‹ La traite, l'émigration et la colonisation au BrésilChapitre 21 sur 31 · ESPAGNE ET PORTUGAL · texte numérisé non relu

ESPAGNE ET PORTUGAL

L'Espagne et le Portugal ont le droit de figurer dans notre statistique.

Ces deux Royaumes, qui ont tracé aux autres nations la route des contrées transatlantiques, ont vu se ralentir le mouvement de l'expatriation volontaire, depuis que leurs colonies américaines ont proclamé leur indépendance. Ce mouvement a repris une nouvelle extension depuis quelque temps, et c'est au profit des États-Unis que cette recrudescence s'est produite. M. Bromwell,que nous continuons à consulter, évalue à 15,316 individus, le nombre des Espagnols débarqués sur le territoire de l'Union, pendant la période ci-dessus indiquée.

Les provinces septentrionales de l'Espagne et les lies Hispano-Portugaises de l'Atlantique, sont les points où les agents d'émigration ont le mieux réussi. Cela devait être, surtout pour les îles.

Les archipels et groupes des Açores, de Madère, des Canaries, du Cap- Vert, que les poètes appellent ironiquement, sans doute, îles Fortunées^ sont désolées par une profonde misère, causée, accidentellement, par l'oïdium, la maladie de ia pomme de terre, et une sécheresse obstinée, et, normalement, par la constitution économique qui leur est imposée.

A Madère, la condition du cultivateur est déplorable. Le sol ne lui appartient pas, et , en même temps que la concurrence élève les baux à un taux énorme, elle abaisse considérablement le prix des salaires.

L'émigration devait nécessairement bénéficier de cet état de choses. Elle -prit un tel développement, que le gouvernement s'en émut; en 1843, il chercha à la contrarier.

Il en fut de même pour les Canaries. Des Ordonnances royales interdirent aux habitants d'émigrer dans l'Amérique du Sud. Mais, une nouvelle Ordonnance moins restrictive, datée du 16 septembre 1853, permit l'émigration vers les colonies espagnoles et les Etats de l'Amérique du Sud et du Mexique, où existaient des représentants de Sa Majesté Catholique. Depuis lors, l'émigration a beaucoup augmenté dans cet archipel.

Depuis 1848, on porte à 10,000 le nombre des Madériens qui ont émigré dans les colonies anglaises, seulement, et à un chiffre égal le nombre des Canariens. Les agents recevaient une prime de 7 livres sterling (1 75 fr.) par tête d'insulaire introduit à la Jamaïque.

l'émigration. 77

Moins recherchés par les Anglais, à cause de l'infériorité de leur intelligence, les habitants du Cap-Vert et des Açores ont fourni, toutefois, et fournissent encore chaque année, un fort contingent à l'expatriation volontaire. Les émigrants de ces deux archipels, fidèles à la tradition, se dirigent plus volontiers vers le Brésil, où ils sont désignés sous l'appellation de Ilhéos. Néanmoins, depuis quelque temps, ils se sont mêlés au mouvement qui entraîne les déshérités d'Europe vers les États-Unis.

Il est nécessaire de nous résumer.

En 1860, les nations catholiques étaient représentées, sur le sol de l'Union, par les chiffres suivants :

Individus.

Français. 204,111

Espagnols. 15,316

Italiens. 13,513

Portugais. 6,049

Belges. 9,809

Acoriens. 1,288

Madériens. 203

Canariens. 278

Il faut ajouter à ces nombres :

Mexicains. 15,969 i

Sud-Américains. 5,540 [ 22,149

Centre-Américains. 640 ]

A reporter. 272,716

78 L*ÉMIGRATI0N.

Individus.

Report. 272,716

Rappelons le contingent afférent aux nations protestantes :

Anglais. ' 2,672,500 j

Allemands. 1,491,989 i

Hollandais. 21,228 > 4,422,537

Suisses. 36,820 l

Scandinaves. 200,000 )

Total. 4,695,253

En retranchant de ce nombre les. . . . 22,149

Américains, d'origine espagnole, on obtiendra le chiffre

de 4,673,104

qui représentera exactement la part connue de Témigration européenne aux États-Unis, jusqu'en 1860. De ce chiffre à celui de 5,000,000, énoncé plus haut, il n'y a pas loin, on le voit ; on s'en rapprocherait davantage encore si, c'est M. Bromwell qui nous l'apprend, la nationalité de 157,537 immigrants avait pu être constatée.

Il résulte des nombres que nous venons de décomposer, puis, de grouper, puis, enfin, d'additionner, que l'émigration protestante, comme l'émigration catholique, se porte presque entièrement aux États-Unis. Toutefois, il

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reste une fraction d'expatriés qui mérite d'être suivie jusqu'au lieu de destination.

Si l'Union est la terre d'exil qui reçoit tous, ou, à peu près tous les catholiques d'origine celtique — les Irlandais, — il existe un courant, dont nous avons pu apprécier approximativement l'importance, qui entraîne vers les régions du Sud un certain nombre d'individus, appartenant à la race latine. Eh bien ! ce courant, nous ne saurions trop insister la dessus, passe dédaigneusement devant les côtes brésiliennes, pour attérir aux rivages de la Plata. Nous allons donner de ce fait une preuve patente, catégorique, irréfragable, qui confirmera les prévisions deM. Sturz.

Malgré VAlvara rendu par Joào VI, le 23 janvier 1808, qui ouvrait à tous les pavillons les ports de la riche colonie ; malgré le mouvement considérable que nous avons signalé, pour les deux périodes 1816-1830 et 1850-1854, et dont le Brésil a largement bénéficié, on ne compte dans l'Empire guère plus de 60,000 individus d'origine européenne. Il y a plus : malgré l'autorité du docteur Walsh, nous pensons que son évaluation, relative au nombre des résidents Français, doit être diminuée d'un septième environ, soit de 2,000 individus.

