‹ La troupe de Molière a Agen: d'après un document inéditChapitre 1 sur 5 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

VIRGILE LENTHÈRIC

j'offre ce très-menu fruit de patientes invf^tigations

a la mémoire

d'eugène despois et d'eudore soulié

a mm. paul lacroix ,

ed. thierry, ed. fourkier, l. lacour , l. moland,

b. fillon , j. claretie , j. loiseleur , c. brochoud ,

fins chercheurs, vulgarisateurs habiles

dont le dévouement a la cause de mouère

est la glorification même

du génie français

jte

!ette notice publiée , il y a trois ans , dans la %evtie de l'Agenais , puis tirée à cinquante exemplaires , a valu à l'auteur de précieuses marques de sjmpathie. H en est reconnaissant et veut qu'on le sache. C'est dans ce but, nullement par amour-propre , qu'il livre à la publicité quelques lettres où s'expriment dans les termes les plus bienveillants les sympathies dont il parle ; dans ce but , aussi , que remontant à la source de sa découverte , il a tenté de donner à

son travail, par de nombreuses,mais sobres additions, plus de consistance et de clarté.

Ses compatriotes , d'ailleurs , ne pourront manquer de s'intéresser à de menus détails locaux de topographie et d'histoire qui , curieux par eux-mêmes à un certain degré , servent d'appui à la thèse qu'il soutient et qui est celle-ci : La ville d'Agen a eu l'honneur de recevoir Molière et sa troupe.

Un autre motif l'a poussé à faire cette nouvelle édition , c'est l'obligation où il s'est cru de relever une erreur de date qui , provenant d'assez haut lieu , peut s'aggraver en se multipliant. Cette erreur figure au chapitre xx , n** 1104, de la bibliographie SKoliéresque*, ouvrage dont

* Un vol. in-80 carré. Paris , Aug. Fontaine , 187$. 2™® édition.

deux éditions faites presque coup sur coup ont consacré le mérite et qui est comme un monument élevé à la gloire de Molière.

On y lit, p. 232-233 , le passage suivant :

« La troupe de Molière à Agen, d'après » un document inédit , par Ad. Magen, » associé de la Société des Antiquaires de » France , etc. ( Extrait de la %evue de » VAgenais), Agen, imp. de P. Noubel, » 1874 , in-8° de huit pages.

» C'est au mois de février 1659 que » la troupe de Dufraisne , dans laquelle » se trouvaient Molière et les Béjart, » donna quelques représentations dans la » ville d'Agen , d'après le témoignage » incontestable d'un journal pour l'année » 1659 et finissant en 1662 , conservé » dans les archives municipales d'Agen.»

Molière ne pouvait être à Agen en 1659. Ayant paru devant le Roi , le 24

lO LA THOUPE DE JCOLIEUE

octobre 1658 , sur un théâtre dressé au vieux Louvre ^ i! ivait obtenu de S2 Majesté « pour y représenter U comédie » altemadvement avec les comédiens ita- » liens » y la salle du Pedt-Bourbon. Peu aprèSy il devenait « Comédien de la troupe de Monsieur 9 et ne tardait pas à reprendre son titre de a Tapissier valet de chambre du Roi »*. L'année 1658 avait donc \'u se fermer le cycle de ses années de voyage, n ne devait plus quitter Paris , où Tattendaient à la fois tant de peines de cœur et tant de gloire.

L'erreur dans laquelle est tombé le savant M. Lacroix, la coquille plutôt qui a échappé à son ordinaire vigilance , ne porte pas sur moins de neuf années. On

* Eudore Soulié : RechereJjes sur Molière d sur sa famille. Paris, 1863 , in-S**, pp. 56-57-

verra , en effet , que ce n'est pas 1659 , mais 1650 qu'il fallait lire.

L'auteur ne veut pas quitter la plume sans reconnaître qu'il doit à M. George Monval , dont les instances ont vaincu ses scrupules , d'avoir publié le document d'où le présent travail tire son prix. Cette pièce , qu'il gardait en portefeuille, n'eût peut-être pas vu le jour sans l'intervention de ce zélé Moliériste qui a , depuis , réédité , pour la plus grande joie des amateurs , le Théâtre français de Chappuzeau, devenu rarissime.

