‹ La TurquieChapitre 45 sur 86 · L*UL£MA · texte numérisé non relu

L*UL£MA

Les ulémas. — Noviciat.— Genre de vie de l'étudiant turc — Il est antiréformiste. — Echaufiburée à propos de la dernière guerre. — Le turban et le fez. — Distinction entre les fonctions judiciaires et les fonctions sacerdotales. — Cadis. — Type de cadi. — Différence entre l'idéal et le réel.— Vénalité et sagacité des juges. — Anecdotes. — Le dépositaire infidèle. — Histoire d'un cadi et d'un chien.— Cinq témoins qui valent leur pesant d'or. — Ancienne juridiction prévôtale. — Exemples terribles de la justice d'un grand vizir. — Privilèges des ulémas. — Tradition populaire. — Les musulmans n'ont ni église ni clergé.— Caractère et fonctions des imans. — Retour sur les derviches. — Le derviche mangeur d'huile. — Les émirs, ou descendants du Prophète. — Émirs magnétiseurs. — Prérogatives du turban vert. — Le nakib-ul*eschraf» ou chef des émirs.

En Turquie, les fonctions judiciaires sont attribuées à un corps privilégié que Ton appelle les ulémas.

Toutefois ce mot, uléma, désigne plutôt un grade qu'une fonction. Les ulémas sont, à proprement parler , les docteurs de la loi, dans les pays musulmans : dociores utriusque juris^ docteurs en droit civil comme en droit canon; car ici, plus encore

que dans notre moyen âge, la loi civile s'identifie avec la loi^ religieuse. Et comme les études des ulémas les rendent également aptes aux fondions du culte et à celles de la justice, on dit d'un iman, aussi bien que d'un juge : c'est un uléma.

Il y a de plus , dans les deux branches de celle puissante corporation , une infinité de titres , suivant l'ordre hiérarchique et l'impoilance des fonctions auxquelles on les applique, depuis le sommet du tableau, où sont placés le cheikh-ul-islam , les deux caziaskers et le grand juge de Stamboul, jusqu'aux desservants des mosquées et aux simples juges des cantons , qui occupent le bas de l'échelle.

L'uléma, envisagé comme terme scientifique, comprend trois degrés que l'on peut comparer à ceux de nos facultés : les mulazims ou aspirants, les muderris ou professeurs, et les mollas^ parmi lesquels se recrutent les premiers rangs de la magistrature. Une fois admise l'assimilation avec nos facultés, les mulazims seront les bacheliers, les muderris les licenciés, et les moUas les docteurs.

Tous ces grades, subdivisés en un nombre considérable de classes, sont conférés par examen, à la suite de longues et minutieuses études dans les médressés : on appelle ainsi les hautes écoles annexées aux mosquées; ce sont les universités turques. Les étudiants qui les fréquentent portent

le nom de soflas, les brûlés (de Famour de la science)*.

Les softas, par leur genre de vie, rappellent un peu les étudiants des universités allemandes, avec cette différence que le médressé , qui les instruit gratuitement, se charge en même temps de leur logement et de leur nourriture. L'un et l'autre sont modestes. Une étroite cellule dans le téiimné (bâtiment attenant au médressé , qui lui-même fait partie de la mosquée), garnie d'une natte et d'un divan de paille pour tout mobilier ; voilà pour l'habitation. L'ordinaire se compose d'une distribution de pain et de riz qui se fait chaque matin pour toute la journée. Quant à leur entretien et à leurs menues dépenses, c'est à eux d'y pourvoir, et , comme la plupart appartiennent à des familles pauvres, ils suppléent par divers genres d'industries au manque de ressources individuelles. Les uns se font écrivains publics, les autres transcrivent des manuscrits arabes ou persans pour les marchands du bazar; ceux-là, moyennant une légère rétribution, aident le bedeau à bala;^er la mosquée et à la tenir en état de propreté. Or , je me souviens qu'à Heidelberg un étudiant de l'université vint s'offrir à nous dans la cour du débar- -

1 . ProprenieDt , sukhta. On les nomme dans l'Inde tàlib ulilm (chercheurs de science), et en Perse danichmend ou sa^es.

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cadère en qualité de cicérone. Il alla nous chercher une voilure, monla sur le siège avec le cocher, nous fit visiter Tune après l'autre les curiosités de la ville et des environs , et accepta un thaler pour prix de ses services.