A son tour, M. Legoyt porte à 50,000 le chiffre des immigrants européens. Si ce chiffre s'applique exclusivement à l'élément agricole , il nous paraît exagéré ; si, au contraire, il comprend les habitants des villes, aussi bien que les colons proprement dits, nous avons lieu de croire

80 l'émigration.

qu'il reste au-dessous de la vérité. A notre avis, la réalité est représentée par un nombre total de 63,000 individus qui se répartissent ainsi, par nationalités et professions :

Elément agricole : Allemands et Suisses 40,000

Grand et petit commerce, industrie : Français 12,000

Commerce en grand : Anglais 1 ,000 Commerce de détail [miudeza) : Portugais non

naturalisés 8,000 Arts, petite industrie : Italiens, Belges, Espagnols 2,000

Total 63,000

Dans ce nombre de 1 ,000 résidents anglais, nous devons signaler l'absence de l'élément celtique. Sous la désignation générale : Anglais, nous comprenons les Écossais, mais non pas les Irlandais. Ceux-ci ont pris, à une époque qui n'est pas encore bien éloignée, le chemin du Brésil. 3,000 d'entr'eux , engagés comme soldats et colons tout à la fois, n'ont pas tardé à être édifiés sur la loyauté brésilienne, à l'endroit des contrats. Si les Allemands ont pu momentanément oublier cette date néfaste : 1828, les Irlandais, eux, s'en sont souvenus. Cette date, écrite avec du sang dans leur mémoire, a creusé un abîme plus profond que l'Océan entre l'Irlande et l'Empire Sud- Américain (1).

(1) C'est là une page sinistre, comme celle qui a enregistré les égorgements

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Le courant d'émigration qui commençait à s'établir,

remonta brusquement vers sa source, et, depuis lors, la

de la Bourse, en 1821 , et que l'humanité voudrait pouvoir arracher de l'histoire du Brésil. Bien que cette étude soit essentiellement statistique, nous croyons de notre devoir d'ex poser sommairement les faits, qui motivent à nos yeux Téloignement des Irlandais pour l'immigration brésilienne.

Le colonel Cotter, officier irlandais à la solde du Brésil, avait signé im contrat avec le gouvernement de ce pays, pour enrôler un certain nombre de ses compatriotes. 50 acres de terre devaient être accordés aux soldats européens, après la durée de leur service, fixé à 5 ans. 3,000 Irlandais, confiants en la parole de Dom Pedro 1", passèrent, à ces conditions, dans l'Empire. Mais, dès leur arrivée, les clauses relatives à la paye et au régime intérieur restèrent sans exécution. On prétendit même exiger d'eux un serment qui les constituait soldats, pour un temps illimité. Naturellement, les esprits s'aigrirent.

De leur côté, les Allemands que le Brésil avait pris à sa solde, n'étaient pas satisfaits de la situation qui leur était faite ; ils unirent leurs griefs à ceux des Irlandais, et la cause de ceux-ci leur devint commune. Le supplice du fouet, infligé à uu soldat allemand, donna le signal d'un soulèvement général.

Les insurgés occupèrent le Campo d^Acclamaçao; mais, ils n'avaient pu se procurer que 60 fusils et ils manquaient de munitions. En l'état, on le comprend, les intentions de sao et de pillage, qu'on leur prêtait, n'avaient pas le moindre fondement. Ils étaient indignés, exaspérés, soit! on le serait à moins. Toutefois, au milieu des circonstances où elle se produisait, la révolte n'avait et ne pouvait avoir qu'un but : l'exécution des engagements pris, partant, obtenir le traitement auquel ont droit des hommes libre?, qui ont émigré à des conditions nettement définies et réciproquement acceptées. Assurément, la forme donnée à cette revendication appelait une repression vigoureuse. L'ordre était profondément troublé; il fallait le rétablir à tout prix. Mais, le gouvernement ne devait pas oublier, à cette heure solennelle, que la violation des contrats était la première, l'unique cause, du mécontentement des Européens, et que de ce mécontentement était né le conflit actuel. Le gouvernement perdit à ce point la mémoire des faits, que le ministre de la guerre, Bento Barrozo Pereira, ordonna au comte de Rio-Pardo, commandant des troupes brésiliennes, d'attaquer les étrangers et de ne leur faire aucun quartier. La terreur était si grande parmi les hommes du pouvoir, qu'on permit aux esclaves, armés de couteaux et de poignards, d'aider l'armée dans cette besogne sanglante !

On le devine : cet engagement fut moins un combat qu'un massacre. Le gouvernement, impuissant à calmer la fureur des noirs, comprit trop tard la faute qu'il avait commise, en s'adjoignant de pareils auxiliaires ; dans son em-

tradition a entretenu dans Tâme des enfants, l'horreur qu'inspiraient à leurs pères ces rivages maudits. Aujourd'hui FIle-Soeur, comme les Anglais l'appellent, par an-

barras, il demanda aux ministres de France et d'Angleterre un secours de marins, suffisant pour mettre un terme au carnage. La résistance avait cessé; mais la tuerie ne s'arrêtait pas; elle dura trois jours!

L'indignation était générale parmi les résidents européens. L'Empereur força le ministre delà guerre à donner sa démission; mais, il dédaigna de satisfaire aux justes réclamations des soldats révoltés, en exécutant les conditions stipulées, en son nom, par le colonel Cotter. Il y a plus : A partir de ce jour, tout subside fut refusé aux Irlandais; on ne leur laissa d'autre alternative que de mourir de faim, ou de se faire soldats.

Des 5,000 émigrants de cette nation, 1,400 retournèrent en Europe, le 3 juillet 1828. 400 autres, formant cent et une familles, s'établirent dans le district dltapoToa. Le reste périt, soit, sous le couteau des noirs, soit, sous les étreintes de la misère.

