EFFETS DES DEUX TUBERCULOSES CHEZ LE LAPIN
une éruption généralisée de tubercules visibles macroscopiquement, l'hypertrophie et la caséification des ganglions et de la rate, qui prend ordinairement une couleur jaunâtre.
L'inoculation du bacille aviaire chez le cobaye ne produit pas, dans l'immense majorité des cas, d'éruption généralisée de tubercules apparents. La lésion la plus fréquente est l'hypertrophie de la rate, qui est rouge ; parfois la mort survient sans aucune lésion macroscopique; parfois même les bacilles font défaut dans tous les organes.
Expériences sur les lapins. — La tuberculose expérimentale du lapin est, par ordre de date, la première qui ait été obtenue; on sait en effet que c'est par l'inoculation au lapin que Villemin a mis en évidence la virulence de la tuberculose. Il faut cependant reconnaître que le lapin est, à l'égard de la tuberculose, un réactif beaucoup moins sensible et moins sûr que le cobaye, et qu'il est loin d'être aussi facilement tuberculisable qu'on est enclin à le penser. Cette réceptivité relativement faible du lapin se vérifie par l'étude comparative des deux tuberculoses.
Koch, agissant avec des cultures pures, les a introduites dans les veines du lapin et a provoqué ainsi chez cet animal la mort avec une éruption extrêmement abondante de tubercules dans tous les organes. Yersin répétant ces expériences avec des cultures de tuberculose sur milieux glycérinés arriva à des résultats différents. Les lapins succombaient au bout de trois semaines environ, très amaigris, et à l'autopsie on ne trouvait comme lésions macroscopiques qu'une rate très hypertrophiée, souvent énorme, et un gros foie. Nulle part aucun tubercule apparent, et cependant tous les organes étaient remplis de bacilles. Cette modification remarquable dans les propriétés pathogènes du bacille tenait, pensait-on, à la culture sur les milieux glycérinés substitués au sérum utilisé par Koch '.Nous avons montré, Gamaléia et moi, que ces différences dans les eff"ets pathogènes tiennent, non pas à une simple modification du milieu de culture, mais à l'origine diff"érente du bacille lui-même.
Nos expériences faites avec les deux tuberculoses ont porté sur 75 lapins. Notre attention a surtout été dirigée sur les effets
1. Yeusin, Étude sur le développement du tubercule expérimental {Annales de l'Institut Pasteur, 1888, p. 24a).
INOCULATIONS INTRA-VEINEUSES.
de l'inoculation intra-veineuse des cultures; dans d'autres expériences sur les lapins, les inoculations étaient pratiquées sous la peau, dans le péritoine, dans le poumon et dans la chambre antérieure de l'œil.
A. Inoculations dans r appareil circulatoire. — On broyait avec soin dans un mortier de verre un peu de culture de tuberculose humaine, puis on l'étendait avec du bouillon stérilisé; l'émulsion était filtrée, s'il y avait lieu, sur une fine toile. L'injection était généralement pratiquée dans la veine marginale de l'oreille. La dose injectée variait entre un quart de centimètre cube de l'émulsion et 12 ce, ou, pour préciser, entre la parcelle prélevée par l anse du fil de platine et le contenu entier d'un tube de culture. Le lapin inoculé maigrissait et succombait plus ou moins vite, selon la dose injectée. Avec de fortes doses, la mort arrivait au bout d'une à trois semaines; à l'autopsie, on trouvait une éruption généralisée de tubercules. Quand la mort était un peu plus tardive, cette éruption se répartissait sur tous les organes, poumons, foie, rate. Quand la mort survenait très rapidement, l'éruption était surtout accusée sur les poumons. Il est évident que le poumon joue, dans une certaine mesure, le rôle d'un crible qui retiendrait les bacilles injectés dans la veine; novis nous sommes cependant assurés qu'il ne s'agit pas là d'embolies macroscopiques, grossièrement provoquées. En effet, si l'on sacrifie à des intervalles différents, à partir du moment de l'infection, les lapins inoculés dans la veine, on s'assure que dans les premiers jours les poumons se montrent sains en apparence ; ce n'est qu'au bout de la première semaine que les tubercules disséminés dans les poumons deviennent visibles. Il ne faudrait pas croire non plus que cette localisation des tubercules dans le poumon résulte exclusivement de ce fait que les poumons se trouvent les premiers sur le chemin parcouru par les bacilles introduits dans la veine. Cette même localisation pulmonaire ne fait pas davantage défaut quand l'injection est pratiquée dans le bout central de l'artère carotide.
Les résultats de nos expériences ont donc été conformes à ceux que Koch a obtenus par l'injection intra-veineuse de ses cultures : une tuberculose miliaire généralisée. Des résultats identiques ont été obtenus, que l'injection intra-veineuse ait été pratiquée avec des cultures humaines faites sur sérum ou sur
ilO FORME SEPTICÉMIQUE DE LA TUBERCULOSE AVIAIRE,
milieux glycérines ; nous n'avons pas réussi à provoquer ainsi le type de tuberculose septicémique décrit par Yersin.
L'injection intra-veineusc de culture de tuberculose aviaire réalise au contraire très fréquemment ce type. Les lapins succombent au bout de deux semaines environ, sans tubercules apparents dans aucun organe; la rate est rouge, très grande; tous les organes, particulièrement le foie et la rate, sont remplis de bacilles. A l'examen microscopique, le foie, sain en apparence, est rempli de tubercules naissants (tig. 61).
Ce type, toutefois, n'est pas constamment obtenu à la suite de l'inoculation intra-veineusc de la tuberculose aviaire. Grancher et Ledoux-Lebard notamment ont montré que si l'on injecte dans la veine des quantités relativement fortes de culture du bacille aviaire, la survie des animaux n'est que de vingt à trente jours; à l'autopsie, on constate une hypertrophie du foie et de la rate, sans tubercules apparents : en un mot, la tuberculose septicémique de Yersin. Mais si l'on injecte dans la veine de très faibles quantitésjde culture, le lapin peut vivre pendant plusieurs mois et à l'autopsie on peut trouver des tubercules disséminés ou des foyers caséeux dans les poumons; dans un cas, Grancher et ' Ledoux-Lebard déterminèrent ainsi une arthrite tuberculeuse de l'articulation tibiotarsienne'. Daremberg a fait connaître des faits analogues oii l'injection intra-veineuse de culture aviaire ne tuait les lapins qu'au bout de 102 à 137 jours, i< tous les organes étant farcis de tubercules »-. Courmont et Dor ont publié les observations de 5 lapins atteints de tumeurs blanches multiples après l'inoculation intra-veineuse de bacilles aviaires « atténués » ^ Ces observations, sur lesquelles j'aurai à revenir, n'infirment pas la généralité du fait énoncé plus haut.
B. Inoculations sous-ciitanées. — Le bacille humain, inoculé sous la peau du lapin, détermine un abcès local, la tuméfaction et la caséilication des ganglions correspondants et, en général, une éruption graduellement envahissante de tubercules dans
1. Grancher et Ledoux-Lebard, Etudes sur la tuberculose expérimentale du lapin. — Influence de la dose du virus [Arch. de médecine expërim. et d'anat. palliol., 1891, p. 143).
2. Daremberg, De l'évolution variable de la tuberculose {Bulletin de l'Acad. de rnéd., 1889, t. 22, p. 391).
3. Courmont et Dor, De la production, chez le lapin, de tumeurs blanches expérimentales par inoculation intra-veineuse de bacilles tuberculeux aviaires atténués (C. R. de la Soc. de bioL, 1890 et 1891).