‹ La tuberculose chez les BretonsChapitre 18 sur 38 · ALCOOLISME · texte numérisé non relu

ALCOOLISME

Eau-de-vie.…., eau-de-mort !

Si elle fait vivre ceux qui la vendent, elle tue ceux qui la boivent.

(Gur PATIN).

L’alcoolisme qui constitue actuellement un des pires fléaux de l'humanité ne date pas d’hier en Bretagne; mais, avec les progrès de la civilisation, il a pris des proportions telles qu'on peut le rendre responsable de bien des maux.

Déjà en 1536, François I‘ rendait cet édit pour lutter contre les désordres de tout genre produits par l'ivrognerie dans la province bretonne : « Tout homme qui serait trouvé dans l'état d'ivresse serait sur le champ constitué prisonnier au pain et à l'eau; en cas de récidive, il serait en outre battu de verges en prison; à la troisième fois, il le serait en public; enfin à la quatrième rechute, il serait banni sans miséricorde, comme incorrigible, avec amputation des oreilles (1). » | |

Des menaces aussi terribles ne parvienneït pas à guérir les Bretons de leur vice de prédilection. Et pourtant on ne cesse pas de s'occuper de la police des

(1) Manet. Hist. de la Petite-Bretagne, cité par Corre et Aubry. (Documents de criminologie rétrospective. Bretagne, XVII et XVIIIe siècles. j

cabarets. Voici un règlement de police, datant de 1578, trouvé par le même auteur (2) dans les archives des Côtes-du-Nord : « Que dorénavant, il ne sera permis à aucun de tenir taverne, s'il n’est préalablement infformé de sa légalité, conversation et mœurs ensemble des lieux pour tenir lesdites tavernes ; prestera chacun tavernier le serment de bien se porter et gouverner en son état par devant les juges auparavant que d’être souffert à tenir taverne; et ne pourront. jeunes filles et seules et n'aiant père mère frère ou aultre proche parent d'aage de maturité en leur maison tenir tavernes, parce que telles tavernes sont subjectes à danger, insolence et inconvénients; et prohibition sera faite auxdits taverniers de non recevoir à boire en leurs maisons les habitants de ladite ville après neuf heures du soir passées, sous paine de respondre des délinquants, si aucuns délits se trouveraient et de les représenter en justice et d'être tenuz aux intérêts des parties, etc. »

Au xvu siècle, le Père Maunoir vient en Bretagne pour prêcher la tempérance ; son éloquence persuasive obtient un certain succès, mais qui ne dure pas.

La réputation de l'ivrognerie bretonne se répand de plus en plus; elle devient légendaire : on la met en chaneon (1).

(2) Corre et Aubry, loc. cit.

(1) Le Champenois, le Bourguignon Font part de leur bon vin # maint autre canton.

Cependant, les pouvoirs publics ne se lassent pas de lancer des circulaires, d'augmenter la sévérité des règlements. Le 1% vendémiaire an XIV de la République, le préfet du Finistère adressait à ses administrés la circulaire suivante :

« Un vice affreux dégrade beaucoup d'habitants de ce département. Il est la cause de la destruction de leur fortune, de leur santé, de. leur considération, de leur moralité, et quelquefois même de leur probité.

- « Le vice honteux dont je parle est l’ivrognerie. Cet excès était fréquent dans ce pays, mais il n'avait jamais été aussi violent et aussi intolérable qu'il l'est aujourd'hui à cause du nombre des personnes qui s'y portent et de la mesure de leur orgie.

« Une partie de la population, par suite de ce vice, abandonne ses travaux, et la misère s'est accrue avec des progrès effrayants. . Les femmes, que la pudeur de leur sexe avait jusqu'ici garanties de l'ivrognerie, n'en sont plus exemptes. Elles y accoutument leurs jeuaes filles et leurs petitsenfants. Les habitants sont sujets à des maladies qu'ils n'éprouvaient pas autrefois. Une partie de la campagne n’est plus cultivée, les

Si Bacchus en plantait de pareil en Bretagne,

On y connaîtrait mieux la valeur de ce don,

Et loin de l'envoyer en Bourgogne, en Champagne, Tout coulerait par le gosier breton,

— Même la lie et le bondon —

Tout coùlerait par le gosier breton !.….