Quant aux Allemands, on leur appliqua toute la rigueur des lois militaires, et le régiment auquel ils appartenaient fut envoyé dans le Sud.

Le Brésil porte encore aujourd'hui la peine de ce mépris des contrats, du massacre et des assassinats de 1828. L'émigration irlandaise a jeté sur son territoire un interdit absolu, et, de cet interdit provient, en grande partie, la détresse à laquelle est en proie l'agriculture de l'Empire.

Maintenant, supposez que les engagements aient été tenus; que les promesses faites aient été remplies. Quelle brillante perspective s'ouvrait alors pour cet État! La première pensé j des colons -soldats était d'appeler leurs parents et leurs amis, sur une terre qui offrait une généreuse hospitalité à tous les parias du Vieux-Monde. Les navires succédaient aux navires, sur la route indiquée, et le courant qui s'était établi vers les États-Unis se bifurquait, au profit du Brésil, en attendant que le canal de dérivation absorbât les eaux du grand fleuve. Ce résultat était forcé, parce que, naturellement, les avantages étant seulement égaux, la communauté de croyances aurait déterminé la préférence de l'île catholique pour un pays catholique. Le Brésil était sauvé, si Vexodus irlandais avait afflué sur son territoire, car, au fur et à mesure des débarquements, le travail libre se serait substitué, sans secousses, sans tiraillements pénibles, au travail esclave.

Dom Pedro I«' ne l'a pas voulu !

A cet Empereur, principalement, incombe, devant l'impartiale histoire, la responsabilité de la situation difficile que le bill Aberdeen a faite au Brésil ,

tiplirase, sans doute, n'est représentée sur le sol brésilien que par cent et une familles qui s'installèrent, après les massacres du Campo d'Acclamaçao, dans le district d'Itaporoa (ancienne province dos-Ilheos, aujourd'hui province de Bahia)^ sous la protection du gouverneur, vicomte Camamu, et par les descendants de celles-ci.

Donc, ce fait est acquis désormais : Sur les millions d'individus, composant l'excédant de population que le vieux continent a expédié, depuis 40 ans, vers tous les points de l'univers, le Brésil n'en possède que 63,000.

Quand on connaît le nombre des agences brésiliennes, en Europe, et l'activité prodigieuse qu'elles ont dépensée dans leur propagande ; quand on pense surtout que seul peut-être, avec le Chili, des États du Nouveau-Monde, le jeune empire a échappé, depuis plus de vingt ans, aux commotions pohtiques qui n'ont cessé de bouleverser les républiques espagnoles, ses voisines, on admettra difficilement l'exactitude d'un chiffre-aussi restreint. On sera plus surpris encore d'apprendre que l'émigration germanique, la seule qui eût acquis, malgré les douloureux souvenirs de 1828, avec l'émigration suisse, une réelle importance au Brésil, répugne depuis quelque temps à s'établir sur les terres de ce pays.

Rien n'est plus vrai, pourtant.

La guerre civile qui désole les États-Unis, de même que les craintes exagérées des Know-Nothiiigs, ont été exploitées, au point de vue de l'émigration, par les divers gouvernements de l'Amérique Centrale et de l'Ame-

84 L'ÉMiaRATION.

rique Méridionale. Le travail — autant que les capitaux — a horreur des luttes sanglantes. L'occasion, fournie déjà par les Know-Nothings ^ devenait donc de plus en plus favorable, pour essayer de détourner le courant majestueux qui se dirigeait régulièrement vers les ports de l'Union. Aussi, l'œuvre de propagande fut poussée avec ardeur, et la trompette de la réclame retentit sur toute l'étendue de notre continent.

Chaque État cherche à justifier la préférence qu'il sollicite, au détriment des Etats rivaux.

Buenos- Ayres énumère les lois libérales qu'il a décrétées, en faveur des étrangers. Ses provinces sont reliées entre elles par un service régulier de diligences; depuis la chute de Rosas, les routes sont aussi sûres que les chemins d'Europe. Une voie ferrée va se prolonger jusqu'à la frontière chilienne, et, ce qui affirme mieux encore ses intentions arrêtées de marcher avec le siècle, à la conquête du meilleur régime économique, ce sont ses tentatives courageuses pour développer chez elle la circulation et le crédit (1).

Montevideo est agressif pour ses compétiteurs. Il prend à parti les Argentins et, par la plume de MM. Siegrist et Eender, il jette le dédain sur le Brésil et sur le Paraguay.

(1) A l'heure où nous traçons ces ligues, les agents de la République Argentine ont enrôlé d'un seul coup 1 ,200 individus— italiens pour la plupart— comme colons-soldats. Plusieurs bâtiments chargés de ces malheureux sont déjà partis par le port de Marseille.

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c< Les Uruguayens sont en général plus doux que les Brésiliens, et leur gouvernement prouve qu'ils sont plus mûrs pour la liberté que la plus grande partie des habitants de Buenos- Ayres.

« L'Uruguay a accordé de nombreux privilèges aux colons, entr' autres celui d'être exempts d'impôts pendant lO ans et de conserver leur nationalité, s'ils le désirent, faculté refusée par Buenos- Ayres où un étranger, après un séjour de 10 ans, est obligé de devenir citoyen de la République. »

« L'arpent suisse ne coûte que 25 francs, et il est facile d'en retirer un produit de 100 à 120 francs. »

Voici le coup de grâce pour le Brésil :

« D'après une note de Rio, du 9 septembre 1859 (contenue aussi dans le Berliner Nachrichten, n° 258, du 4 novembre 1859, journal scientifique officiel, ainsi que dans la Gazette d'Augsbourg) un nombre considérable d'Européens, qui se trouvaient mal dans le Brésil, sont venus s'établir à bon marché dans l'Uruguay. » (1)

Le Chili a préparé son speech qui s'adresse principalement aux natures timorées et amies de la paix. Ce speech vante le climat de la République, qui est celui de l'Europe méridionale ; son système de finances, qui fonctionne avec une régularité rassurante pour les intérêts ;

(1) Ce fait, qui a certainement une grande importance, au point de vue de l'émigration, est confirmé par M. J. J. Sturz, à la page 42 du travail qu'il vient de publier sous ce titre :

Schafzucht und Wollproduction fur deutsche Rcchnung in Uruguay.

