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RATURE ET LA THADITION POLITIQUE DE LA FRANCE

Sous celte Monarchie légale, cepeiidanl, sous le contrôle de SCS Chambres et le libre examen des aflaires publiques, chaque jour s'accroissaient les forces de la nation. Plus industrieuse et plus riche que sous l'Empire, la France redevenait aussi capable de guerre. L'Algérie, complètement soumise, lui préparait une excellente armée et une suite de généraux, que l'exil a pu décimer, sans que la veine en soit tarie. Tout, enfin, se trouva prêt pour que la France soutînt la plus dangereuse des épreuves, tombât dans l'anarchie, sans y rester, et, se soulevant au-dessus de i'abime par la puissance de trente ans de liberté civile et d'organisation, put bientôt agir sur l'Europe,* sans l'effrayer, et, redevenue paisible au dedans, gagner des batailles au loin. Ce problème résolu al leste ce qu'un régime

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ilc constitution et d'ordre légal avait amassé de ressources à la France. C'est l'honneur du dernier règne, sinon du dernier roi, dont la vieillesse a Failli devant la surprise d'un danger inférieur à ceux qu'il avait dominés d'abord.

A part cette épreuve si brusque, cachée encore dans l'avenir, M. de Chateaubriand n'avait |>as cessé de porter, sur la Monarchie de juillet, plus d'un pronostic inspiré par la haine. Il entrevit avec justesse quelques-unes de ses fautes, la complaisance pour certains' souvenirs, Tapothéose d'un nom redoutable, l'erreur dans le choix de quelques appuis, la résistance trop absolue à des vœux, qu'il fallait habilement satisfaire. Selon le privilège donné parfois à la passion, il pressentit ce qu'il souhaitait; mais, il se trompait dans la conséquence générale, et dans cet avènement d'une démocratie sans Umites, dont il semblait tantôt menacer, tantôt flatter l'Europe.

A ces méditations d'un grand esprit mécontent vinrent du moins se mêler encore des distractions plus douces' et de nobles travaux. Charles X était mort, le 15 novembre 1830. La politique intérieure de sa famille exilée n'empruntait rien aux conseils de l'illuslre publiciste. Sans se détacher de sa cause, il n*avait donc guère à s'en occuper. C'était le moment de se renfermer dans les lettres seules et de rajeunir par Tétude. Il revint même à ce goût des vers, sa première ambition. C'est ainsi qu'il composa cette tragédie de Moïse, dont la pompe élégante et froide nous parait confirmer un ancien jugement de M. de Fonlanes sur le talent poétique de Thomme, dont il admirait tant l'imagination et l'éloquence. Nous ne parlons pas d'autres vers surpris ou confiés, mais qui appartiendraient plus à la biographie secrète de l'auteur qu'à son histoire.

A part le travail souvent repris de ses Mémoires, ce

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(fui Tocciipa le plus alors, ce furent deux études. Tune de [iolilique tout à la fois spéculative et personnelle, Tautre de critique et d'art. L'ouvrage sur le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne, publié en 1858, n'est pas seulement le récit précieux et authentique d'une part trèshonorablc de la carrière poliliqiif de Fauteur; c'est un monument d'Iiistoirc diplomaliquo, cl un récit plein de verve. Plus simple que d*autres écrits de M. de Chateaubriand, ce livre n'en offre pas moins l'intérêt le plus piquant. Nulle trace de la fatigue ou de l'âge ne s'y fait sentir; et il marque une forme nouvelle de ce talent qui semblait plus éclatant que varié.