Citée par Cambry. — Voyage dans le Finistère en 1794-95.

ateliers sont abandonnés, les hospices encombrés. Je le dis, en vérité, ce département est perdu, si ce En -d’excès n’est pas arrêté (1). »

Loin de s'arrêter, « ce genre d’excès » ne fait que

croitre et embellir. On invente de nouveaux procédés

de fabrication ; le poison est maintenant à la portée de toutes les bourses. En 1836, Emile Souvestre (1) ne craint pas de stigmatiser le vice de ses compa-

triotes. « Ces voyages à la ville, dit-il, sont une de

leurs plus vives jouissances ; ils y trouvent moyen de satisfaire la seule passion qui puisse vaincre leur par-

cimonie sévère : l'ivrognerie. Il est rare qu’ils quittent

le marché sans avoir laissé derrière eux soucis et raison chez l'aubergiste du faubourg ; mais, fidèles à

leur caractère d'économie, ils choisissent l'ivresse la

moins chère et laissent le vin pour l'éau-de-vie. Nous avons vu des familles entières se rendre à la ville avec l'intention arrêtée d’une orgie. La partie était projetée d'avance comme aurait pu l’être'un diner sur l'herbe: femmes, enfants, vieillards, partaient joyeux dans la plus grande charrette dé la ferme, se rendaient au marché, et, de là, à la taverne, qu'ils ne quittaient qu'à la nuit. Un moins saoûl, parce qu'on lui ayait imposé d'avance cette obligation, prenant le fouet, tournait les chevaux vers la route à suivre et la char-

(1) Je dois ce document inédit à l’obligeance du docteur R. Leroy. x

(1) Souvesire. — Le Finistère en 1836.

Récits RTS

rette ramenait au foyer la famille endormie et ivremorte. » ; à

La consommation de l'alcool suit une progression ascendante. Plus n'est besoin, de nos jours, d'aller jusqu'à la ville pour chercher l'ivresse. Voici — représentée en litres — la quantité d'alcool à 100?, consommée par tête d'habitant en 1873, 1885, 1801, 1892 et 1893 dans chacun des départements de la Bretagne (1) : FE

Côtes-du Nord..,. 2,10 352 4,25 4,60 3,92 Finistèress: che" 4,08 5,0 $,92 6,02 5,83 Ille-et-Vilaine..... 3,48 4,4 3:37 5,30 4,59 MOFDINAN ST Qi .20 34 3,3 3,93 4,07 3,01 Loire-Inférieure ... 1,06 2,9 3,78 3,09 3

L'alcoolisme est surtout fréquent chez les marins. « En 1897, à Concarneau par exemple, la consommation. d'alcool a atteint 13 litres par habitant. Le paysan et le marin n'ont comme boisson habituelle a leur repas que de l’eau. Tout l'alcool qu'ils absorbent, c’est én dehors, pour le plaisir de boire, pour s'enivrer de propos délibéré. On boit à toute occasion, les femmes presque autant que les hommes, et il est bien rare de voir le dimanche la fermière revenant de la messe rentrer au logis sans un panier rempli de Ja provision d'alcool, eau-de-vie, vulaéraire ou absinthe

(1) Statistique de Lunier (1873). — Rapport Claude (Sénat 1687) et Rapport Guillemet (£hambre des Députés, 1897).

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pour la semaine. On ne dit jamais en parlant d'un homme : il boit. C’est sous-entendu. Quelquefois, rarement hélas ! on dit (mais alors on n'y manque pas): c'est un homme qui n’est presque jamais saoûl.. Il y a 22 usines à Concarneau. Elles ont distribué pendant les cinq mois d'été dela saison dernière pour près de 35.000 francs d'alcool, et quel alcool... (r) »

On connaît le mal, on essaie de le combattre ; mais on ne se demande pas sous quelles influences se développe l'alcoolisme. [ci encore, il faut accuser la misère. La nourriture ne suffisant pas à réparer les dépenses de l'organisme, on boit de l’alcoo! « pour se soutenir », pour obtenir une excitation passagère qui permettra de travailler. L'habitude est bientôt prise; on augmente peu à peu les doses. et l'alcoolisme est engendré. é

Disons, en passant, que le nombre des aliénés ét des criminels a augmenté en Bretagne parallèlement à la consommation de l'alcool ; mais ce qui nous intéresse, ce sont les rapports de la ets © avec l’alcoolisme.

Le médecin suédois Magnus Huss (1) prétendait que « l'alcool au lieu de causer la phtisie peut entraver la dyscrasie pulmonaire » ; mais ses observations avaient porté sur des hommes très robustes, vivant au grand air et d’une vie très active.

(1) Comte de Vancelles. — Une tentative de lutte sociale contre l'alcoolisme (Réforme sociale, 1er juin 1808). (1) Alkolismus chronicus. 185r, Stockolm.