Berlin 1864.

86 l'émigration.

et surtout le calme, la tranquillité, la sécurité, dont tous jouissent, nationaux et étrangers, sous la protection de ses lois unanimement respectées.

Le Pérou ne se tient pas à l'écart dans cette légitime compétition. Dans une brochure récemment publiée : Le Pérou et l'influence européenne, qu'on attribue à un de ses diplomates les plus distingués, cette République énumère, à son tour, ses libéralités envers les étrangers.

« Elle leur a confié l'enseignement, la direction des travaux publics (ce département figure, au budget de 1861-62, pour la somme de 20,040,000 francs), les a placés dans toutes les carrières de l'Etat, et a récompensé leurs services avec magnificence. »

Non contente de « concéder gratuitement des terres fertiles, de payer les voyages, de fournir les frais d'établissement, la République a dépensé des sommes considérables dans la colonie de Pozuzo, et, aujourd'hui même, le gouvernement péruvien s'occupe d'un contrat d'immigration, basé sur les plus vastes proportions. »

Suit le chiffre du mouvement général des transactions commerciales , qui établit péremptoirement , avec la prospérité toujours croissante du Pérou, la sécurité pleine d'avantages qu'y rencontrent les capitaux.

La Bolivie a été plus heureuse que ces divers Etats. C'est un consul général de France, M. Léon Favre-Clavairoz , qui s'est chargé de plaider sa cause devant l'Europe, dans les colonnes de la Revue Contemporaine, Cette cause a été défendue avec une intelligence parfaite

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de la situation et une sympathie raisonnée, qui font autant d'honneur au jugement, qu'au cœur de l'écrivain. M. Favre-Clavairoz aime la Bolivie; aussi, après avoir lu son travail, on se dit que la Bolivie est digne de l'intérêt qu'elle lui a inspiré.

Guatemala, San-Salvador, Nicaragua, Venezuela, Nouvelle-Grenade, etc., ont également leurs avocats et leurs apologistes.

Après avoir fait miroiter dans une riante perspective : la supériorité de ses institutions, la prodigieuse fertilité de son territoire, la douceur exceptionnelle de son climat, ses vives sympathies pour les déshérités du Vieux-Monde, chacun de ces États a publié avec orgueil la liste de ses citoyens qui se sont illustrés, dans quelqu'une des branches de la littérature. A entendre cette longue énumération, il semble que depuis la frontière du Texas jusqu'aux rives de la Plata, le sol ne soit occupé que par des historiens, des romanciers, des naturalistes, des géographes. Contemplez plutôt les fdes profondes de cette glorieuse cohorte :

Bello , Amunâtegui , Lastarria , Vicuna , Sarmiento , sénateur Marmol, Lafragua, Bilbao, Magarinos, Diaz, Calvo, Toro, Rojas, Quevedo, Vergara, Pinzon, Restrepo, Acosta, Plaza, Ancizar, Royo, Uricoechea, etc.

Le but qu'on poursuit, par cette patriotique exhibition, le voici : c'est de prouver que l'Amérique latine n'est pas la région retardataire que des relations hostiles ont signalée à l'Europe. La culture des lettres, dans un

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pays, donne la mesure du niveau intellectuel de ce pays, en même temps qu'elle en adoucit les mœurs. En conséquence, l'Europe appréciera d'autant mieux le degré de civilisation auquel l'Amérique latine est parvenue, que le nombre des illustrations littéraires qu'elle possède est plus considérable.

Le Brésil — il est temps de revenir à lui — ne pouvait rester indifférent devant cette croisade, entreprise en vue de la conquête des travailleurs européens. A part la question des Indiens, cette conquête, nous l'avons déclaré plus haut, est devenue pour le jeune empire, depuis la suppression complète de la traite, son seul moyen de salut. Le Brésil sait cela; aussi, depuis plusieurs années, s'agite-t-il fiévreusement, afin d'attirer sur lui l'attention de l'Europe,

Dans les journaux et dans les revues, des plumes habiles ont signalé l'organisation de cet État; les progrès qui s'opèrent dans son sein, depuis la révolution de 1 821 ; ses efforts incessants pour prendre sa place, à côté des nations les plus civilisées de l'ancien continent. D'autres écrivains, non moins dévoués, ont parlé de ses mines de diamants et , naturellement , de son climat privilégié, de la fertilité merveilleuse de son territoire. Une propagande active, à laquelle la spéculation n'est point restée étrangère, s'est établie en Allemagne, en Suisse, en Italie et en France, pour combattre les préventions fâcheuses qui existaient dans ces pays contre l'émigration au Brésil ; des compagnies se sont formées alors, pour

contracter et transporter des colons; les agents de ces compagnies , affriandés par la prime considérable qui leur est accordée pour chaque engagement, ont parcouru les villes et les campagnes, exagérant encore les descriptions poétiques des plumes amies, et présentant le Brésil comme une sorte de paradis^ où l'on serait trop heureux d'obtenir so^ admission. Des feuilles ont été subventionnées; d'autres feuilles ont été créées pour les besoins de la cause, c'est-à-dire, pour obtenir un plus grand nombre d'enrôlements.

