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CHAPITRE XV

DirriCULTÉS CEOISSA?CTES POUR M. DE C1UTBAUBRIA5D, APRÈS LA GUERRE D'eSPA- G!Œ. — FAUTES POUTIQUES DE SA PART, QUART AU CHA!fGE1IEIIT PARTIEL 01' CAB1!(ET. — SA DISSIDENCE AVEC M. DE TILLÈLE SUR UNE GRAVE QUESTION. — SES DÉSAVANTAGES, DANS l'ÉTAT DU COU^'ERHEMEKT ET DES PARTIS. — DÉBATS RELATIFS A LA RÉDUCTION DE LA REKTE ET AU REKOUVELLEMENT INTÉGRAL DE I.A CHAMBRE ÉLECTIVE. — SÉCURITÉ DE M. HE CHATEAUBRIAND ET d'uNE PARTIE DE SES avis; — ANECDOTE UTTÉRAIRE A CE SUJET. — BRUSQUE DESTITUTION PE M. DE CHATEAUBRIAND.

Lorsqu'à ces antipathies naturelles de Tesprit pratique, contre la spéculation un peu romanesque, viennent se joindre des piqûres d'amour-propre et des sollicitudes d'ambition froissée, l'incompatibilité d'humeur doit éclater bientôt : M. de Chateaubriand ne le comprit pas assez. Après un premier choc intérieur, assez tôt calmé, le Ministre des affaires étrangères^, en possession du cordon bleu, qu'il avait impérieusement demandé, se crut affermi, même contre la défaveur du Roi.

Au moment où il se rassurait ainsi, la rupture était suspendue, mais imminente; il restait triomphant et isolé. Ce qui aurait dû servir à sa politique et à son as-

* Canffrét de Vérone, t. II, p. 319.

cendant personnel, les transactions avec le roi Ferdinand pour la durée de Toccupation militaire, lu promesse d'amnistie, la garantie à donner aux emprunts des Cortès, la liquidation des frais de la guerre, tout se traîna péniblement et demeura stérile pour Tinfluence politique, non moins que pour les compensations matérielles dues à la France. L'amnistie fui un leurre ; le reste une banqueroute. La France, après le triste souvenir de 1810, eut, en effet, le privilège de traverser librement TEspagne avec une armée, d'avoir un camp près de Madrid et à Cadix. Mais, une si grande puissance et un si grand service rendit ne lui donnèrent pas le pouvoir d'épargner une faute à Ferdinand, ni une cause de prochain trouble h son maladroit despotisme.

Le contre-coup même de ces événements étrangers sur notre politique intérieure, ne fut pas dirigé par M. de Chateaubriand, comme il aurait pu l'être, dans l'intérêt national et dans le sien. Sa clairvoyance sur les choses les plus manifestes cédait à des calculs de partis. Déjà, de cette manière, il avait emporté contre la répugnance un peu molle du Roi et la justesse d'esprit de M. de Villèle, la nomination du prince de Polignac à lambassade de Londres. Il ne jugea pas mieux, pour une autre tonction plus grave encore, le ministère de la guerre, que le maréchal Victor ne pouvait garder, ni au retour du duc d*Angouleme, vainqueur et mécontent, ni devant les débats prolongés de la Pairie sur le contentieux administratif de la guerre d'Espagne, débats où ce ministre parut trop inférieur et trop dénué de prévoyance et de lumières. La relraile du Maréchal étant donc résolue, après cette démission forcée, mais adoucie par l'ambassade de Vienne, le vœu de M. de Chateaubiiand aurait dû se porter sur

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un homme habile et modéré, sur le chef le plus remarqué dans Texpédition d'Espagne, le général Guillcminot, dont il avait, pendant cette campagne, reconnu les talents et semblé quelquefois, par ses lettfcs, solliciter Tambition*.

Jeune encore, bien qu'ancien officier, distingué dès le début de la Révolution, en Belgique, sous Dumouriez, en Italie, sousMoreau, ayant pris part, avec une rare habileté, aux principales campagnes de TEmpire, le général Guilleminot était à la fois un esprit sage et élevé, un homme de guerre, un administrateur éminent. On lui dut surtout I9 bonne conduite et le rapide succès de l'expédition d'Espagne. Caractère généreux et sûr, il inspirait confiance; et il aplanit, il abrégea les dilticultés de Tentrcprise par sa diplomatie et sa modération, autant que par la prompte vigueur des attaques. M. de Chateaubriand Tavait flatté du titre de maréchal de France, que méritaient ses importants et si récents services. Avec ou sans ce litre, il eut, mieux que personne alors, occupé le département de la guerre et porté dans tout le gouvernement une influence utile de décision et de lumières. Le récompenser, en l'exilant, et l'envoyer, durant six années, ambassadeur à Conslantinople, où le trouva 18o0', était un tort de la Monarchie : c'était, en particulier, une faute pour ce royalisme constitutionnel, que M. de Cha-

* Congrès de V&one, i. II. p. 53.

* Ilcliré «les emplois publics, après 1830, mais demeuré à la Chambre des pairs du dernier règne, où il était juslemcnl honoré, M. le général Guilleminot mourut, avant la vieillesse, aux eaux de Bade, en 1840. De Tune de ses deux filles, mariée au comte Roger, membre distingué des anciennes Assemblées, était né un noble héritier de son sang, le lieutenant de chasseurs, Fernand Roger, jeune homme plein d'esprit, de courage et de feu, dont la perte, à l'assaut de Sébastopol, laisse de longues douleurs.

teaubriand décorait de ses éloges et qu'il voulait réaliser dans ses actes.

En dehors de ce choix, si naturellement préférable, M. de Chateaubriand pouvait encore signaler un homme, qu'il avait aussi prévenu de marques empressées d'estime et de conGance, le vicomte de Caux, commissaire près l'armée française, durant la campagne de 1823, d'une grande expérience dans l'administration de la guerre et d'un esprit judicieux et fin. Devant de tels choix possibles, et pour une destination si grave, M. de Chateaubriand, comme pour l'envoi de M. de Polignac à Londres, se méprit, par des réminiscences de parti, contraires à la situation, qu'il s'était faite. M. de Polignac, installé dans son ambassade, malgré les prédictions et contre le grcdeM. de Villèle, n'avait eu rien de plus pressé que de se rapprocher du Président du Conseil par une correspondance directe, comme pour échapper au joug de son ministre immédiat et de son promoteur. Un peu Anglais d'habitude, .sans l'être aucunement de principes, notre nouvel ambassadeur à Londres paraissait assez bien comprendre l'impossibilité pour Ferdinand, à peine restauré sur un trône, sans finances et sans armée, d'imposer des lois à la nouvelle Espagne. Il conseillait donc, sans plus attendre, d'agir comme l'Angleterre, d'expédier des consuls français au Mexique, à Colombie, au Pérou; et il se plaignait au Président du Conseil de ne point recevoir, sur cette question urgente, une réponse du Minisire des affaires étrangères. En un mot, il renouvelait près de M. de Villèle et contre M. de Chateaubriand la petite guerre sourde, que M. de Chateaubriand lui-même avait faite, devant le même arbitre, contre M. de Montmorency. Toutefois cette tactique, sons des mains plus faibles et dans une occasion

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moins favorable, n'était pas près de réussir. Elle affai* Missait un peu le Ministre attaqué, sans élever Tambassa- 4enr, dont M. de Villèlc appréciait avec justesse les vues <!'lroites et la candeur opiniâtre.

Malgré ce mécompte dans son premier choix, M. de ^Chateaubriand n était pas mieux inspiré pour la nouvelle influence, qu'il avait à exercer sur le remplacement du ministre de la guerre. On rit de le voir s'alarmer de Téloignement d*un aussi faible auxiliaire que le duc de Rellune. « Nous allions périr, écrit-il; et les royalistes me « doivent leur salut. Si le successeur eut été pris, parmi les « libéraux militaires qui environnent le Prince, nous a étions perdus; et je me retirais, à l'instant. A force d'é- « crire, de courir, de faire des représentations, j'ai « obtenu le baron de Damas et Tenvoi du Maréchal à « Vienne. »

Vous avez fait là une belle campagne, peut-on dire à l'auteur de la Monarchie selon la Charte; vous redoutez un de ces militaires habiles, un de ces hommes à la fois (expérimentés et nouveaux, dont vous aviez vous-même encouragé le zèle, durant la guerre. Vous craignez les amis de ce Prince modéré par bon sens, dont vous auriez dû rechercher et diriger le concours; vous ne voulez ni d'un instrument, ni d'un appui, qui vous aurait secondé dans la politique constitutionnelle, dont vous sentez le besoin, dites-vous ; et vous appelez de tous vos efforts un homme de parti, honnête, vertueux même, mais sans lumières, . choqué peutrétre de votre élévation, certainement eflarouché de vos principes, et fidèle seulement à une coterie religieuse, qui ne vous aime pas, qui souhaite votre chute comme une déUvrance, et qui vous excommuniera, quand vous serez tombé.

3()0 LA TRIBUNE MODERMi).

Quoi qu'il en fût de cette entrée d'un nouveau membre dans le cabinet de Louis XVIII, rien n'était changé. M. de Villèle restait maître des affaires intérieures, sauf certaines rudesses de M. de Corbière, qu'il ne dominait pas toujours; et M. de Chateaubriand après avoir réussi dans la pensée et Tcntreprise de l'invasion, était impuissant à en tirer quelques résultats utiles. Il écrivait à M. de Talaru, l'ambassadeur de France en Espagne: « Si le mi-? « nistère actuel ne vous plaît pas, changez-le; si le clergé a est le plus fort, et peut-être le plus utile, liez la partie a avec lui, pourvu qu'il vous donne tout ce que vous lui « demanderez pour le bien de TËspagne, amnistie, em- « prunt, etc. » Il avait déjà dit, dans une lettre, au même : « Mettez-vous bien dans la tête, que vous êtes roi d'Es- <c pagne, que vous devez régner. » Mais, M. de Talaru ne régnait, ni ne gouvernait K M. de Chateaubriand lui-même, en chargeant ainsi l'ambassadeur français de diriger l'Espagne, le Roi, la Cour délivrée par nos armes, ne disait pas comment. Dans une autre lettre, au général Bourmont, de à qui était laissé le commandement des troupes, après des conseils assez vagues, il mettait en post'Smptum : « J'oubliais de vous dire, qu'il me semblerait utile de rasc< sembler les vieilles (lortùs. » Puis, il pesait le pour et le contre de cet avis, ajoutant que les deux systèmes, les Certes ou le pur despotisme royal, peuvent également se soutenir par de bons motifs; et il terminait par le doute, en disant : « il faudrait être, comme vous, sur les lieux^ pour juger l'à-propos. »

De Richelieu à Pitt, ce n'est pas ainsi que les hommes nés pour le Pouvoir ont conduit, même au dehors et au

* Congrès de Vérone j i. II, p 5J0.

^. m CIIATEAUBIUAND. S6i

loin, les alîaires, doiil ils s* occupaient; et, au risque de se tromper, leur parti pris élait bien autrement net, leurs instructions bien nutriment impérativcs. Quelques jours après, cependant, M. de Chateaubriand menaçait de retirer l'ambassadeur français et d*évacuer Madrid, si de plus sages conseils ne prévalaient pas près du roi d'Espagne, Tout cela n'obtenait rien de la camarilla furieuse et avide, dont le roi Ferdinand VII était entouré. Enlin Tamnistie, réclamée par le Ministre de France, mais peu souhaitée des autres Puissances du Continent, fut promulguée par le roi Ferdinand, amnistie dérisoire, chargée d'exceptions sans nombre, et ne corrigeant rien à Tadministration implacable et désordonnée, qui marquait le rétablissement de Ferdinand VII. M. de Chateaubriand, toutefois, se tint pour satisfait du résultat et crut n'avoir plus à s'occuper que de la question des Colonies espagnoles, si avancée en fait par la prompte reconnaissance de l'Angleterre et par les relations de commerce établies avec ces vastes contrées, que bien des révolutions locales pouvaient traverser de nouveau, sans y rendre jamais le moindre ascendant à la vieille métropole.