LA

A mémoire de Molière , si justement honorée , est devenue depuis quelques années l'objet d'un culte de plus en plus fervent. Rien de ce qu'on y peut rattacher n'est indifférent à ses fidèles , et l'on salue comme un événement la découverte du moindre autographe échappé de la main qui écrivit Tartufe et h Misanthrope (i).

(i) Cette rare bonne fortune était réservée à M. L. Lacour , que son zèle éclairé pour la gloire de Molière en rendait d'ailleurs si digne. Il a découvert en 1873 , dans les archives de l'Hérault

Cet homme dont Goethe disait : « Il » est si grand qu'on ne peut le relire sans un ctonnement toujours nou- » veau » , et Kemble , l'interprète de Shakespeare : « Il n'est pas plus à vous , Français , qu'à personne ; il appartient à l'univers » , — cet honune n'a pas encore sa biographie complète. La première phase de sa vie dramatique , sa carrière de cabotin de province , comme on dit en style de théâtre , est restée obscure sur bien des points , malgré d'activés recherches dans les liasses des dépôts publics et dans les minutes des notaires. Il y a là douze années de préparation laborieuse , une humble Odyssée dont on aimerait à retrouver les étapes , pour les

« une demi-page de Molière , écrite et signée par » lui le 24 Février i6$6 , ce qui constitue le plus » long et le plus ancien des autographes connus » du célèbre poète. » Voir son Rapport sur la découverte d'un autographe de ïKolière , présenté à M. le Préfet de l'Hérault. Montpellier , 1873.

marquer d'un jalon conservateur. C'est un de ce? jalons que je voudrais poser dans cette simple notice.

Qu'on me permette , avant tout , un exposé des faits biographiques sur lesquels , grâce aux derniers travaux , il n'y a pas de contestations.

Né à Paris, le 15 janvier 1622, de Jean Poquelin ou Pouquelin (2), tapissier du Roi , et de Marie Cressé , Molière , le 6 janvier 1643 , renonça à la survivance de la charge paternelle pour se vouer au théâtre. Il s'affilia, pour commencer, à la Société des Enfants de Famille (3), espèce de troupe bourgeoise qui , n'ayant d'abord songé qu'à se distraire , voulut montrer ses talents au public et en tirer de l'argent. Les débuts eurent lieu en décembre

(2) Registre de Saint-Eustache, cité par A. Jai, dans le Dictionnaire critique d'Ustoire et de biographie. Paris, 1867 , au mot Molière.

(^) Molière et sa Troupe, par A. Soleirol. Paris, i8$8 , p. 2.

l6 LA TROUPE DE MOLIERE

1643 , au Jeu de Paume dit des DifCétayers (4) , près de la porte de Nestlé , dans le faubourg Saint-Germain. \J Illustre Théâtre ( telle est l'enseigne qu'on avait prise), attira d'abord la foule, mais la vogue ne se soutint pas (5). Dans l'espoir qu'un changement de quartier rétablirait leurs afïaires , les associés se transportèrent au Jeu de Paimie de la Croix-Noire , situé au Port Saint-Paul. Us n'y firent pas meilleure figure et , apprenant qu'un troisième Jeu de Paume , sis en la rue de Bucy et dit de la Croix-Blanche , était en ce moment disponible (6), allèrent s'y établir. La malechance s'obstina à ce point que Molière , qui partageait la direction de la troupe avec Madeleine Béjart , fut

(4 ) E. Soulié : Recherches sur Molière et sur sa famille , p. 29 et 173 ; et J. Loiselcur : Les points obscurs de la vie de Molière, dans le Temps du 21 Octobre 1876.

(5) L. Lalanne, dans la Correspondance littéraire , numéro du 25 Janvier 1865.

(6) E. Soulié , ouvrage cité , p. 47.

emprisonné au Chatelet , pour ne pouvoir payer le luminaire ( août 1645 ).

