COURT PASSAGE DB M. DE CIIATEAUBRUKD A PARIS. 8A SŒUR, MADAHE 1>I
FARCT. — LE COMTE DE POMMEREUIL. — DÉPART POUR UV BÉGIUENT. — BAPeSLÉ EH BRETAGXE PAR Là «ORT DE 80!C PÈRE. — RETOUR A PARIS. — AL-
LIAHCES DE FAVILLE. PR<88VTATI0II A LA COUR. — QUELQUES TÉMOIGXAGIS
CORTEMPORAISS AiOUTÊS A CEUX DES M^MTCS. — DÉPART POUR l'aKÉRIQCB.
Arrivé de Combourg à Paris par la magoifique avenue de Versailles, le jeune Chateaubriand était déposé, sans remerciments et sans adieux, dans un hôtel garni de la rue du Mail : triste et bruyant séjour pour l'habitué solitaire des landes et des bois de la fraîche Bretagne! 11 n*y resta que 4j^x ou trois jours, qu'il passa surtout près de son frère idné, déjà maître des requêtes, et de sa sœur Julie, mariée» nous Tavons dit, à un officier du régiment de Coudé, le comte de Farcy, et vivant à Paris dans l'éclat du grand monde, avec une renommée de talent poétique merveilleusement aidée dAis une jeune femme par la beauté, la parure et le cfatpne de la voix. La plus piquante anecdote de ce premier séjour, ce fut la première rencontre du jeune et timide provincial avec un gentilhomme de son pays, de tenue militaire et d'esprit caustique, le même qu'il devait retrouver, dans un autre siècle, directeur général de la librairie
SOUS FEmpire. M. de Pommereuil était alors colonel dans Tartillerie royale, d*un âge déjà mûr, mais plein de verve cynique et de feu. Vingt-cinq ans plus lard, toujours très-philosophe, il fut préposé en chef à Tinquisilion impériale sur les livres ; on sait, avec quelle minutîepise . et rude tyrannie! II se vantait cependant parfois de"^ "^ tolérance, a Je n'aime pas , disait-il , tout ce verbiage «religieux; mais, Chateaubriand a du talent. Je Tai « connu d'ailleurs, dans ma jeunesse, avant 1789 : J'ai a soupe au café avec lui et quelques gentilshommes brec( tons de ma parenté. II ne disait pas un mot. Depuis, « vous savez le bruit qu'il a fait. L'Empereur ne Taimc « pas; moi, je lui porte intérêt : je censure moi-même ses « manuscrits; et surtout maintenant que le papisme est a si bas percé, je lui ai presque laissé dire tout ce qu'il a « voulu, dans son Itinéraire. »
Mais passons vite et n'empiétons pas sur l'avenir. Nous sommes en 1786, sous le flot qui monte, devant la tempête qui gronde, avec bien des abîmes ouverts entre le rivage qui tremble et cette nouvelle terre ferme de l'ordre rétabli, dont le comte de Pommereuil sera quelque jour le gardien moral et le zélé surveillant.
Deux jours après cette entrevue, le jeune de Chateaubriand partait avec des lettres dd4«commandation pour Cambrai, où il devait servir dans le régiment d'un Mortemart* Il avait alors dix-huit ans accomplis; et sou instabilité se fiicant un peu, le goût de la manœuvre et (le h théorie roccupèrcnt. Il passa-vite par l'épreuve apparente des grades de caporal et de sergent, fit très-bien le service de sous-lieutenant, sauf un goût de toilette et de parure qui lui faisait parfois quitter l'uniforme. Mais, à quelques mois de cette épreuve, il était
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rappelé tout à coup en Bretagne par la mort de son père. Le vieux gentilhomme décédait, en 1786, sans avoir eu la consolation de pressentir ce que serait un jour ce (ils, aimé sans doute, mais traité avec tant de rigueur.