31. de Chateaubriand, nous pouvons l'en croire, rêvait bien d'autres projets encore. Mais, il les ajournait, les subordonnant a une grande réforme, dans le Régime constitutionnel de la France, la suppression du renouvellement partiel de la Chambre élective et l'adoption de la septennalité. Cette question était encore une de celles, où les théories anglaises de M. de Chateaubriand, comme on disait alors, choquaient M. de Villèle. Le premier voulait, avec la durée intégrale de la Chambre, rabaissement de l'âge et Taccroissement numérique des membres. M. de Villèle, pour ne contrarier en

rien sa majorité, voulait le statu quo de Tàge et du nombre, avec le renouvellement intégral de plus. Une mesure plus essentielle encore, et en elle-même, et par celle qu'elle préparait, c'était la conversion de la rente cinq, pour cent, en rente trois pour cent, donnée au taux de quatre et oiïrant, disait-on, aux rentiers la chance d'un grand accroissement de capital, avant d'approcher du pair, qu'elle n'atteindrait pas de longtemps. Votée, presque sans obstacle, à la Chambre des députés, où elle avait potir elle la faveur des châtelains de province et des banquiers de Paris, cette loi, dont M. de Villèle faisait ravant-couriêre d'une loi d'indemnité pour les émigrés, n*avait plus qu'à passer à la Chambre des pairs, où elle devait rencontrer une habile opposition, que M. de Chateaubriand allait favoriser, au moins, de son silence. Car, on savait son dissentiment sur le principe de la réduction, et les objections qu'il avait faites à cet égard î) M. de Villèle, en paraissant ne céder que, de guerre lasse, à la ii\ajorité du Conseil et à la volonté du Roi.

Bien des choses transpiraient de ce malaise intérieur du Cabinet. Pendant la discussion assez longue du projet à la Chambre des pairs, on put observer dans le Ministère des affaires étrangères une indifférence, qui ressemblait au blâme. Le dépit qu'en avait M. de Villèle, moins marqué, n'en était pas moins notoire; et d'autres symptômes encore de dissidence étaient relevés chaque jour par les habiles. Seulement, on croyait à la patience de M. de Villèle : « Il alfendrait la iiii de la session; il laisserait « passer le projet de loi de la seplennalité, sur lequel « M. de Chateaubriand ne manquerait pas de prendre la c( parole. » Les amis enthousiastes du Ministre des affaires étrangères prévoyaient encore pour lui d'autres occasions

qui (levaient le grandir, ou du moins le faire plus inviolable. Lui-même, assez souvent averti de propos tenus contre lui, dans les dépendances de la Trésorerie et du Ministère de rintérieur, n en prenait nul souci, et avait Tair de dire, comme le grand duc de Guise : a Ils n'oseront. »

Sa gloire le rassurait. Mais, à vrai dire, cette gloire, dans ce qu'elle avait de si éclatant et de si noble, ne faisait que le rendre plus étranger et presque antipathique à une partie de ceux, dont il se croyait le chef et l'inspirateur. 11 avait paru Tétre en elTet, durant le combat; il ne Tétait plus, après la victoire : et, dans cette masse ardente et disciphnce de gentilshommes royalistes recrutés d'hommes d'affaires, qui composait la grande majorité de la Chambre élective, c'était vers M. de Villèle que se tournaient la confiance et les vœux.

Il eh était de même à la Cour, mais non pas dans quelques cercles du grand monde, où certaine fierté de caractère, certaine liberté de jugement et le goût de la distinction de l'esprit, l'attrait pour les opinions généreuses et pour le talent dominaient par-dessus les préjugés et même les intérêts de rang et de parti. Là, M. de Villèle passait pour adroit et utile; mais, on admirait M. de Chateaubriand; et on souhaitait la durée de son{)ouvoir, comme on croyait à son génie.

Je me souviens, en particulier, combien, à cette époque, une personne, dont l'esprit et le salon avaient grande puissance, madame la duchesse de Duras, souvent visitée par M. de Villèle, qui lui parlait surtout de bonnes œuvres et d'inforjlunes recommandées par elle, était loin de concevoir, qu'il eut jamais Taudace de se passer de 31. de Chateaubriand. « Ils ne s'aiment pas beaucoup, di-

S6i LA TRIBUKE MODERNE.

« sait-elle un jour, à demi-voix : ils se ressemblent si peu! « Mais, M. de Chateaubriand ne rompra jamais. II ne peut u pas plus se séparer de M. de Viilcle, que le Cardinal de « Richelieu n'eût voulu renoncer au P. Joseph. »

Dans celte disposition de sécurité, au moment où, après un amendement charitable, réclamé par Tarchevêque de Paris, le projet de Conversion des rentes venait, le o juin 1824, d'échouer, à la Pairie y madame de Duras recevait à la campagne quelques nmis, avec un apparent oubli de toute préoccupation politique. C'étaient en partie des hommes mêlés aux soucis des affaires, mais par là même charmés d'y échapper un moment, quelques-uns étrangers d'ailleurs, et pour qui la France était un spectacle et une élude, plutôt qu*uii intérêt d'affection.

A Saint-Germain, dans une maison élégante, sur le niveau de cette terrasse, qui décotivre un si riant paysage, le salon d'une femme respectée de tous, et l'amie célèbre de madame de Staël cl d'un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques, comme on 'disait alors, des ambassadeurs et des savanU:, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d'Alexandre, Capo d*Istria, disgracié, mais près de se relever, avec la Grèce renaissante» lord Stuarl, diplomate habile, le moins officiel des hommes dans son libre langage, la prude et délicate ladyStuart en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un ministre de Toscane, passionné pour les arts, l'illustre Humboldt, l'homme des études profondes, autant que des nouvelles passagères, le plus Français de ces étrangers, aimant la liberté, autant que la science : c'étaient aussi le comte <!e la Garde, ambassadeur de France en Espagne, avant la guerre, Abel de Bémusat, l'orientaliste ingénieux et scep-

tique, un autre icltré moins connu, et la jeune Delphine Gay avec sa mère.

Lorsque, après la conversation du dîner, encore mêlée de quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s'asseoir devant le ver( tapis des cimes de la forêt et respirer la fraîche tiédeur d'une belle soirée de juin, toute la politique tomba; et il n'y eut plus d*empressement que pour prier mademoiselle Delphine Gay de dire quelques-uns de ses vers. Mais, la belle jeune fille, souriant et s' excusant de n'avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d*un Secrétaire d'ambassade, bien jeune et bien grand poète, dit-elle :

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu^un voyageur qui, le cœur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville. Et respire un moment Tair cmb<iumé du soir.

« Admirable, dit lordStuart, avec le sourire ironique de ses a lèvres rentrées. Mais, ce repos ne charme pas long- « temps; et j'espère que M. de Chateaubriand n'en est « pas menacé, malgré son fatal silence de jeudi, et l'é- « checdeM. le Président du Conseil. La retraite, la rê- « vcrie, aux portes de la ville, ne lui conviendraient pas « mieux aujourd'hui qu'à noire cher Canning. Dieppe « même l'ennuierait, s'il y restait plus de vingt-quatre « heures. Les poètes sont comme cela; ils tiennent diablece ment aux affaires, quand une fois ils y ont touché. J'es- « père que M. de Villèlc comprend bien celte vérité : et je c( suis tout rassuré sur la durée compacte du Ministère. » Il disait cela : et un sourire narquois, accompagnant cha-

Tm LA TRIBUNE MODERNE.

cune de ses paroles, semblait la démentir à mesure.

(( Ah! reprit madame de Duras, ne faisons pas de polia tique; celle-là surtout est aujourd'hui surannée. Vous « savez bien que l'union du ministère est assurée, et « que la session va finir. N'espérez aucun trouble, mon « cher ambassadeur. Tout est à la paix, au dedans, comme « au dehors. Pour parler aujourd'hui de M. de Chateau- « briand, je voudrais ne m'occupcr que du plus beau, « comme du. plus idéal de ses écrits. Il faudrait que le « comte Capo d'Istria nous dits'il n'a pas reconnu, dans les « Martyrs et dans V Itinéraire, le ciel de sa patrie, l'âme « de l'antiquité et, à la fois, les horizons et la poésie de la « Grèce. Je vous en prie, cher comte, rendez témoignage « à cette grande renaissance, que tentait M. de Châteaua briand par son génie, avant celle que payent aujourd'hui If de leur sang vos généreux concitoyens, et que la France « aidera bientôt de ses armes, il faut l'espérer, maintece nantque la question d'Espagne est Gnie. »

La noble femme, en laissant échapper ces mots, avait une expression d'enthousiasme et de conflance, qui ne permettait pas de la contredire. « Oui, madame, répondit, « avec la gravité de sa parole polie, l'ancien ministre « d'Alexandre. Depuis ma sortie des affaires, je viens de <f passer deux ans de solitude à Genève, sans dépêches à «t lire, n'ayant d'autre société que les classiques de la a Grèce et de Rome, et vos excellents livres français. Je ne a puis vous dire que M. de Chateaubriand me rappelle « Homère. Lord Stuart, si habile scholar, et qui se con- « naît si bien en poésie naïve, se rirait de moi. Il n'y a a plus d'Homère possible. La jeunesse ne recommence « pas plus pour le monde que pour chacun de nous. Mil- « ton, que les Anglais appellent homérique, est dans sa

« diction et dans ses images aussi savant, aussi complexe^ « aussi laborieusement inventeur que notre Homère est a simple et naturellement inspire.

« C'est la loi du temps. Personne n'y peut échapper. « Mais ce que le génie pouvait de nos jours dans une œuvre « d'art, M de Chateaubriand Ta fait : il est grand peintre « de la nature et grand historien des hommes. Est-il poète « épique, même comme Apollonius de Rhodes, c'est-à-dire « comme Tarrière-saison de la Grèce? Je ne l'aflirme pas. « Mais, lorsque l'hiver dernier, dans ma solitude à Ce- « nève, je relisais ses descriptions des vallées de la Messea nie, que je voyais, avec lui, ces longs ruisseaux de fleurs « qui semblent en tracer les contours, et ces fraîches col- « lines qui la défendent, je me croyais dans ma Patrie; je (( la sentais vivante sous mes yeux, je me disais tristement <x avec lui : Cette patrie du génie des arts et de la beauté « est en proie aux barbares ! Je le remerciais de l'avoir « dit à l'Europe. Puis, remontant douze années en arriére, « je me souvenais combien le peintre de Dioclétien, de « Galerius et du monde romain nous avait paru prophé- <c tique et vrai, quand ses {Xîintures du passé, même tra- « vesties par les journaux de Paris, éclatèrent à nos yeux. c( On reconnaissait de loin, dans une page des Martyrs^ le c( portrait et la condamnation de celui qu'il fallait abattre, ce de cet homme qui parait grand, disait le poëte, parce c( que, dans le naufrage de la civilisation, il est monté sur « des débris. »

« La beauté morale du livre des Martyrs, c'était de « surprendre, sous Téclat de la pourpre et du triomphe, « le vice de l'Empire ; c'était de suivre et d'attesler partout « la puissance de la Croix et la victoire de la foi sur la a force. Peut-être, dira-t-on de Fauteur de ce livre, comme

5(>S LA TRIBUNB HODEliNE.

« de liUcain, qu'il est plus à compter parmi les orateurs « que parmi les poètes ; mais, quel que soit l'éloge, il sera (( toujours grand, et l'ouvrage un monument unique « de noire siècle. Au reste, madame, avec plus de rai- « son, je forme le même vœu que lord Stuart pour que « M. de Chateaubriand ne sorte pas sitôt du Pouvoir. « Il représente bien cet honneur désintéressé, ce goûl des « entreprises généreuses, cette politique de la gloire, pour « elle-même, qui convient à l'honneur de la France, et c< d'où la Grèce attend son salut. J'ai conGance que l'An- « glelerre y mettra la main. Quand je me souviens des n premières inspirations de Canning, de ses vers si toute chants sur In Grèce, je ne puis croire que tout cela soit a oublié de ceux qui l'ont senti. Les enthousiasmes de la <c jeunesse se retrouvent, plus qu'on ne croit, dans les ré- « solutions de l'âge mûr; et, c'est pour cela qu'il faut bien « les choisir, et les garder précieusement au cœur. »

« Voilà sans doute un juste hommage, reprit alors ime « voix aussi grave que celle du comfe Capo d'Istria était « douce et persuasive. Mais, s'il est permis de le dire, ce « qui prédomine dans l'imagination du peintre des Mar- « iijrs^ c'est la puissance polémique. Cette épopée nouvelle <c n'est pas un chant bibiique, comme l'œuvre de Milton , « une légende chrétienne et chevaleresque, comme la Jéi^u- « salent du Tasse, un poëme national et contemporain, « comme les Ltisiades de Camoëns, une méditation rcli- « gicuse et lyrique, comme la Messiade de KIopstock. « C'est une œuvre composite, et, dès lors, artiticielle, où « l'auteur imite des choses inimitables pour nous, et ne « devient original que lorsqu'il n'est nullement épique.