Tout ce bruit, tous ces efforts, ont été impuissants à ressusciter le mouvement dont nous avons signalé Fimportance, pendant la Restauration. Un moment, ce fait a déjà été constaté, les craintes inspirées par les événements de décembre 1851, et par la cherté des denrées alimentaires, à partir de 1853, ont déterminé une recrudescence d'expatriation dans toute l'Europe, qui a profité au Brésil dans une mesure avantageuse; mais ce regain, fauché par la faim et par la peur, n'a pas duré longtemps. Le calme étant rentré dans les esprits, les populations, éclairées parleurs gouvernements respectifs, cela sera bientôt établi, ont détourné leurs émigrants des terres de l'Empire Sud- Américain. A partir de cette époque, toute la pyrotechnie de la propagande a cherché, mais en vain, à éblouir les yeux par ses flammes de Bengale et ses fusées multicolores. Articles de fond dans les Revues, réclames dans les journaux, brochures enthousiastes, brillantes promesses des agents, ne sont

90 l'émigration.

point parvenus à rendre populaire l'émigration au Brésiï.

Il convient de signaler l'attitude particulière prise en Allemagne, en Prusse, principalement, par Tautorité supérieure et la presse locale, contre la propagande des agents de l'Empire.

Déjà, en 1846, le gouvernement prussien fvait adopté des mesures répressives, à l'occasion des manœuvres éhontées de certains individus, se disant autorisés par le Brésil à enrôler des colons. Dans sa note du 3 juin, qu'il adressa au vicomte d'Abrantès, ministre plénipotentiaire de Dom Pedro II, le baron de Canitz, ministre des Affaires-Étrangères, déclare formellement à ce diplomate que, « si des sujets prussiens sont j^rofoç'?^^^ et mtraînés à l'expatriation , les agents seront punis, conformément au décret du 20 janvier 1820 qui, suivant les circonstances, peut élever la peine jusqu'à deux ans de prison. »

La réponse, envoyée le 20 juin de cette même année 1846, de Swinemûnde, par le vicomte d'Abrantès, justifie pleinement les inquiétudes du gouvernement prussien, puisqu'elle avoue l'existence de « spéculateurs ayant expédié au Brésil des vagabonds et àe.^ prolétaires incorrigibles {sic), de traficants employant le mensonge (empregando a mentira) , de séducteurs immoraux, n'ayant en vue que de s'enrichir aux dépens des émigrants, et n'hésitant pas à transporter annuellement, par delà les mers, des milliers d'Allemands qui, pour la plupart,

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végètent dans la plus horrible misère [muitos dos quaes vegetam na mais korrivel miserid) . »•

La presse et Fopinion venaient également en aide au gouvernement prussien, dans sa campagne contre les traficants de mensonge. Une association se forma sous ce titre : Société centrale de Berlin, qui se donna pour mission d'empêcher Fémigration au Brésil. Une contrepropagande fut organisée dans ce but, laquelle, par les journaux, par les livres, par les brochures, par les prédications dans les ateliers, combattit énergiquement les manœuvres des agents de TEmpire.

Parmi les publications émanées de la Société centrale, nous citerons la brochure de M. Kerst (1852), ou la conduite de M. Araujo, consul général du Brésil à Hambourg, à propos des engagements de colons faits par ce fonctionnaire étranger, est jugée sévèrement.

Mais, le plus infatigable des lutteurs est M. J.-J. Sturz, dont les études sur cette question ont une réelle importance, et qui a poursuivi longtemps, avec une ardeur louable, qui poursuit encore aujourd'hui, à travers mille obstacles, le but humanitaire qui vient d'être indiqué (1).

(1) M. J.-J. Sturz (pendant 10 ans consul général du Brésil à Berlin; à cette heure, consul général de l'Uruguay dans la même ville), dont les nombreux travaux ont été utilement consultés par nous, doit occuper une des premières places parmi les publicistes allemands qui ont osé combattre, au nom de l'humanité, et dans l'intérêt de la civilisation, la propagande brésilienne en Europe. Aussi, des tribulations de toutes sortes, causées par les agents de l'empire esclavagiste, n'ont-elles pas été épargnées à ce courageux citoyen qui a eu

9% l'émigration.

Maintenant, on s'explique mieux les échecs successifs, éprouvés par les agents brésiliens en Allemagne, et leurs efforts détournés vers l'Italie, l'Espagne, la Belgique et la France.

Entre tous ces pays, la France, — à l'exception d'une seule \àlle, Marseille, — est encore celui qui s'est montré le plus rebelle aux chaleureux appels qui lui ont été adressés, ainsi que des chiffres officiels le démontreront tout à l'heure.

Telle était la situation, lorsque la guerre civile éclata dans la grande République du Nord. Les Etats de l'Amérique du Centre et de l'Amérique du Sud, nous venons de le dire, comprirent le parti qu'ils pouvaient tirer de cette lutte fratricide. Aussitôt leurs agents se mirent en campagne, dans le but d'accaparer, à leur profit, les émigrants qu'effrayaient les complications sanglantes de l'Union.

Le Brésil, découragé par Tinsuccès que rencontrait sa propagande, depuis quelque temps , sentit renaître ses espérances. A son tour, il résolut d'exploiter la guerre du Nord et il appela le ban et l'arrière-ban de ses agents à la rescousse. Ceux-ci répondirent au cri de détresse que leur envoyait l'agriculture de l'Empire, en redoublant d'efforts pour gagner les sympathies des déshérités

l'honneur — nous l'avons eu aussi, et bien d'autres avant nous — d'être appelé I'Ennemi du Brésil

C'est l'ennemi de l'Oppression, de la Superstition, de la Barbarie, de l'Esclavage, en un mot, qu'il aurait fallu dire, pour rester dans la vérité.

