Gratification, pourboire
de fois reprochée à l'adminislration turque, et ces scandales inouïs dans la vie civile des autres peuples, dont la capitale et les provinces offrent chaque joui- l'affligeant spectacle. De temps à autre, lorsque la mesure est pour ainsi dire comblée et que des plaintes arrivent de tous côtés à la Porte, un flrman mande à Constantinople les gouverneurs et les defterdars des provinces. Là , réunis avec les ministres et les fonctionnaires de la Porte, dans la salle des Reliques, il leur est donné lecture, en présence du sultan, des ordonnances qui défendent, sous les peines les plus sévères, les exactions et les abus de pouvoir, ainsi que des articles du Code de 1840, où ces peines sont relatées ; après quoi, on leur fait répéter, l'un après l'autre, sur le Coran et sur le manteau du Prophète , le serment vingt fois prêté et violé d'en observer fidèlement les prescriptions. Puis les semaines , les mois s'écoulent. D'un côté, la crainte se dissipe; de l'autre, la surveillance se relâche; le serment est mis en oubli; le nouveau règlement, appliqué d'abord avec une certaine rigueur, tombe en désuétude, et tout rentre bientôt dans l'ordre , ou plutôt dans le désordre accoutumé \
l. Lettres sur la Tvrquie, t. I, p. 348. Depuis que j'ai écrit ces lignes , le nouveau khatti-oherif lu à la Sublime-Porte dans la séance du G septembre dernier, et «iestiné à servir d'annexé à la déclaration de Gulkhanè, a été publié dans les journaux
Ces abus séculaires, que la réforme a été impuissante jusqu'ici à déraciner, ont attiré à plusieurs reprises l'attention et le blâme des gouvernements étrangers. On n'a point oublié encore i Constantinople l'effet produit, il y aura bientôt .trois ans , par le discours de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Redcliffe, au banquet qui lui fut offert par les négociants britanniques au moment de son départ de Constantinople *.
Cette sortie inattendue de la part de l'homme qui passait en Europe pour connaître le mieux les affaires de la Turquie mit le Divan en émoi. Durant deux jours on ne parla pas d'autre chose à la Porte et dans Péra. J'étais alors lé intiça/îr (hôte) d'un efendi qui occupe aujourd'hui un poste dîplomati-
d'Europe Ce document renferme en même temps l'aveu de la corruption et des autres abus que j'ai signalés , et TeDgagenieiit formel d'y remédier dans le plus court délai.
1. Après avoir, suivant l'usage, payé un tribut d'éloges au sultan : « Je dois, avait dit l'orateur, ajouter avec la plus vive douleur que des indices d'erreur et de faiblesse se font voir de plus d'une part , que l'énergie du gouvernement se trouve entravée par de grands embarras financiers, et que même la grande charte du progrès ottoman est, jusqu'à un certain point, diacre» ditée par la négligence de l'exécution ou plutôt parlanon-exéCBtion de ses promesses. Ce n'est pas que je veuille mettre en doute les intentions du gouvernement , ou bien insinuer que je désespère de la restauration finale de l'Empire; mais il n'est que trop vrai que jusqu'ici la corruption, la cupidité, l'intrigue ont été un obstacle à la marche du progrès. »
l Journal de Constantinople du 14 juin 18&2.)
LES EMPLOIS DE LA PLUME. i^
que important. C'était un homme d'un caractère assez morose, quoique bon, étranger aux partis et par cela même tenu un peu à l'écart. Le soir, après souper, pendant que je fumais le tchibouk dans son jardin (lui, par exception, ne fumait jamais), il m'expliqua de cette manière les causes du malaise qui accablait et qui accable encore son pays :
« Dans le fond, tout ceci n'est qu'une boutade de sir Stratford, une boutade dont vous êtes la cause.
— Comment? interrompis-je.
