‹ La TurquieChapitre 66 sur 86 · AsloMem, eaplanem^ noms de tepdresse · texte numérisé non relu

AsloMem, eaplanem^ noms de tepdresse

vert, et je répondis tout de travers à leurs demandes. Mon trouble excita leurs soupçons, et ils n*eurent pas de peine à tirer de moi Faveu de h vérité. Je fus traîné chez le cadi, qui me condamna à mort. C'était fait de moi, si le bruit de mon aventure ne fût parvenu aux oreilles du grand Yizir Bairaktar. Ce grand homme, jugeant avec raison que s'il y avait un coupable dans l'affaire ce n'étail pas moi (car enfin, seigneur, cette femme m'avait forcé à commettre le crime), cassa le jugement, et m'ayant mandé en sa présence : « Raià, me dit-il, « j'ai pu te sauver du supplice, mais je ne puis te « préserver des poignards qui menacent ta vie; « mets ordre à tes afiaires, quitte dans trois jours «< Constantinople, retourne dans ton pays, et garde- M toi de parler de ton aventure. » C'est ainsi, seigneur, que je quittai Constantinople et vins en cette ville, où, grâce à Dieu, mes affaires ont prospéré.

— Et la belle Eminé? lui dis-je.

— Ah! reprit-il, elle fut inconsolable de ma perte. Baïraktar voulait l'envoyer au supplice à ma place; mais elle fut sauvée, dit-on, grâce à l'intercession des ulémas. »

Les Grecs, les Arméniens , ceux-là surtout qui, par état, ont accès dans les harems , connue les médecins, les apothicaires, les barbiers, chargés de pratiquer la saignée, sont les seuls à qui il arrive de ces bonnes fortunes. J'ai connu un jeune apo-

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ihicaire dont la figure causait un tel ravage dans le cœur des belles musulmanes, ses voisines, que la police l'obligea trois fois à changer de quartier.

Depuis quelques années, la mode des médecins francs s*est introduite à Constantinople. On les appelle dans les harems, et non-seulement ils voient leurs malades à visage découvert , mais même ils inspectent leur langue, et leur tàtent le pouls comme il leur plaît. Auparavant, ils n'avaient aucun moyen d^aider leur diagnostic. Miray ma non tocca, disait-on à un jeune médecin de mes amis. Et , par la vue seule, il fallait non-seulement deviner le mal et le guérir, incKallah^ mais se mettre en état de répondre à des questions qui dépassaient souvent les données de la médecine. Le docteur Brayer raconte qu'un jour il fut appelé auprès d'une jeune femme qui lui parut jouir d'une santé parfaite.

• Hekim efendi (seigneur médecin), lui dit-elle, je voudrais savoir comment je me porte. »

 la manière dont elle accentua sa question, le docteur en comprit la véritable portée, et, prenant un air grave, après quelques minutes de réflexion :

« Hanem, répondit-il, se porte bien; de plus il y a quelque chose.

— Quoi donc? répliqua-t-elle avec vivacité.

— Hanem est enceinte.

— Pek etu (très-bien), dit la mère de la jeune

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femme, présente, suivant l'usage, à la consultation; mais de combien de môjsma tille est- elle enceinte? Dis-le-nous, je t'en prie. »

Après une nouvelle pause, et à l'aide de quelques indices qui lui étaient révélés beaucoup moins par son art que par la connaissance des mœurs et des habitudes turques , il prononça avec le même air grave que , inch'allah , hanem était enceinte de trois mois et demi à quatre mois. «•

Grande joie dan& l'assistance, n pensait en être quille, lorsque la cadine lui demanda avec instance si Fenfant était un garçon ou une fiUe. Tout autre que le docteur Brayer serait parti d'un éclat de rire. Mais lui, sans s'émouvoir, considère attentivement la jeune femme, se caresse pendant quelque temps les poils de la barbe , et répond avec assurance, que, inch'allah, l'enfant était un- garçon, et qu'il ressemblait parfaitement à son père.

« Que Dieu te fasse prospérer, hekim^ efendi , •• s'écrièrent t(3ûtes les femmes ; et le docteur se retira, comblé de bénédictions et de piastres.

Deux aventures qui arrivèrent de mon temps dans ce qu'on pourrait appeler la haute société turque produisirent un certain scandale. Le héros de l'une était un jeune médecin grec, qui porte un nom impérial, et qui se laissa surprendre avec l'épouse d'un des premiers conseillers du trône. Le héros de l'autre était un simple seïs (palefrenier).

qui s'enfuit avec la femme de son maître. De et* côté-là, les femmes turques sont sans préjugés. Il eût dépendu de l'époux outragé de faire suivre la trace des fugitifs; mais c'était un philosophe : il se tint coi et loua Keu de l'avoir débarrassé de s» femme. L'autre, qui n'avait pas eu ce bonheur, la renvoya à ses parents , tandis que son complice , qui était attaché à la maison de Réchid et à la veille de contracter une illustre alliance , fut exilé dans l'île de Candie. Il y a quelque vingt ans, ils n'en eussent pas été quittes l'un et l'autre à si bon compte : l'amant eût couru le risque d'être empalé ; la maîtresse, d'être cousue vivante dans un sac et noyée dans le Bosphore.