En 1865, M. le docteur Lancereaux a nettement établi l'influence de l'intoxication alcoolique sur le développement de la phtisie et les observations cliniques ne laissent aucun doute à ce sujet,

Dans ses Leçons de Clinique médicale (1879), Peter raconte le fait suivant très caractéristique : « Dans cette même rue Lacépède où je suis né, où j'ai passé la première partie de ma vie et où les étrangetés de ma fortune me font faire un cours aujourd'hui, vivait un riche potier de terre, jadis ouvrier, qui mourut à 72 ans, et dont la femme de mœurs très pures atteignit l'âge de 92 ans. De cette souche populaire, souche robuste s'il en fut, naquirent trois enfants, L'aîné était si gros, si gras, Si fleuri, qu'on ne Îe connaissait que sous le nom du gros G... Mis en possession de trois -maisons à l’âge de 22 ans, il employa sa fortune à satisfaire les goûts les plus vulgaires, se grisant quotidiennnement, faisant même à l’occasion deux cuvées par jour, buvant avec tout venant et se laissant le plus souvent ramasser dans le ruisseau, Une pareille existence se termina par la phtisie pulmonaire à l'âge de 42 ans, au bout de vingt ans d'une ivresse presque continuelle… Le frère et la sœur de cet individu n'ont jamais été malades et ont procréé des enfants ni tuberculeux, ni scrofuleux. »

C'est en tant qu’il entraîne la dégradation de l'organisme que l'alcool peut provoquer la tuberculisation, La gastrite, se manifestant par la pituite, le vomilus matutinus potalorum ouvre la scène et la perte d'appétit en est la conséquence. En même temps que le foie, la

PMP ONU

rate s'altère : sa fonction hématopoiétique est entravée ; le sang se refait mal, les toxines s'accumulent dans l'organisme, sans trouver de résistance et, si la chose dure quelques années, si la situation sociale de l'individu l'expose aux dangers de la contagion, il deviendra tuberculeux. |

Il faut ajouter que l'alcoolisme produit beaucoup plus de ravages chez les pauvres que chez les riches qui ont une alimentation saine et abondante. C’est ce qui explique pourquoi la Normandie qui est la plus alcoolique de toutes les provinces de France, souffre moins de ce mal que la Bretagne où les indigents sont nombreux ; d’ailleurs, l'eau-de-vie de cidre consommée en Normandie est beaucoup moins toxique que Îles eaux-de-vie de grains, de mélasse de betteraves qui renferment des aldéhydes éthylique et butylique.

Voyons maintenant quelle est l’action de l'alcool sur le bacille de Koch. Loin de le tuer, il favorise son développement. Ce microbe « prospère dans les milieux nutritifs renfermant des matières amylacées et sucrées qu'il transforme partiellement en alcool. Non seulement il né meurt pas dans ce milieu ni dans les matières sécrétées par lui ; mais, de plus, si l'on filtre une culture ancienne et qu’on l’ensemence de nouveau, il se développe aussi bien que dans un milieu neuf (1). »

L’alcoolisme est donc un facteur puissant de la tuberculose, et il peut l'engendrer chez des individus exempts de tare héréditaire. C’est ordinairement vers

(1) Traité de médecine, t. I.

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l’âge de 35 à 40 ans que les alcooliques deviennent tuberculeux. M. Lancereaux (2) fait observer que « la tuberculose du buveur se fixe au sommet droit et en arrière, sous forme de granulations produisant une diminution de l'élasticité pulmonaire à la percussion ». L'évolution est souvent rapide.

De ce qui précède, il résulte que pour combattre l'extension de la tuberculose en Bretagne, il faudrait d’abord s'attaquer à l'alcoolisme. La première mesure à prendre consisterait dans l'abrogation de la loi de 1880 qui est la cause initiale du mal, puisque grâce à elle, en dix-neuf ans, le nombre des débits de boissons en France a augmenté de 250.000 !

Des efforts très louables ont été tentés dernièrement pour obtenir la réglementation des débits de boissons et en diminuer le nombre ; mais il faut songer au rôle prépondérant que jouent les cabaretiers en matière de suffrage universel. Plusieurs communes de Bretagne ont un débit de boissons pour quinze habitants ; aussi l'eau-de-vie n’a jamais mieux mérité que dans ce pays le pittoresque surnom de « sirop d'électeur ».

C'est avant tout à l'État qu'appartient le devoir de lutter contre l'alcoolisme et l’on pourrait prendre modèle sur la Suède et la Norwège qui ont pu assez rapidement restreindre la liberté de l’'empoisonnement par l'alcool. Cependant, en France, l'initiative privée a déjà obtenu des résultats très encourageants; la ligue

‘(2j Bullet. — Acad. méd., mars 1895.

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anti-alcoolique voit s’accroître chaque jour le nombre de ses adhérents. PRES

Il sera, sans doute, difficile de détruire en Bretagne une habitude aussi profondément enracince ; une organisation bien comprise pourrait toutefois atténuer les effets du mal pour le plus grand profit de la santé physique et de la santé morale de cette province.

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