L'idée d'aller tenter là fortune en province naquit de cette situation. Les Illustres Comédiens partirent de Paris en 1646 (7), pour n'y rentrer qu'après une série d'aventures , comparable à celle des personnages du Roman Comique, qui était sur le métier.

Es allèrent d'abord à Bordeaux (8), où le meilleur accueil leur fut fait par le duc d'Epernon(9), gouverneur de la Guyenne, puis à Nantes où le succès , confisqué dans les premiers jours par un théâtre de marionnettes , fut lent à venir et resta médiocre (10). Un comédien de quelque

(7) H. Soleirol , ouvrage cité , p. 4.

(8) La plupart des biographes généraux et spéciaux , notamment Soleirol , Moland , Soulic , Loiseleur.

(9) Bernard de Nogaret , duc de la Valette , puis d'Epernon , né en 1592, mort en 1661.

(10) Loiseleur, ouvrage cité, dans le Temps, numéro du 2$ Octobre 1876. — Soleirol , p. 89.

l8 LA TROUPE DE MOLIÈRE

renom , Charles Dufresne , qui avait une assez bonne troupe , les rencontra dans cette ville au mois d'Avril 1648. Des deux troupes on n'en fit qu'une et Molière fut mis à sa tête. Il ressort à peu près des documents que Dufiresne , en raison de son expérience , eut pour sa part les fonctions de régisseur (11).

Au sortir de Nantes , on alla faire la comédie à Fontenay-le-Comte, en Vendée, où se trouvait encore un jeu de paume , qu'on loua pour vingt-un j ours (12). C'était en Juin 1648. Onze mois après, la troupe est à Toulouse (13), rehaussant par une représentation qui fut payée 75 livres l'éclat de la réception faite à un nouveau lieutenant du Roi (10 Mai 1649). Enfin , sa présence à Narbonne, en Janvier 1650,

(11) Soleirol , p. 89.

(12) Benjamin Fillon. Recherches sur h séjour de Molière dans l'ouest de la France, p. i.

(13) P. Lacroix. Iconographie Molièresqtie. p. 227.

est constatée par des documents irrécusables. Le 10 de ce mois, fut baptisé dans l'église Saint - Paul un enfant qui eut l'honneur d'être tenu par Molière (14), Charles Dufresne étant l'un des témoins.

Des étapes du long voyage qui remplit les cinq années révolues depuis le départ de Paris en 1646 , cinq seulement sont bien connues. Ce sont , comme on vient de le voir et suivant l'ordre des temps , Bordeaux , Nantes , Fontenay-le-Comte , Toulouse et Narbonne. Après cette dernière station s'ouvre, une, lacune d'environ vingt -trois mois. Nos comédiens étaient à Narbonne le 10 Janvier 1650 ;

(14) «L'an mil six cens cinquante et le dixième » janvier , par moy , curé soubssigné , a été bap- Mtiséjean, fils d'Anne, ne sachant le nom du » père. Le parain a été le sieur Jean-Baptiste Po- » quelin , valet de chambre du Roy , et la ma- » raine demoiselle Catherine Rose. Présents les » sieurs Charles Dufresne et Julien Mélindre. » Extrait du reg. de la paroisse Saint-Paul , publié

par M. Moland* Œuvres de Molière, tome i. lvih

on a de sûrs témoignages de leur arrivée à Lyon dès avant le 9 Décembre 1632(15).

Où allèrent-ils entre ces deux dates ? Je vais démontrer que c'est à Agen, sans préjudice de stations en d'autres villes.

A l'époque où , sous le pseudonyme d'Emmanuel Raymond, M. Léon Galibert publia les Pérégrinations de Molière en Languedoc , l'idée me vint de compléter cet ouvrage en compulsant les riches archives de notre hôtel-dc- ville. Je découvris seulement quelques lignes, mais qui ont leur importance.