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du Vieux-Monde. Des lettres, des prospectus, des programmes de colonisation, écrits dans toutes les langues, en allemand, en anglais, en portugais, en français, en italien, inondèrent les villes et les campagnes. Comprenant que l'heure qui venait de sonner était celle du salut, ou de la ruine définitive, les consuls brésiliens suivirent le conseil que M. Favre-Clavairoz donne aux diplomates sud-américains. A défaut de compagnies destinées à féconder leur pays, ils patronnèrent hautement et publiquement la propagande faite à son profit.

Voici ce que nous trouvons dans un document adressé, sous forme de lettre, à M. Ruff de Magdebourg, mais lithographie dans les deux langues allemande et française, et émané du consulat général du Brésil en Russie :

« Le gouvernement fait donner par la maison Steinmann, à Anvers, 100 francs par tête d'immigrant.

« Le sort est assuré, de tout émigrant qui déclare vouloir entrer dans une des colonies du gouvernement, parce que, à son arrivée au Brésil, le gouvernement le prend et le transporte à la colonie désignée, où il reçoit un large lot de terre, déjà démarquée, et toutes faveurs pour faciliter un établissement agricole.

« Les contrats à^parceiria (ce système sera également expliqué) ont existé et existent; toutefois, les propriétaires n'en veulent plus.

« Tous les contrats sont garantis par la loi, et sur ce

point, je suis fier de considérer la justice et la bonne foi des Brésiliens (1).

c( Tous les cultes sont libres au Brésil, et il y a complète tolérance et égalité devant la loi.

(( Les mariages sont valables ^i protégés par la loi, lorsqu'ils ont été faits selon les règlements (1).

«La moralité au Brésil est, en général, plus forte qu'en Europe (2).»

(1) Consu'ter les Irlandais engagés par le colonel Cotter, aux termes du contrat signé par ce colonel avec le gouvernement de Rio-de-Jaueiro. Consulter également la lettre-circulaire adressée, de Rio même, à MM. les Envoyés extraordinaire» et Ministres plénipotentiaires au Bréail, par M. le comte Rozwadowski, ex-major de l'état-major du Brésil, ancien capitaine du génie autrichien, le 5 >fplembre 1857. Cette lettre-circulaire dit textuellement: « Qu'aucun de vos nationaux ne fasse contrat avec le gouvernement du Brésil, sans avoir la certitude (garantie par une puissance maritime), que les agents brésiliens se trouveront toujours amplement autorisés à le faire, j» Du reste, la troisième partie de cette étude nous apprendra si, depuis 18. Ô, et même depuis 1857, la loyauté des esclavagistes du Sud est devenue telle, qu'elle puisse inspirer une fierté aussi retentissante que l'est celle de M. le consul hrésilieTi.

(1) Et l'affaire Kerch, monsieur le consul? Si vous avez oublié cette affaire, nous vous la rappellerons bientôt.

(2) Voilà, par exemple, qui dépasse toutes l-îs bornes? Est-ce que la pureté des moeurs est compatible avec l'esclavage? Un publiciste brt'silien, M. Lacerda Werneck, a déjà prétendu que l'Europe devenue barbare {barharisada) fut régénérée [regengrada)^ le mot y est, par l'esclavage. [lieas sobre colonisaçaô ^ page 21.) Depuis des siècles, cette abominable institution a disparu de notre continent, et le Brésil qui l'a conservée serait plus moral que l'Europe! C'est là, on en conviendra, faire un étrange abus du paradoxe. « A mon avis^ Saini- Domingue est plus près que U Brésil de la colonisation^ » dit Victor Jacquemout dans sa correspondance. Cette appréciation d'un cœur honnête, qui était en même temps un esprit éminent, n'a pas cessé d'être vraie.

Nous nous permettons de renvoyer ceux qui veulent être complètement édifiés à ce sujet, à notre dernier ouvrage intitulé : £ss Femmes et les Mœurs du Brésil; ils y trouveront une réponse catégorique, péremptoire, à l'audacieuse affirmation du senhor Araujo Porto-Alègre.

l'émigration. 95

Voilà ce qu'écrivait, le 6 juillet 1863, M. Manoel de Araujo Porto-Alègre , jadis consul du Brésil à Hambourg, à cette heure, consul de l'Empire en Russie, momentanément à Carlsbad et prêt à partir pour Dresde, où l'appellent probablement les affaires de Témigration.

Nous avons entre les mains un autre document portugais, imprimé à Dresde, chez Meiiihold et fils^ qui mérite d'être signalé. Ce factum ne porte pas de signature; mais son auteur, qui a été ministre en 1845, trahit sa personnalité dans des phrases gonflées d'orgueil, et d'une telle dimension qu'on pourrait les mesurer au mètre. (Une de ces phrases occupe tout une page et contient 512 mots, sans compter les virgules.)

Naturellement, ce capitan politique a pris au sérieux la métaphore hardie du paradis où Von serait trop heureux d'obtenir son admission. Comme l'archange flamboyant, posté à l'entrée de l'Eden biblique, l'ex-ministre garde la porte du paradis brésilien, avec l'intention bien arrêtée de ne l'ouvrir qu'aux populations dignes d'y être admises (dignos de immigraçaô). Emigraçaô allemaâ, page 2, ligne 47.

Molière n'a pas hésité à nous signaler les conditions exigées de son temps, pour entrer dans une docte corporation; il est regrettable que l'éminent publiciste n'ait pas daigné suivre un pareil exemple. L'Europe aurait été curieuse de connaître les conditions que doivent réunir les populations pour — après avoir affronté la

96 l'émigration.

fièvre jaune, un soleil de flamme, le choléra, une malpropreté révoltante, l'ignorance, la superstition, enfin tous les germes d'abrutissement contenus dans l'institution servile — être jugées dignes de féconder avec leurs sueurs et leur activité, sinon, d'engraisser avec leurs corps, les terres désertes de l'Empire.

Comprend-on qu'un voyageur perdu dans le désert, et à la veille de mourir de faim, exige l'exhibition d'un diplôme de bachelier, ou d'un parchemin nobiliaire, de la part du libérateur qae la Providence lui envoie?