L'autre étude de M. de Chateaubriand, }îilton et PEssai sur la littérature mujlaise, était bien faite pour exercer cette grande sagacité de critique, une des vocations de l'auteur, mêlée parfois avec tant d'éclat à la vigueur originale de ses premières peintures. Mais, soit que le temps eût déjà refroidi les touches de cette main puissante, soit qu'elle se laisse égarer par un faux système de style, plus fâcheux qu'un faux goût de jeunesse, le grand écrivain français des Martyrs paraît souvent rintcrprèle bizarre et forcé de Milton. Parla plus trompeuse des imitations, il substitue à Li hardiesse inspirée le mot à mot systématique : et, cette lave corinthienne encore toute brûlante qui, dans les vers dupoëte anglais, roule, sous un ruisseau de flammes, les trésors confondus de l'art antique, n'est plus qu'un amas de scories inégales et glacées. Ça et là seulement, la main du poète a reparu; et quelques accidonis heureux se détachent, comme ces jeux admirables de la nature (îl du hasard qui se rencontrent parfois sous des ruines.

Avec d'autres défauts, et surtout ceux qui naissent d'un examen trop incomplet et trop rapide, VEssai sur la

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littérature anglaise oITrail toutefois des fragments d'un prix inestimable, ces vues fécondes, ces traits rapides, auxquels la science et le goût n'atteignent pas, sans Téclair du génie. Les deux ouvra<;cs publiés, sans frapper beaucoup les esprits distraits par le débat politique, parurent encore dignes de Tauteur.

La vie de Rancé marquait davantage le déclin. Ce n'était plus ici la difficulté d'une tâche, ou Terreur d'un système, qui parfois forçait et gênait la main d*un grand artiste. L'auteur avait devant soi ce qu'il connaissait bien, ce qu'il avait éprouvé, le roman et l'histoire de la vie, le rêve des passions et le tourment, ou le repos de la pénitence. Ces peintures et ces leçons se personnifiaient pour lui, sous une physionomie originale, celle du précoce traducteur d'Anacréon, du contemporain des grandes dames de la Fronde, de l'austère abbé de la Trappe, Tami de Bossuel et de Saint-Simon, et, par là, communiquant encore avec tout ce siècle, qu'il avait fui. 11 faut le regretter; niais ce sujet n'a pas été rempli, malgré les conditions même de génie, de satiété mélancolique, d'âge et de solitude, qui semblaient le mieux y répondre. On peut réserver seulement quelques pages charmantes, qu'une spirituelle et sévère critique ajuslimint louées.

C'était un avis pour l'auteur de se resserrer sur iuiméme, de ramener sa chaleur éteinte à ce qui avait occupé sa vie, de revoir, de parfaire, d'achever ses Mémoires^ à la fois privés et publics, où devaient se retrouver, avec l'histoire de ses travaux, tant d'événements de son siècle. Ne nous étonnons pas que celte lâche difficile et longuement remplie ait pris toutes les dernières années du grand écrivain. En blâmant ce qu'il y mêla d'inexact et d'injuste, apprécions les vues élevées encore cparses

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dans ce volumineux testament d'un homme de gode. Le cours de? ans, le mécompte des espérances, leiohagrin, dans une âme forte, commençaient à prévaloir «ur cette puissante nature. Une infirmité pénible, dont M««de Chateaubriaud était comme humilié, avait roidi ses membres et lui rendait la marche presque impossible. 'C'était dix ans après l'avènement du Pouvoir, auquel il s'télait promis de survivre. Fidèle à son antipathie contre ce Pouvoir, même dans cet état d'immobilité douloureuse, il nerefus.i pas un voyage, qui lui paraissait conforme, sinon à 4oiis les vœux, du moins à la dernière vocation de sa vie. 11 st^ rendit à Londres, où l'héritier d'une race antique, parvenu non plus à cette majorité factice, établie pour 4es iCouronnes, mais a la majorité naturelle de la jeiinaBewt i\ l'âge des résolutions hardies, recueillait des hommages et dénombrait des auxiliaires. Là, le grand écrivain fut accueilli, comme il méritait de l'être : et il put s'assurer do rheureux démenti de quelques-unes de ses craintes sur cette éducation, où ses avis n'avaient eu guère tl'em{iirc. Descendu à Londres, le ^3 novembre 1843, a l'hètel d'York, M. de Chateaubriand fut engagé aussitôt -à -venir habiter dans Belgrave-Square un appartement .'préparô pour lui. Le 27 novembre, il vit le Prince qu'il était'venii chercher, et fut touché de son accueil. « Malheureusement. Cl écrivait-il, je réponds mal à tant de bonté. >ie suis si a souffrant, que je n'ai pu diner encore avec mon iiôte du « huitième siècle. » Dans une émotion vraie, onisoubaiterait une expression plus naturelle. Le grand éortipaiti cependant jugeait le fond même des choses, »ans tn»p4*iilusion. 11 |)ensait, comme Montesquieu Ta dit,<d8ns sonréio^r de Berwick, « qu'il n'y a rien dans le monde de plosres- « poctaclc qu'un Prince malheureux; » mais, il étsiit nusA