Elles se trouvent dans un registre in-4°, revêtu de parchemin et portant la cote suivante : Journal pour Vannée 164^ , finisent en 16 f 2 (bb. 59) et occupent environ

( 15 ) M.C. Brouchoud. Lectures faites àîaSorboitue en 186 S, p. 253. (Origines du TMtre de Lyoti). — Voir aussi Molière et sa troupe à Lyon , par M. E. Soulié. Je dois à ce très-regrettable érudit un exemplaire de cette brochure qui a été imprimée à Lyon chez A. Vingtrinier et qui ne porte point de date.

un tiers du f° loi , au verso. En voici la teneur :

« Le tretziesme dudit ( Février 1650 ), » suivant Tourdre de Monseigneur nostre » gouverneur, avons faid faire dans le » jeu de paume ung téatre pour les comé- » dies et une gualerie pour mondid Sei- » gneur , ou il i a este emploie des tables » et autres pièces qui a este prins de ches»

( le nom du fournisseur est en blanc ).

« Le mesme jour, le sieur du Fraisne , » comédien , est venu dans la maison de » ville nous randre ses devoirs de la part » de leur compaignie et nous dire qu'ils » estoict en cette ville par l'ordre de » Monseigneur nostre gouverneur. »

Il résulte de ce document que la troupe de Molière , Dufresne compris , était à Agen le 13 Février 1650 , mais il n'y est pas question de Molière. Est-ce à dire qu'il ne fût pas venu dans cette ville avec ses camarades ? Cela ne nous paraît poin

possible. Outre qu'ik l'avaient mis à leur tôte , comme étant par sa culture d'esprit , par l'ensemble de ses qualités , en un mot , par son génie , l'âme de leur association , il y avait en cette occasion plus de nécessité pour lui que jamais à ne se point séparer d'eux. La Cour des Aides venait reprendre son siège à Agen , après une longue absence (i6). C'était, on l'imagine , un grand événement et le concours , rare alors dans les provinces , d'une bonne troupe comique , devenait d'un prix inestimable. Ainsi pensa le duc d'Epernon quand il manda par ordre exprès celle qui , à Bordeaux , avait réussi à le distraire.

On sait que ce personnage avait conservé le gouvernement de la Guyenne , malgré l'hostilité du prince de Condé , accrue encore par l'insuccès de la Fronde à Bordeaux. Le Parlement ayant fait sa soumission , les Bordelais avaient désar-

( i6 ) Journal des Consuls. Passif n.

mé , mais d'Epernon ne se pressait pas de rentrer dans la capitale de son gouvernement. Il s'y sentait trop impopulaire pour espérer y vivre en paix. Voilà pourquoi, comme dit Monglat en ses Mémoires (17), il s'était retiré à Agen, dont le séjour lui avait toujours plu. H y avait fait sa rentrée en grande cérémonie , le 22 Juin 1649 , et y menait , depuis , un train de prince , ayant plusieurs secrétaires, un grand écuyer ( 18 ), un lieutenant des gardes (19), des pages , des valets de pied, toute une cour bruyante et affamée, qui coûtait plus cher aux Agenais qu'à son maître (20). Du reste, il voyageait peu. Il était allé à Bordeaux, simplement se montrer , le 21 Juillet , à Sainte-Foy^ le 12 .Novembre , à Casteljaloux le 19 , à Langon le lendemain. Après une halte à

( 17 ) Tome II , p. 195. in Collection Petitot. ( 18 ) M. de Beauroche.

(19) M. de Lafarge.

(20) Journal dQS Consuls. Passim.

Cadillac , il était \-ite re\'enu dans son petit manoir de Malconte , situé à deux pas d'Agen , au milieu de jardins dont de hauts murs d'enceinte Élisaient un lieu propice au mystère . 21 ).

Dans b matinée du i'' Février , — nous sommes en 1650 — les Consuls lui avaient offert en pompe « un grand sierge « de sire blanche enrechy de fleurs de lis » et de roses de sire de diverses couleurs, » avec ses armes, la pounhée de vel- » lours bleuf et une dantelle d'argent au-

( 2 1 ) Il reste encore quelques pans de cette enceinte , sur la limite orientale de la propriété de M. Gladi , à rextrêmité de la rue Jayan qui aboutit à la rue de Strasbourg. Quant au manoir , il a été conservé en partie, mais défiguré. Mon savant ami M. Ph. Tamizey de Larroque , qu'il faut citer à tout propos , a décrit , d'après Labcnazie , l'état primitif du jardin, dans sa très -curieuse Note sur Madetnoiselle de Jaurès (tirage à part du Cabinet historique; 14 pages in-8'., sans date. )

tour» (22). — Nous savons par une lettre de lui qu'il était à Agen le 12 du même mois , juste la veille du jour où nous avons vu Dufresne rendre , en nom collectif, ses devoirs aux Consuls (23 ).