Constantinople ne renferme pas moins de vingldeux à vingt-cinq mille softas, distribués entre les trois cents médressés de la capitale. Vous les rracontrez tout le long de la journée dans les cours des mosquées, assis par groupes de quatre ou cinq, sous l'ombre des platanes, graves, immobiles, absorbés par la lecture ou la contemplation. Quelquesuns d'entre eux ont dépassé la première moitié de la vie , tant les études dans les médressés exigent de temps et de patience. Comme les étudiants de nos anciennes universités , ils forment un corps qui s'est souvent rendu redoutable au gouvernement, et qui a joué un rôle dans la plupart des révolutions dont Constantinople a été le théâtre. Seulement, par un contraste digne de remarque, l'opposition, révolutionnaire ailleurs, ici est conservatrice. Dépositaire de la tradition qui tend à immobiliser tout, le médressé est hostile, par principe, à la réforme, mais il n'essaye plus de la comi)attre. L'insuccès de sa dernière tentative Ta totalement découragé. C'est à peine si l'on se souvient aujourd'hui de cette échauffourée qui , à la fin de 1853, ffût en émoi durant queltfues jours la po-

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pulatkm de Constantinople. Le 20 décembre, un divan extraordinaire avait été convoqué à la Porte pour délibérer sur le contenu de la note dont les quatre ambassadeurs avaient accompagné la re« mise du protocole signé à Vienne le 5. Le sentiment populaire , surexcité par la nouvelle du désastre de Sinope , voulait une prompte satisfaction. Le manifeste du conseQ^ assez énergique au fond, mais conçu en termes vagues et généraux , était loin de répondre à Tattente générale. La nation se crut abandonnée de ses chefs. Dans la matinée du lendemain , une troupe de quinze cents à deux mille softas se porta chez le mufti et aux abords de la Sublime Porte, demandant le renvoi de Réchid. Le ministère , effrayé , implora l'appui des ambassadem^ et des amiraux ; deux vaisseaux détachés de l'escadre combinée vinrent mouiller à la pointe du Sérail. Réchid et ses collègues , rassurés par cette démonstration» envoyèrent des kavass qui arrêtèrent environ cent cinquante des perturbateurs ; ils firent afficher le soir une proclamation qui précisait le sens de la résolution prise par le conseil, et tout rentra dans Tordre. Les softas , quelques jours après, ftirent dirigés sur Candie.

Aujourd'hui l'oppositioii des softas et de leui^ maîtres ne se manifeste plus que par l'opiniâtreté avec laquelle Us maintiennent sur leur tète le turban ifétoflè blan^e ou verte. Le sultaa Malanoud lui-

iiiêine ne put venir à bout de le leur faire quitter, et il dut s'arrêter devant la ci-ainte d'une révolution. C'était peu de temps après l'extermination des janissaires. Mahmoud , qui procédait dans ses réformes à la manière de Pierre le Grand , voulut l'imiter jusqu'au bout. Il n'obligea pas ses sujets à raser leurs longues barbes, mais il voulut les forcer à changer leur coiffure, en substituant le fez au lurban, et, comme il prévoyait des difficultés, il résolut de commencer par les ulémas, estimant avec raison que leur obéissance entraînerait celle de tout le peuple. A la première annonce de son projet, toute la mosquée fut en émoi. Un iman, un molla se coiffer du fez ! Figurez-vous un shako sur la tète d'un jésuite ou un bonnet de police sur celle d'un procureur. Le mufti refusa net son fetva à l'ordonnance impériale. C'était pourtant un homme hbéral , bien intentionné , et dévoué personnellement à Mahmoud. Depuis près de six années qu'il occupait ce poste , il avait, dans maintes occasions , poussé la complaisance pour ses idées de réforme jusqu'à la dernière limite de l'orthedoxie, et avait sanctionné bien des mesures que ses prédécesseurs eussent réprouvées. Mais une telle prétention passait toutes les bornes. « Le padichah, dit-il, peut, si telle est sa volonté, faire tomber la tète de son esclave ; mais il ne lui appartient pas de la profaner. » Mahmoud se contenta de destitua le

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ninistre récalcitrant. Mais le peuple commençdit à gronder et à s'agiten Le sultan, qui avait besoin iu concours de toutes les classes de ses sujets pour sa nouvelle guerre contre la Russie , céda , contre son ordinaire. Les soldats des nouvelles troupes, les employés civils furent coiffés du fez; Tuléma et, k son exemple, toute la vieille Turquie gardèrent le turban.