« De là, ces blâmes nombreux, ces faciles plaisanteries, « que suscita d'abord le livre ; de là, cette froideur qui pèse

M. DE CHATEAUBHIA?iD. 50'.)

« sur plusieurs chante, et, on peut le dire, sur le fond « même du sujet, ou, du moins, sur les deux mythologies « supposées en contraste. Combien l'auteur du Télémaque, « suspect aussi de satire politique, nVsl-il pas plus vrai, « plus naturel, plus antique dans ses inventions et dans c< ses images !

- « Ce n*est paç sans doute que le génie manque à Tau- « teur des Martyrs^ ni l'étude. Peut-être même est-elle parce fois excessive ; mais la première éducation était autre. « Le jeune apprenti de marine de Saint-Malo n'avait pas « respiré, dès Tenfance, ce parfum de l'antiquité, natu- « rel dans le dix-septième siècle, à un fils de Camille « élevé pour l'Église. Homère, Platon, Sophocle, lÉcri- « turc sainte et les Pères ne l'avaient pas pénétré de leurs « grâces sublimes et simples; il n'avait pas parlé d'abord « cette langue, comme la langue même de sa foi et de son a espérance: il l'apprit plus tard, avec effort. Voilà pource quoi les Martyrs, cette couronne du talent et du système « de M. de Chateaubriand, cette œuvre qu'il a préparée, « nous dit-il, par tant de voyages et de labeurs, restera « dans l'avenir bien au-dessous du Télémaque, ce livre né '< si poétique, épanché'du souvenir et de l'âme de Taure teur, et dont le premier manuscrit, nous assure Voltaire, « n'offre pas dix ratures. »

Cette opinion, je dois le dire, parut un paradoxe assez naïf, a Ah! reprit un des assistants, le Télémaqne est un « bon livre de morale, malgré quelques descriptions trop « vives pour l'imagination de la jeunesse. Mais, à part la « prose un peu traînante, que lui reproche Voltaire , les « utopies de l'île de Crète et de la ville de Salente ne « justifient-elles pas le mot de Louis XIV? « Je viens de « causer une heure avec le plus bel esprit et le plus chimé-

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« rique de mon royaume. x> Hors de ces chimères, le Télé- « maque est une gracieuse réminiscence des poëtes ana ciens, une corbeille de fleurs cueillies partout. Mais, « quel inlcrôt aura pour l'avenir cette mythologie profane, « spirilualisle d'intention, sans être changée de forme, de a telle façon que le livre n'est ni païen, ni chrétien?» — a Dites plutôt, reprit Capo d'istria, que c'est le mélange <i même de la poésie grecque et de la pensée chrétienne, « de rialon et de TEvangile, du Précurseur et de TApô- « tre? N'est-ce pas Fénelon, qui, le premier, dans le « dix-septième siècle, forma le vœu de voir la Grèce délice vrée de ses oppresseurs et rendue aux beatix-arts^ à la (c philosophie^ à la liberté qui la réclament pour leur paie trie. Je ne sais si ma reconnaissance d'un tel vœu nie a rend partial, ou si la solitude m'a rendu romanesque. <c Mais, tout étranger que je suis, 'j'admire passionnément « le Télémaque. Ces copies qu'il a faites de notre ciel, « d'après nos poëtes, me charment, comme les excmc< plaires même du type divin. Fénelon avait-il vu le golfe* « de Clazomène et ce coin délicieux de la côte d'Asie, qu'il « a décrit, non plus dans le Télémaqtie, mais dans cet « autre échantillon du même génie, son AristonoOs? Son (( âme seule a deviné la nature, comme elle l'a peinte. « M. de Chateaubriand excelle , je Tavoue, à décrire le c( monde barbare dans sa rudesse et ses soulèvements im- « pétueux. Mais, excusez-nous de tenir encore à la pureté « de l'art antique et d'aimer mieux Antiope que Velléda. » Celte réserve d'un esprit si délicat parut enhardir un autre contradicteur. « Moi aussi, dit-il, j'admire la com- « position du Télémaque. Je l'admire, dans le choix merce veilleux des souvenirs, et la sobre nouveauté des inven- « tiens. Par là, ce livre, qui ne prétendait pas à être un

« |)oëme, est une œuvre exquise, dans un siècle de bon « goût. Les Martyrs, au contraire, et cela n'en diminue « pas la vérité, portent la marque d'un siècle de décaa dence. L'imitation de l'antiquité y va jusqu'à la recherche aéruditc; elle n'est pas un écho involontaire de Tâme <i charmée. Elle est une pièce de rapport encadrée, pour c reiïet. Elle entremêle, dans son industrieuse mosaïque, <x des temps, des génies, des accents les plus divers du « monde : elle dépouille indilTéremment Homère, ou a Stace, Virgile, ou quelque chroniqueur barbare.

« De là, sans doute, peu d'unité dans l'ouvrage, beauce coup de travail pour l'écrivain, et quelque fatigue pour le « lecteur ; mais, c'est là une imperfection de détail race cheloe par de grandes beautés d'imagination et de style, a Si l'auteur imite trop souvent, si son livre devient im a musée d'images antiques, dont l'éclat semble diminué « par Tentassement, le plan môme du poome peut attirer a des objections plus graves; d'abord, les anachronismes, (c quand il s'agit de personnages connus et consacrés. Saint « Augustin, par exemple, né dix-sept ans après la mort « de Constantin, devait-il Ogurer près de lui, comme un « compagnon d'études et de plaisirs? Cette erreur de date « était-elle fcécessaire à l'expression des caractères? la « vérité même de la vie d'Augustin n'cst-elle pas plus c( poétique et plus attachante qu'une fiction semblable?

fi En admirant l'art de l'auteur à réunir, sous nos yeux, « tant d'incidents et de témoins vrais du christianisme, <c n'a-t-on pas quelque chose à regretter dans le choix a même du héros, et dans le nœud même de l'action? Le c( pénitent Eudore n*est guère plus intéressant que le pieux « Ênée. Son récit est éloquent, sans doute; mais lui-même « que fait-il au dénoûment du drame? Il entraine sur

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« ses pas, il attache à son supplice, il envclop|)e de son « linceul la pure et charmante prétresse des Muses, la « jeune fille, que le poêle avait choisie, pour représenler « en elle la grâce et la pudeur même du génie profane. « De là, sans doute, Témotion pénible de la fin. Quel « que soit le prix de la béatitude céleste, on n'aime pas a que les soulTrances du martyre soient le don nuptial, que c< la force fait a la faiblesse, que le guerrier courageux (c donne en partage à la vierge tendre et résignée. Si Po- « lyeuctc n'avait su que convertir Pauline et l'associer, « devant nos yeux, au partage matériel de ses tortures et « de sa mort, je doute que ce triomphe complet de Ta- « mour et de la vérité, même sous le génie de Corneille, « eut donné rien d'égal au Pohjeucte (\\xe nous avons.

« Il ne faut pas outrer même le martyre : l'horrible « n'est pas le pathétique. Ce cou d'ivoire de la fille d'Ho- « mère, brisé par la gueule sanglante du tigre, me glace « d'elTroi et ne me laisse ni admiration, ni pitié pour « l'athlète chrétien, dont l'exemple commande le sacrifice '< d'une si frêle victime. Que de fois, îîu contraire, dans « la vérité des temps apostoliques, ce fut la ferveur perce suasive de la femme qui soutint le courage de l'homme « au Prétoire et devant le supplice ! Ce n'est pas à la vertu « stoïque seule qu'appartient cette parole sublime d'Arria, « essayant sur elle le poignard, avant de le passer à celui « qu'elle aime trop , pour ne pas mourir, avant lui : « Paete^ « non dolet. » Epuré de l'erreur du suicide, et, tout en- « flammé d'une charité divine, le dévouement d'Arria de- « vail être à l'avenir Tinstinct naturel des mères et des « épouses chrétiennes. La faiblesse du sexe disparaissait « dans l'ardeur de la foi et de l'amour. La religion et a Tàme humaine en étaient d'autant plus grandes; et, pour

M. DE CHATEAUBRrAND. Z'tZ

« entrer ici, par une autre voie, dans la pensée même de « Tauteur des Martyrs^ l'offrande propitiatoire en devenait « plus belle. C'était, non pas, comme il le dit de Cymo- « docée à côté d'Eudore, le sacrifice d'une colombe et « d'un jeune taureau; c'était le dévouement de deux voce lontés généreuses et libres, dont la plus douce avait été « la plus puissante.

« Ah ! reprit aussitôt la personne qui avait commeneé « l'entretien, que dites-vous là? Je crois entendre les « blasphèmes d'HofTm.ann. Le préjugé littéraire est-il « donc aussi inflexible que l'ironie du sceptique, ou la co- « 1ère du despote? Laissez, je vous prie, vos chicanes « érudites. A quoi sert le goût de l'antiquité, s'il em- (i pèche de sentir tant de belles choses imitées d'elle? « J'aime mieux être ignorante, s'il Hiutrêlre, pour aimer « comme moi ce délicieux prologue des Martyrs^ cette « rencontre de la jeune prêtresse homéride et du jeune c( guerrier chrétien. Quelle grâce dans la préoccupation de « leurs souvenirs divers et dans leurs mutuelles méprises ! a Cela me charme, comme ces premiers chants de l'Orfi/s- « sée, qu'avait traduits Fénelon, pour se préparer au Télé- « maque. Mais, ce qui succède me charme plus encore; je « veux dire cette vie chrétienne des premiers temi>s, dé- « peinte pour la première fois par un poète. Ici tout est « antique et nouveau ; c'est la tradition retrouvée par le « génie.

« Qui n'a pas lu, dans l'abbé Fleury, les mœurs des <x Israélites et des chrétiens? Mais, où chercher, avant le « livre des Martyrs, cette famille sainte et charfnante die « Lasthénès, cette journée des moissonneurs chrétiens. « cette visite de l'évcque Cyrille à la table hospitalière, où « viennent s'asseoir le vieux pontife païen et sa fille? Ah \ si

« cette œuvre était étrangère, ou datait de quelques siècles, « croirions-nous pouvoir Tadmirer assez? Et cet exorde ata tirant du pocme, de quel retour sur le passé n' est-il pas a suivi ! Quelle variété, quelle grandeur dans les récits d'Eu- « dore! quelle revue du monde païen, au moment, où il « va finir ! Rome, la Germanie, la bataille des Francs, la « Gaule, notre chère Bretagne, bien digne d'être célébrée, a dans ses bruyères et ses antiquités sauvages, par la raie vissante parole, qui devait un jour illustrer ses héros de « village et y joindre la gloire du génie I

« Je laisse de côté ce qui fait naître des scrupules ou « des critiques, le ciel, l'enfer, Velléda. Vous craignez « le merveilleux, dans la religion; vous ne Taimez plus, a dans la poésie. Supportez du moins la grandeur, dans « rhisloirc, Dioclélien en Egypte. Quelle peinture que cette « Egypte grecque et romaine, avec ses monuments d'une a antiquité (|ui précéda la Grèce! Du cercueil d'Alexandre, « dans lii Muséum, on passe à la cellule de l'anachorète, « dans le désort! Maintenant, je n'achève pas cet éloge; « mais, je demande aux habiles dans la politique, à ceux « qui connaissent les Armées et les Cours, de nous dire « ce qu'il faut penser des dernières peintures de l'ouvrage, « de Dioclétion, non plus en Egypte, mais à Rome. Quel « tableau que la délibération du Sénat romain! On me dit « que cela est emprunté d'un vrai discours, ou du moins «d'une requête de Symmaque à l'empereur; mais, ce « qui est admirable dans ce chant des MartyrSy c'est « précisément ce qui n'est pris à personne, ce qui est in- « venté, le discours d'Eudore, pour la défense de ses frères.

« A partir de là, rinlérôt, la pitié, la terreur s'accrois- « sent, avec la reprise de la persécution. C'est bien le coni- « bal de l'enfer contre le ciel. Et quelle vérité dans chaque

« Irait delà peinture, dans chaque détail de la souffrance, « dans cet intérieur chrétien de la prison, dans le repas f( libre de ceux qui vont mourir! M. de Chateaubriand, « ici, je crois, n'imite rien, si ce n'est nos malheurs, nos « deuils, les martyres de nos jours, ce que nous avons i( appris de réchafaud de nos familles. Cette constance « devant les bourreaux païens, ce sang versé pour Dieu, « celte profession de foi volontaire qui assure la mort, « n'est-ce pas la même vertu que celle de nos pères, de « nos frères immolés, en place publique, pour leur Dieu et « pour leur roi? » Et, à ces mots, la noble Temme avait dans la voix un accent de douleur cl de force, qu'on ne peut rendre, et qui nous retentissait au cœur, comme les noms mêmes de Malesherbes et de Korsaint.

