CHAPITRE XIII
Il résulte de tous les faits exposés dans les chapitres précédents que les représentants de la France dans la Régence ont accompli leurs devoirs envers le peuple tunisien et envers la métropole aussi convenablement qu'il était possible de le faire. Gomme conséquence, l'état moral des populations, est aussi bon qu'on peut le souhaiter après trente-cinq années d'occupation et d'administration du pays par la France.
J'ajoute que si les indigènes montrent par leur attitude générale la satisfaction de la manière dont ils sont gouvernés depuis l'établissement du Protectorat, la colonie française témoigne d'une satisfaction non moins grande, parce que ses intérêts particuliers ont été l'objet de la part des administrations du Protectorat d'un souci égal à celui dont bénéficiait les intérêts des indigènes.
L'une des conditions les plus difficiles à réaliser dans toute œuvre coloniale est précisément l'équilibre entre les intérêts du peuple colonisateur et ceux du peuple colonisé. La difficulté est d'autant plus grande que la diversité, voire l'opposition des intérêts, n'existe pas seulement entre les colons et les indigènes, mais aussi entre les colons et les métropolitains.
Ainsi que Je l'ai noté dans mes Principes de colonisation. ' « l'idée dominante de la France, aussi bien parmi les commerçants, les industriels et le grand public, ([ue
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parmi les membres du Parlement et du gouvernement, est que les colonies doivent être, avant tout, des lieux de consommation pour les produits métropolitains ». Il existe même, au Ministère des colonies, un principe traditionnel d'après lequel les colonies sont un lieu de déplacement pour la jeunesse métropolitaine qui ne trouve pas à se faufiler en France dans les cadres des administrations publiques. Un gros fonctionnaire de ce ministère auquel je faisais observer, il y a quelques années, que l'on multipliait outre mesure les employés de tels et tels services dans l'une de nos grandes colonies, me répondit : (( Pourquoi en limiterions-nous le nombre, du moment où c'est la colonie qui les paie? » « Parce que, lui dis-je, les sommes dépensées en traitements de fonctionnaires manquent à la colonie pour faire les travaux d'utilité publique dont elle a besoin. » Il eut un geste qui voulait dire : « qu'est-ce que cela nous fait? » Et l'on a vu le Ministère des colonies multiplier démesurément les fonctionnaires dans toutes nos colonies, afin de donner satisfaction aux députés ou sénateurs qui ont des clients à placer. Si la Tunisie a pu échapper à cette ruineuse pratique, il en faut voir la cause dans le fait que le ministre des affaires étrangères dont elle dépend n'a, en raison de ses fonctions, qu'une clientèle restreinte. C'est grâce à cette condition que les résidents généraux de la Tunisie ont pu, dans une très large mesure, ne tenir compte que des besoins des administrations de la Régence dans l'établissement des cadres du personnel de chacune d'entre elles.
Le régime économique de la plupart de nos colonies est rendu défectueux par la prétention qu'a la métropole d'établir le régime douanier de nos établissements d'outremer, et de l'établir en ne se préoccupant guère que des intérêts métropolitains. « C'est dans cet esprit qu'a été conçu, en 1892, le régime douanier auquel nos colonies sont soumises. Il n'en est pas une qui ne proteste contre cette législation, faisant valoir que les produits français . sont presque tous plus chers que les similaires étrangers, que le fret entre. la France et ses colonies est plus coûteux
qu'entre les colonies et les ports où elles ont l'habitude de s'approvisionner, que les droits appliqués aux produits étrangers n'empêchent pas les indigènes de les rechercher, que la seule conséquence du régime prolecteur est de les faire payer plus cher, en appauvrissant les colonies, etc. Les colonies demandent qu'au moins tous leurs produits soient favorisés à l'entrée en France dans la même mesure que les produits français le sont à l'entrée dans les colonies. Elles n'ont obtenu satisfaction sur ce second point que dans une mesure tout à fait insuffisante. Certains de leurs produits, tels que le café, le thé, etc., ne jouissent à l'entrée en France que d'un dégrèvement égal à la moitié du droit qui frappe les similaires étrangers; d'autres, comme le riz, sont moins favorisés, parce que les agriculteurs français en craignent la concurrence ; les sucres sont soumis à un régime qui ruine les Antilles, etc. Les colonies se plaignent de ce traitement, peu conforme à celui auquel on les soumet dans l'intérêt des producteurs métropolitains, mais elles se heurtent à des forces qu'elles sont incapables de vaincre'. »
La Tunisie, ainsi qu'il ressort de ce qui a été dit dans les chapitres précédents, a été traitée moins durement par la France. Si la porte de la métropole n'a pas été entièrement ouverte à ses vins, huiles, animaux, dont la quantité susceptible d'être introduite en France est limitée par des décrets, ses céréales et farines peuvent entrer librement dans la métropole. Elle jouit, en un mot, par rapport à nos autres établissements coloniaux, d'un véritable traitement de faveur qui n'a pas été étranger au développement de son agriculture et de ses industries. Ce régime a pour conséquence de maintenir les liens de solidarité et de sympathie qui devraient toujours exister chez les colons à l'égard de la métropole et que Ion ne trouve peut-être pas au même degré qu'en Tunisie dans toutes nos. colonies. Les Français de la Tunisie ont encore à se louer de la
