’Allemagne se montrèrent particulièrement acharnées à poursuivre les boutres négriers qui, profitant d’un bon vent, transportaient leur marchandise noire. Leurs efforts ont été couronnés de succès et il suffit de parcourir la liste des condamnations infligées aux traitants et des libérations d’esclaves (1) pour comprendre combien leur zèle a été effectif. Aussi le consul anglais Johnston
1. En 1893 : 9 boutres portant divers pavillons et contepant 909 esclaves masculins ou féminins furent arrêtés, les traitants condamnés, les boutres détruits et les esclaves relàächés. En 1895 : 51 condamnations pour faits de traite prononcées par les autorités allemandes et anglaises. En 1896 : les croisières dans l'Océan indien ont pris 11 boutres contenant 4) esclaves.
De Montardy 12
pourra-t-il écrire dans un rapport en 1895 : « En fait, la traite maritime en ce qui concerne les esclaves venant de l’est et du sud de l'Afrique centrale, est bien près de sa fin. » Le même écrivant de nouveau à son gouvernement, s'exprime ainsi le 4 mai 1896 : « Plus de faits de traite dans l’est africain britannique. En effet, dans presque tous les ports maritimes de la côte se trouve un fonctionnaire britannique, et aucun de ces ports n’est assez étendu pour permettre à des traitants d’embarquer une cargaison d'esclaves sans qu'il en soit informé. » Donc, la traite est en voie d'extinction dans les eaux de Zanzibar et de l’Est-Africain. Pour que ce commerce soit lucratif, il faut opérer sur de grandes quantités, or, cela est actuellement rendu impossible (1). La traite devient alors une branche accessoire du commerce, qui se pratique sur une petite échelle par des Arabes de Mascate ou d'Hadramant qui ne sont que des brigands et qui, montés sur de petites embarcations et rôdant le long de la plage aux abords de Zanzibar ou de quelque autre ville du continent, enlèvent les filles ou les enfants isolés.
1. Depuis 1890, la valeur des esclaves est tombée à un taux très bas par suite des risques attachés aux opérations de vente, de transfert et de remise en garantie et des pénalités infligées. Les indigènes ont compris que pour faire des opérations aussi peu lucratives, ce n’était pas la peine de s’exposer à la confiscation totale de leurs esclaves et de leurs biens.
Et
«€ 300 ou 400 esclaves au plus, dit le consul anglais, sont importés annuellement dans les îles de Madagascar et de Pemba. »
Ceux-ci se recrutent en général dans l'Ukamba et le Somoliland où la traite est purement locale. Les Somalis se livrent à des razzias chez d’autres tribus afin de se procurer des esclaves et en achètent de divers côtés; toutefois ce n’est pas pour les vendre ou les exporter mais pour leur propre usage. En résumé, dans l'Est-Africain actuellement, les sources et les débouchés de ce trafic ont été partout efficacement fermés, les grandes razzias et les fortes cargaisons des boutres telles qu'elles avaient lieu autrefois ont fait place à des enlèvements individuels de peu d'importance se pratiquantà l’occasion, et dont plusieurs sont découverts et punis. Un système de police et de gardes-côtes plus parfait, une organisation administrative et militaire plus sérieuse dans la région des lacs entre le Nyassa et le Tanganika, et plus bas dans la vallée du Zambèze apporteront à ce trafic les plus sûrs obstacles. Quant à la présence des Arabes dans le centre du continent, elle est inconcilable avec l'introduction de la civilisation européenne et il faut tout faire pour les en expulser. I] faut les réunir sous un gouvernement fort. Dans l’intérieur de l'Afrique, ce sont des aventuriers el des aventurières de la pire espèce. Mais on ne peut
se faire des illusions, et aussi longtemps que la traite existera en Arabie, dans les provinces reculées de la Turquie et de la Perse, tant que la Mecque restera fermée aux Européens et qu’ainsi elle demeurera le plus grand foyer de traite, les aventuriers arabes ne se laisseront pas arrêter par les dangers qu’ils courent et ils continueront à enlever, comme ils le font actuellement, de jeunes Africains et même des adultes ignorants pour les transporter sur les marchés de l’Hedjaz et de l'Oman. Quant à l'Arabie, elle cherche à faire venir de la côte d'Afrique qui lui fait face les esclaves dont elle a besoin; d’autre part, un assez grand nombre de nègres sont dirigés sur Mascate pour satisfaire aux demandes de la Perse, tandis que la Turquie cherche encore à se procurer sous le nom de serviteurs libres (ce qu’ils sont d’ailleurs en réalité aujourd’hui) des esclaves en nombre suffisant pour ses harems et qu’elle exporte de Tripoli et de Bengazi.
