PRÉFACE
Peu de mots suffiront pour dire ce que j*ai voulu faire, et expliquer le lilre que j'ai choisi. Studieux spectateur du grand drame social, dont la France a été, pendant trente ans, le principal théâtre, j'en ai déjà retracé diverses parties, non sans quelque assentiment du public, témoin et juge. Peut-être dois-je me confier d'autant plus à ce premier suffrage, qu'il s'adressait à la véracité, bien plus qu'au talent du peintre, c'est-à-dire, à une qualité qui s'affermit, en s'exerçant, et ne s'use pas, comme l'imagination, par l'effort et le temps. J'essaye maintenant une application plus générale et plus variée de la même étude historique; et je la résume sous cette expression : La Tribune moderne.
Il semble, en effet, qu'à part les grandes guerres, les prodiges d'organisation et d'action militaires, si dramatiquement accumulés, dans les quinze premières années de ce siècle, et si habilement décrits de nos jours, il s'est rencontré en face, et à l'issue de
Il PUÉFACK.
ce déploiement de la force, un essor d'intelligence, un travail de la pensée libre, non moins rare en soi, et bien autrement utile au monde. C'est là ce que j'ai voulu reproduire dans les vies successives, ou opposées, d'un certain nombre d'hommes publics auxquels TEuropc a dû son indépendance, et la France sa liberté.
Les noms de ces hommes se désignent d'euxmêmes; ils éclatent à tous les yeux; ils sont présents à tous les souvenirs. Ce sont les noms de ceux qui, dans cette époque féconde en grands événements, ont le plus agi sur la pensée de leurs contemporains et qui, surtout en France et en Angleterre, ont le plus contribué a répandre les idées de justice et de liberté, à élever l'esprit des peuples, et à leur faire maintenir ou souhaiter des Institutions régulières et généreuses. A ce point de vue, sans doute, et dans cet ordre d'influences, il ne fallait pas séparer le grand écrivain de Toraleur, le spéculatif du politique, le député du ministre gouvernant, toutes tes fois que, sous des formes diverses, le but avait été noble et noblement poursuivi, ('e sont ces supériorités différentes, mais analogues, ces armes d'élite de la société polie, qui m'ont paru se réunir et se ranger d'elles-mêmes sous cette seule idée : La Tribune moderne y l'action de rintelligcnce sur Topinion. A l'époque où cette action était la plus fréquente
PUKFACE. III
et la plus incontestée, je sais qu'on a pu quelquefois en célébrer avec trop de complaisance les Représentants présumés. Quand la Tribune était debout, un publiciste, alors démocrate, écrivant, jour par jour, l'histoire de tous ceux qu'il voyait y monter, entassait une centaine de noms dans son Livre des Oratmrx. Aujourd'hui qu'elle n'est plus qu'un souvenir, dont le signe matériel même a disparu, aujourd'hui que la parole politique n'est plus exposée, comme une Puissance, à la flatterie ou à la haine, on sentira que l'historien doit s'arrêter à peu de noms éminents, assez instructifs, s'ils sont bien choisis.
Par orgueil de Français et par amour des lettres, j'ai mjs en tête de ces noms, celui de M. de ChateaU" hriand, dont la longue et laborieuse vie a rempli une si grande pari du dix-neuvième siècle, et qui, en France et à l'étranger, a laissé de si vives empreinles sur la litléralure et les idées du temps. Mais, d'autres noms, qui précédèrent le sien et eurent avec éclat une influence plus restreinte, m'occuperont avec moins de détails. Ce sont les noms de Burke^ de Fox, de CaHtnmjj et de lord (rrei/, l'homme respoclé qui attacha le prix glorieux de ses efforts et de sa vie au grand événement de la réforme électorale, en Angleterre : ce sont aussi, dans notre pays, et pour un temps d'épieuve malheureusement plus court, les noms de quehjues-uns des fondateurs de ce régime
iv PRÉFACE.
parlementaire, dont la France a profilé trente ans, pour se relever de ses malheurs et grandir par la paix ; ce sont MM. Lainéy de Serres, le général Foy, Royer-Collardy afin de ne parler que des renommées ^ garanties par la mort.
A Tétranger et en France, une confiance, dont je m^honore, a mis dans mes mains beaucoup d'intimes et nouveaux témoignages sur quelques-uns de ces hommes, dont je retrace l'histoire, en vue d'une vérité générale , supérieure encore à toute dette de justice particulière réclamée pour le patriotisme et lelalent. L'intérêt de ces souvenirs devra s'en accroître. Mais, ce que j'ai prétendu, avant tout, rappeler, c'est une époque à jamais illustre pour la France; c'est un noble exemple qu'elle a donné au monde, que le monde n'a pas oublié, et dont la puissance est visible, autour d'elle, dans les Institutions affermies du Piémont, de la Belgique, de la Hollande, de la Bavière, de la Prusse, et dans le regret, ou le vœu de tout homme civilisé.
* Maxime solutum, et sine obtrectatore fuil, prodere de iis, quos mors odio aut invidia3 exeinisset.
(In Tac. AmiaL, lib. IV, c. xxxiv.)
MLLEM\I^.
Décembre 1857.
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