Le jeune sous-lieutenant sentit amèrement cette perte, tout en convenant du peu de sympathie entre son père et lui. Qui ne croirait à sa douleur, et comment ne pas en respecter l'expression? Mais, est-il lui-même assez sincère lorsque, afTcctant de s'associer aux dédains de son père pour les opinions en crédit et pour la gloire des lettres, il ajoute : « Je ne sache pas dans l'histoire une renommée a qui me tente. Fallût-il me baisser, pour ramasser à mes a pieds et à mon profit la plus grande renommée du « monde, je ne m'en donnerais pas la peine. »
Pourquoi donc tant de laborieux efTorls et cette tristesse, quand vous étiez en doute de vous-même, et cette joie âpre du succès, et ces ambitions dans plusieurs carrières, et cet ennui de l'inaction, et ces renouvellements de votre ardeur et de vous-même, pour retrouver, non pas seulement la gloire, qui ne pouvait vous manquer, mais la popularité, ce bruit quotidien de la gloire, qui est à elle ce qu'un journal est à un beau livre? Je ne sais si vous auriez dédaigné pour vous-même toutes les renommées de rhistoire; mais, c'est qu'alors vous auriez espéré en trouver une qui les effaçât toutes.
Faut-il citer ici d'autres idées, d'autres caprices de dâirs, que nous confie M. de Chateaubriand? Son vœu, par exemple, d'être femme? Fantaisie singulière, mais non pas neuve, puisqu'on la trouve exprimée et justifiée dans une phrase de la Bruyère I et encore un autre vœu, celui d'être un artiste supérieur, a par précaution contre l'ennui, « mon ennemi acharné, » dit-il. Mais ce vœu, ne l'a-t-il
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pas vu réalisé? Qu'est-ce qu'autre chose que son ambition et sa gloire, si ce n'est le triomphe d'un grand artiste par l'imagination et par la parole?
En attendant cette destinée, le jeune homme en était aux tristesses de la vie domestique. Uevenu à Comhourg pour les partages de famille, il reçut, en quelques redevances «t quelques droits féodaux, sa modique portion de cadet; et il passa plusieurs mois dans la société de ses sœurs, réunies toutes quatre alors à Fougères, où était quelque temps revenue madame de Farcy, tandis que sa mère se retirait à Saint-Malo. Ce temps de repos et de lil>erté le ramenait à des études solitaires, dont il parle moins que de ses rêveries, mais qui certainement étaient, par vifs accès, un des emplois de sa vie .
A ce moment, son frère aîné, qui ne négligeait rien pour s'avancer dans le monde, et qui allait épouser mademoiselle de Rosambo, petite-fdie de M. de Maleshcrbes, crut à propos de produire à la cour le jeune olïicier de son nom. H lui écrivit d'arriver vite, ses preuves de noblesse étant faites; et il lui annonça que, présenté par M. le maréchal de Duras, admis à monter dans les carrosses du Roi, il ne pouvait manquer d'avoir bientôt une compagnie de cavalerie, puis un bénéfice de chevalier de Malte, pourvu qu'il se fil tonsurer.
Cela rappelle, mais avec moins de gaieté, la présentation du chevalier de Grammont à la Cour, en ajustement mi-parti de Rome et d*épée. Et cependant, depuis cette .P^^résentation , sous Richelieu , les temps étaient bien * changés! Aussi, tout ce plan séduisait peu le jeune rêveur; et il avait, nous dit-il, préparé une lettre de refus à toutes les offres de son frère. Mais ses sœurs, plus ambitieuses que lui. souhaitaient aussi pour elles-mêmes l'occasion de
▼oir Paris. Elles le pressèrent de consentir à tout ; il le fit et partit aussitôt.
Retombé dans son hôtel de la rue du Mail, sans autre distraction qu un travail sur la langue grecque, repris avec ardeur, assidu chez son frère, mais sans empressement ailleurs, il passa quelques semaines en longues courses de nuit dans cette grande ville, qu'il n'avait encore qu'entrevue. L'impression qu'il en recevait, la méditation triste sur cet amas de vies humaines, qu^on frôle, en passant, sans les connaître, la promenade mélancolique à travers tant de douleurs et de joies, qu'on sent si près de soi, sans les partager, tout cela est quelque part admirablement exprimé par le Paria de la Chaumière indienne, assis aux portes et sous les bruits lointains, sous les pâlissants reflets de la splendide Calcutta. Mais ces préludes de lectures grecques, de journées solitaires, de courses nocturnes et rêveuses allaient aboutir au cérémonial promis.
Dans les premiers jours de février, le jeune homme fut en effet présenté à Versailles, au lever du roi, par le maréchal de Duras, avec ces simples mots : « Sire, le chevalier de Chateaubriand. » Le roi regarda, sourit et ne dit rien; mais, quelques jours après, le jeune chevalier fut invité à la chasse du roi, dans la forêt de Saint-Germain, ce qui impliquait le droit de monter d'abord dans les carrosses, privilège que Bossuet n'avait pas eu, même en étaitt précepteur du Dauphin, mais dont Fénelon, dans la môme charge, avait joui, par droit de naissance.