Malgré tous les progrès que nous avons vus se réaliser, malgré le zèle des puissances, le mal de-
meure grand et des remèdes de plus en plus éner-
giques s'imposent ; pour nous en persuader, con-
sultons plutôt un journal anglais,le The Morning,
qui dans son numéro du 27 mars 1897, donne la
statistique suivante, d’après le témoignage d’un
Américain qui a résidé de longues années en Afri-
que : « sur une population qui peut atteindre 200 millions d'habitants, au moins 50 millions sont encore esclaves. Dans beaucoup de régions de l’iniérieur, les esclaves sont la seule monnaie d'échange. Plus de 11.000 esclaves pénètrent annuellement en Arabie ».
Une grande partie de ceux-ci semble bien se recruter sur les bords de la mer Rouge qui demeure actuellement un des grands foyers de traite.
Un tel spectacle doit être particulièremeut pénible aux philanthropes français surtout s'ils se rappellent les efforts constants faits par notre résident en Abyssinie, M. Lagarde, auprès du sultan et du vizir, lequel en 1887 avait fini par obtenir un double succès en recevant du sultan l'annonce formelle qu’il emploierait tous les moyens en son pouvoir pour faire cesser la traite, et en signant à Tadjourah, un traité aux termes duquel celui-ci s'engage à réprimer la traite sous son entière responsabilité et à remettre aux autorités françaises, les indigènes qui se livreraient au honteux trafic.
C’est dans cette même ville de Tadjourah que la traite s'étale aujourd’hui, qu'elle s'exerce librement et ostensiblement. (Ge butin d'hommes consiste en général en jeunes prisonniers de guerre, âgés le plus communément de 12 à 15 ans conquis par les Abyssins au sud de l'Ethiopie, dans les
Le
pays musulmans et qu’ils vendent ensuite dans les pays arabes.
Tadjourah dispose toujours d’un stock livrable à date fixe. Les Sambouks chargés d’ébène humain sillonnent la mer Rouge. Le grand marché d’importation se trouve à Djeddah, dans le Hedjaz, d’où on exporte en plusieurs autres places de l’Empire ottoman, en Syrie eten Arabie méridionale, suivant les commandes, opération extrêmement lucrative et faisant réaliser à ceux qui s’y livrent un bénéfice de 100 p. 100.
Ce commerce d'esclaves se renforce par un commerce particulièrement rémunérateur d’eunuques (1). Un établissement de castration a été établi à Ambabo près de Tadjourah, où on opère les enfants de la facon la plus grossière, par l’ablation de l'appareil génital tout entier, aussi en meurt-l beaucoup.
Mais, ce qu'il y a de plus honteux, c’est que cette traite monopolisée par les traficants musulmas fleurit dans la mer Rouge, sous les auspices de deux nations chrétiennes.
Ambabo, cet « orphelinat » d’un nouveau genre, se trouve en plein territoire français en face de Djibouti, et les petits voiliers chargés de cette triste cargaison peuvent par les nuits sans lune échap-
1. L’esclave moyen à Djemna, vaut 13 thalaris ; l'eunuque de 18 ans vaut 50 thalaris.
per facilement à l’œil peu inquisiteur des autorités françaises.
Quant à l’empereur Ménélik, il semble bien avoir accordé à ce commerce une complicité tacite que peut expliquer une bonne part à son profit dans les bénéfices.