— Sans doute. Sa Seigneurie est fâchée de l'avantage que vient de remporter votre ambassadeur dans cette malencontreuse question des Ueux saints, non que sa cour ait un intérêt quelconque dans le débat, mais parce que vos iltchis (ambassadeurs ne sont occupés qu'à se jalouser les uns les autres n n'y aurait donc pas à se préoccuper autrement de ce réquisitoire, assez étrange, vous en conviendrez, si par malheur les faits ne lui donnaient pas raison. Quel triste état que le nôtre! Réchid, conune feu Colettis en Grèce, est un élève de M. GuizQt. Il a cru pouvoir gouverner par la corruption. Au lieu de chercher des serviteurs pour l'État, il vise à se faire des créatures. Il a adopté une politique d'expédients qui ne remédie à rien et ne réussit pas même, comme vous voyez , à sauver les apparences. Cependant la cause du mal n'est pas uniquement dans les honimes qui nous
gouvernent. Elle date de plus haut et tient, pour ainsi dire, à Tessence des fonctions publiques dans les pays de l'Orient. Ailleurs elles honorent celui qui en est revêtu ; ici elles le dégradent en quelque sorte. Voyez deux Osinanlis dans la rue : l'un est un simple artisan vivant du produit de son travail; l'autre un ridjal , un vizir, suivi d'un train nombreux de domestiques et d'esclaves. L'artisan se rangera de côté pour laisser défiler le cortège : car, s'il méprise intérieurement l'homme, il redoute le pouvoir dont il dispose. Mais que le sultan, à son tour, vienne à passer, et regardez la contenance de ces deux hommes. Le vizir descendra de son cheval pour se prosterner le front contre terre; l'homme du peuple restera debout, dans une attitude à la fois respectueuse et digne, comme il sied à un homme libre en présence de son souverain. Il n'a pas sacrifié à son ambition les droits qu'il tient de sa naissance ; le sultan, qui peut d'un signe faire rouler la tête du vizir, n'a pas le droit de toucher à un seul cheveu de la sienne. Ce fait vous semble étrange? Sachez donc que dans rorigine les sultans avaient coutume de choisir leurs ministres et les principaux agents de leur pouvoir parmi les esclaves de leur palais. Ceux-ci , quelle que fù\ l'autorité dont ils étaient revêtus aux yeux des peuples, restaient par le fait soumis légalement à tous les caprices de leur maître. Par une conséquence de
ce principe, tous ceux qui remplirent une fonction dans rÉtat furent considérés comme les esclaves du souverain, et cette assimilation Ipur donna en réalité les vices des esclaves, la bassesse, Tavidité, l'imprévoyance. »
Ensuite il me parlait de l'ignorance, qui est une autre plaie de l'administration. Comment en serait-il autrement? Le principe de l'égale admissibilité à tous les emplois a existé de tout temps chez les Turcs. Cela a son beau côté. Nulle part vous ne verrez l'égalité plus en honneur. Ce n'est pas une théorie, c'est un fait. Le dernier des mendiants entrera chez un pacha d'un air délibéré et s'asseoira à côté de lui sur le divan comme s'il était son collègue. Mais cela a aussi ses inconvénients. Comme aucune loi , aucun règlement ne fixe les conditions d'âge, d'aptitude, de moralité, le hasard et l'intrigue décident de tout. Il ne faut qu'un moment pour monter de l'état le plus humble aux premières dignités de l'empire. Passe encore si l'on faisait d'un batelier un capitan-pacha ; mais on lui donnera le gouvernement d'une ^province. Si de telles anomalies ne sont pas rares dans les hautes sphères, en ira-t-il mieux dans les rangs inférieurs de l'administration? Tel mudir de district a été tchiboukji .chez le gouverneur de la province ; tel directeur de la douane a rempli l'office de palefrenier. Que peut-on attendre de pareils
choix? Leur grand Méhémet-Baltadji . qui, featideur de bois le matin, se coucha le soir grand visir, fat une exception. Hais qu'on regarde les autres, Saîd, Khalil : l'un, qui commandait en chef les armées, n'était pas même capable de ranger un régiment eu bataille; l'autre , que Ton a vu à quatre ou cinq reprises capi tan-pacha, possède tout juste la dose d'expérience et de capacité nécessaire pour présider aux évolutions annuelles de la flotte dans l'Archipel.