On ne peut vérifier les circonstances de cette chasse, ni savoir à coup sûr si le jeune officier, admis à ce royal amusement, rompit l'étiquette, en arrivant auprès du chevreuil blessé, avant le roi, qui aurait dit avec un
gros rire : a II n a pas tenu longtemps. » Mais la présence à celle chasse n*cst pas douteuse : on la trouve relatée ainsi qu'il suit, dans la Gazette de France du 27 février 1787 : « Le comte Cliarles d'IIautcreuille et le chevalier de Cha- «teaubriand, qui, précédemment, avaient eu Tlionneur « d'être présentés au roi, ont eu celui de monter dans les « voitures de Sa Majesté et de la suivre à la chasse. »
Quoi qu'il en soit, épuisé de cet effort, le courtisan novice n'assista pas au débotté^ selon Tusage, et s'en retourna vile à Paris, au risque d'être grondé par son frère; puis, sans rien écouter davantage et comme ayant désormais assuré sa carrière d'ambition, il repartit pour la Bretagne.
La société de ce pays, dont il n'avait jamais aimé que les bruyères etlasoHtude, l'cnnuya-t-elle bientôt lui-même, <|B céda-t-il à la curiosité de ses sœurs pour Paris? Peu nous importe. 11 avait d'ailleurs aussi robligation de faire quelque séjour à son régiment, alors à Dieppe. Mais, les congés de semestre arrivaient vite et lui permettaient le retour à Fougères, en même temps que les premiers souffles de la Révolution approchante, les débats plus agités des Parlements ou des États commençaient à rendre la province moins insipide.
Toutefois l'attrait de ses sœurs, madame de Farcy et Lucile, pour Paris, devait l'y ramener; et il les y suivit à l'époque, où le mariage tout récent de son frère avec mademoiselle de Rosambo, petite-Pdle de Malfiishèipbcs, donnait un nouveau motif à ce voyage. Logé, avec ses sœurs, dans un pavillon du clos Saint-Lazare, le jeune chevalier de Chateaubriand, sans retourner a la cour, déjà bien troublée, fut admis à l'illustre intimité de Malesherbes. Il cultivait, en même temps, quelques amitiés litté-
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raires assez obscures, eiilre autres celle de l'cunuyeux rêveur Delislc de Sales, et celle d'un poëlc bien oublié, Flins. auquel il dut de connaître la Harpe et M. de Fonlanes, déjà célèbre par la traduction en vers de V Essai sur Ihomme, et le beau discours qui la précède.
Toute Son ambition était alors d'insérer quelques vers dans YAlmanach des Muses, comme ce fut la mienne de retrouver, sous la date de 1787, cette première trace assez indécise d*un talent qui se cherchait lui-même. A la même époque, et par le même goût des Ictlres, il se rapprochait du philosophe Ginguené, du poète Lebrun et deParny, fort à la mode alors par le sujet, autant que par Tari gracieux de ses vers; el il rencontrait souvent le spirituel et amer Chamibrt, dont la beauté de madame de Farcy attirait les visites. Ces premières liaisons ne laissèrent pas, ce semble, au grand écrivain futur une opinion très -favorable pour la vie littéraire; et il aima d'autant plus à s'en distinguer par ce je ne sais quoi du gentilhomme et du militaire, qu'il pouvait avoir sans doute en lui, mais qu'il affectait encore davantage.
De toute cette époque, le plus précieux souvenir, pour le jeune chevalier breton, était celui de M. de Malesherbes entouré de ses trois filles. Los nouvelles bellessœurs de la fille de madame de Rosambo charmaient, par leur grâce et leur esprit, Taimable et savant vieillard, qui bientôt allait devenir l'héroïque martyr de la monarchie, après en avoir été le plus libre et le plus généreux conseiller.
D'une bonté toute familière et d'une vive gaieté, parmi ses enfants, M. de Malesherbes écoulait avec transport, dans un petit drame de famille à sa louange, le jeu piquant el délicat de mademoiselle Lucile de Chateaubriand, qu'on
avait persuadée d'y accepter un rôle; il ne se plaisail pa^ moins à la conversation discrâte, mais originale, du jeune chevalier, à ses idées indigènes en quelque sorte de voyages et d'entreprises sur mer, à certains projets que l'ancien aspirant de marine à Saint-Malo avait formés, pour la découverte d'un passage au nord-ouest des Étals-Unis d'Amérique.
