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L'Osmanli ne voyage point, à moins de luolifs graves. Sou intérêt même a peine à triomplier sui' ce point de son apathie. Avant ces dernières années, il élait rare de voir un Turc, même de Constantinople ou de Smyme, parcourir les contrées de l'Occident. Le commerce extérieur était tout entier, comme il l'est encore aujourd'hui , entre Icîi mains des Grecs et des négociants européens des
Échelles. Quant aux rares ambassadeurs que la Porte envoyait dans les différentes cours, la plupart ne voyaient dans leur mission qu'un exil dont ils attendaient la fin avec impatience. L'un d'eux , Mohammed efendi, qui séjourna près d'une année à Paris, pendant la minorité de Louis XV, a laissé une relation imprimée de son voyage. Une seule chose parait avoir fait impression sur lui : ce sont les jardins de Marly. « En voyant, dit-il, ces merveilles, je compris le sens de ce beau passage du Coran : que le jpaonde est la prison des vrais croyants et le paradis des infidèles. » De retour à Constantinople, il dépeignait ainsi les Francs à Ahmed III : « Les Francs ne ressemblent pas plus <iux Turcs que la nuit ne ressemble au jour. Quand nous entrons dans un appartement, nous ôtons nos chaussures et demeurons la tôle couverte : un Franc fait tout Vopposé. Nous laissons croître notre barbe et nous rasons nos cheveux , nous écrivons de droite à gauche, nous mettons la nappe audessous de la table : chez les chrétiens tous ces usages sont renversés. Enfin, continuait-il, mettez un Franc la tête en bas et les pieds en l'air, vous aurez un Turc. »
Vers 1783, on vit à Paris un autre Osmanli, le premier peut-être qui eût été attiré en Europe par un simple motif de curiosité. Il se nommait Isaac bey, et était lié de l'amitié la plus
étroite avec le célèbre Hussein pachli, le compagDon d'enfance et le confident du sultan SéIim^ Sé^r fait mention de lui quelque part dans ses Mémoires. Il était suffisamment instruit, parlait avec facilité le russe, l'allemand et le français, affichait une grande tolérance et était fort bel homme, ce qui le fit bien venir en même temps des philosophes et des belles dames de Versailles. A quelque trente années de là, en 1816, le docteur Brayer le retrouva à Constantinople. Il était vieux, cassé. Néanmoins sa figure était encore distinguée, et il avait conservé dans son ton et dans ses manières quelque chose de la cour. Un jour que le duc de Rivière, ambassadeur de France à Constantinople , lui faisait compliment à ce sujet, il répondit en citant le distique de Saadi :
Je n'étais par moi-même qu'une argile grossière, mais je me suis trouvé quelques instants avec la rose , et j*ai retenu quelque chose de son odeur.
Il aimait à s'entretenir (mais en petit comité) de ses anciens voyages, surtout de son séjour à Paris et de ses succès à la cour de Marie-Antoinette. On ne l'appelait que le « beau Turc, » et il s'était beaucoup amusé , trop amusé ; car les plaisirs , plus que la fatigue, paraissaient avoir usé sa con-
1 . C'est le même Hussein dont j'ai donné plus haut répitaphe. Voy. page 94.
stitution. Le docteur l'engagea à se soigner plus sérieusement ; il n'en fit rien; il était redevenu musulman sous ce rapport. « Allah kerimî Dieu est grand! » répondait-il. Quelque temps après, on apprit à Péra qu'il était mort.
L'horreur des Turcs pour les voyages explique leur ignorance en fait de géographie. On conte à ce sujet une foule d'anecdotes. Â Gonstantinople, plus encore qu'à Paris , la nouvelle de la mort de Napoléon trouva longtemps des incrédules. « Comment, disait l'ex-ambassadeur Muhib efendi, témoin jadis des splendeurs de la cour impériale, comment tous ces muchirs et ces ridjals que le padichah avait enrichis ne sont-ils pas montés à cheval pour l'enlever de sa prison et le ramener en France? » On lui objecta que Sainte-Hélène était une île fort éloignée. « Eh! qu'est-ce que cela feit? »» répondit-U.
En 1847, un trois-mâts ottoman lit voile d'Alexandrie avec un chargement de blé pour Marseille; deux mois , trois mois s'écoulèrent sans que m le consignataire ni l'armateur entendissent parler du bâtiment. A la. fin, ce dernier reçut une lettre du capitaine , lequel l'avertissait qu'ayant relâché dans plus de vingt endroits sans pouvoir trouver le port qu'on lui avait indiqué, il avait, de guerre lasse, jeté l'ancre le long d'une terre qu'on lui avait dit se nommer Sardini» (la Sardaigne);
304 LA TCBOOE ACTUELLE.
que le inoufllage était eiuxllent, et qu*il comptmt \ rester jusqu'à ce qu*fl sût ce qu*il devait faire du navire et du chaigemenL
Je n*ai point connu ce brave capitaine et je le regrette : le récit de son odyssée £adt par lui devait être amusant. La jeune Turquie n'en est plus là; elle ne se contente pas de voyager en Allemape, en Italie, en France, en Angleterre, partout où Ton voyage; elle a adopté ïe costume, la langue, les mœurs de l'Europe; elle se promène la canne à la main , porte des gants jaunes et des boites vernies, et se coiffe du chapeau, quand elle n'est pas en tenue officielle.
C'est par la diplomatie que l'ébranlement s*est communiqué au reste de la nation. Aujourd'hui les Turcs affluent à Vienne, à Paris, à Londres; en va- Jent-ils mieux à Constaiitinople?
Spectacles, bals, concerts, tout cela est inconnu en Turquie. J'excepte l'Opéra italien de Péra, frér|uenté exclusivement par les Européens, les Grecs et les autres raïas. J'y ai vu pourtant quelques Turcs, et le sultan lui-même y vient une fois ou deux par saison. Quelquefois, à la musique de Donizetti et de Verdi, la seule goûtée dans les Échelles, comme en Italie, l'imprésario substitue une comédie ou une tragédie del maestro Scribe. A Constantinople et dans le Levant, toutes les pièces traduites du français sont de Scribe. Je me rappelle
avoir vu à Syra une affiche de spectacle annonçant pour le soir :
ORAZÏO,