La France craint les difficultés et la rupture de « l'entente cordiale » qui existe avec son protégé Ménélik, et le personnel de l'administration de Djibouti, s'obstine un peu trop bienveillanment à fermer les yeux non seulement sur la pratique du commerce d'esclaves dans le territoire, mais encore sur l’existence même de l'esclavage en Ethiopie. Mais, en face de ces dissimulations se trouve l’'épouvantable réalité qui exige prompte et énergique répression (1).
Telle est la traite, celle des non civilisés, celle des barbares ; mais à côté de celle-ci s’en trouve une autre non moins horrible, non moins atroce malgré son masque, celle des civilisés, celle des
4. M. H. O’Monroy raconte « qu’un soir de l’année 1897, à bord du navire de guerre italien Andrea Provana, mouillé devant Djibouti, eut lieu un diner dans lequel figuraient comme invités M. Manigaud, le comtede Choiseul et d’autres Français. Lorsque ces Messieurs retournèrent à terre, la nuit était très obscure, le Provana lança sur leur canot des projections électriques. Et sous ce rayon de lumière inondant de clarté les eaux de la baie de Tadjourah, apparurent plusieurs boutres indigènes bondés de marchandises (Revue des Revues, du 15 août 1898).
hommes de progrès. Les esclaves d'autrefois sont devenus « des engagés », c’est-à-dire des hommes de couleur souvent razziés comme les anciens esclaves, mais étant censés avoir pris de leur plein gré l'engagement de travailler pendant un certain nombre d'années dans un pays lointain et qui leur est inconnu. C’est ainsi que les journaux ont raconté que les fonctionnaires du roi Behanzin avaient livré au gouvernement du Congo, 500 ou 600 travailleurs prétendus libres.
Ceux-ci, usés par la faim, étaient entassés pêlemêle dans d’affreux réduits. Tous, hommes et femmes, étaient enchaînés par groupes de 50, les uns par des chaînes et des colliers de fer, les autres au moyen de solides pièces de bois.
Un commerce du même genre, se fait encore aux dépens des Mélanésiens de la Papouasie.
Mais, la race nègre n’a pas seule le privilège de fournir de la marchandise humaine à nos traitants contemporains. La race jaune contribue pour une large part à alimenter ce commerce qui s'appelle en anglais : « labour traffic » ; en français : « immigration réglementée ».
C'est cette traite déguisée qui a transporté des Chinois partout où ils étaient en vente.
Arrivés à destination « les engagés » doivent
peiner trois ans sous un régime exceptionnel pour
un salaire dérisoire dans tel ou tel pays tropical.
L'Amérique est un théâtre des supplices qu’endure cette malheureuse plèbe jaune introduite d’abord à peu près malgré elle.
Dans le Mouvement anti-esclavagiste belge d'avril 1898, nous pouvons lire qu'aujourd'hui, à San-Franscico, une jeune fille chinoise de 9 à 12 ans vaut de 150 à 500 dollars. Une jeune fille de 12.à 16 ans, jolie, peut atteindre une valeur de 900 à 1500 dollars. Quant à celles de plus de 16 ans, il arrive que leur prix monte jusqu’à 3000 dollars, et encore un pareil marché fournitil un bénéfice de 20 à 30 0/0.
L'Amérique est ainsi devenue le principal champ d’action du marchand d'esclaves oriental et c’est à San-Francisco que se trouve le quartier général de ceuxquisont engagés dans ce trafic (1).
En face de pareils faits, l’esprit découragé peut se demander avec inquiétude ce qu’a bien fait la civilisation quand il lui reste encore tant à faire et à quel moment la grande évolution s'étant enfin accomplie, l'humanité se sentira véritablement affranchie et pourra à l’abri de toute servitude goûter pour la première fois le bonheur de vivre.
4. Dans cette ville, rue Dupont, il y a eu jusqu'à ces derniers temps une salle connue sous le nom de « chambre de la reine », ce qui n’était en réalité qu’un marché public d’esclaves et où les victimes étaient conduites et exhibées devant les acheteurs éventuels.