Curieux comme il était de toutes choses, ayant fort cultivé rhistoire naturelle, et peut-être cherchant dès lors une distraction aux prévoyances inquiètes de la politique, M. de Malesherhes, des cartes de géographie étendues sous ses yeux, se plaisait à conférer avec le rare jeune homme, dont les yeux de génie brillaient, à travers sa sauvagerie, ou sa réserve. Alors même cependant, ces accueils si précieux, ces commencements de projets furent traversés par quelques voyages du jeune officier en Bretagne, et même pour une assistance aux États de 1788, sans voix délibéralive encore.
Ce n'était, il est vrai, qu'une part bien obscure, dans des troubles bien oubliés eux-mêmes, sous refTroyable tempête qui suivit; mais enfin, à la suite d'une protestation de la noblesse bretonne, de la prison et du retour triomphal de douze gentilshommes bretons porteurs de cette protestation à Versailles, le jeune chevalier philosophe et aspirant à la réforme arbora, comme beaucoup d'autres, à son habit des boutons de nacre avec la devise : « Plutôt mourir que se déshonorer : Potius mori (|uàm fœdari, prélude de cet autre serment : Vivre libre^ ou mourir, » que la reine Antoinette, au retour de Varennes, lirait sur les boutons du généreux Barnave.
Malgré cette ardeur d'opinion manifestée par sa toilette, le jeune de Chateaubriand était encore si peu sur
de sa Yocalion et si imprévoyant de Taveinrj que, sur les instances de sa mère, il recevait la tonsure des mains de Tévéque de Saint-Malo, comme une précaution utile pour l'obtention ultérieure d*un bénéfice, dans Tordre de Malte.
Les états de Bretagne, convoqués de nouveau pour la fin de décembre 1788, allaient, sur un point du royaume, faire éclater ce qui était imminent sur tous. Dans les derniers jours de janvier 1789, la chambre de la noblesse, dont faisait partie en silence le jeune chevalier, fut assaillie par les jeunes gens de Técole de droit de Rennes, aidés de quatre cents jeunes amis venus de Nantes, et ayant à lei)r tête cet étudiant en droit, que le chevalier, de Chateaubriand connaissait, du collège de Rennes, et qui devait être un jour le général Moreau. Tant ce souffle de révolution, alors si répandu, et ce besoin de liberté qui suit une longue inertie sociale, saisissaient alors des esprits, même réglés et calmes, et les jetaient en a van tl '
Le jeune Chateaubriand, à Rennes, ne se sépara pas de son ordre, comme Mirabeau, en Provence. Il sortit avec la noblesse, Tépée à la main, de la salle des états investie par les écoliers et le peuple, et prit part à ces luttes stériles, où périrent quelques jeunes gentilshommes; puis, après quelque temps passé dans ces préludes, ou ces parodies des scènes de Paris, le i^oûi pour la province croissant avec l'anarchie qu'on | rencontrait, il revint à Paris avec SCS deux sœurs vers la fin de juillet 1789, pour y trouver, celte fois, la Révdution tout entière.
Qu'il ait alors porté ses hommages à Versailles, nous le croyons bien volontiers; mais que le sourire, dont la reine Antoinette l'accueillit, au passage, dans cette
galerie, qu'elle allait bientôt quitter sans retour, lai ait servi, vingt-cinq ans plus tard à reconnaître, dans les tristes exhumations de 1815, à je ne sais quelle forme de la bouche, la tète de la malheureuse reine, cette lugubre prétention fait peine, et semble déroger même à la sainte gravité du respect pour les victimes.
Retombé de Versailles dans Paris, le jeune Chateaubriand allait y voir passer, devant les fenêtres de son hôtel garni, (|uelques-unes des atrocités sans nom de la tragédie commencée, les têtes de Foulon et de Bcrthier, portées au haut d'une pique. Puis, après le rappel inutile de Necker, après les troubles de Versailles et la nuit du 5 octobre, il voyait la translation du roi à Paris, l'invasion de PAssemblée constituante dans les salles de l'archevêché, et son règne, dans l'enceinte d'un manège, sous les quatre vents des tempêtes populaires.