J*ai dit plus haut que le diplôme des ulémas les constitue en même temps prêtres et magistrats. (Cependant , et quoicpie le principe de la double in^ vestiture n'ait pas cessé d'être en vigueur , Tuléma se divise par le fait en deux branches : la branche judiciaire, composée des interprètes de la loi et des juges, et la branche religieuse, à laquelle appartiennent lès imans.

Laissons de côté, dans l'ordre judiciaire, les muf-* ii», chargés uniquement de l'interprétation de la loi, pour ne nous occuper que des juges qui l'appliquent.

Hs sont désignés* sous le nom général de eadis.

A la fois magistrats et officiers publics, chargén en cette dernière qualité de procéder à la liquidation et an partage des successions , de recevoir les dépôts, d'enregistrer les acteS de l'état civiK de légaliser les procurations, les contrats de vente, etc., les cadis, par l'étendue et la variété de leurs fonetiona^ oonstiloent un des rouages les plus im« J60 1^

portants de la machine gouvernementale en Tur

quie.

Aussi rien n'égale la dignité dont le législateur musulman a empreint la fonction du juge, si ce n'est la sévérité des devoirs qu'il lui impose. Celle dignité fondée sur les paroles mêmes du Prophète, le soin minutieux avec lequel ces devoirs sont prévus et détaillés, ne peuvent se comparer qu'aux prescriptions et aux scrupules des Pères de l'Église chrétienne relativement au gouvernement des âmes, redoutable même avx épaules des anges,

« Certes, est-il écrit dans la loi, un souverain trahit Dieu et son Prophète , et tout le corps de la société musulmane, en conférant le pouvoir judiciaire à un sujet réputé homme de bien et môme d'un grand mérite, mais à qui cependant un autre sujet serait préférable par sa vertu et par sa science.

« Un homme qui ne possède pas les qualités requises pour la magistrature doit se faire scnipule de s'en charger , par crainte du compte qu'il auni à rendre à Dieu.

« Au contraire, le sujet supérieur aux autres en vertu et en scieûce ne doit pas la refuser.

- Un juge doit avoir pour maxime de ne jamais rien recevoir de personne à titre dé présent. Il évitera aussi, par délicatesse, de fréquenter la société

et de prendre part à des festins ou à des rep<as particuliers.

« Tout magistrat doit être entretenu aux frais du trésor public et recevoir ce qui lui est nécessaire à titre de don ou d*aliments, jamais à titre de salaire ni d'honoraires. »

Mais où trouver en Turquie ce type du juge tel que nous le représentent les Pères de l'Église islamite, et tel qu'il a pu exister de leur temps? Il n'est sans doute pas en Europe , si l'on en excepte la Russie, une contrée où la magistrature soit plus corrompue. D'où provient cette corruption, c'est ce qu'il serait trop long de rechercher. Il suffit qu'elle soit devenue proverbiale chez les Turcs eux-mêmes. Leurs histoires , leurs contes populaires sont remplis d'anecdotes de juges dont les friponneries sont aussi célèbres que la sagacité. Personne ne s'entend comme eux à extorquer de l'argent aux parties; personne ne sait mieux, dans un cas douteux, démasquer et confondre l'imposture.

Tout le monde connaît l'aventure de ce marchand de Damas qui s'était vu réduit à la mendicité par la mauvaise foi d'un chamelier à qui il avait confié en dépôt tout son avoir. A quelques années de là, il le rencontre dans une rue de Constantinople et l'appelle devant le juge. L'autre , qui avait cessé ses voyages depuis longtemps et vivait en seigneur dans la capitale, traite le réclamant de

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fou , niant qu'il eût jamais été chamelier, et sort triomphant de l'audience. Arrivé dans la rue, il entend une voix qui crie : « EhJ chamelier! chamelier! »» Il se retourne, et voyant le juge qui, avec un visage riant, lui fait signe de la main de rev^îir, il s'empresse de se rendre à son appel. Mais à peine est-il rentré dans le prétoire, que le cadi le foudroie de cette apostrophe : « Comment, misérable! tu prétends que tu n'as jamais été chamelier, et, dès qu'on crie ce nom à ton oreille, tu tournes la tête! • Et il le condamne à restituer la somme volée, en y ajoutant quelques centaines de coups de bâton pour tenir lieu des intérêts, qui ne sont point admis pai' la loi turque.