Après quelques moments de silence et d'émotion partagée; car, personne n'eût voulu discuter un sentiment si vrai; elle reprit avec douceur, comme pour se distraire elle-même de son trouble : « Ne parlons plus que d'art et « do poésie; mais, à ce titre, laissez-nous admirer, de «tout notre cœur, le dénoùment des Martyrs; vous le c< blâmez, parce qu'il est trop simple ; vous Taccusez, pour « sa vérité même. Au lieu de Cymodocée, naïve et charce mante image de la femme plus faite pour le dévouement « que pour l'empire, vous voudriez une Emilie chrétienne, a entraînant à la religion par l'amour et commandant le « sacrilîce, qu'elle partage. Ce n'est pas bien entendre « l'Evangile : on n'est pas séduit au martyre; on y monte, « par la vertu de la grâce divine et à la trace du sang di- « vin. Je sais bien que le Dante se décrit lui-même, en- « levé jusqu'aux cieux par l'aimant des regards de Béa- « Irix; mais, pour faire descendre à l'amphilhéâtre, pour « attirer à la douleur et au Martyre, croyez- vous qu'un

(( regard d'homme, le regard du courage et du génie <c enQammé d*araour, ne soit pas la souveraine puisce sance? Je veux bien que Clolilde ait converti Ciovis. a il ne s'agissait que d'humaniser un barbare, et de lui « faire connaître la pilié. Mais, laissez Eudore guider « Cymodocce dans le cirque sanglant. Ce n'est pas trop de « tant d'amour, hélas I pour armer une faible- femme <c contre tant de douleurs. »

On ne répondit pas. Cette parole animée de grâces soudaines, qu'elle n'a plus ici, gagna tous ceux qui Tenlendaient. Le cercle se rompit; on s'avança, de quelques pas, sur la terrasse, entre l'horizon de Paris et les ombres projetées des vieux créneaux du château de Saint-Germain. Ce souvenir historique revint seul détourner, un moment, de l'admiration littéraire. C'était là qu'avait vieilli et qu'était mort le dernier Stuart qui eût porté couronne. Etait-ce par sa faute seule, ou par une condition fatale des dynasties restaurées? l'avenir le saura. « Mais, dans le <c présent, que d'heureuses diiïérences, disait un des as- « sistanis! Louis XVIU est bien plus sage que Charles II; « et il n'y a plus, aujourd'hui, pour un Roi, de conseillers « insensés, comme ceux qui perdirent Jacques II. — « Cela est évident, reprit une voix ; mais ne retombons « pas dans la politique. Ne vaut-il pus mieux, dans le calme « de cette belle soirée, demander quel()ues vers à celle qui « a si bien célébré ce poème des Martyrs^ ^^^y' défendais « tout à l'heure? Je prie mademoiselle Delphine de nous dire « ce que vient de lui inspirer le tableau d'Horace Vernet. »

La jeune fille, dont la grâce naïve et ficre égalait le talent, ne répondit qu'en commençant de sa voix harmonieuse ce chant de la Druidesse, dédié au grand peintre, qui achevait alors un tableau de Velléda :

M. DE CIIATEAUBEUAND. 377

Silence!... elle parait au pied du diène antique; Le feu de ses regards a dévoré ses pleurs; Et ses cheveux, môles à la verveine en fleurs. Ombragent de son front la pâleur propliéti(pie.

Animés par un accent doux et sonore, les vers se succédaient faciles et tombaient avec charme. Debout, quelques mèches de ses blonds cheveux éparses à la brise légère de cette nuit d'été, la jeune muse, comme elle se nommait alors elle-même, doublait par sa personne rillusion de son chant, et semblait se confondre avec le souvenir, qu'elle célébrait. Le prestige nous avait tous éblouis, quand elle dit:

0 berceau des Gaulois ! Ârmoriquc sauvage, Adieu, d*un long oubli tu subiras rafîront. Jusqu'au jour, où sur ton rivage, Naîtra le baitie au sublime langage.

Dont 1rs chants te ranimeront.

Ces chants dans le passé réveilleront Tliisloire; Ils te rendront h Timmortalilé.

Ton malheur deviendra ta gloire, Dès que sa voix l'aura chanté.

Mais d'un autre art encor la puissance infinie Te réserve un autre génie,

P(»ur retracer t;i gloire et les niallieui>. par ses brillants pinceaux moi-même rajeunie,

Je revivrai sous ses riches couleurs;

Sa main rendra mon image innnortelle.

Au culte de nos dieux seule restant fidèle, Je garderai la harpe et la faucille d'or; Mes yeux d'un l'eu divin s'enflammeront encor; Et les siècles futurs sauront que j'étais belle.

(le dernier vers .semblait d'inie vérité toulo présente; et les éloges prodigués à cet heureux talent terminèrent

abusait accidentellement de ce droit, L*insuUe, même sans motif, se mêlait parfois à la réfutation, la calomnie au blâme. Mais, la juridiction des tribunaux correctionnels et des Cours royales, déjà substituée à celle du jury, que la presse devait retrouver plus tard et garder, pendant plus de vingt ans, cette juridiction zélée pour l'ordre, armée de dispositions pénales très-étendues et, dans certains cas, d'un arbitraire facultatif, était contre la licence des journaux une forte barrière, que d'autres pays accoutumés à la liberté trouveraient excessive.

Toutefois, il faut le dire, ce concours, même vigilant et minutieux des Tribunaux et de la Justice à la défense du Pouvoir politique, supposait et maintenait toujours, dans la répression, im certain degré de modération, d'égards pour le droit, de tolérance pour la liberté des opinions. C'est l'avantage des Etats, oii l'ordre public n'est pas protégé seulement par la force et le silence. Les gouTernements exposés à la contradiction, ou du moins au blâme indirect de leurs actes, s'obligent eux-mêmes à plus de prévoyance et de réserve. Parfois, on leur reproche des fautes qu'ils n'ont pas faites; mais, on leur en épargne beaucoup d'autres, qu'ils auraient regrettées. Cela est vrai quant aux rapports du gouvernement avec le pays; cela se fait sentir, parfois aussi, dans le cercle du gouvernement et pour ses délibérations intérieures. M. de Villèle en fit l'épreuve. I^e Collègue d'un esprit plus généreux, qu'il supportait avec peine, étant ainsi écarlé, le premier Ministre se trouva plus maître dans le Conseil, mais plus faible partout ailleurs. Son pouvoir communiqua moins avec le public^, et fut bien plus vivement attaqué.

Aussi, nous l'avons constaté par divers témoignages, un prompt repentir suivit la faute commise. Dès le lende-

M. DE CUâTEAUBRIâND. 585

mum, M. de Villèle, inquiet du langage de quelques journaux sur la brusque épuration du Ministère, faisait oiïrir une ambassade à M. de Chateaubriand, des places considérables à deux ou trois de ses amis. L'olîre même et les excuses balbutiées à l'appui montraient la disparate des deux esprits. Elles ne Turent pas écoutées par le ministre déchu; et la rupture demeura ce qu'elle élait, sans que les esprits équitables y vissent autre chose qu'un tort du Pouvoir, une impatience irréfléchie dans l'esprit habituellement circonspect de M. de Villèle, et un ressentiment juste, mais excessif, dans l'ennemi, que le président du Conseil s'était donné.

Tout récenmient, une révélation posthume a voulu, je ne sais dans quel motif, expliquer cet incident par une supposition bien peu digne de M. de Chateaubriand. Le duc de Raguse affirme, dans une note de ses Mémoires^ que la cause de ce renvoi si brusque fut l'intimité de iM. de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, avec une personne qui, opérant par achat sur la baisse de l'emprunt des Cortès, avait besoin, pour profiler d'une hausse, que le Gouvernement français exigeât de Ferdinand la reconnaissance de cet emprunt décrié. Selon le récit du Maréchal, le roi Ferdinand, irrité de celle instance, l'aurait, par une lettre directe, dénoncée au roi Louis XVIII, qui, sans conseil et sans explication, avait aussitôt destitué son Ministre.

Tout ce récit est faux. Quoiqu'il y eût dès lors des personnes de Cour qui spéculaient sur la baisse, ou sur la hausse des fonds, soit étrangers, soit nationaux, M. de Chateaubriand, loin d'exercer une pression telle qu'on la suppose, ne considérait pas assez, au point de vue politique et dans l'intérêt de la France, l'état misérable

,18i LA TRIBUNE MODERNE.

du crédit espagnol. Un reste de préjugé polémique, l'ancienne colère de quelques royalistes de 1815 contre le prétendu tort qu'avait eu le baron Louis, de payer exactement toutes les créances des Tournisseurs des Cent- Jours, rendaient M. de Chateaubriand fort peu zélé pour l'emprunt des Cortès. L'intermédiaire, qu'on lui donne dans cette occasion, l'ambassadeur français, M. de Talaru, avait au moins la même défiance, ou plutôt la même aversion pour tout ce qui pouvait paraître une faveur à la Révolution, ou une prime à V agiotage. M. de Villèle se plaignait même, à cet égard, que son ministre des affaires étrangères et son ambassadeur en Espagne n'entendaient rien aux choses de finances. « Nous ne tirece rons pas un sou, disait-il, de notre créance sur Ferdi- « nand. L'Espagne est ruinée; et, de belles phrases au roi u Ferdinand, sur les Institutions libérales qu'il devrait c( créer, ne payeront pas les frais de la guerre. »

La seule cause de la disgrâce de M. de Chateaubriand fut donc l'antipathie des deux hommes principaux du ministère, la hauteur souvent présomptueuse de l'un, la rancune de l'autre, la dissidence déjà marquée de M. de Chateaubriand sur le projet de réduction du cinq pour cent, sa part présumée à l'éclîec de ce projet, et l'irritalion du premier Ministre, lorsque son collègue, pour consolation de cette défaite, lui avait dit à la Chambre des pairs, au moment où la loi venait d'être rejetée: (( Si vous vous retirez du ministère, nous sommes prêt à « vous suivre. »

M. de Villèle, esprit laborieux et tenace, n'entendait pas se retirer ainsi ; et l'offre de le suivre ne lui par ut qu'un empressement extrême de le. mettre dehors. M. de Chateaubriand dit lui-même, à ce sujoï, dans ses Mémoires:

M. DE CHATRAUBHIÂND. TiiK^

n Pour (oulc réponse, M. le président du Conseil m*iio- « nora d'un regaixl, que je n'oublierai jamais. »

C*était le dernier signe d'un divorce, pour incompatibilité d'humeurs, ^prcs avoir beaucoup différé, M. de Villèle, blessé au vif dans le point le plus sensible, éclatait enGn. Battu a la Chambre des pairs, il n'en était pas moins encore assuré de la majorité dans la Chambre élective, et maître de l'avenir par le projet de Vindemuité des émigrés, dont il était le meilleur garant. 11 jugea ()ue le besoin, qu'on avait de lui, ferait supporter la disgrâce de son collègue à leurs amis communs : car, souvent les hommes, revêtant leurs intérêts du manteau de leurs opinions, préfèrent, quand il faut opter, le fond à la forme.

Sous ce rapport, M. de Villèle ne fut pas trompé dans ses calculs. Une forte majorité lui resta dans la Chambre des députés; et Yopposition de la Chambre des pairs, plus capable d'amender une loi que de prendre le pouvoir, m* s'accrut pas de deux voix, et ne se montra ni plus blessée, ni plus hostile. 3Iais au dehors, dans l'opinion publique, très-puissante alors, de graves changements survinrent. Je ne désigne pas ici l'opinion des Cours étrangèiTS, souvent trop comptée et toujours variable, comme rintérêt apparent du jour. Cette opinion même, malgré quelques lettres flatteuses adressées d'abord au Ministre déchu, se détacha promptement de lui, et blâma sa colère, lui donnant le tort de trop se venger, et de se venger, aux dépens de la Royauté même.