La ville , au reste , était très-animée, n y avait affluence de hauts personnages , parmi lesquels Joseph du Bernet, premier président au Parlement de Bordeaux (24), MM. de Manibal et de Bonnault , prési-

(22) Tous les renseignements locaux qu'on a lus ou qu'on va lire sont pris directement au Journal des Consuls ( BB. 59) , déjà et plusieurs fois cité.

(23) Cette lettre a été publiée dans les tArcJnves de la Gironde , t. m, p. 86 , par M. Ph. Tamizey de Larroque.

(24) J. du Bernet avait succédé àd'Aguesseau, en qualité de premier président , le 18 Août 1643. I^ épousa en secondes noces , par contrat passé le 5 Février 1633 , dans la maison noble de Castelnoubel , près d'Agen , dame Marguerite de Sevin, veuve de messire Jacob de Secondât , et mourut à Limoges, le 19 Mai 1652. — B.deLaffore. Nobiliaire de Giiienne et de Gascogne , t. m , p. 350.

dents en la Cour des Aides ( 25 ), le général de La Valette ( 26 ) qui , toutefois, allait , venait sans cesse , d'Agen à Bordeaux , de Bordeaux à Cadillac , de Cadillac à Agen. Tout ce monde était attiré par l'installation de la Cour des Aides , qui était fixée au 16. Qu'ils aient été appelés par d'Epemon , comme il appert sur le Journal des Consuls, ou que la ville d'Agen se soit simplement trouvée sur le tracé de leur itinéraire , les comédiens n'eussent pu mieux choisir leur temps pour y venir. Avec un auditoire d'élite , de

(25) M. de Manibal était logé « au Prieuré de Saint-Caprazy » ; son collègue M. de Bonnault , « au logis de Saint-Jacques » qui formait un des angles des rues Saint-tAntoitte et iKailU.

(26) Jean-Louis, chevalier de La Valette, lieutenant-général des années du Roi , frère naturel du duc d'Epemon. Ce personnage remuant, qui devait mourir dans Tannée , était descendu chez M. de Couquet, Conseiller du Roi en l'Election , rue de î'tAve-Maria , aujourd'hui des Colonels-Lacuée.

bonnes recettes les y attendaient dans un local tout trouvé , encore un jeu de paume ( 27 ), comme à Paris et à Fontenay-le-Comte. Us n'auraient pas même à construire leur théâtre , le gouverneur

(27) Le Jeu de Paume existait à Agen antérieurement à 1650. Le cadastre de 1640 nous en fournit la preuve , p. 630 , v» , à Tarticle de « maistre Florimond Chastelet » dont la « maison, grange « et jardrin confrontent du devant à la rue Portece Neuve et est bastie en partie sur le carrérot « Darqué alant au Jeu de Paume. » Ce Carrérot , bien qu'on lui ait laissé la dénomination d'impasse, est devenu la %ue du Jeu de Tomme (sic) depuis sa percée sur le Cours de la Plate-Forme. Quant au Jeu de Paume lui-même , il était probablement établi dans les fossés de ville, vers les propriétés du Petit-Séminaire ou Dufort-d'Escouloubre. Un archéologue distingué, M. Bonnardot, pense que la plupart des jeux de paumé étaient établis dans de vieux fossés de ville. (Dissertations archéologiques sur les anciennes enceintes de Paris , 1853 » ^^-4'* » P- 41 et 77). Tel est le cas de celui des Métayers , à Paris , où Ton a vu V Illustre Théâtre faire ses débuts. — E. Soulié , ouvrage cité , p. 173.