L'ancienne pratique des tribunaux, qui repose uniquement sur la preuve orale, les lacunes de la loi écrite, la latitude accordée au juge, ont multij^ <*hez les Turcs les anecdotes de ce genre. Leurs jugements les plus célèbres sont fondés sur des équivoques au moyen desquelles le juge cherche à dégager la vérité des ténèbres de la procédure. Les mêmes errements se retrouvent chez tous les peuples soumis à la loi du Coran , et il semble que Cervantes, qui avait séjourné quelque temps en Barbarie, lorsqu'il nous montre Sancho Pança, dans son île, rendant la justice à ses sujets, ait voulu personnifier en lui le cadi mu* sulman.

LA JtUSTlGE ET LE CULTE. 24»

Veici an trait d'une autre nature qui m'a été conté par un vieil efendi de mes amis.

Un habitant de Filibè ( Philippopoli ) avait un chien auquel il était très-attaché. Ce chien étant venu à mourir, son maître inconsolable l'enterra dans son jardin et convia ensuite ses amis à un banquet pendant lequel il ne fit que les entretenir des qualités du défunt. Le lendemain, des voisins malintentionnés vinrent faire leur rapport au cadi de ce qui s'était passé, disant qu'on avait pratiqué aux obsèques d'un animal immonde les cérémonies funèbres usitées pour les vrais croyants. Le cadi parut fort scandalisé, et, ayant fait venir le prévenu en sa présence, il lui demanda d'un air courroucé s'il était de ces infidèles qui adorent les chiens, puisqu'il avait rendu plus d'honneurs au sien que l'on n'avait fait à celui des Sept-Dorraanls. Le maître du chien répondit sans se troubler : « Seigneur, l'histoire de mon chien serait trop longue à vous raconter. Mais ce qu'on ne vous a peut-être pas dit, c'est qu'il a fait un testament, et, entre autres choses dont il a disposé , il vous a fait un legs de trois mille piastres que je vous apporte dans ce sac. » Le cadi, entendant cela, se tourna vers ses gens et leur dit : « Voyez comme les gens de bien sont exposés à l'envie , et quels discours on tenait sur cet homme. »> Puis se tournant vers le maître du chien : « Viens, Hadji baba, lui dit-il; puisque

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tu n'as point fait de prières pour Tâme du défunt, je suis d'avis que nous les commencions ensemble \ »

Toute règle a ses exceptions qui la conflnnent. Voici une de ces exceptions :

Békir, riche particulier de Gallipoli, avait envie d'un jardin qui touchait à sa maison; mais aucune offre n'avait pu décider le propriétaire à le lui vendre. 11 suborna alors des témoins qui déclarèrent, contre la vérité, que le maître du jardin avait donné sa parole à Békir, et qu'il avait même reçu une somme d'argent comme arrhes du marché. Le juge était enibarrassé. Il connaissait le défendeur pour \m homme probe et religieux,* qui se fût fait scrupule de manquer à sa promesse , encore plus de prêter un faux serment. Or il venait de jurer sur le Coran que le prétendu marché était une pure invention de sa partie. Le cadi renvoya l'affaire au lendemain , et se mit à rêver aux moyens de démêler la vérité. Dans la soirée, Békir, qui s'était mépris sur les motifs de son hésitation , lui envoya cinq bourses ' qu'il crut propres à faire pencher la balance de son côté , et se présenta avec confiance

1 . La fin de la réponse attribuée au cadi forme un jeu de mots intraduisible en français, Texpression dont il se sert signifiant en même temps « commencer des prières » et « ouvrir un sac d'argent. »

2. 2500 piastres, une bourse (fcicè) valant 500 piastres ou ll5fr

ic lendemain à l'audience. 11 réitéra sa déclaration, que les faux témoins affirmèrent. Le prévenu continuait à nier. « As-tu des témoins ? lui dit le cadi ? — Hélas ! non, répondit-il. — Tu le trompes, reprit alors le magistrat en tirant les cinq bourses de sa poche ; en voilà cinq qui déposent en ta favem*. » Et, non content de le renvoyer de la plainte, il condamna Békir et ses complices à lui payer, à titre de dommages, la somme qu'ils l'accusaient faussement d'avoir reçue.