Mais, en Fronce, on fut blessé de cette brusque instabilité, dans le parti qui tenait le pouvoir et se piquait de dignité monarchique. On augura mal, pour lui, de ce peu d'égards pour un de ses chefs; on regretta, on honora le Ministre tombé. Dans la réalité, M. de Chateaubriand,

386 LA TRIBUNE MODRRNE.

maigre l'ardeur souvent exagérée de ses anciennes opi- . nions, se modérant lui-même au Pouvoir, comme tous les e^prit^ généreux, avait, dans son ministère, rendu service' à la Couronne et acquis de nouveaux droits à Testime, chez une nation délicate sur l'honneur, attentive au mérite personnel et fort sensible aux choses de l'esprit. Il avait montré, ce que l'instinct de parti n'a pas d*ordinaire, une modération bienveillante. Homme de lettres si éminent, îl se distinguait, par ses procédés, comme par son langage, de la rudesse un peu provinciale de quelques-uns de ses collègues au Ministère.

. Tandis que M. de Corbière, souvent cité pour cela dans les journaux, souhaitait aux gens de lettres une pension de douze cents Troncs, dans un grenier, et que M. de Villèle répondait à déjeunes poètes, qui lui oiïraient leurs Essais plus ou moins empreints de zèle et d'éclat : « J'ai « reçu, Monsieur, votre ouvrage ; je vous remercie de cet « envoi : » M. de Chateaubriand s'était montré plein d'une attention polie et souvent d'un actif intérêt pour les talents reconnus, on espérés, à tous les rangs, dans toutes les opinions. Quelquefois même, celte action, de sa part, avait été très-marquée, et en contraste avec la politique douûnante. Dans une occasion, où la grossièreté des subalternes, docile à la mauvaise humeur du Pouvoir, avait aggravé les rigueurs légales, en mettant un écrivain condamné, pour délit de presse, côte à côte avec un voleur, M. de Chateaubriand s'était indigné et avait fait interdire de semblables pratiques. Retentissante, comme l'était alors la France, à tous les bruits de la renommée, elle savait gré au Ministre monarchique de ces petits actes populaires. Et, dans un ordre plus élevé, les grands faits apparaissant, et les conséquences fâcheuses pour

l'avenir «Hant encore mal connues, la guerre d'Espagne semblait aux esprits impartiaux une œuvre, à tout prendre, conduite avec vigueur, qui avait démenti les pronostics des adversaires, et s'était achevée, sans dommage pour nos Institutions, en présence d'une liberté de la presse, parfois assez insidieuse et cependant maintenue. De tout cela, et de Topposition présumée du Ministre des affaires étrangères à la réduction de la rente cinq pour cent, s'était formée autour de son nom, et, jusque dans la polémique des journaux, une sorte de demi-faveur publique, dont l'expression devint presque générale, à sa soudaine et brutale destitution. C'était là ce que l'esprit positif et la sécheresse technique de M. de Villèle ne lui avaient pas laissé pressentir, et ce qu'il eut ensuite grand'peine à contre-peser par des sacriGces aux passions de son parti, et d'autres fautes mêlées à quelques actes de prudence et d'habileté. Délivré de M. de Chateaubriand, à peu près maître de la volonté du Roi et du Conseil, appuyé sur des intérêts puissants, auxquels il préparait une grande satisfaction, M. de Villèle arrivait à cette époque, où l'homme qui gouverne a surtout pour écueil ses propres fautes.

Une élection générale, faite sous le régime du double vote, pour une durée intégrale de sept ans, lui assurait un appui constant, et lui permettait "de longs desseins. Esprit juste et ferme, dans des bornes un peu étroites, apprenant et retenant tout par la pratique, sans rien savoir au delà, soigneux des intérêts et de l'amour -propre d'autrui, désintéressé pour lui-même, simple dans ses habitudes, modeste et familier, sans autre passion que le goût ardent de eonnaître et de diriger, et l'espèce d'âpreté, que donne cette application continue, M. de Villèle était

988 LA TUIBUNC MODERNE.

un administrateur et même un chef d'opinion habile, mais nullement un grand ministre, surtout devant ce problème compliqué d'une Restauration et d'une Monarchie constitutionnelle à foi^ler.

Il jugeait bien, sans doute, les dilTicultcs, qu'allaient lui offrir l'âge avance du Itoi, son infirmité, la crise imminente d'un nouveau régne, le caractère probable et déjà redouté de ce régne : il sentait que ce n'était pas le moment de donner d'avance un gage aux espérances et aux inquiétudes, dont ce changement de personne agiterait le pays. Il aiïecta même de répéter, que sa i*uplure avec M. de Chateaubriand, un peu brusque dans la forme et de main royale, avait été calculée par lui, en esprit de modération, pour mieux écarter, ou pour affaiblir les exigences de certains royalistes. Car, il faisait quelquefois les honneurs d'une partie des siens, avec des banquiers cosmopolites, ou libéraux. «Que voulcz-vous?disait il; quand ces spéculateurs se plaignaient à lui de quelques propos indiscrets d'orateurs du côté droit, dissidents ou ralliés; ce que voulez-vous? ce sont des hommes sans expérience. <i Heureusement, ils n'auront plus Chateaubriand, dans le c( ministère ; ils seront plus doux et pour vous et pour « moi, maintenant qu'il est tout à fait dehors. » Et M. de Villèle, parlant ainsi, trompait, ou se trompait lui-môme. Car, il subissait davantage, sous une autre forme, le joug du parti, auquel il se piquait d'avoir échappé.

Au lieu d'avoir à compter avec un grand talent, il déférait davantage à une coterie bigote. Au lieu de s'appuyer sur la Charte, de maintenir dafis le gouvernement l'esprit légal, l'ordre et la lumière, qu'il savait introduire dans les finances, il déclina vers l'arbitraire. Il le ressaisit de nouveau, sur un point, ou la France était

alors très-sensible et qui touchait, pour elle, à la réalité du Gouvcrneinent représentatif, dont elle se croyait ea possession. Ce pas rétrograde n'était pas cependant une violence directe. Mais, dans le dépit de Tincommodc et brillante polémique, dont il était assailli, depuis quelques mois, M. de Villèle, usant tout à coup d'un droit facultatif réservé dans la loi du 15 mars 1822, rétablit un matin la Censure pour les journaux et feuilles périodiques, sans y comprendre, toutefois, les publications courantes.

C'était non pas supprimer le libre examen, mais enrayer le débat de chaque jour. Le motif avoué du Ministre était le besoin de passer, avec moins d'obstacle et de bruit, l'épreuve imminente d'un décès royal et d'un nouvel avènement. Devant cette reprise partielle d'arbitraire, l'émoi fut grand alors, par toute la France; la satisfaction médiocre, parmi les plus zélés pour le Pouvoir. Car, le droit restait de publier de courts écrits politiques; et ils furent très-nombreux et très-lus. Toutefois le grand adversaire, privé de sa tribune de chaque jour, ne fut pas fâché, sans doute, pour lui-même, d'un intervalle d'armistice, avant le nouveau règne; il visita encore une fois la Suisse ; et M. de Villèle, plus en repos, se crut en sûreté.

Pour quelques esprits politiques, ce retour exorbitant, mais passager de la (Censure, allait être justifié par l'événement, et par le grand intérêt du plus paisible passage d'un règne à l'autre, dans cette reconstruction d'une antique monarchie. Cinq mois après Texpulsion de M. de Chateaubriand, et cette guerre civile du royalisme ajoutée à la polémique générale, deux mois après l'infliction de la Censure, le roi Louis XVIII, gardant un esprit assez ferme, sous l'accablement de ses maux, mourait dans ce

m LA TRIBUNE MODERNE.

fauteuil, d*où il avail régné. La translation delà Couronne, Taccession d*un héritier, moins attaqué, mais non moins suspect au pays, sous le régne de son frère, que ne Tavait été le duc d*York, sous Charles II, s'accomplissait avec autant de facilité que de calme. Grâce à l'abolition d'une des mesures, qu'auparavant il avait appuyées de son crédit de Prince, le nouveau Roi trouvait même une occasion toute prête de faveur publique. Par don de joyeux avènement, il révoquait la Censure des feuilles publiques; et, ce premier acte, que les esprits sages regardaient comme une adoption et un alTcrmissement du Régime constitutionnel voulu par la France, semblait alors démentir les pronostics et les alarmes attach(^s longtemps au nom du comte dWrtois.

Dans les grands corps judiciaires, dans toutes les professions libérales, dans Tadministration, dans le peuple, cette mesure fut approuvée, ressentie avec joie et parut défavorable augure. Parmi les pompes oITicielles des premiers jours, Charles X, sur son trône, reçut de TAcadémie française, au nom deTInstitut, Téloge d'avoir marqué sou avènement par le retour de là plus vitale des libertés publiques.

Un si grand changement politique, inauguré sous d'heureux auspices, ne pouvait laisser muette la voix de M. de Chateaubriand mêlée, dc|)uis tant d'années, aux catastrophes tragiques, aux luttes, aux longs deuils, aux triomphes inespérés de la fortune des Bourbons. Autorisé de ^es anciens souvenirs, de sa disgrâce récente, et des nouveaux alliés gagnés par cette disgrâce, il fit paraître, à l'appui du nouveau règne si bien accueilli, un écrit tout monarchique et tout libéral, sous ce titre : Le Roi est mêrt ; vive te Roi!

M. DE GUATKAUBRIAND. ÔVIl

Sans exagérer, comme l'auteur Ta fait dans ses Mémoires, l'influence immédiate et le contre-coup magique de cette Adresse au public français d'alors, on doit en reconnaître réioquent à-propos. Il faut même le dire, l'amertume, bien acre quelquefois, où le Ministre déchu avait trempé ses premiers traits, ne reparait sur aucune page de cet écrit noble, sensé, patriotique, vraiment digne (le toucher et d'éclairer le Prince, dont il voulait servir la cause. Nulle impatience d'ambition ne perce même dans le langage du Conseiller fidèle; et, il y avait là l'occasion d'un rapprochement sincère, si les préventions de lk)ur et les intérêts d'amour-propre l'avaient permis.

Tout fut vain, cependant. La solennité du sacre royal, à Reims, où M. de Chateaubriand ét4iit appelé, d'après une ancienne étiquette, s'acheva, sans produire autre chose, pour l'ancien Ministre, que l'honneur de s'agenouiller, quelques moments, après M. de Villèlc^ aux pieds du nouveau Roi, et d*y rerevoir le grand cordon du Saint-F]sprit. M. de Chateaubriand parait penser, dans ses Mémoires, qu'un retour de confiance royale était alors possible, et que Charles X attendait seulement une respectueuse avance, à laquelle il aurait répondu aussitôt. Un oubli seul de M. de Quélen rendit inutile cette intention, que le prélat s'était chargé d'annoncer. L'obstacle était plus grand, nous le croyons; et le rapprochement ne manqua point par hasard. Les premiers actes populaires de Charles X ne faisaient point partie d'un plan bien conçu de retour à la Charte, et d'administration légale et modérée. Les regrets de l'ancien régime, le goût de certaines formes plus choquantes pour notre pays même que l'exercice du Pouvoir absolu, gardaient tout crédit sur Tesprit du Prince; et l'application en paraissait plutôt ajournée que

392 LÀ TIUBUNE MODbiRISE.

rojelée. Le choix des hommes, ce signe presque toujours le plus expressir des intentions d'un gouvernement, donnait de nouveaux sujets à la défiance publique; et, dans cet ensemble, il ne s'offrait à M. de Chateaubriand, sous son caractère dès lors plus marqué de constitutionnel royaliste, ni chance de crédit actuel, ni motif de paraître satisfait, en acceptant quelque riche faveur,, ou quelque ambassade honorifique. On doit toutefois le reconnaître ; Thomme, qui venait de saluer avec enthousiasme rinauguralion de Charles X, sentit du moins qu'une polémique suspecte d'ambition ne devait pas succéder à ce libre hommage. Il se tut et attendit, comme la France.

Ce fut alors que les conséquences politiques, dont luimême ne s'était pas assez défié, que M. de Villèle avait peu prévues, et qu'il éludait, sans les combattre, se développèrent chaque jour, avec plus de gravite. M. de Villèle portait tout à fait la peine de n'avoir pas su garder une noble alliance et se servir du secours d'un grand talent. 11 s'engageait, de plus en plus, dans une autre solidarité antipathique à son bon sens, mais dont il se sentait moins gêné, croyant la satisfaire par des intérêts, plutôt que par des principes. C'est ainsi que l'Administrateur, froidement politi(|ue, qui naguère avait si peu de goât pour Y armée de la Foi en Espagne, qui voulait, d'abord, la médiation anglaise^ et songeait surtout, au bon ordre des finances, au maintien du crédit, subit en partie le joug d'une imprudente et mystique coterie. M. de Villèle était un de ces hommes d'alTaires, dont, au dix-septième siècle, on disait, (piils n avaient pas i le temps de penser un moment à Dieii; et il laissait

^ proposer, deux ans de suite, une loi sur le Sacrilège; it

M. I)£ GHATEAUBKU.ND. Zif^

la fnisait reproduire surchargée d'un amendement rigoureux, que son ministère avait d'abord combattu ; et, |)Our complaire à un zèle faux ou vrai, il acceptait une apparence d'esprit inquisiteur, la plus détestée, dans ce pays.