L'instabilité des emplois, résultat des intrigues qui se croisent en tout sens autour de chaque homme en place , est une autre source de désordres. Plus la position est élevée , plus la trame est solide et subtile. Quant au Sérail, c'est toujours un labyrinthe , mais nul ne peut se flatter d'en connaître les détours. A peine un fonctionnaire, à quelque ordre qu'il appartienne, a-t-ril pris possession de son emploi, qu'une mine est creusée sous lui pour le faire sauter. Ses collègues, ses .partisans en apparence les plus dévoués, sont les plus ardents à sa chute : les uns pour monter à sa place, les autres par crainte d'une rivalité importune et souvent dangereuse. On ne saurait croire à quel point les dépositaires de l'autorité poussent ce système d'exclusion. Tous sont de l'école de Khalet efendi , qui disait : « Le pouvoir ressemble au faite d'un minaret, où il n'y a de
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place que pour un seul homme ; celui qui y est assis ne doit y laisser monter personne, isous peine d'être précipité^ et brisé sans pitié sur le pavé de la disgrâce. » Le piège, Fabîme sont donc partout sous leurs pieds sans qu'ils le soupçonnent. De là la nécessité d'être constamment sur leurs gardes. Cette surveillance continuelle prend tout leur temps; ils n'en ont plus à donner aux aflEsiires de l'État ou aux devoirs de leurs places. Malgré cela, ils doivent succomber tôt ou tard, ils le savent. Aussi, quand arrive la disgrâce, ils ne témoignent ni surprise ni découragement. « La guerre est au plus fin, *• a dit le Prophète, et le proverbe ajoute : « Si aujourd'hui est pour ton ennemi, demain est pour toi. » La lutte se coudnue, mais en sens inverse : d'assiégés ils deviennent assiégeants. Tous les moyens sont bons pour surprendre son ennemi. « Baise la main que tu ne peux abattre , » est un autre axiome de moralct politique. « La taupe, disait encore Khalet, travaille dans le silence et dans les ténèbres, mais elle arrive à son but. La tortue chemine lentement, mais elle ne recule jamais d'un pas et finit par atteindre au sommet de la montagne. Le scorpion cache son dard, reptile paisible et inoffensif, jusqu'à ce qu'il puisse donner la mort à son ennemi. » S'il le faut, le ministre disgracié acceptera un emploi d'un rang inférieur, sous les ordres de son rival, afin d'être plus
près de sa personne et de pouvoir mieux choisir l'heure et la place pour frapper. Et celui-ci le sail! Conçoit -on une situation .plus terrible? C'est à donner le vertige.
« Vous me rappelez, disais-je à ce propos à mon hôte, l'aventure de ce dompteur d'animaux féroces, suivi de ville en vDle par un Anglais qui avait parié qu'avant deux ans il aurait été mangé vivant par ses bêtes. En quelque endroit qu'il arrivât pour donner une représentation , la première figure qu'il voyait dans la salle était celle de l'Anglais, debout dans une loge de face , vêtu de noir , les bras croisés, et dardant sur lui ce même regard fixe qu'il dardait sur ses animaux. Le malheureax sentait de jour en jour sa puissance lui échapper. Il offrit à son ennemi de lui payer quatre fois la valeur du pari , s'il voulait renoncer à sa poursuite. L'Anglais refusa....
— Et il gagna son pari?
— Probablement.
— T Vous avez raison , l'analogie est frappante. Mais voyez où cela conduit. Cette certitude d'une disgrâce prochaine oblige le fonctionnaire, pendant qu'il est en place, à se ménager des ressources pécuniaires pour le temps où il n'y sera plus. Personne n'étant assuré de garder le pouvoir plus d'un jour, chacun n'est occupé qu'à remplir ses poches, comme ces parasites qui soupent le même jour
pour la veille et pour le lendemain. Vous le voyez donc, il y a grandement à réformer chez nous. Je veux croire que nos ministres sont animés à cet égard des meilleures intentions; mais ils manquent d'énergie, et puis il faudrait donner l'exemple.
— Et au milieu de tout cela, lui dis-je, que fait le sultan?