Sans place et sans rôle actif dans ce chaos, d'un esprit trop libre pour blâmer le principe de la Révolution, d'un sang et d'un cœur trop honnêtes pour ne pas s'indigner des premiers .crimes, le jeune Chateaubriand dut sembler un peu indécis, malgré sa fougue, comme plus tard il fut accusé d'opinions contradictoires, ou changeantes. 11 gémissait, il espérait par moments, avec M. de Malcslierbes ; il résistait, il répugnait aux impatiences aristocratiques de son frère aîné, le maître des requêtes; il s'indignait de l'implacable dénu>cratie de Chamfort et des complaisances déclamatoires de la Harpe pour le parti victorieux.
Quant à lui, modeste avec fierté, il semble se glisser dans celte foule agitée et violente. On l'y remarquait peu; et, quand il dessine les hommes, que lui-même vit alors, il n'affecte aucun rôle près d'eux. Ainsi, il a de Mirabeau
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le souvenir deTavoir vu, de Tavoir entendu dans un diner. a II me regarda en face, dit-il, avec ses yeux d'orgueil, de « vice et de génie ; et, in*appliquant sa main sur Tépaule, ce il me dit : «Ils ne me pardonneront jamais ma supério- « rilé. » Je sens encore l'impression de celte main, comme a si Satan m'eût touché de sa griiïc de feu. »
Nous ne voulons pas douter de Tanecdote, bien que la phrase de Blirabeau soit citée ailleurs, comme dite à d'au- ' Ires : l'orgueil a pu se répéter. Mais le jeune dépositaire de cette confidence, quand il la rappelle, tant d'années plus tard, n'est^il pas tenlé de s'en faire une seconde application à lui-même? Et ce stigmate, qu'il sent sur soi, ne parait-il pas surtout un stigmate d'orgueil et de colère vengeresse qui aurait passé , même sans contact, du grand tribun aristocrate à l'éclatant écrivain? Après cette griflc de feu, je lis, en effet, dans la même page : u Lorsque Mice rabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un cf pressentiment de mes futuritions? y> Et moi, à mon tour, fidèle biographe, je me demande si, dans ce souvenir ainsi traduit, il n'y a pas le pressentiment de la jalouse impatience, qu'une autre supériorité, trop reconnue d'ellemême, devait donner un jour à MM. de Yillèle et Corbière.
Ces occasions d'entrevoir les grands agitateurs du temps étaient d'ailleurs assez rares pour le jeune homme sans fortune, sans autre emploi que le titre de sous-lieutenant en congé, et sans parti décidément pris. L'ennui de celte nullité contribua peut-être à la maladie, qui le retint à Paris, pendant queTindisciplinc se mettait dans son régiment, et que le colonel émigrait, avec les principaux olïiciers. <x Je ne voulus, est-il dit dans les Mémoires, ni émigrer, ni continuer la carrière militaire; je me retirai ; c'està-dire, je restai d'abord à Paris, moins royahste que les 1 3
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uns et plus indigné que les autres des premiers attentats de Tanarchie. »
Cette liberté et ce loisir, rendus au jeune Chateaubriand, Tauraient livré tout à Tait à son instinct naturel pour les lettres, si la préoccupation du temps avait été moins forte et moins accablante ; mais, cette préoccupation, le spectacle même de Paris, le nombre et le bruit des journaux, le retentissement de l'Assemblée, les alertes de chaque jour, ce perpétuel tocsin des imaginations alarmées ne laissait à personne de liberté pour Tétudc. Peu d'accord avec son frère, blessé des faiblesses et des peurs de quelques autres de ses amis lettres, fatigué de ce qu*il trouvait de choquant, à pareille heure, dans la sécurité frivole de quelques jeunes femmes amies de sa bellesœur et reçues à la cour, il devenait plus solitaire, plus misanthrope, sans cire moins oisif.