Dignos de immigraçaô nous parait être tout simplement le sublime de la morgue ridicule.

L'heure n'est pas venue encore, d'opposer des faits écrasants aux déclarations de M. Porto- Alègre; mais cette heure sonnera bientôt.

Maintenant, nous nous bornons à constater la vivacité de la lutte, soutenue par les fonctionnaires et agents brésiliens, en vue du but également poursuivi par les Républiques de l'Amérique du Sud.

La compétition était ardente, en effet, car chaque Etat, nous venons de le voir, cherchait à faire prévaloir son intérêt, en amoindrissant les avantages présentés par ses rivaux à l'émigration européenne.

Un moment on put croire que les principales parties engagées, cessant enfin de se dénigrer réciproquement, ce qui ne profitait à aucune, avaient réuni leurs efforts par détourner vers elles le courant de cette émigration.

Sous ce titre : Créidt mobilier territorial de l'Amé-

QUE DU SUD , une vaste association était proposée, à l'effet d'introduire 100 et même 200,000 chinois, et autant d'Européens et d'Africains libres, sur les territoires brésilien, oriental et argentin. Il s'agissait d'exploiter d'immenses superficies pour leur faire produire, nonseulement du coton , mais encore de la soie écrue et toute espèce de denrées coloniales. Il ne faudrait pas 20 ans pour enlever le monopole du coton aux planteurs du Nord- Amérique.

Le programme colonisateur se résumait en ces trois points principaux :

r Egalité de droits pour toutes les Confessions. 2° Droits d'importation très-faibles, et suppression absolue de droits d'exportation.

3** Concessions de terres dans la proportion suivante : 1,000 lieues au sud et 3,000 au nord, du Brésil; dans l'Uruguay 500, et 1 ,000 dans la Confédération Argentine. A ces conditions sont assurés : la prospérité de ces Etats, le bien-être des immigrants, la paix et le bonheur de l'Europe , car, il ne faut pas oublier que sur notre continent plus de 8 millions d'individus attendent leur existence du coton.

Cette esquisse [esboço]^ complétée par les trois appendices: A^ qui contient les statuts généraux de la société; B^ qui traite des avantages concédés aux propriétairesterriers et des devoirs qui leur incombent ; C, qui détermine les attributions de la Direction générale ; cette esquisse fait suffisamment comprendre l'ordonnance d'un

98 l'émigration.

projet dont la réalisation doit amener, entr' autres résultats certains, au dire de ses auteurs, la suppression radicale de l'esclavage et la civilisation des Africains, tout en dotant l'Amérique des forces perdues, inoccupées, du travail européen. Naturellement le plan s'adressait principalement à l'Allemagne, à la France, et à l'Angleterre, dont le concours était instamment sollicité !

La spéculation, avantageuse pour les États de la Plata, faisait une part léonine au Brésil, dont les provinces équatoriales auraient reçu le formidable contingent chinois ; elle allait même jusqu'à admettre la possibilité, dans un avenir prochain, de provoquer chaque année le départ de 100 à 200,000 habitants du Céleste Empire. La perspective était superbe, on le voit, pour le Brésil; aussi, est-on en droit de supposer que l'idée première du Crédit mobilier territorial de l'Amérique Australe avait une origine brésilienne, bien que le document que nous venons de dépouiller fut lithographie en Anglais, en Allemand et en Portugais.

Cette vaste combinaison ne paraît pas avoir obtenu le succès qu'en attendaient ses auteurs.

L'entente a-t-elle existé? Était-elle sincère? nous n'oserions répondre affirmativement à ces deux questions. Ce qui reste en dehors de toute contestation, c'est la rivalité ardente, qui dure encore aujourd'hui, entre les agents, officiels, autorisés, clandestins, des Etats de l'Amérique du Sud. On ne saurait trop insister sur ce sujet : Il y va d'un intérêt majeur pour tous, vital pour le Brésil, de

gagner les travailleurs européens. Aussi, les pressantes sollicitations, les séduisantes promesses, les offres avantageuses n'ont cessé de se produire, |sous cent formes différentes, sur tous les points de notre continent.

Pendant les pérégrinations, à travers l'Allemagne, du consul brésilien en Russie, les agents de l'Empire luttent, en-deçà et au-delà des Alpes, contre leurs concurrents Hispano-Américains et d'aucuns, ce ne sont pas les moins habiles, s'ingénient pour réconcilier enfin l'immigration brésilienne avec la France et son gouvernement. Voici ce que nous écrivions à ce sujet en 1862 : (1) « A Paris, des négociations ont été entamées avec différents organes de la presse, dans le but avoué de combattre les impressions fâcheuses, répandues par des relations qu'on déclarait calomnieuses au premier chef, et hostiles au Brésil. Un vaste plan avait été conçu, d'après lequel plusieurs journaux quotidiens et un plus grand nombre encore de 'feuilles à cinq centimes, devaient exalter sur tous les tons et sous toutes les formes : la politique progressive du Brésil, la douceur de son climat, les mœurs hospitalières de ses habitants, les productions variées de son sol fertile, et, sinon les bienfaits, inappréciés en Europe , de l'esclavage , du moins l'état de bonheur parfait que procure aux noirs cette institution éminemment patriarchale. Il fallait enfin solliciter journellement les imaginations enthousiastes et les esprits

(1) U Brésil tel qu'il est. Page ix de la préface. 2* édition.

JOO l'émigration.

aventureux, en vue d'un établissement sur le territoire

de l'Empire.