En dehors de la juridiction ordinaire des tribunaux, il existe, ou plutôt il existait en Turquie une autre juridiction, que l'on pouvait appeler prévotale , en ce sens qu'au lieu de se fonder sur le texte de la loi , elle puisait ses éléments dans les délégations du pouvoir suprême. Cette double juridiction, qui datait du temps des khalifes, était commune à tous les États mahométans. On la retrouve encore en Perse , au Maroc , en Barbarie. En Turquie, elle a été abolie par le tanzimat.

Aujourd'hui , dans toute l'étendue de l'empire , aucune sentence de mort ne peut être prononcée que par le grand conseil d'État ou de justice , et exécutée que sur l'ordre exprès du sultan.

Il y a trente ans à peine, le grand vizir, le capitan -pacha, l'aga des janissaires, le bostandji bachi , le moindre pacha ou bey , gouverneur d'une province, jouissaient plus ou moins du privilège

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d'administrer la bastonnade, de couper les (Nneilles ou le nez, de décapiter, voire d'empaler.

Delà, sans doute, bien des actes iniqij^s, d'autres d'une sévérité tdl^nent inouïe, qu'a(Mrès phisieors siècles la tradition en a conservé le souvenir.

Un jour le grand vizir Ali , parcourant à son ordinaire les mes de Stamboul, rencontra un jeune homme qui paraissait en proie à un violent chagrin.

« Qu'as-tu , mon fils? dit le yizk*.

— Efendim , répond le jeune homme , mon père est mort , et , comme la peste sévit dans la ville et que le fossoyeur a beaucoup d'ouvrage, il refose de creuser une fosse pour l'enterrer, à moins d'une somme exorbitante que je suis hors d'état de lui payer.

— Et à combien monte cette somme ?

— A quarante piastres, efendim.

-^ Tiens, en voilà quatre-vingts; port€4es toimême à cet homme, et commande^ui de creuser deux fosses. Je sprai présent moi-même aux funérailles de ton père.

— Qu'Allah te récompense , efendim ! >»

Peu de temps après , le vizir et sa suite arrivé^ rent au cimetière, où effectivement deux fosses^ avaient été préparée^. Lorsque le mort fut enseveli^ Ali , se tournant vers le fossoyeur :

« C'est toi , lui dit-il , qui as refusé de creuser une fosse pour ce pauvre défunt?

LA JUSTICE ET LE CULTE. 24<l

— Efendim , répondit le fossoyeur , je suis marié et père d'une nombreuse famille.

— Eh bien ! reprit le vizir , comme , au cas ot tu ne laisserais rien après toi, tes fils pourraient se trouver dans la même peine que ce jeunr homme , je veux pourvoir moi-même à ton enterrement. »

Le fossoyeur , bien qu'il comprît à peine le sens de ces pannes , pâlit. Au même instant , sur uu signe du vizir, les gardes le saisissent, le .lient forleoient, et l'ensevelissent vivant dans la fosse qu'il vient lui-même de creuser.

Une autre fois, ce même vizir interroge un jeune garçon arménien , de onze ou douze ans , qu'il a trouvé se laBientaut dans la rue, et apprend de lui qu'un janissaire lui a enlevé le pain qu'il venait d'acheter chez un bacul (épicier) pour le repas de lalaniille. Le janissaire était à quelques pas de là^ fknt avec ses camarades. Le vizir s'approche , le trouve encore nanti de l'objet du vol , et lui fait trancher la tête en sa présence.

Les musulmans n'ont p(Mnt de clergé ; il n'existe chez eux ni ordination ni consécration. L'imau n'est donc point , à proprement parler , un prêtre; sa fonction, analogue à celle du coryphée dans les ^œufs du théâtre antique , se borne à la récitation de la prière suivant certaines évolutions que les assistants répètent à son exevaipie. Cette fonction ,

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le premier venu peut la remplir à sa place. Aucune marque, d'ailleurs, ne le dislingue du reste des eroyanls. Attaché au service de telle ou telle niosquée , soit par le choix libre du fondateur , soit par la délégation de l'autorité, placé dans la dépendance du magistrat civil , qui le casse ou le déplace à volonté, il vit confondu avec les autres habitants du mahallè , et le crédit qu'il peut obtenir parmi eux dépend uniquement de sa personne , et non de son titre.