28 LA TROUPE DE MOLîfeRE

ayant pourvu à ce soin , en le mettant à la charge des Consuls , ainsi qu'on l'a vu plus haut.

Ce n'est pas sans intention que nous entrons dans ces détails , étrangers , en apparence , à notre sujet ou semblant ne s'y rattacher que par des liens imperceptibles. Ce que nous voulions établir , c'est qu'en Février 1650 , la ville d'Agen était capable de bien recevoir les Illustres Comédiens, attendu qu'en ce moment elle possédait , par exception , une infinité de gens de marque et , au-dessus de tous, Bernard de Nogaret , duc d'Epernon , de La Valette et de Candalle , prince et captai de Buch , comte de Foix , d'Astarac et autres lieux , pair et colonel général de France , chevalier des Ordres du Roi et de la Jarretière et lieutenant pour le Roi en Guienne , un grand seigneur fastueux qui faisait état d'aimer les artistes et qui le prouvait à l'occasion.

Une telle occasion s'offrant , est-il raisonnable d'admettre que Molière fût

séparé de sa troupe, deDufresne (28) qui ne devait le quitter qu'après onze ans de collaboration , alors qu'usé par le travail , il se retirerait dans les Mafches, son pays ? S'il n'est pas nommé dans le Journal des Consuls, c'est que le soin des choses extérieures , les rapports avec les autorités , tout ce qui est de pure étiquette , incombait naturellement au régisseur. Lui , le vrai chef , avait autre chose à faire que de tirer sa révérence à de petits magistrats municipaux. Avec son multiple souci de directeur , d'auteur et d'acteur , ayant toujours quelque pièce à arranger , les rôles à distribuer , à diriger les répétitions et les études , il ne pouvait , distraire de ces soins la moindre parcelle d'un temps infiniment précieux. Il est

(28) « Il paraît que depuis lors (1648) ils ne se » quittèrent plus , car on les retrouve ensemble à « Narbonne en 1650 , à Lyon en 1653 > ^ Rouen » en 16$ 8 et à Paris lorsque Molière s'installa au » théâtre du Petit-Bourbon.» — Soleirol, ouvrage cité , p. 89.

cependant permis de croire qu'il en trouva pour présenter ses hommages au gouverneur de la province , qu'il fut admis à donner son avis sur le choix d'un local propre à servir de théâtre , ienfin que son avis prévalut. Son expérience des jeux de paume , eu égard à cette destination , porte naturellement à le penser, et Molière était trop intelligent, il avait trop l'habitude du grand monde et le sentiment des convenances pour ne s'être pas empressé , dès son arrivée à Agen , d'aller saluer son protecteur.

Au reste, l'oubli de son nom par le secrétaire des Consuls peut tenir à ce qu'il n'avait alors aucune espèce de notoriété. On eût sans doute fort étonné la plupart de ses auditeurs en lui prédisant , devant eux , l'immortelle renommée qui l'attendait .

La troupe joua-t-elle plusieurs fois, ou ne fit-elle que se montrer dans une représentation unique ? Nos archives ne nous ont fourni que la simple mention qu'on a

lue et il n'y a plus de sacs à ouvrir (29), ce qui exclut à peu près tout espoir de découverte. Tenons - nous donc pour •satisfaits du peu qui a été trouvé.

C29) Notre excellent collaborateur et ami, M. G. Tholin , archiviste départemental du Lot-et-Ga^ ronne a trouvé , au dernier moment , dans les papiers de l'Hôtel-de- Ville , sous la cote AA. 28 , un document dont la place est naturellement marquée dans cette notice. C'est une lettre écrite aux consuls d'Agen , à l'occasion d'une troupe qui s'en allait de Bordeaux dans cette ville , par François II d'Epinay , marquis de Saint-Luc , lieutenant du roi en Guienne. Voici le texte de ce document :

A Bordeaux le /eme xbre 16^6

Messieurs les Consuls , une troupe de comédiens qui a demeuré quelque temps en cette ville , a la satisfaction de touts ceux qui les ont ouys declatner , s'en allant en la vostre , m'a demandé de vous recommander leurs intérêts dans le seiour qu'ils y f air ont. le vous prie de les bien traitter et de les appuyer dans

Us choses qui dépendront de ratUborite de vos charges ,

a quoy U masseure que vous vom conformerés et que

zwts me croircs tousiours

Messieurs les Consuls

Vostre très •

ap^f" a vous

servir

Saint Luc.