En mcii;c temps cet homme, qui s'était donné devant la Cour et Vémigration le mérite très-positif de vouloir et de savoir résoudre la grande question de Vindemnité^ et qui avait gagné à celte mesure les spéculateurs et les^ gensd'alTaires, comme il y conciliait les indifïërents. c'està-dire le plus grand nombre, M. de Villèle se laissait mduire à présenter aux Chambres un projet de loi sur le droit d^ainesse, une de ces dispositions déplaisantes à l'esprit français, et qui choquent au plus haut degré ses deux instincts politiques, l'aversion de l'ancien régime et la passion pour l'égalité. Chose singulière encore! dans cette fausse démarche, dans cette attaque à l'opinion dominante du pays, c'était aux conseils du prince de Polignac, que cédait Tesprit judicieux de M. de Yillèle. Une correspondance authentique nous montre l'ambassadeur de France à Londres, dans les loisirs de ses négociations, pour entraver ce qui était déjà fait implicitement, la reconnaissance des colonies espagnoles, dissertant sur le Droit d'aînesse, surles avantages qu'en retire l'Angleterre, et que devrait bien vite s'approprier la France, afin de consolider la Monarchie.

Le prince de Polignac prenait ici la partie pour le tout. Il ne songeait pas à tant de libertés précieuses, à tant de garanties populaires, que possède d'ailleurs le Royaume- Uni^ et qui contre-pcsent, de tant de côtés, un privilège plus restreint qu'on ne le dit. 11 désirait seulement doter la France de ce qu'il serait impossible de lui donner, même

avec une longue cl assurée jouissance de tous ces droits nationaux, que les ordonnances de juillet 1850 devaient

• bientôt essayer de lui ravir, par un si fatal exemple.

/ 31. de Yillèle, quand il avait reçu la première conli-

■ dence de ces méditations de notre Ambassadeur à Londres,

^ ' en avait Umu peu de compte ; et même, dans une lettre,

p| il les réfutait, de fond en comble, par quelques diflërences

bien marquées dans l'esprit et la tradition des deux

( peuples. Mais, la sagacité,' qui ne s*appuie pas sur les

principes et se plait aux expédients, cède parfois à Tob-

\ .stination fervente de la médiocrité. M. de Villèle, naguère

i si peu favorable à la promotion de M. de.Polignac, et

/ ne le trouvant pas plus babilo, depuis son Ambassade.

1 subit cependant cette influence répétée par les échos de

I (|uelqucs salons de la Cour; et, contre son bon sens et ses

I lumières, il fit présenter le malencontreux projet du droit

* iVainesse,

\ Ainsi, à part cette lutte redoutable que, dans un pays

f de liberté, le talent peut toujours entreprendre contre

I un 31inistre puissant, M. de Villèle, par des fautes con-

traires à sa propre opinion, appelait sur son gouvernement de dangereuses attaques. Mais, d*abord, une haute question avait dominé tout, la loi de Xindemniié des émigrés, cette mesure, à tout prendre, d'utilité publique, autant que d'intérêts privés. Tant que M. de Villèle eut cette grande affaire à préparer, a résoudre, à régler dans les détails, il fut très-fort; et une partie même de ses ennemis, tout en le gênant de leurs contradictions, ne souhaitait pas sa chute. M. de Chateaubriand, se transformant lui-même en honmie de finances et attaquant, avec une vive amertume, quelques points du projet ministériel, aflaiblissait le reste de sa polémique et laissait trop voir

M. DE CIIATKAIUIUAM). ZMo

tout le dév^avuiitagc de la rancune éloquente, devant l'habileté pratique. La presse de V opposition, même libérale, se rangeait parfois du côté du Ministre des finances contre son Cjélùbre antagoniste : et, 31. de Chateaubriand, par exemple, ayant, a propos de la loi A^indemnitéj parlé de saint Louis, du chêne de Vincennes^ et du roi fondateur de la Charte qui rétablit les bornes des héri< tages, un tout jeune écrivain, qui se préparait alors de loin, dans les journaux, à la tribune et au minislùre, se moqua de toute cette poésie, et rappela que vin<>t mille cas d'indemnité, c'étaient tout simplementvingt mille dossiers, qu'il fallait examiner; qu'il ne s'agissait pas d'une réparation sentimentale, mais d'une liquidation, dont le résultat, en satisfaisant les intéressés, relèverait la valeur de beaucoup d'immeubles, rendrait les mutations plus fréquentes et augmenterait les droits du Trésor.

Sur cette première ligne de bataille, le président du Conseil, attaqué par son ancien collègue, avait gardé l'avantage de paraître plus habiie, sans être moins omstitutionnel. Il s'était vu puissant de tous les intérêts matériels satisfaits par son administratioy, sans être plus suspect d'indifférence, ou d'aversion pour les principes de liberté. Mais, il n'en fut pas ainsi, lorsque de la loi d'indemnité liée, cette fois, à la conversion facultative du cinq pour cent, M. de Villèle dériva vers certaines mesures législatives dictées par la passion et l'esprit de système. Ainsi, quand, le 18 février 1825, le garde des sceaux, Peyronnet, venait soutenir à la Chambre des paii^sla loi du Sacrilège, si justement frappi^e par la parole religieuse et éloquente de M. Royer-Collard, M. de Chateaubriand retrouvait toute sa puissance, pour s'élever contre ce zèle tardif des ouvriers de la onzième heure et cette hypocrisie

d*intolcrance. Une allusion à lui-même était cette ibis bien |)ermise; et, il la marquait, avec autant de dignité que de spirituel dédain, en rappelant la première époque de sa défense du Christianisme. Mais un contraste plus expressif encore revenait, peu de temps après, dans la discussion n la Chambre des pairs, sur l'exécution même de la loi d* indemnités. Cette fois, il ne parlait pas du chêne de Vincennes ; mais, rapprochant avec une railleuse amertume les rigueurs de la loi du sacrilège, faites pour le douzième siècle, et ces projets de finances si bien accommodés à Tagiotage du nôtre, il ajoutait > Si notre morale est relâchée, du moins que notre religion sait indulyenie !

Ainsi, pour M. de Villèle, se balançaient les succès importants et les fautes comn^encées. les triomphes et les contrariétés. Son pouvoir était grand près du Itoi, du parti royaliste en général, et des hommes d'administration et d'aiïaires qui, partout, le trouvaient accommodant et judicieux. Charles X, dans les illusions de sa volonté opiniâtre et de son esprit léger, était charmé d'être si bien compris par un Ministre, dont généralement on vanlait In modération et l'esprit pratique: il s'en savait gré à lui-même, et s'attachait, de plus en plus, à Thomme choisi par son frère et adopté par lui. Mais, dans la vérité, cette coniiance était au prix des fausses mesures et des concessions de parti, que faisait 31. de Yillèle, avec plus de répugnance que de scrupule, mais sans prévoir assez tout le danger qu'elles auraient pour lui. La plus grave de ces mesures fut le projet de loi sur la presse, de février 1S25, vulgairement appelé la loi de justice et d* amour et, alors, grand sujet de contradiction et de scandale. Le parti, dont s'apj.uyait surtout M. de Villèle, qu'il voulait tem-

pcrer, (]u*il tâchait de satisfaire, n'aimait pas la liberté de la presse, alors très-accrcditée dans les esprits. Il s'en était servi parfois avec violence; mais, il en eiit volontiers borné le cours a la date de sa victoire, acquise en partie par ce moyen. H l'avait approuvée, surtout, dans les premières levôes d'armes de M. de Chateaubriand, après l'Empire et les Cent- Jours; il l'avait admirée, non sans inquiétude, dans les doctrines de la Monarchie selon la Charte et dans le Comervateur. Mais, il en avait répu- «^nance et double effroi, depuis que M. de Chateaubriand, séparé du 31inistère, reportait le feu de la parole polémique contre les abus du Pouvoir cl les torts du parti vainqueur.

On insista donc près de M. de Villèle, pour qu'il donnât, disait-on, de plus fortes garanties à la religion, à l'ordre, à la paix publique; on le pressa d'abolir ce qui restait encore des principes libéraux de la loi du 17 mai 1819. On voulait plus que la suppression du Juri/, un vague plus commode dans les définitions, un plus grand arbitraire dans les peines, une procédure plus gênante pour les prévenus et spécialement cette forme inouïe de transporter la compétence facultative à tons les ressorts judiciaires, où pénétrerait un exemplaire du Numéro inculpé, et d'attirer ainsi le prévenu devant tout tribunal correctionnel de France et toute Cour royale, à volonté. C'était, en aggravant tous les détails de la poursuite, s'assurer, en outre^ des bourgs pourris^ pour la condamnation. Tout rendait cette loi chii:anière, ruineui»e, destructive, oppressive du droit de libre examen promis par la Charte.

M.deYillèle, jugeant ainsi lui-même, résista d'abord aux instances de quelques pieux zélateurs du projet. Mais, il était si fort impoiluné des rudes coups, qui lui

:j98 la TRIBUNK MODERNU.

arrivaienl sans cesse, de la main, ou seulement, sou6 l«i devise de M. deClialeaubriand, que Thumeur remporta sur la prudence politique. Tout en répétant qu'il ne fallait pas trop temlre la corde^ il permit la présentation du projet de loi, fort débattu dans les comités ministériels, depuis deux mois, tantôt adouci, tantôt aggravé, mais, à tout prendre, moins mauvais que ne serait le complet arbitraire.

On ne saurait, aujourd'hui, se figurer le blâme et Timpatience, que suscita dans le public cette malheureuse initiative. Quoique M de Yillèle eût beaucoup à souffrir de Tarme de la presse acérée par M. de Chateaubriand, on ne pouvait pardonner au Ministre de vouloir fausser et mutiler tout à fait cet instrument de liberté, que lui-même avait déclaré souvent utile à la discussion des afTaires, fi la répression des abus, à Tordre des finances, au crédit public. De tous les points de la France, alors trés-éveilléc sur ses droits, partit un anathcme d'indignation et de moquerie. Un journal célèbre, souvent éclairé des sillons de feu de M. de Chateaubriand, avait commencé la protestation. Car, alors, l'arbitraire tenté législativement était du moins soumis à discussion, et ne s'imposait pas (fun seul coup. Cette fois-là, d'ailleurs, les esprits les plus «j^raves ne dissimulaient pas leur improbation et leurs regrets.

Sur une communication du projet, de fortes objections avaient été faites dans deux Comités réunis du conseil d'Ktat. Le garde des^ sceaux, M. de Peyronnet, avait été pris lui-même d'un doute : mais, il fallait marcher, sous la pression de quelques auxiliaires impérieux, autant qu'aveugles.

Dans le concours d'objections et de plaintes qui suivit

M. DE CllATËAlBRlAr<iD. 591»

le projet enfin connu de tous, par la présentnlîon aux Chambres, une classe de l*Inslitut, l'Académie française, s'autorisant d'un ancien droit, plusieurs fois, exercé par elle, délibéra une suppliqtœ au Roi, dans l'intérêt des Lettres, contre un projet de loi destructif de bi liberté de penser, dont s'honorait la France. M. de Chateaubriand, qu'on pourrait supposée l'âme d'une telle protestation, et qu'on accusa de l'avoir suscitée, n'en avait pas eu la première idée. Fort admiré de ses confrères, plein de politesse et d'égards pour chacun d'eux, et, à cette époque, presque assidu à leurs séances, il suivit un mouvement déjà donné dans l'Académie par M. Lacretelle, M. Michaud, M. Raynouard, M. Lemercier et d'antres amis delà liberté, invariables dans leurs opinions.