Les imans se divisent en cinq classes : les cheikhs^ ou prédicateurs ordinaires des mosquées; les khatihs , investis du droit de réciter , à la placo du souverain , le khoutbè ou prière officielle du vendredi à midi ; les imans proprement dits , auxquels sont dévolues les fonctions ordinaires du culte; les mueszins, chargés d'annoncer la prière aux cinq heures canoniques du jour; les cayims, qui sont les bedeaux et les sacristains de la mosquée.

Tous ces individus, de même que les ulémas non pourvus d'un office judiciaire, sont rétribués sur le vacouf, c'est-à-dire sur le bien-fonds delà jnosquée.

Leur nombre n'est point fixe. Le personnel des grandes mosquées se compose ordinairement d'an cheikh, d'un khatib, de trois ou quatre imans, de douze muezzins et de vingt cayims. Les mosquées

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inférieures n'ont le plus souvent qu'un seul iman, à la fois prédicateur , desservant et sacristain ; et , comme ce cumul ne suffît pas toujours à son entretien et à celui de sa famille, il y ajoute Texercice d'une profession quelconque , droguiste , parfumeur , maître d'école , etc.

Les khatibs et les cheikhs font seuls partie du corps des ulémas , et participent à leurs privilèges. Ces privilèges, insignifiants aujourd'hui, constituaient, sous l'ancien régime , une prérogative importante. Ils étaient à l'abri de la mort violente et de la confiscation , et aucune peine , hormis la destitution et l'exil , ne pouvait leur être infligée légalement.

On a bien parlé dans les temps anciens d'un genre particulier de supplice réservé aux ulémas dans les cas graves. On a prétendu, d'après une tradition populaire, qu'ils étaient piles dans un mortier, et l'on montrait encore, il y a quelques années, dans la première cour du Sérail, à l'un des angles du khass-akhour (écuries impériales), un mortier en marbre auquel on attribuait cette étrange destination. Toutefois les annales de la monarchie ne mentionnent aucun exemple de ce barbare supplice.

Le haut clergé , si l'on peut employer ce mot en parlant des khatibs et de leurs collègues , est donc le seul qui soit quelque chose par lui-même. Encore la considération dont il jouit n'est-elle point à

comparer à ceDe dont le peuple entoure les derviches et les émirs.

rai déjà dit quelques mots, en passant, des premiers '. Us ressemblent aux fakirs de Tlnde. « Babadec était nu comme un singe , et avait au cou une grosse chaîne, qui pesait plus de soixante livres. Il était assis sur une chaise de bois, proprement garnie de petites pointes de clous qni lui entraient dans les fesses, et on aurait cru qu'O était sur un lit de satin. Beaucoup de femme? venaient le consulter ; il était l'oracle des familles , et on peut dire qu'il jouissait d'une très-grande considération. » Les derviches sont un peu plus vêtus que Babadec, et ils ne se mettent pas comme lui des clous dans le derrière ; mais ils se frappent la poitrine h coup de barres de fer , s'impriment un fer chaud sur la joue et se roulent à terre comme s'ils étaient atteints d'épilepsie : ces exercices de jongleurs leur attirent, conune au fakir , une grande considération. On vient de toutes parts pour les consulter, et les femmes qui ont des enfants infirmes ou atteints d'une maladie locale les apportent au cheikh pour qu'il les guérisse en versant un peu de sa salive sur la partie malade.

1 . Voyez , sur rinstitution et Torigine des derviches , Lettres sur la Turquie, 1. 1, p. 9S et suivantes.