A cette pièce correspondent dans le Journal des ('onsuls BB. 6i. f' 73 , les quelques lignes qui suivent :

« Le neufv-iesme dudîâ mois (Décembre 1656)

> nous avons reçu une lettre de Monsdgneur de » Saint-Luc, par laquelle il nous mande de recep-

> voir les comédiens en la présent ville , ce que

> nous avons faiô. Et leur avons bailhé la grand'-

> salle haute , quy est au dernier ( sic pour der-

> rière ) du parquet , pour faire leur théâtre. •

A la lecture de ces documents, le nom de Molière s'offre naturellement à l'esprit , mais les faits contredisent cette idée. Molière , à la date indiquée , ne pouvait venir à Agen , pas plus qu'y arriver par Bordeaux , puisqu'il était en Languedoc où il avait séjourné plus de trois ans. (Juillet 16$ 3 -Décembre 1656). Après s'être fiait applaudir à Montpellier , à Pézenas , à Narbonne qui eut l'honneur de les recevoir trois fois en six ans , les Illustres Cortiédims s'établissaient à Béziers/ au mois de Novembre 1656. Cest dans

A AGEK 33

cette ville et probablement le 6 Décembre , d'après la date d*unc délibération des Etats , indiquée par M. Loiseleur ( voir Ix Temps du 2 Novembre 1876), que 2> Dépit amoureux, représenté pour la première fois , dénonça le génie comique de Molière. Lyon , Nîmes , Orange , Avignon , telles furent , dès ce moment , en 1657 , ^^s étapes successives de la troupe , que nous renonçons à suivre plus loin.

Quant à la troupe que le marquis d'Epinay patronnait auprès des Consuls d'Agen, on ne saurait dire d'où elle venait ni de quels éléments elle se composait. Peut-être était-ce celle qu'avait formée Cormier , un ancien charlatan du Pont- Neuf et dont Cosnac parle dans sts Mémoires (Tomei, p. 127). On y voit que ce bateleur, grâce à un présent qu'il sut faire agréer à M™® de Calvimont , maîtresse d'Armand de Bourbon , supplanta Molière dans la faveur de ce prince et lui fit fermer sur le nez , pour ainsi dire , la porte du Château de Lagrange , en Languedoc , où ce personnage vivait oublié depuis la pm de Bordeaux. Molière , il est vrai — et il fit bien — ne tarda pas à lui rendre la pareille : il entra même tiès-avant dans les bonnes grâces du prince de Conty. Quoi qu'il en soit , la troupe de Cormier n'était pas la seule alors dont les Illustres CottUdlens eussent à subir la concurrence. Il y avait encore celle de Monchaingre , mal-à-propos dit

34 LA TKoupK n: molière

Mondiùnge ou Mousîugc par Us histoiieas du Tliéltre-Fronçaîs , et Joni Filandre était le nom de guerre , ( A. Jol. "DUiioniiaire criti^ iâ biographie a d'Ustoire , au niot Beauval , p. )$S)> celle de Paphetin, qui lui fît i Lyon une rude concurrenct: ( Ibidem et V. Fourael , Curiositis TIMiralfs , Paris 18J9. p. 87 ) et Giappuzeau , dans son Europe vivante , n'en compte pas moins d'une douzaine qui , de son temps , exploitaient la province. 11 fallait , au reste , que celle dont le marquis de Saint-Luc entretenait les Consots d'Ageu ne fût pas sans quelque mérite pour qu'un aussi puissant seigneur la recommandât par lettre missive signée de sa main, et aussi pour que les Consuls crussent devoir lui ménager un ihéitre dans une salle de l'Hâtel-de-Ville. Mais peutêtre les jeux de paume , en ce qui est de cette destination , avaieat-ils cessé d'être â la mode?

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