Cette patriotique combinaison demandait, il paraît, un peu plus d'argent qu'on n'en avait à dépenser (1). Aussi a-t-elle à peu près complètement échoué. Un seul journal passe aujourd'hui, à Paris, pour avoir des relations intimes avec le Brésil officiel. »

Nous allons voir, cependant, que la propagande brésilienne n'a pas tout à fait perdu son temps et sa peine, en deçà et au-delà des Alpes; ce qui est vrai, c'est qu'elle n'a pas réussi à ramener l'opinion, parmi les populations germaniques. On est tenté de se demander si le spectre sinistre de 1828, rejeté dans l'ombre pendant près de 40 ans, ne s'est pas dressé tout à coup devant ces populations, afin de leur barrer le chemin de l'Empire. Quoi qu'il en soit, l'émigration allemande forme toujours deux courants, dont le plus fort continue à se diriger vers les Etats-Unis, tandis que le second, dont l'importance s'est accrue depuis le conflit engagé entre les fédéraux et les esclavagistes du Nord, pénètre dans l'Amérique Centrale : Guatemala, Nicaragua, Costa-Rica, et poursuit sa course jusqu'aux rives de la Plata, et même jusqu'à Valparaiso.

L'émigration pour le Brésil , considérablement diminuée en Allemagne et en Suisse, insignifiante dans le

(1) D'après le docteur Moure, le Brésil a dépensé 18 millions de francs, en une seule année, pour les chose» de l'émigration.

l'émigration. iOi

nord de la France et en Belgique, semble avoir conservé toute sa vitalité en Italie. De plus, Marseille paraît être tout à la fois, pour les régions du sud et de l'est, sinon le centre des opérations des racoleurs, du moins un lieu de transit vers lequel, de deçà et par delà les Alpes, on dirige incessamment de nouvelles recrues; Marseille est l'issue par où s'écoule l'engrais vivant, destiné à fertiliser le sol de l'Empire Sud- Américain. La belle, l'opulente •capitale maritime de la France est devenue, depuis quelques années, pour nos départements méridionaux et pour l'Italie, ce que sont Hambourg et Brème pour l'Allemagne, Berne et Zurich pour la Suisse, Porto et les Açores pour le Portugal : le champ d'exploitation par excellence des agents brésiliens.

C'est de Marseille, en effet, que partent, en nombre plus ou moins dissimulé, pour l'Empire, les groupes de travailleurs que la misère a livrés sans défense aux prédications de ces agents. Les Italiens sont dans une proportion des deux tiers, eu égard au nombre de nos nationaux; et, ce qui prouve l'importance de leur émigration par ce port français, c'est l'établissement, à Marseille même, d'une Agence particulière, ou bureau de renseignements, en faveur des chaudronniers napoli tains et siciliens qui viennent s'embarquer pour Riode-Janeiro.

Il est fâcheux, dispns-le tout de suite, qu'en face de ce bureau de renseignements toléré^ et de l'Agence autorisée^ ne se trouve pas un Commissariat d'Emigration, pa-

iù^ L*ÉMIGRATION.

reil à ceux qui fonctionnent à Paris, à Strasbourg et au Havre. La création d'un Commissariat spécial, qui contrôlerait les opérations des agents, celles aussi de certains armateurs et capitaines peu scrupuleux, aurait pour résultât immédiat d'entraver, de supprimer entièrement, peut-être, le mode vicieux d'émigration qui se pratique actuellement à Marseille, (1) partant, de diminuer sensiblement le nombre des victimes de la propagande étrangère.

N'oublions pas qu'en 4 ans — de 1857 à 1860 — le seul département des Bouches-du-Rhône a perdu 3,930 habitants, ce qui donne une moyenne à peu près égale à celle de chacun des départements pyrénéens (16,000 en 5 ans) (2).

(1) L'art. 6 du décret du 9 mars 1861 porte :

« Tout navire qui reçoit à son bord quarante émigrants est réputé spécialement affecté à l'émigration, »

Or, à Marseille les armateurs n'admettent guère sur leurs navires qu'un nombre de passagers inférieur auclufFre réglementaire, 39 et même 39 1(2; ce qui fait que dans ce port, légalement parlant^ il peut y avoir des émigrants, mais qu'il n'y a pas d'émigration. En conséquence, l'autorité n'est point autorisée à constater l'état du navire, son aménagement, la qualité et la quantité des vivres, et les conditions des contrats; de plus, elle n'est pas armée suffisamment contre les fraudes pratiquées par les agents et les capitaines, telles que les inscriptions mensongères sur le rôle d'équipage, les embarquements clandestins, etc.

(2) Nous ne parlons ici que de l'émigration légale, ou, du moins, officiellement constatée. Quant à l'émigration clandestine ou frauduleuse, «n ne saurait l'évaluer d'une manière certaine. Toutefois, les hommes qui s'occupent de Statistique savent que ce dernier système d'expatriation comprend un nombre de malheureux, égal à peu près au tiers du chiffre officiel.

Dans notre conviction sincère, l'établissement, à Marseille et à Bayoûne, d'un Commissariat d'Emigration, avec annexion d'ua bureau de renseignements, con-

l'émigration. 103

En l'état, voici la situation établie par des chiffres authentiques :

Dans les années 1855-56-57, sur 6,411 émigrants partis de Bordeaux, 75 seulement se rendaient dans l'Empire Sud-Américain.

Dans les deux années 1859-1860, sur 36,580 émigrants par les ports du Havre, Bordeaux et Bayonne, on en compte :

* Hommes Femmes Totaux

Pour Buenos-Ayres

Montevideo

Brésil

A son tour, Marseille nous l'ait connaître l'importance de ses relations avec l'Amérique du Sud. Le tableau suivant représente, avec leur nationalité respective, le nombre des bâtiments sortis de ce port, en 1861, et faisant voile vers la région indiquée :

fermement aux articles 2 des décrets du 15 janvier 1835 et du 15 mars 1861, aurait pu conserver à la France un bon tiers de ces 26,000 enfants qu'elle a perdus.

lableau pour 1861.

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