du même avis que Berwick sur la difTiculté de surmonter certains malheurs et de tenter un troisième, ou un quatrième rétablissement du trône : car, en ce cas, comme le remarque Montesquieu, « une entreprise manquée a deux a sortes de mauvais succès, le malheur présent et une « plus grande dinicullc pour entreprendre de réussir à « l'avenir. »

Sans doute, ce calcul d'inaction qu'avait fait le maréchal de Berwick, dans le feu de l'âge et du j^énie guerrier, était fort aidé, chez M. de Chateaubriand, par la vieillesse et le découragement de la vie. Dans quelques-unes de ses lettres intimes, cet aveu d'impuissance n'en est pas moins mêlé de mots pénétrants sur l'état de l'Europe. La visite se prolongea quelcjucs jours. L'illustre vieillard en jouissait avec fierté; et il se flattait même de l'idée, que son nom et sa présence rendaient plnsfiicile et plus sûre une hospitalité donnée souvent par l'Angleterre à des fortunes et à des causes si diverses. « Je viens, écrivait-il, de recevoir « la récompense de toute ma vie. Le Prince a daigné a parler de moi, au milieu d*une foule de Français, avec <( une elTusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, «je vous rnconterais cela; mais je suis là à pleurer, {( comme une bêle : protégez-moi de toutes vos prières. »

Le noble invalide d'une noble cause, vaincu par les années et la souiïrance, revenait aussitôt à Paris chercher le repos. A cette époque de sa vie, à ces efforts pénibles, aux regrets douloureux de sa faiblesse peut se reporter le plus grave déclin de cette forte nature. Le travail d'écrire devenait impossible à ses doigts noués de goutte. La dictée fatiguait son attention moins vive. Sa mémoire, servante de son génie, autrefois prompte et variée, faisait Héfaut à son impatience. Il lui échappait encore par

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moments, des choses grandes et dignes de lui. L'imagination, cette compagne de la jeunesse, avait été pour beaucoup dans son caractère et son génie. Elle ne lui manqua jamais; mais elle parut, dans ses derniers écrits, souvent subtile et recherchée.

La même main, cependant, continuait alors, ou corrigeait les Mémoires d' Outre-tombe, et y jetait quelques-uns de ces tons excessifs et faux, qu'on voudrait en retrancher. Affaibli par une langueur graduelle mêlée de vives douleurs, presque privé de mouvement, engourdi et irrilé par sa soulTrnnce, M. de Chaleaubriand n'avait plus pour trêve à sa tristesse que de courts efforts de travail et de tendres soins d'amitié. Les billets de ses dernières années, que nous avons sous les yeux, sont tristes comme la vieillesse malade et déchue, a J'ai beaucoup « souffert la nuit dernière. — J'ai eu une nuit déplorable; « je vais m'enfermer chez moi, étant incapable de sortir. « — Je suis aux médecins et aux eaux-bonnes ; Dieu sait « la foi que j'ai à tout cela. Le mal est que je ne puis sorte tir, que je ne vous verrai pas. » Et le lendemain de sa fête, que célébraient quelques amis, la saint François : « Voilà le triste 4 octobre passé. Ma nuit a été bien « mauvaise ; mais, je vais renaître avec le vieux soleil, « pour être tout à vous. »