LA IUSTi€& m LK CULTE. i53

J*ai connu un de ces derviches dont le tékiè avoisinait ma demeure. C'était un grand homme sec et maigre, qui eût assez bien représenté le personni^e de don Marcasse dans le roman de Georges Sand. Une aventure assez plaisante, qui remontait déjà à idusieurs années , Favait fait surnommer Zeitieïdji {]e mangeur d'huile). Il habitait en ce temps-là une petite ville de province , où il menait une vie de véritable derviche , passant le jour en oraisons ou à dormir , la nuit à faire bombance. Il était principalement friand d'huile d'olive, dont les bonnes femmes du quartier le fournissaient ample** loent en temps ordinaire ; mais une année la récolte étant venue à manquer , sa provision ne tarda pas à d'épuiser. Il s'adressa alors à l'iman de la mosquée , et demanda la permission de demeurer durant la nuit dans le temple, à l'exemple de plusieurs de ses confrères, pour satisfaire à sa dévotion ; ce qui lui fut accordé sans peine. Mais au bout de quelque temps, l'iman, qui joignait à sa fonction celle de sacristain , et comme tel était chargé de l'entretien des lampes, s'aperçut qu'il était obligé de les remf^r plus souvent que par le passé, et il s'étonnait en lui-même de la quantité d'huile qu'elles consommaient chaque nuit. À la iiny ses soupçons tombèrent sur le derviche , et pour s'en éclaircir il fit cacher, un soir, deux hommes dans la mosquée. A peine se futr4), retiré après avoir

fermé les portes, que le derviche, se croyant seul, tira un pain de dessous sa robe , puis s'approehaut des lampes nouvellement remplies d'une huile fraîche et appétissante, en éteignit une partie,- et trempa, à la lueur des autres, son pain encore chaud dans les godets , en disant à chaque bouchée qu'il avalait : « Tout ce qui vient de Dieu est commun ; ce temple et tout ce qu'il renferme vient de Dieu , cette huile vient de Dieu , ce pain vient de Dieu, et je suis le serviteur de Dieu; partant je puis me nourrir de cette huile. » Il avait déjà épuisé le contenu de deux ou trois lampes, lorsque les deux gardiens, qui s'étaient approchés de lui tout doucement , lassés de suivre son manège et plus encore de lui entendre répéter à chaque bouchée : « Bou AUahdan guelur , ceci vient de Dieu , » firent pleuvoir sur ses épaules une volée de coups de bâton en répétant après lui : « Bou daha AUahdan guelur, ceci aussi vient de Dieu. »

Les émirs sont une autre classe de fourbes, mais moins dangereux. Qui ne se souvient d'avoir rencontré aux abords des mosquées, ou sur la place de la douane des tabacs, ces prétendus descendants du Prophète*, coiffés du turban vert, signe distiuctif de leur caste, et roulant entre leurs doigts les grains de leur chapelet? A voir la gravité de leur

1 . Par B'athimè i ou Fatmé , fiUe de Mahomet et épouse d*Ali.

maintien, leur barbe longue et vénérable, leurs lèvres agitées doucement comme s'ils marmottaient intérieurement quelque prière , on dirait de religieux ravis en extase. Nullement ; ce sont des charlatans qui attendent pratique. Aucun d'eux n'a jamais eu de licence; et cependant interrogez le premier passant osmanli, voire grec ou arménien, il vous dira qu'il a plus de confiance à leurs remèdes qu'à toule la médecine franque. Ils excellent surtout pour la guérison des érysipèleâ, très-communs à Gonstaiilinople. Voulez-vous avoir une idée exacte des allures et du procédé de ces docteurs d'une nouvelle espèce , écoulez le récit d'un de leurs « confrères » européens :

« Je me plaçai pour les examiner dans un café voisin. Il y en avait deux qui se promenaient alors lentement dans la petite place adjacente; ils étaient d'un âge mûr; leur taille était élevée, leur habillement simple , mais propre. Leur figure , sérieuse , avait quelque chose de doux et de vénérable. Us tenaient à la main un tesbih , sorte de chapelet dont les musulmans se seiTent conune de passe-temps. Ils s'arrangeaient de manière à ce que l'un ou l'autre fût toujours en évidence. Une demi-heure s'était à peine écoulée qu'une femme turque arriva sur la place avec un enfant de quatre à cinq ans ; quoique voilée selon l'usage, elle paraissait âgée de quarante ans, ¥A\fc

alla droit à rémir en vue et lui parla pendant une minute environ, sans doute pour l'instruire de sa maladie. Tous deux étaient là, debout, sans que les passants y fissent la moindre attention. Après s'être recueilli, l'émir récita d'une voix presque Èasse quelques prières en langue arabe, à en juger par sa prononciation gutturale; puis il mît une main sm* la tête de la malade, lui souffla sur le front, et, avec le pouce de la main droite, lui frotta légèrement l'espace qui se trouve entre le côté du nez et l'éminence molaire, ce qui me fît présumer que la femme avait un érysipèle de la face. En cinq minutes la cérémonie fut achevée. Plusieurs personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux-, se présentèrent successivement. Quelques-uns ne paraissaient pas malades ; d'autres, au contraire, la tète tristement enveloppée dans leiu: chàle, semblaient souffrir de fluxions variées. Les émirs ^ lisaient » avec une rare patience et un sang-froid imperturbable sur chacun d'eux, et à peu près de la même manière. >'