Un témoin curieux et piquant de sa di.sposition, à cette époque, était l'homme d'esprit que beaucoup de nos contemporains ont connu, le chevalier de Panât. Homme de naissance, comme on disait alors, fils cadet du chef d'escadre le comte de Panât, ayant deux de ses frères aines à l'Assemblée constiluante dans l'ordre du clergé et de la noblesse, le chevalier de Panât, déjà capitaine de vaisseau, vivait à Paris dans le monde et parmi les gens de lettres. C'est ainsi qu'on le retrouvait, en 1812, fort en crédit auprès du ministre de la marine, M. de Crès, et, sous la Restauration, fort compté dans les salons ministériels ou royalistes. Il avait beaucoup vu, beaucoup lu, connaissait tout le monde et parlait librement de toutes choses. Ses souvenirs de M. de Chateaubriand, commencés en 1786, sll^ taient renouvelés à Londres, en 1792, et à Paris, en 1800. Vingt-huit ans plus tard, j'ai diné avec lui, rue d'Enfer,
dans la retraite de Tillustre écrivain, alors pour la dernière fois, chef d'opposition. M. de Chateaubriand, Taccueillant avec beaucoup de grâce et d'amitié, lui rappelait ces occasions si multipliées de rencontre entre eux : (f Soignez-vous bien, mon cher chevalier, disait-il à l'ancien capitaine de la marine royale, toujours spirituel, mais devenu causeur moins vif et de moins bon nppétit; ménagez-vous; vous êtes un de mes garants de royalisme; vous m*avez vu dans tous les âges, dans toutes les fortunes; et^ si jamais j'ai le malheur de vous perdre, je devrais dire, avec la môme douleur que Pline le Jeune parlant d'un de ses amis : Amisi vHx mese testem.
« — Certainement, répondit le chevalier; et aussi, je « vous défends partout, a tous mes dîners du faubourg « Saint-Germain et même au jeu du loi, comme je défen- «-dais M. de Cnzcs devant vous, en 1819. Tout change (t sans. cesse dans ce malheureux |)ays.; il faut bien garder c( admiration et estime pour quelqu'un. » M. de Panât donnait l'exemple de cette constance pour M. de Chateaubriand. « Je Tai deviné de bonne heure, me disait-il; et « j'en parlais ainsi à Fonlanes, qui pensait comme moi. a Dès 1781), au départ de Lally et de Meunier, je voulais « l'emmener en émigration. Il hésitait; il était amoureux ; «et pu», il avait déjà cette mélancolie qui est la sœur de « l'inaction; mais dès lors aussi, dans quelques promena- « des en Icte-à-tête, et une fois avec Fontanes et Rivarol, « à Saint-Cloud, il me parut plein de génie, quoique à a demi fou. Il exposait son plan de découverte d'un pasce sage au nord-ouest des États-Unis d'Amérique ; je lui fis a quelques objections, en homme qui connais la carte et c( qui ai navigué. Il nous dit : « Je cherche du nouveau ; a il n'y a rien à faire ici ; le roi est perdu ; et vous n'aurez
« pas de contre-révolution. Je fais comme ces puritains « qui, au dix-seplième siècle, émigraient à la Virginie ; je « m'en vais dans les forets : cela vaut mieux que d'aller à « Coblcntz. A quoi bon émigrer de France seulement? J*é- « migre du monde ; je mourrai en roule; ou je reviendrai « quelque chose de plus que je ne serai parti. » — « Il « nous a tenu parole, ma loi, ajoutait le chevalier; et j'en « ai bien jugé ainsi, quand je l'ai retrouvé, deux ans après, « à Londres, ayant eu le temps encore de faire un bout « d'émigralion. Son livre sur les Révolutions me parut « un chaos; mais, il avait déjà dans la (été et il pro- « duisit bientôt les grandes pages du Génie du Christia' « nisme. C'est là son œuvre. Joignet-y son talent de puce bhcistc; et vous aurez tout Chateaubriand, l'enfant du « désert et l'enfant de la Révolution, le rêveur d'une élo- « quence sans égale et le pamphlétaire indomptable. »
Quoi qu'il en soit de ce jugement d'un libre et habile causeur, W. de Chateaubriand préféra de beaucoup aux premières chances d'émigration l'idée, déjà ancienne en lui, d'un lointain voyage de découvertes. Dans le malaise de son inaction forcée, il entretenait encore de ce projet M. de Maleshcrbes, dès lors si occupé des maux de la France et des périls croissante du roi. Malesherbes, qui, cependant, ne blâmait pas l'émigration et ne s'y refusait lui-même que par hauteur de courage et pour rester plus près du péril, approuvait cette idée d'un voyage en Amérique : il dit seulement à son jeune parent, quil regrettait lui-même d'être trop vieux, jwur s éloigner aussi.