Quand la supplique fut rédigée, il la défendit contre quelques dissidents de l'Académie inspirés plus ou moins par la Con(jré(jation et la Cour; et quand, après refus de recevoir la supplique, trois de ses confrères furent destitués, l'un, d'une place de Cour, l'autre d'une fonction de censeur dramatique, le troisième d'une place de maître des requêtes, qui déjà lui avait permis de signaler les vices du projet de loi, ailleurs qu'à l'Académie, M. de Chateaubriand leur prodigua ces marques d'estime et d'intérêt si précieuses d'une telle part. Mais, cette protestation littéraire et ces incidents académiques n'étaient qu'un prélude au combat sérieux, que devait amener, devant la Pairie, le malencontreux projet de loi. Là, c'était la science judiciaire, la haute expérience politique, l'autorité des traditions et l'esprit sage de liberté qui allait mettre en pièces cette loi de Despotisme, rédigée par des procureurs. La discussion aurait montré des intérêts, des opinions, d'origines fort diverses tendant

400 U TIUBUNK MOUliinNË.

au morne but, et contre-signant les mêmes principes, an nom de deux époques. A la même tribune, et à Tappui des mêmes vérités, se seraient présentés de courageux amis de la première Révolution et de la liberté, M. de Pontécoulant, M. Lanjuinais, M. de Tracy; puis, d*babiles représentants du premier Empire, des hommes qui en avaient prévu les fautes et parfois tempéré les rigueurs, M. Pasquier, transporté, avec une si rare aptitude, du conseil d'Etat et de Tadministration de 1812 dans les ditliciles débals d'une liberté nouvelle et d'assemblées nombreuses et passionnées, M. Daru, cet ancien tribun, dont l'Empereur avait fait un éminent et infatigable ordonnateur militaire, mais qui avait gardé toujours Tinslinct sévère de la justice et la fierté délicate des Lettres.

Dans cette même cause de la liberté de la presse, et, il faut le dire, de la probité politiques se rangeaient aussi plusieurs orateurs beaucoup plus jeunes, d'une autre époque, et n'ayant qu'une seule tradition. Là, surtout, pour la précision du langage, comme pour la force du raisonnement, pour la dérision piquante de l'arbitraire, comme pour le sentiment élevé du droit et de la liberté, était al tendu 31. le duc de Broglic. Enfin, sur un autre point du méme.frontdebataille,comine pour rassurer la Monarchie, dans la guerre faite à ses imprudences, paraissait le loyal et spirituel duc de Fitz-Janus, d'un cœur aussi fidèle aux malheurs dos Rois que pouvait l'être un arrière-pelit-fils Aie Jacques 11, mais s'indignant du bigotisme et de la servilité, et ne voulant pas, disait-il, d'une loi insidieuse et fiscale, qui prétendait supprimer l'esprit en France. C'était dans ce rang surtout, mais en alliance avec la grande majorité de la Chambre, que s'élevait M. de

Chateaubriand comme le principal champion de la liberté de la presse, intéressé dans sa défense par droit d'ambition et de génie, ayant quelquefois abusé de cette puissance, mais incapable de la trahir. Une portion de ceux que lui-même avait ramenés au Pouvoir, sous l'invocation de ce principe si redoutable dans ses mains, voulait maintenant détruire ce qui leur avait servi d'appui, briser le cabestan, quand ils étaient hissés sur la pyramide. Nais, cette apostasie n'était pas contagieuse alors; et elle révoltait le bon sens pubhc. M. de Chateaubriand avait été sincère dans sa revendication et son libre emploi de la presse contre les adversaires des exagérations royalistes de 1815. Plus tard, il avait su quelque gré à ces mêmes constitutionnels, ayant à leur tête des ministres comme M. de Serre, d'avoir tiré enfin les conséquences de leurs principes et de leur succès, en appliquant, sous la forme légale la plus complète, cette liberté de la presse, dont la suspension n'avait jamais eu qu'une excuse, ou plutôt qu'un motif puissant, mais déplorable, la présence d'une force étrangère en France.

Plus tard encore il s'était, avec raison, honoré de n'avoir conseillé, ni souffert aucune atteinte législative à ce jJroit du pays, durant la crise même de l'expédition tl'Espagne; plus lard, enfin, il en avait ressaisi sa part, <;omme une défense contre la disgrâce, dont il était frappé dans des formes, qui lui semblaient un dédain et un abaissement de l'opinion publique. Et maintenant, il entait que, par une dernière attaque à cette liberté, on voulait compléter sa défaite à lui-même, en lui étant jusqu'à la discussion et à la plainte.

C'est avec de tels souvenirs et sous cette impression, que M. de Chateaubriand avait préparé pour les débats de I 26

la Chambre xJes pairs un discours de construction toute anglaise par retendue des recherches, et par la rude énergie des arguments. Ce discours de cent pages faisait justicenonseulement du projet sur la police de la presse, insidieux et tyrannique, mais de la tendance servile qui peut suggérer de pareils projets, et des sophismes, des calomnies contre la société, sur lesquelles on s'appuie, pour mettre ainsi en cellule Tesprit d*une nation, pour la priver de tout droit d'examen, de toute discussion utile, et la faire assister en silence à des abus d'autant plus graves, que, loin de les punir, on ne peut même les qualifier.

Sous ces divers rapports, le travail de M. de Chateaubriand était aussi approfondi que véhément. Il vengeait la société du reproche d'être corrompue par la presse politique. Il montrait, par Thistoire du passé, combien les temps d'ignorance avaient été des temps de barbarie, et combien les lumières et la liberté étaient désormais les conditions de durée des États modernes.

Prononcé à la Chambre, ce discours, plein de faits, d^idées et de généreux principes, aurait paru démesure peut-être dans ses déductions irrésistibles : publié par Tauteur, il eut un grand cflet, non pas seulement contre le projet de loi déjà mort, mais ausssi contre les théories de servitude, en général. La Commission de la Chambre des pairs, saisie du projet de loi, en avait, par un long travail, rectifié les principaux vices : à force de le dénaturer, elle le rendait (olérable, mais par là même, inutile; et la discussion de la Chambre aurait encore ajouté, dans le même sens, aux amendements de la Commission. Bien averti de ce résultat, et voulant s'épargner le combat et la défaite, M. de Villèle fit retirer la proposition. Il ne resta de cette tentative abandonnée qu'une vive exprès-

M. DE GHATEAUBUIAND. 405

sion de la joie publique éclatant alors dans Paris, et un surcroit de faveur attaché aux noms des hommes qui avaient défendu, dans cette épreuve, une liberté, dont la France paraissait alors aimer Tusage et comprendre sérieusement le bienfait.

M.deYillèle, quoiqu'il n*eiU pas poussé la faute jusqu'au bout, demeura fort affaibli de la tentative, et de la résistance, qu'elle avait rencontrée. Il persista dans d'autres rigueurs, menaça, destitua et crut pouvoir se faire craindre par des brutalités de police. Survint alors Tincident de M. le duc de Larochefoucauld, pair de France, destitué d'abord de dix-sept places gratuites, puis, à sa mort, insulté dans l'hommage, que voulait lui rendre la jeunesse des Écoles d'industrie, qu'il avait protégées. Il n'y eut pas là seulement un bruyant scandale; mais une contradiction pénible pour M. de Yillèle, par la dissidence d'un ministre, le duc de Doudeauville, qui, désavoua presque ouvertement la conduite partiale et violente de l'administration.

Le roi Charles X, peu de temps après ces incidents fâcheux, n'en eut pas moins l'idée de passer, au Champ de Blars, une de ces revues de garde nationale, dont la Monarchie vraiment constitutionnelle n'aurait pas besoin, et qu'il est bien hasardeux d'essayer, sous un régime qui veut être absolu. La cérémonie était annoncée pour le 29 avril 1827. M. de Chateaubriand, que les empressements de beaucoup d'hpmmes politiques de toutes les nuances hbérales tenaient alors fort au courant de l'état des esprits, pressentait le danger de la réunion projetée. Espérant que certains élans de loyauté monarchique, certaines louanges personnelles pour Charles X, dont il parsemait souvent ses plus vives censures du Ministère, n'étaient

JiM LA TRIBUNE MOUËKNË.

pas perdues auprès du Prince, il voulut lenlcr un elTort, pour prévenir ce qu*il souhaitait, et ce qu*il redoutait. Dans une lettre de Torme très-respectueuse, il indiquait la possibilité d'un mouvement populaire dans Paris, les fautes du Ministère, qui seules avaient ramené ce danger, Foccasion, que pouvait y donner le rassemblement de la garde nationale, la certitude de conjurer ce danger et de le changer en triomphe, si la démission du Ministère précédait cette réunion. Dans cet avis, scabreux pour les oreilles du Prince, le Conseiller fidèle allait même jusqu'à signaler le mode à suivre. Il dési^znait le duc de Doudeauville et le comte de Chabrol comme estimés du public et pouvant être conservés par le Roi.

Cette lettre, secrètement remise parM.deBlacas, passa presque aussitôt sous les yeux de N. de Villèle, dont Charles X n'était encore nullement détaché, et auquel il avait écrit : a C'est entre nous, mon cher Comte, à la vie « et à la mort. » On le conçoit, d'ailleurs : la sorte de pression comminatoire, la prévoyance d'un trouble public, alléguée par M. de Chateaubriand, devaient inquiéter et déplaire; les secours oiïerts rassuraient peu. Admirant, depuis bien des années, la tactique et k dextérité de M. de Viilèle, l'ayant éprouvé sur et zélé, dans les derniers mois de Louis X VIII et dans la crise de Tavénement, lui sachant gré, avant tout, de cette grande affaire de l'indemnité, ne le sentant incommode sur rien, et le croyant le plus habile des ministres, jusqu'au moment où la Royauté, tout affermie, pourrait se passer de prudence, il n'était nullement tenté de le remplacer par deux hommes estimables, mais inférieurs à ce ministre, venus aux affaires, sous ses auspices, et suspects, en s'éloignant de lui.

M. DE CUATEAUBRUND. 405

La lettre de M. de Chateaubriand resta donc sans elTet, comme sans réponse. La revue se passa diversement, el fut orageuse sur quelques points. Au milieu des acclamalions qui généralement acc\ieillaient le Roi, on entendit, dans quelques compagnies de la si^^icme légion, les cris : «A bas les ministres! à bas les jésuites I » Le Roi dit avec hauteur, devant le rang : « Je suis venu ici, pour « recevoir des hommages, et non des leçons. x> Mais, cela même indiquait l'incertitude de cette espèce de sanction populaire demandée par un Souverain à la masse enrégimentée d'une milice bourgeoise. Chercher ainsi des hommages confus, c'est s'exposer parfois à des leçons. Le Roi, du reste, avait achevé sa revue, sans irritation; el, à sa rentrée au Château, il était content de reffet total, malgré quelques brouillons épars, disait-il ; et il chargeait le maréchal Oudinot de témoigner sa satisfaction à la garde nationale entière.

Malheureusement, d'autres incidents, d*abord ignorés du Roi, étaient survenus. Un moment, sur le passage de la voiture des Princesses, et en dehors de la ligne de la garde nationale, des cris grossiers, des huées étaient partis de quelques groupes obscurs. Les yeux de la duchesse d'Angoulème s'étaient mouillés de larmes, comme sous une sinistre réminiscence des premières années de sa vie et de sa captivité. Une autre démonstration, bien autrement prolongée, et dont M. de Villèle était plus ému, c'étaient les cris : a A bas Villèle I » qu'au retour de la revue, dés compagnies entières avaient fait entendre, en longeant la rue de Rivoli, sous les fenêtres du Ministre des finances et de ses bureaux.

M. de Villèle n'aiïecta point de dissimuler cette insulte, comme peut-être l'aurait fait Mazarin, sauf à ne plus con-

406 Lk TRIBUNE MODËllNE.

voquer de revue, et à changer graduellement ce système d'une garde civique, dont la délibération est dangereuse, et dont Tobéissance passive n'est pas indéfiniment vraisemblable. M. de Villèle, irrité, n'entendit plus à aucun ménagement. Il demanda le premier, et voulut impérieusement la dissolution immédiate de la garde nationale. Le ministre de l'intérieur, M. de Corbière, inséparable de M. de Villèle, le garde des sceaux, M. de Peyronnet, compromis par ses lois sur le sacrilège et sur la presse, M. le baron de Damas, cédant à ses affiliations religieuses, M. de Clermont-Tonnerre, par esprit de discipline, appuyèrent l'avis du Président du Conseil; et le Roi s'y rangea, malgré l'avis plus modéré de l'évéque d'Hermopolis, les objections de M. de Chabrol, et la démission de M. le duc de Doudeauville.