Elle était, on le voit, devenue bien habituelle et bien profonde cette tristesse, que le grand écrivain avait toujours mêlée à ses rêves. Elle était maintenant toute sa vie. Il ne faut pas taire cependant ce qui lui restait encore de consolations. La première était celte amitié déjà rappelée, déUcate dans son enthousiasme, 6ne et gracieuse dans sa prévoyance, opposant surtout au chagrin amer d? ce grand esprit une sereine et ingénieuse dou-

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cewr. Madame Rccamier tant admirée, lorsqu'au bras de M. Fox, elk* éblouissait de son premier éclat et de sa blanche parure les Toules élégantes qui remplissaient le pan& de Kingston, ne parut jamais plus noble et plus aimable, que dans le salon, où elle attendait chaque jour M. de Chateaubriand. Elle donnait à ce génie découragé de tout et de lui-même la dernière joie, qu'il pût sentir. Elle soutenait, elle distrayait par l'admiration aFfeelueuBe celui qui avait tant aimé la gloire.

Lea noms qui s'associaient à de tels soins sont connus dane les lettres. A leur pieuse fidélité, près d'un homme illustre, il but ajouter ce que cet homme lui-même avait gagné en résignation et en bonté, bien que la trace ne s'en retmuve pas toujours dans ses derniers écrits. Il affirme, enefllftt/, quelque part, contre un préjugé commun, qu'il a tnèfr^Mifnie tête, une tête froide et calculante, et le cœur cahithcahay pour les trois quarts du genre humain. C'était orgueil de sa part. Dans la réalité, celte allicre nature comrol'le don de Dieu, les deux choses qui rendent l'âme meilieure, l'amitié et la charité. Il les pratiqua, dans toute» ses fortunes.

Cëque nous avons raconté de son extrême gcnérosilé dans 'Une autre époque de sa vie, s'accrut encore, dans sa vieillesse, et s'appliquait à tout, au plus obscur malheur, comme à des infortunes recommandées par le talent, ou ropinion. Jamais homme plus dur à lui-même ne secourut davantage autrui. Toute sa règle en cela semble indiquée par ce mot à son ami M. Frisell : « J'ai l'air un « peu' rude; je tiens cela de mon père; il faut que je « donne et que je soulage, comme ma mère. » Et ces paroles Rirent suivies d'un riche présent pour une famille écossaise, orpheline et ruinée.

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Sans doule à ces instincts d'une noble nature, à cette justice de rétribution et de secours, qu'enseigne la durée même de la vie, se joignait la leçon religieuse. A qui la foi aurail'-elle profité, si ce n'est à son éloquent apologiste? Tout en supposant au christianisme du peintre d^Atala plus (rimaginnlion émue que de croyance sévère, tout en Taisant une part à la passion humaine, dans ses luttes contre l'esprit sceptique, on ne peut méconnaître combien l'âme de Tauteur s'était engagée dans sa cause. Les épreuves qui se succédèrent, les mécomptes de la vie, les afflictions de l'âge fortifièrent cette empreinte. Ce qui avait été, non pas le rôle, mais la thèse sincère de iM. de Chateaubriand, devint la méditation de ses derniers jours.

C'est au milieu de telles pensées, que le temps, dont il avait toujours senti le poids, s'écoulait pour lui plus rapide, sans autre distraction que cette amitié qui le faisait vivre, et ces entreliens, auxquels il assistait presque en silence, épargnant, pour ainsi dire, à son esprit le mouvement qui était refusé à son corps. Ce même cours du temps allait amener des catastrophes, ici, bien imprévues pour la prospérité, là, trop espérées par la haine, soudaines «t extraordinaires pour tout le monde.