— Il feint d'ignorer le mal , sentant son impuissance à y remédier. On l'approche difficilement. 11 est bon, mais défiant et jaloux à l'excès de son autorité. Réchid, qui connaît cette disposition de son esprit, ne fait rien sans le consulter. Là est le secret de son crédit. La cabale , montée aujourd'hui contre lui , pourra le renverser , comme elle a fait il y a six mois; mais il reviendra au pouvoir, soyez-en sûr. Il sait que le sultan, qui travaille plus qu'on ne le croit , se fait lire chaque jour les journaux français; cette circonstance est mise à profit par l'habile ministre, qui, mieux instruit que son maître des pratiques de la presse, connaît l'art de faire parler l'oracle. Parfois cependant l'on dirait que le sultan devine instinctivement qu'on l'abuse, que son peuple souffre, que l'empire va s'affaiblissant, et que toutes ces améliorations dont on fait tant de bruit autour de lui ressemblent à ces villages de carton que le favori de Catherine avait semés le long de la route suivie par la czarine. Il lui prend alors des velléités de ren-
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Yoyer tout le inonde et de gouverner seul. Mais ces éclats durent peu. Il n'a personne à qui se confier. Son isolement accroît encore sa méfiance. Tout ce qui Tentoure est intéressé à lui cacher la vérité. Ah ! si nous étions encore au temps où les souverains de l'islam , à l'exemple du khalife Haroun-al- Rachid, parcouraient à pied, sous un déguisement, les rues de leur capitale , pour apprendre ce que leur peuple pensait d'eux et de leurs ministres, quelles révélations inattendues frapperaient l'oreille d'Abdul-Medjid ! Son père, dit-on, eut recours quelquefois à cet artifice , qui vaut mieux , pour être instruit de la vérité, que le guichet derrière lequel le sultan assiste invisible aux délibérations de son conseil. Ahmed III avait également coutume de se glisser le soir, sous le costume d'un iman ou d'un derviche , dans les rues et dans les cafés de Constantinople , pour recueillir les discours et les opinions de la foule; aussi compta-t-on moins d'abus sous son règne que sous celui de ses prédécesseurs.
— Ainsi vous croyez qu'il suffirait d'un homme pour relever la Turquie ?
— Je le^ crois. Vous ne connaissez pas notre peuple , vous ne savez pas tout ce qu'il renferme d'honnêteté, d'intelligence, de patriotisme. On le croit mort, il n'est qu'endormi. Qulune crise sui'vîenne , et vous serez étonné de l'énergie niale qui
anime ce grand corps, où Ton ne veut voir qu'un cadavre. Quant aux ressources matérielles, elles sont immenses el ne demandent qu'à être mises en œuvre. Je vous répéterai le mot d'un de nos hommes d'État : « Chez nous, les sources sont abon- « dantes , mais les canaux manquent ou sont cre* « ,vassés. » On fait grand bruit ici et en Europe de l'embarras de nos finances. Embarras puéril! Que faudrait-il pour porter le revenu de l'État de huit cent mille piastres à douze cent mille et plus, sans surcharge pour le peuple? une administration plus éclairée et plus honnête. Le malaise actuel tient uniquement à la mauvaise organisation , à l'extension qu'ont prise les abus, au. découragement qui s'est emparé des esprits. Mais vienne un ministre intègre et ferme, un nouveau Kupruli, que justice soit faite partout, que les ordonnances contre les exacteurs soient exécutées, qu'au besoin quelques têtes tombent, et la confiance renaîtra, l'argent affluera de lui-même dans les coffres de l'État, et les forces vives de la nation, qui se sont retirées du pouvoir, lui viendront de nouveau en aide.
— Et pourquoi , lui dis-je , ne seriez-vous point cet homme? Le souverain vous aime ; pourquoi ne profîteriez-vous pas de la confiance qu'il vous accorde pour lui dire la vérité qu'on s'obstine à lui taire ?
— Moi, dit-il, mais je serais empoisonné avan une semaine !
— Eh bien! après? »
Il me regarda d*im air ébahi. Il ne me compre nait pas ou feignait de ne pas me comprendre.