M. de Villèle, maître du terrain, mais sorti, pour ainsi dire, de ses voies, frappa donc plusieurs coups. Après le licenciement de la garde nationale de Paris, irrité du redoublement de la polémique, il remit aux journaux la censure, espèce de bâillon facultatif, dont la loi de 1822 avait autorisé l'usage, comme une précaution momentanée, devant quelque péril; car personne, alors, ne songeait à une censure indirecte dans son origine, perpétuelle dans ses effets, et exercée, sous peine de suppression iibsolue.

Cet arbitraire légal, qui laissait encore la liberté des {lamphlels et des brochures, précédait une grande résolution, à laquelle était conduit M. de Villèle. par ses fautes «t par les illu.sions opiniâtres du Roi. Sûr de la majorité -dans la Chambre élective, dominant cette Chambre par la •tactique et l'intérêt, il s'inquiétait d'un petit groupe d'op posants monarchiques, dont l'amertume croissait et faisait

alliance parfois avec rhosiililé de quelques députés de la gauche et le talent d*un illustre orateur qui ralliait autour de lui un certain nombre de députés constitutionnels. Que voulait donc M. de Villèle, par cette dissolution? Certes, ce n'était pas le nombre des opposants qui le gênait; c'était seulement la force de leurs principes et récho, que leur parole avait en France.

Toutei'ois, on peut s'étonner de cette impatience, dans un homme si sensé; et il faut croire qu'à la contrariété de quelques luttes, dont sa majorité docile ne le préservait pas, se joignait l'impulsion aveugle du Roi, pressé de pousser les choses à bout et supposant toujours dans l'avonir ce qu'il espérait. Sous ce préliminaire de censure imposé aux journaux; dans cette nuit factice qu'avaient traversée, comme des feux de Bengale, les pamphlets encore libres, M. de Villéle fit paraître une ordonnance de Dissolutionde la Chambre des Députés, ce qui, selon la loi d'alors, ramenait aussitôt la liberté de la presse quotidienne. Les collèges électoraux répondirent, en grande majorité, par des choix qui marquaient le juste blâme des derniers actes du Ministère. M. Royer-Collard, élu dans sept départements, sembla représenter le caractère môme d'une Chambre, capable de résistance, mais animée d'un esprit légal et modéré.

Le nombre des opposants plus suspects d'exagération libérale ou d'arrière-pensée, s'était accru, mais faiblement; et l'aspect de la Chambre pouvait rassurer, autant qu'avertir. M. de Villèle, avec son cortège de mauvais projets de lois et de ministres violents et médiocres, aurait peine à tenir devant cette Assemblée. 11 en jugea lui-même ainsi; et sa première précaution, aussitôt les élections connues, fut de rompre la majorité de la Pairie par une nombreuse création de pairs, où il jeta, parmi

406 IJi TRIBUNK MODERNE.

d'autres blessés pour la même cause, son garde des sceaux, M. de Peyronnet, dont la candidature venait d'échouer dans deux collèges électoraux.

Mais cette mesure même, excessive quoique légale, accroissait le mécontentement des esprits et diminuait, sans profit pour le Trône, l'aulorité de la Pairie. M. de Villèle allait s'aRaiblissànt et ne pouvait aborder la session pro* chaine, sans quelque changement dans ses appuis et dans sa politique : ayant plus d'impatience que de hauteur de caractère, assez disposé d'ailleurs à tout ramener aux alTaires proprement dites, et même n'ayant jamais vu, dans les lois exorbitantes proposées avec son aveu, que des concessions de parti et des expédients passagers, il n'avait d'éloigné* ment absolu pour personne, hormis peut-être pour M. de Chateaubriand. 11 songea, sans trop de scrupule, à se délivrer d'une partie de ses collègues et à se rapprocher de quelques-uns de ses adversaires, non pas les Doctrinaires ^ disait-il, mais les hommes pratiques; et, parla, il entendait les hommes de finance, que leurs intérêts avaient souvent mis en rapport avec lui, M. Laffitte, M. Casimir Périer.

Cette disposition du Président du Conseil, les pourparlers qu'elle amena , sans lui donner succès à luimême, ébranlèrent la fermeté de Charles X. Les arrangements que M. de Yillèle trouvait possibles, sans ses collègues, le Roi finit par les concevoir, sans W. de Villèle. 11 no renouvela plus £a promesse d'union à la vie, à la mort; et il accueillit d'autres combinaisons, par les soins d'un membre du Conseil, timide dissident du premier Ministre. Le Président du Conseil, ainsi désarmé et délaissé, donna sa démission avec tous ses collègues. Paris illumina, et M. do Chabrol fut chargé de composer ua

nouveau Ministère qui, sans aller jusqu'aux noms naguère admis par M. de Villèle, satisferait une Chambre, dont M. Roycr-Collard serait le président.

La crise tant provoquée par M. de Chateaubriand arrivait enfin : il était vengé; il était vainqueur. Allait-il succéder, occuper la place qu'il avait tant assaillie et, commeil advient parfois à la guerre, réparer les ruines, qu'il avait faites et rendre utile à la défense générale le poste, qu'il avait conquis? Cette conséquence eût été probable en Angleterre. Après le grand rôle qu'avait eu M. de Chateaubriand à la tcle de Topposilion, il eût naturellement pri& un rang considérable dans le nouveau Ministère. 11 n'en fut pas ainsi, dans notre Régime d'alors moins net et moins décidé. La répugnance du Roi était grande contre le principal agresseur d'un ministère détruit de vive force; et les maximes de liberté, les théories parlementaires^ dont M. de Chateaubriand avait étayé ses attaques, ajoutaient encore à l'humeur et à la défiance de Charles X. M. de Chabrol ayant porté sur une première liste, même sans désignation de département, le nom de Chateaubriand, le roi le raya tout d'abord avec colère, et dit : Mieux vaudrait M. iMffitte. Villèle avait raison. Puis, se calmant, il adopta quelques noms de la liste proposée, M. Portalis pour la justice, M. de Caux pour la guerre,^ M. Roy pour les finances, M. le comte de la Ferronays pour les affaires étrangères, M. Martignac pour Tinté* rieur. Restaient à donner le ministère de la marine et celui de l'instruction publique, avec ou sans les cultes. (]ar révoque d'Hcrmopolis, homme grave et doux, était las dèsaffaires publiques; et M. de Chabrol, tout en ne se faisant pas scrupule d'avoir aidé à la ruine de M. de Villèle, ne voulait pas en hériter, et croyait la retraite immédiate plus^

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<ligne el même plus profitable pour raveiiir. Dans cet intervalle une fraclion religieusement zélée du parli royaliste, sur laquelle M. île Chateaubriand s'appuyait encore par habitude, tout en la froissant par ses vives allures, t>ouhaita pour lui le ministère de rinslruction pubhque, et le lui fit offrir par M. le duc de Rivière, alors gouverneur <]u duc de Bordeaux, et un de ces hommes.pieux,que M. de Villèle n*avait pas gagnés. M. de Chateaubriand refusa, et, «ans doute, ne dissimula pas à son ancien et loyal ami le motif de refus, qu*il donna, quelques jours plus tard, à Tevéque d'Hermopolis rcnonvelaiit la même offre : a Je n'ai u nulle envie d*être ministre; mais, si le roi voulait abso- « lument me rappeler au conseil, je n'y rentrerais que a par le ministère des affaires étrangères, en réparation « de Taffront que j'ai reçu. » Puis, M. de Chateaubriand ajoutait que « ce portefeuille étant si bien placé dans les « mains de son noble ami, il n'y pouvait songer, i» Dans la réalité, le roi, loin de vouloir absolument rappeler M. de Chateaubriand dans son conseil, le voulait le plus loin qu'il fut possible. Autrement, la désignation de M. de la Ferronays, alors absent, eut été facilement modifiée; et ce loyal gentilhomme se fût retiré bien vite, sur le passage d'un ami, dont il sentait l'ascendant et désirait l'élévation. Mais, hormis le langage del'évèque d*Hermopolis, homme droit et sans ambition, toutes ces oiTres n'étaient qu'une apparence, pour adoucir un peu celui qu'on écartait.

Seulement, le Roi consentit à nommer au ministère Je la marine, M. Hydede Neuville, intime ami de M. de Chateaubriand et désigné par lui. M. Roy fut le négociateur de cette satisfaction donnée à l'ancien ministre, et lui offrit en même temps, à lui-même, au nom du roi, Tambas-

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sado de Rome, alors oceupce par M. le duc de Laval, qui passerait a Vienne.

M. de Chateaubriand accepta sans relard et avec joie. Ce mot de Rome, dit-il dans ses Mémoires, eutsnr moi un cfTel magi(|ue : « J'éprouvai la tentation, a laquelle les Anachorètes étaient exposés dans le désert. » Quelle tentation est ici désignée? Est-ce l'inertie contemplative, ou la vision trop présente de certaines images du monde? Si c*est la première, alors on pouvait dire à M. de Chateaubriand que, pour certains hommes, la vie active ne saurait se suspendre ainsi, à volonté, par une préférence de fantaisie rêveuse. L'auteur de la Monarchie selon la Charte n^était plus un artiste, un penseur mélancolique. Il avait lutté pour le Pouvoir; il avait ébranlé ce qu'il voulait affermir; son œuvre était maintenant.de rester près de la brèche, de surveiller les suites de la victoire et de les tourner au bien du pays, fût-ce môme en servant sa propre ambition. « Je me sentis, nous dit-il, saisi du désir de « Gxer mes jours, de Tenvie de disparaître, mémeparcalcul « de renommée, dans la ville des funérailles, au moment «c de mon triomphe politique. »

Ce sont là des jeux d'esprit. La vie publique a des devoirs plus graves et des prévoyances plus laborieuses. 31. de Chateaubriand, par la liberté même et le succès de ses attaques, avait contracté une dette plus étroite envers la monarchie. Il avait à la soutenir, dans la voie, où il l'entrainail, à la prémunir contre ses regrets et ses rechutes. Son départ pour Rome était peu politique; et les souvenirs gracieux qu'il y mêle dans ses Mémoires, le plaisir qu'il prend à placer là tout un épisode sur une femme charmante, indique de sa part une interruption volontaire dans la vie sérieuse qu'il s'était proposée, dans cette am-

bition du service public qui, si die est élevée et sincère, n*a pas de meilleure apologie que sa propre persévérance et sa ténacité.

Quoi qu'il en soit, insouciance ou sécurité sur Tavenir^ M. de Chateaubriand partit bientôt pour Borne, laissant un vieux roi entouré d*un conseil nouveau, dont il se défiait, contre lequel il conspirait, et où personne, pour le public non plus que pour le priilce, ne remplaçait, même de loin, M. de Villèle. Ce conseil s'était complété par deux hommes d'affaires Ircs-écl aires. M. de Saint-Cricq, longtemps à la tête des douanes, d'un esprit sagace et souple, fort exercé dans la tactique des Chambres, était nommé Ministre du commerce. M. de Valimesnil, membre habile du parquet et du conseil d'État, prenait le Ministère de rinslruction publi(|ue détaché des cultes, où était appelé l'évcque de Beauvais, M. Feutrier. Mais nul de ces talents ne pouvait suppléer l'unité de direction qui manquait au Cabinet et que ne lui donnait pas même la brillante facilité de M. de Martignac, autrefoiis auxiliaire effacé de M. de Villèle, et aujourd'hui le représentant d'une politique, dont il couvrait au moins, par sa parole, les indécisions un peu timides. Cela suffit quelque temps, et d'abord, pour passer la session et prendre quelque» sages mesures. Les Chambres, flattées de leur victoire récente, et ayant éprouvé que la volonté du roi pouvait céder, étaient exigeantes sur quelques points, mais sans intention olfensive. La Chambre des pairs, pleine de sagesse et de lumières dans sa majorité précédente, mais troublée par une création nouvelle, présentait au ministère peu d'obstacles et peu d'appui. La Chambre des députés avait pour Président respecté un homme sincèrement dévoué à la monarchie, peu préparé lui-même à

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exercer le pouvoir, n'en cherchant pas la responsabUiiù , mais, parla même, pouvant seconder, sans la contrain dre, une administration habile. La majorité en accord avec un tel Président était nombreuse, formée d'éléments divers, mais unie dans l'attachement à l'ordre et le respect des lois. Elle se composait de beaucoup de constitutionnels royalistes, ou pouvant le devenir* chaque jour davantage, sous une monarchie légale et modérée. Elle comptait peut-être plus d'ambitieux que d'hommes à principes. Mais nulle de ces ambitions n'était menaçante; et Casimir Porier, qui, dans les rangs de l'opposition, survivait à la perte prématurée du général Foy, n*eiit pas failli à la défense d'une Royauté légitime et sensée, dont il eût été le ministre.

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