1. Voy. J.-L. de Lancssan, Principes de colonisation, p. 187, in Bibliotli Scient. Internat., Alcan, édit.
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part qui leur est accordée dans la gestion des affaires de la Régence. Grâce à la conférence consultative créée par M. Piclîon et dans laquelle figurent des représentants élus de la population française, celle-ci peut toujours faire connaître ofliciellement ses besoins et ses vœux. Elle prend part à l'élaboration du budget et se trouve, par conséquent, en mesure de contrôler la question de toutes les administrations publiques. L'expérience a montré qu'il y aurait imprudence à étendre ses pouvoirs au delà du contrôle et de lui accorder, par exemple, une véritable puissance législative. Les colons ne seraient pas hommes s'ils n'attachaient plus de prix à leurs intérêts particuliers qu'à ceux des indigènes; aussi les voit-on chercher toujours à rejeter les charges publiques sur la population tunisienne. En 1911, lorsqu'il s'agit de remplacer les deux millions environ que perdait le budget de la Régence par le fait de l'abaissement du taux de la medjba imposé par la métropole, les représentants des colons à la conférence déclarèrent qu'ils accepteraient une partie des charges à créer mais, ainsi que le fit observer M. Alapetite à la tribune de la Chambre le 26 janvier 1912, les électeurs, moins généreux que leurs représentants ou, pour mieux dire, moins bien renseignés sur les nécessités budgétaires, déclarèrent qu'ils ne voteraient pour aucun candidat acceptant « de faire payer un centime aux Français pour dégrever les indi- Sfènes ». La lutte entre les intérêts des colons et ceux des Tunisiens se produisait publiquement. Le résident général dut, pour empêcher qu'elle ne s'accentuât et se prolongeât, chercher des ressources ailleurs que dans l'impôt. Il les trouva en partie dans une augmentation des redevances de la compagnie de Gafsa. Après avoir rappelé ce fait, il disait avec raison, devant la Chambre, en réponse aux critiques que certains députés lui avaient adressées : « Le "ouvernenient est là-bas l'arbitre entre les intérêts des Français et ceux des indigènes. Rien ne serait plus facile que d'avoir en Afrique une popularité bruyante {Vifs applaudissements à gauche et au centre) en allant dans toutes les réunions de Français et en leur disant : « Vous
« avez tous les droits, les indigènes ont toutes les obliga- (f tions. » Je n'ai pas cru que ce fût là mon rôle. J'ai essayé, et je crois y avoir réussi, de vivre en bons termes avec la plupart de nos nationaux ; j'ai essayé de les amener peu à peu par la persuasion à comprendre la légitimité de l'évolution qui s'était accomplie dans les esprits français sur ce problème de la politique coloniale. [Très bien! très bien!) Je crois pouvoir dire que la plupart d'entre eux y sont maintenant venus et qu'en dehors de ces réunions électorales où les têtes se montent, où on en arrive à dire beaucoup plus qu'on ne pense, à oublier le lang'age qu'on a tenu aux heures de réflexion, la plupart de nos compatriotes savent bien aujourd'hui quelle est la politique coloniale de la France républicaine et ils s'y sont ralliés ou résignés. »
Le résident général aurait pu ajouter que s'il lui a été possible de jouer utilement ce rôle d'arbitre entre les colons et les indigènes, c'est parce que le gouvernement métropolitain a renoncé à h; jouer lui-même, ainsi qu'il Taxait prétendu jusqu'à ces dernières années, (jonime le faisait observer M. Alapetite, après chaque session de la Conférence consultative, les avis de cette assemblée étaient transmis au ministère des aifaires étrangères et c'est ce dernier « qui avait à prendre la responsabilité des décisions dans l'intérêt des indigènes, lorsque la section française de la conférence avait méconnu ces intérêts ». Il est facile d'imaginer quelles erreurs pouvaient être commises dans ces conditions. Eloigné'S de la Régence et, d'ordinaire, ne la connaissant pas, les bureaux du ministère des affaires étrangères et le ministre ne pouvaient décider entre les opinions contradictoires des indigènes et des Français qu'en s'appuyant soit sur les avis du résident général, ce qui eût été le meilleur, soit sur les théories ayant cours autour d'eux, particulièrement dans le monde parlementaire. Or, celui-ci est plus souvent guidé par la passion que par la raison.
Aujourd'hui, la Tunisie est dotée, au point de vu(î linancier, d'un régime véritablement constitutionnel. Lorsque
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les votes de la section indigène de la conférence consultative ne sont pas conformes k ceux de la section française, le différend est porté devant un conseil supérieur oii les ministres et les chefs de service du g^ouvernement tunisien sont assistés de délégués élus en nombre égal par chacune des deux sections. Jusqu'à ce jour la conciliation a toujours pu être réalisée devant le conseil supérieur.
La Tunisie a échappé, en somme, jusqu'à ce jour, à la plupart des erreurs qui entravent la marche de la colonisation française sur d'autres points du globe ; elle y a échappé parce que la nature de ses relations avec le gouvernement de la métropole lui a permis de pratiquer loyalement le protectorat. On ne peut que souhaiter de lui voir conserver cette heureuse fortune, dans son intérêt comme dans celui de la France.