Prêt en argent pour la nourriture
IBRAHIM. Oui , frères Osmanlis , et de cochon salé encore. On y ajoute une solde de trente aspres^par jour.
AU. Une solde comme à des soldats nenoichès!
OSMAN. C'est le comble de l'humiliation. •
Ce qui choquait les musulmans , pour le moins autant que la solde et l'exercice à Feuropéenne , c'était la présence dans leurs rangs d'instructeurs européens. Aujourd'hui cette répugnance a disparu , comme la première. « Qu'on nous donne des officiers anglais , français , autrichiens , s'écriaient les soldats de l'armée d'Anatolie , impatients de venger leurs défaites, pourvu cpi'ils sachent nous commander et qu'ils nous mènent à l'ennemi. »
En effet, depuis 1843, époque à laquelle parut l'ordonnance constitutive de l'armée ottomane , qui changeait tout le système militaire de la Turquie , substituait le recrutement par le sort aux levées irrégulières précédemment en usage, introduisait l'organisation européenne dans toutes les annes, et soumettait l'infanterie , la cavalerie et le génie aux manœuvres de l'ordonnance française, laissant, par exception , l'artillerie suivre les théories prussiennes, sous la direction exclusive d'officiers de cette nation ; depuis cette époque , dis-je , les Osmanlis
J . 12 centimes.
ont eu le temps de se familiariser avec le nouveau système dont l'expérience les a mis à même d'apprécier les avantages ; el déjà , lors de mon dernier voyage en Turquie, il ne restait plus trace des anciens préjugés. Que sera-ce maintenant qu'ih voient les armées et les flottes de la France et de l'Angleterre combattre à côté d'eux et pour eux I
On n'a point oublié l'enthousiasme excité chez les Turcs par la prewière apparition des escadres alliées dans le Bosphore. Des milliers de specta* leurs encombraient la rive et saluaient de leurs vivats chaque vaisseau à son passage. Quelques jours après, pendant que les deux flottes étaient mouiflées à Beycos , parut un petit poëme de cir* constance , en turc , pour célébrer l'union si désirée des deux grandes puissances européennes et de la Turquie , et qui fit grand bruit dans Stam*boul. C'est un rondeau allégorique dans lequel le poète ^ Halis cfendi, se désignant, suivant Tusage, sous le nom de Bulhul (le Rossignol), représente la France et l'Angleterre sous les traits de deux jeunes beautés dont il est épris. Les roses épanouies dont l'éclat embrase son âme , ce sont leurs navi* res qui lancent la flamme ; la rivale à la face noire {russ-siak) , c'est , par un de ces jeux de mots qu'afTectionnent les poètes orientaux , la Russie {Russia}^
CHARKIS MOUSSAN '
OU Rondeau allégorique.
Venez, venez au Noyer-Royal', et contemplez les roses épanouies.
Ah ! leur éclat embrase l'âme de Bulbul ',
Les amis arrivent, et tous les cœurs sont ouverts à la gaieté :
Que le désespoir déchire le sein de la rivale à la face noire.
J*ai vu deux beautés séduisanted^, et leur amour m'a enflammé.
C'étaient la dignité anglaise et la grâce française ;
Mais j'ai pu toucher leur cœur en dépit des jaloux. Vive la joie!
Que le désespoir déchire le sein de la rivale à la face noire !
L'une est une sirène* et l'autre une péri'. Mais toutes les deux sont des Méduses® à l'aspect terrible pour l'ennemi ,
i . Toutes les poésies ottomanes qui offrent à la fin de chaque stance un retour à la même idée , toutes les chansons avec des refrains sont appelées charkis , mot dont l'étymologie répond à celle de virelai ou de rondeau chez nous.
2. Beycos (le Noyer du Prince), lieu de mouillage des flottes.
3. Les amours de la Rose et du Rossignol sont classiques chez les Orientaux.
4. L'Angleterre. La sirène orientale s'appelle Soumalikesii, déesse de la beauté, et a, comme l'autre , la partie inférieure du corps terminée en poisson.
5. Périf fée bienfaisante. Lepoëte reconnaissant donne ce titre à la France.
G. La Méduse des Turcs s'appelle Afet, animal fabuleux, re-
Et leurs regards lancent des traits qui ouvrent de profondes blessures.
Que le désespoir déchire le sein de la rivale à la face noire !
La coupe de Tamitié brille; qu'elle répande partout Tallégresse.
Sous le règne du chah des chahs', que le chagrin soit entièrement dissipé,
Et que notre félicité devienne le tourment de la rivale aux traits hideux.
Que le désespoir déchire le sein de la rivale à la face noire!
Que la troupe des jeux et des ris délaisse le pays de la rivale ;
Que son habitation devienne le séjour de la troupe des hiboux ,
Et que le feu dévorant dy chagrin la consume.
Que le désespoir déchire le sein de la rivale à la face noire !
Que Halis ' se réjouisse en écoutant mes douces modulations;
Que la rivale crève de jalousie en regardant nos bienaimées!
Que son cœur soit brisé î que la foudre Técrase !
Que le désespoir déchire le sein de la rivale à la face noire !
marquable par sa beauté et par la puissance magnétique de son regard.