Du reste, ils ne font pas payer cher leur consultation : cinq paras, deux centimes! « La noble profession d'être utile à ses semblables, disait l'un d'eux à M. Brayer, doit être exercée avec exactitude, douceur et dignité, et non dans des vues d'intérêt pécuniaire. » Il ajoutait : « La santé et la maladie sont également dans les mains de Dieu;

c'est donc à lui qu'on doit s'adresser pour obtenir la continuation de Tune et la guérison de Tautre. L'homme qui Vit suivant les lois de la nature n'a pas besoin de médicaments. »

La postérité du Prophète est encore plus nombreuse à Constantinople qu'à Naples celle de saint Janvier. On n'en connaît pas le chiffre exact, attendu qu'il est quelquefois malaisé de distinguer les vrais des feux émirs; néanmoins l'on estime qu'elle forme au moins la trentième partie de la nation. Voilà bien des turbans verts! Il y en a dans toutes les conditions, à tous les degrés de la hiérarchie sociale, qui dans le clergé, qui dans la magistrature, qui dans la bourgeoisie, qui dans l'armée, qui mendiant à l'angle des carrefours, nonobstant la croyance générale qu'un véritable émir ne peut jamais tomber dans la misère ni être atteint d'aucune défectuosité corporelle. L'un d'eux, que j'avais connu à Brousse, quitta sa profession pour entrer au service d'un riche particulier de Stamboul. Je le reconnus parfaitement, quoiqu'il n'eût plus son turban vert. Je demandai la raison de cette particularité au maître de la maison. « C'est moi qui le lui ai Éait quitter, me répondit-il. Croyez-vous que je voudrais exposer un fils du Prophète à l'humiUation de servir la pipe à un chien de chrétien comme vous? Je suis trop bon musulman pour cela. D'ailleurs cela est gênant pour moi-même. Si mon

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2r» LA TURQUIE ACTUELLE.

domestique manopie à son service, comment puisje lui témoigner mon mécontentement? Frapper un turban vert! le réprimander même! qui l'oserait? Mais sans le turban, ce n'est plus qu'un seryiteur comme tous les autres, et j'en use à ma fantaisie. »

Cela me foit souyenir que j'eus pendant quelque temps un domestique grec qui s'appelait Ëpaminondas. C'était pour moi une gêne perpétuelle. J'hésitais à lui donner l'ordre le plus simple: « Épaminondas, brosse mes habits. — Épaminoudas, apporte mon tchibouk. » Il me semblait à tout instant voir se dresser devant moi l'ombre indignée du héros de Mantinée. Je lui demandai sll n'avait pas un autre nom. Comme tous ses coreligionnaires, il n'en avait qu'un. Force me fut de le renvoyer et d'en prendre un autre. Mais avant d'arrêter celui-là, j'eus soin de m'informer comment il s'appelait. — Dimitri. — C'est un grand nom aussi, à ce qu'il paraît, voire un nom de saint, mais saint de l'Église orthodoxe : va pour Dimitri !

Je reviens aux émirs. Ces intéressants personnages ont un chef qui porte le titre de NakHhuletchrafy commandeur des chérifs ou émirs*. Ce chef est un des principaux dignitaires de l'empire et

i. Eschraf est le pluriel de cher if, de même qae umera le pluriel de émir. Ces deux noms se domient également aux de$- •endtats du Prophète.

prend rang dans la hiérarchie aves les eaziaskers et le Stamboul efendici.

A la célébration du Mevloud^ ou fête de la nativité du Prophète, dans la mosquée de Sultan- Ahmed, il se tient sous une tente verte dressée exprès à la droite de l'autel, ^du côté du sultan. Aux deux baïrams , il a le pas sur tous les grands de l'empire. C'est encore lui qui remplit conjointement avec le cheikh-ul-islam la principale fonction dans la cérémonie du taklidi-seïf ^

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