Les troubles de février 1848 emportaient un trftne, plus accidentellement et plus vite encore qu'il n'avait été fondé. Tout ce qu'il y eut alors d'exemplaire et de bizarre dans les événements, ce découragement si subit, cette ruine si prompte, puis cette réminiscence du passé, ce peuple qui se parodiait lui-même, en reprenant jusqu'aux formules et aux fêtes symboliques de la Révolution, sans rien avoir de ses fureurs, tout ce trépignement de liberté sans âme pour la soutenir, méritait bien de fixer l'attention du mélancolique penseur, et a dû lui inspirer bien

(les réflexions, qu'on aimerait à redire. Elles agitaient son ame, mais dépassaient rarement ses lèvres.

Une perle inattendue lui enlevait alors madame de Chateaubriand. Son silence habiluel en devint plus sombre. Il ne sortait plus de celle demeure, qu'il avail choisie rue du Bac, plus près de l'Abbaye-aux-Bois. Il y recevait les mêmes amis, les accueillant avec la même gravité taciturne, mais attendrie, par moments, jusqu'à rextrême émotion, avec des torrents soudains de vives paroles et des vœux passionnes. Puis, succédait une langueur et comme une léthargie de l'ame^ après la fatigue d'un violent réveil. On fut, en particulier, témoin du jour où le noble pu bliciste, écoutant le canon qui réprimait l'insurrection parisienne de juin, les yeux fixes sur les carreaux de sa fenêtre, semblait compter les glas funèbres de la mort de cette Royauté, qu'il avait servie. Après un long silence, des pleurs coulèrent lentement de ses yeux et il répéta, comme au dedans de lui-même, ces premiers mots de sa puissante invective de 1814 : « Non, je ne croirai jamais* « que j'écris sur le tombeau de la France. » Tout défaillait en lui : pour exprimer son angoisse de l'heure présente, il n'avait plus qu'un souvenir. Mais, son âme restait française el grande.

Deux jours après, sans qu^il eût inlerrompu son silence autrement que par quelques mois de douleur sur le meurtre de l'archevêque de Paris, il sentit les premières atteintes de l'agonie. Il les soutint avec sérénité : les grands traits de son visage en étaient à peine altérés. Il écoutait les consolations, les prières, il recevait l'onction sainle d'un pieux ecclésiastique, son ami, l'abbé de Guerry; et il mourait lentement, l'âme attentive el fortement émue, dans la destruction croissante du corps.

Il expini, le 4 juillet 1848, ajant près de lui Tabbé de Guerry, madame Récamier et le poète Bcranger qu'il aimait et qui fut son ami.

Dans l'anarchie et le tumultueux effroi de cette époque, cette mort fut cependant ressentie du public. Un grand nom était retiré du milieu de nous : et, quoiqu'il ne jetât plus de lumière sur notre roule actuelle, il illuminait encore un passé récent et pouvait doimer à la France l'émulation d'elle-même, lui parler des souvenirs qu'elle avait aimés, des droits qu'elle avait conquis et longtemps défendus. La perte de M. de Chateaubriand était comme un adieu à de grandes choses, comme un oubli des sentiments d'indépendance et de liberté, de fidélité au malheur et de résistance au Pouvoir arbitraire.

Plus ou moins communiquées, ces impressions furent présentes à quelques esprits, lors des premiers honneurs funèbres qui lui furent rendus, le 6 juillet, dans l'église des Missions étrangères. D'autres obsèques fixées par luimême lui étaient réservées. Il avait, de son vivant, accepté de sa ville natale, le don d'un coin de rocher, le grand Bey, en avant de Saint-Malo, pour servir un jour à sa sépulture.

C'est là que le corps de M. de Chateaubriand, transféré de Paris avec un pieux cortège, hit déposé, le 19 juillet 1848, après la présentation au curé de Saint-Malo par le curé des Missions étrangères de Paris, et la célébration du service funèbre dans la cathédrale de la ville, disposée en chapelle ardente. Plus de cinquante mille âmes assistaient à cette pompe nationale et sainte : et, c'est au milieu du plus religieux silence, coupé seulement parle bruit du canon, devant des foules de spectateurs entassés sur les remparts, sur lesrescife qui font face

a la ville, et sur des barques amarrées, que le cercueil Tut porte par quelques marins à Textrémitc du grand Bey, pour être enseveli au tombeau creusé dans le granit, que vient battre la marée montante, mais qu'elle ne dépasse Jamais, pas plus que le flot des âges ne couvrira la gloire de Chateaubriand.