Le jeune Chateaubriand rêvait de plus en plus à son projet favori; il reprenait avec ardeur quelques études de sciences qui s'y rapportaient. Sur un mot de M. de Malesherbes fort curieux, on le sait, d'histoire naturelle et
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(le bolanîque, le futur voyageur s'occupa de planles et d'herbiers; il feuilletait dans les bibliothèques Tournefort, Linnée, et faisait de longues promenades au Jardin des Plantes, où il rencontrait, sans le connaître, Bernardin de Saint-Pierre, qui écrivait alors ses Vœux d'un citoyen et des adresses philanthropiques à sa Section.
Bernardin de Saint-Pierre, voyageur lui-même et redevable de tant d'heureuses inspirations à ses courses en Afrique, dans les Antilles et dans le nord de l'Europe, avrtit été disciple de Rousseau, Tavait écoulé, autant qu'il Tavait pu; et, tout en empruntant beaucoup d'un tel maitie, il avait gardé et fait jaillir sa veine propre de talent descriptif et de passion naïve.
Le nouveau grand écrivain, qui naissait alors à la rêverie et à la poésie, dans le tumultueux chaos de Paris, n'avait pas le désir de suivre Bernardin de Saint-Pierre, comme celui-ci Rousseau. La tradition, au contraire, cetic fois, devait être rompue et désavouée ; mais, dans le fond, l'imitation était réelle et très- marquée ; seulement, elle partait d'un esprit plus vaste et autrement actif. Mêlé d'ailleurs à des hommes de^ettres, ou de parti qui prisaient peu les Vœux d*un solitaire et la philanthropie candide de l'auteur, H. de Chateaubriand étudia plus Bernardin de Saint-Pierre qu'il ne l'a loué ; et peut-être, dans sa lutte avec ce rare modèle, devait il, par-là même, ne pas échapper au danger d'exagérer ce qu'on imite et de trop prodiguer les couleurs qu'on emprunte.
Ge fut après un an des agitations de Paris, sous la Constituante^ que, vers janvier 1791, M. de Chateaubriand, sa résolution bien prise et quelques ressoura*s d'argent recueillies, entreprit son lointain voyage. Une telle pensée ainsi persistante était sans doute un signe de puis-
sauce de volonté dans le jeune homme, dont elle dévclo|)pa le génie; mais,pcuC-élre Irouverat-on plus d'orgueil que de vérité dans le souvenir, que lui-même avait gardé de ce premier eiïorl et dans Tintcrprélation qu'il y donnait, quarante ans plus tard ; « J'étais alors, dit-il dans « ses Mémoires^ en se reportant à 1791, ainsi que Bonac parte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu. « Nous partions l'un et l'autre de Tobscurilé, à la mémo fc époque, moi, pour chercher ma renommée dans la soH- « tude, lui, sa gloire, parmi les hommes. »
Ce contraste est-il vrai? Ce parallèle n*est-il pas Lien ambitieux? Dans la solitude, vous cherchiez, vous aussi, la gloire parmi les hommes. Seulement, quel qiio soitTéclat du talent littéraire, cet antagonisme de deu.x noms dans un siècle , ce duel de célébrité , alTiché plus d'une fois, étonnera quelque peu Ta venir. Tilc-Live ne se mettait pas en concurrence avec les grands capitaines de son histoire.
Quoi qu'il en soit, ayant quitté d'abord Paris, dans les premiers jours de 1791, le jeune aventurier, attiré vers le monde sauvage par plus d'un paradoxe éloquent de Rousseau, la tète d'ailleurs remplie des opinions les plus diverses , religieuses et sceptiques , nobiliaires et libérales, passa quelques mois en Bretagne parmides parents et des amis, chaque jour plus froissés et plus inquiets du mouvement croissant de la Révolution. Il se procura sans peine, parmi eux, une lettre de recommandation pour le général Washington. Il l'obtint du marquis denTa Rouarie, un des brillants auxiliaires que la noblesse française avait donnés à l'Amérique, celui-là même qui, dans la guerre de l'Indépendance, avait été souvent célébré sous le nom du colonel Armand, et qui devait périr en France
dans une conspiration royaliste. Muni de celte lettre, chargé des vœux et des regrets de ses compatriotes, des prières et des conseils de sa pieuse mère, emportant avec lui quelques livres, et, dans le nombre, un petit Homère grec, que m'a montré M. de Fontanes, il s'embarqua, en août 1791. Il partait de Saint-Malo sur un vaisseau de commerce frété pour Baltimore, et qui avait à bord, parmi des passagers assez nombreux , quelques séminaristes d*une Mission catholique fuyant de l'ancien monde vers le nouveau.