C'est là qu'il repose, protégé par une croix de granit, massive comme sa tombe. Dans cette pompe, avant tout, consacrée par la Religion, dans ce deuil public, où semblait respirer Tâme antique de la Bretagne, un nom cher à la science et aux lettres, M. Ampère, érudit voyageur, pocte par le cœur et la pensée, proféra de nobles paroles sur l'homme illustre, dont il était l'élève et Tami. Depuis, bien d'autres honneurs ont été rendus à M. de Chateaubriand. Une voix digne et pure ^ a prononcé son éloge, au nom de la société polie, dans une Compagnie savante qui s'honorait, avant tout, d'une si grande renommée. Celte renommée dure aujourd'hui dans l'Europe et dans l'Aniérique. L'influence des écrits de M. de Chateaubriand, la séduction ou l'autorité de ses exemples, a marqué toute la littérature du siècle présent, et jette un éclat à la fois national et cosmopolite.

En essayant d*écrire celle vie avec une étendue, que ne comportent pas d'autres biographies toutes politiques, nous rendons hommage à l'ascendant réel du ^énie et à son action sur les âmes. Ce que n'ont fait ni Fox, ni Burke, ni Canning, M. de Chateaubriand Ta fait. H a changé, dans l'ordre moral, une partie des opinions de son siècle; il a ramené la littérature à la religion et l'esprit religieux à l'esprit de liberté. Une

' M. le duc de Noiilles.

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influence, à la fois si forte et si variée, ne s*excrcc pas sans un don supérieur, sans une puissance originale. 31. de Chateaubriand,^ il . faut ^ le reconnaître, a été rénovateur dans rimagination, la critique et Thistoire. Par là une gratnde place lui sera conservée, malgré ses propres erreurs et les vicissitudes du temps. De Byron à Augustin Thierry, de nos éclatants lyriques aux poètes étrangers, deManzoni à Hérédia, une empreinte du génie de Chateaubriand se retrouve sur presque tous les talents de notre siècle : et, par là même, elle a pénétré dans l'esprit de ce siècle. Car, le rapport entre le goût et les opinions, est plus intime qu'on ne croit, et se retrouve à tous les degrés. En ce sens, un maître ^ éloquent de la jeunesse a pu récemment dire, avec justesse et sans orgueil, que la littérature de la Restauration était la dernière littérature de la France ; c'est-à-dire que, si la liberté politique suscitée à cette époque, et qui la continua, disparaît entièrement des lois et des esprits, cette littérature ne sera pas remplacée; et le monde verra ce qu'il a vu déjà, Textinction de la pensée et de Tart, sous le déploiement excessif de la matière et de la force.

On se tromperait, en effet, d'espérer, pour une époque nouvelle, à défaut de liberté civile, ce qu*on appellerait la liberté philosophique. Non seulement, la compensation est insufTisanle : mais, en fait elle semble fort douteuse. Séparée de la liberté civile, qui n'est que l'application la plus active du droit et de la morale, la liberté philosophique ne serait bientôt qu'un impuissant scepticisme, toléré pour sa faiblesse même, à peu près comme cet athéisme chinois qui porte également tous les jougs. On ne peut, en elTel,

* M. Sainl-Marc GirariUn.

trop rappeler cette vérité : tout se tient dans Tordre intellectuel. Ce serait, pour quelques hommes religieux, une grande erreur de croire que l'absence du droit politiqu e garantit mieux la foi au droit divin. Athéisme et servitude vont très-bien de compagnie : et TAngleterre, le pays le plus libre de l'Europe, est encore aujourd'hui le plus religieux, témoin la solennité de jeûne et d'humiliation , qu'il vient de célébrer.

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