J'ai ouï faire maints récits, à Paris, de liaisons de femmes turques avec des Européens. Pour moi, après un séjour de plusieurs années en Turquie, je serais fort embarrassé de citer un seul fait à l'appui, sauf pourtant l'aventure arrivée à un Jeune coifleur parisien de Péra. Deux femmes turques entrèrent chez lui un matin, sous prétexte d'achats, et se glissèrent dans l'arrière-boutique. La police fiit avertie presque aussitôt et fit cerner la maison; mais on ne pouvait y pénétrer sans qu'un officier de l'ambassade fût présent. On eut le temps de percer une cloison par laquelle les deux femmes se glissèrent dans la maison voisine, et se sauvèrent de là dans le cimetière situé derrière.

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Le lendemain parut une ordonnance de police qui interdisait à toutes les femmes Osmanlies d'entrer, sous aucun prétexte, dans les magasins francs à Péra et à Galata; celles qui désiraient faire des emplettes devaient se tenir en dehors et se faire apporter les marchandises à la porte de la boutique sans y entrer.

Rapporterai-je ici un semblant d'aventure qui m'arriva à moi-même ? Je gravissais, à la tombée de la nuit, la longue rue qui conduit de réchelle de Scutari à l'entrée du grand cimetière. Une femme, qu'à son féredgè bleu et à ses babouches jaunes il était aisé de reconnaître pour une musulmane, montait en môme temps que moi la rue, en tournant de temps en temps les yeux de mon côté. Arrivée devant la porte d'un konak d'assez belle apparence, elle entra dans la maison, dont elle affecta de laisser la porte entre-bâillée, puis écartant les plis de son yachmak pour me montrer une ligure et une bouche les plus belles du monde, elle me fit signe de la suivre et disparut. Je promenai les yeux autour de moi : la rue paraissait déserte; seul, à une centaine de pas de la maison, mi vieax Turc à barbe blanche, assis sur un escabeau devant la porte d'un café, fumait son tchibouk dans un état complet d'immobilité. Mais je savais qu'il ne fallait pas trop s'y fier, et une foule d'histoires plus ou moins tragiques que j'avais ouï conter et

qui me revenaient en mémoire, celle, entre autres, toute récente, d'un capitaine napolitain, redoublaient mon indécision.

A la fin je m'arrêtai , comme il arrive toujours, à un moyen terme. Vis-à-vis de la maison , de l'autre côté de la rue, était un cimetière de peu d'étendue, planté de grands arbres; je me dirigeai sans affectation de ce côté, pensant que mon inconnue, qui , invisible pour moi derrière ses jalousies , devait suivre de l'œil tous mes mouvements, ou viendrait elle-même me rejoindre, ou m'enverrait quelque message. En effet, dix minutes à peine s'étaient écoulées, que la porte se rouvrit et donna passage à une femme, également enveloppée d'un féredgè; seulement, il me parut avoir changé de couleur, et de bleu être devenu vert. Le féredgè descendit la rue du côté opposé à celui où je me trouvais, puis, s'arrêtant l'espace d'une seconde pour s'assurer qn'Q n'était point observé, il tourna à gauche, et je le vis, l'instant d'après, poindre entre les arbres, puis se diriger lentement de mon côté. Quand nous ne fûmes plus qu'à quelques pas, il s'arrêta, et une voix douce, quoique avec un léger tremblement , glissa jusqu'à moi : « Tchelebij viens, ma maîtresse veut te parler.

— Et que me veut-elle, ta maltresse? » , La jeune fille, car elle ne paraissait pas plus de

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qoatORe oa quinie ans, me regarda d*im air étonné; en effet, ma qaestkm était stopide. « Je te dis, reprît-elle, qa'dle Teat te parler. — Eh iMent que ne ¥ient-dle îd? Ton y est au

A ces molsv Ttffn succéda à rélonnement sur la figure de mon inlcriocittrke. «^ (Hataz! oImêos! c'est impossible, « reprit-elle arec Cen, et la pauvrette eniama un long discours que je ne compris qu*à moitié, pour me démontrer cette impossibilité. L'animation de son débit avait dérangé quelque peu les plis de son yachmak : eUe me parut charmante, et je commençais à me dire à part moi que, dans ce pays, rien ne ressemble plus à une grande dame que sa soubrette, lorsque, en voulant me rapprocher de reubnt, qui se tenait toujours à distance respectueuse, je marchai, sans y prendre garde, sur la patte d'un chien couché parmi les hautes herbes. L'animal s'enfuit en hurlant; aussitôt mille aboiements lui répondirent; le vieux Turc leva les yeux pour connaître la cause de ce tumulte; l'enfant, effirayée, se sauva, et j'en restai là de mou aventure.

Puisque je suis eu train de conter, je dirai au lecteur ce qui était arrivé au capitaine napolitain. Un vendredi , comme il signar Gaetano passait sur l'Atineidan , à l'heure où les fidèles sortaient de la mosquée, il remarqua une jeune Turque fort bleu

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feite et accompagnée d'une seule esclave , qui lui •décocha en passant une œillade assassine. Le capi* laine , percé au cœur par ce regard , suivit avec précaution les deux femmes jusqu'auprès de la <;olonne Brûlée, où elles entrèrent dans une boutique pour faire des emplettes. Craignant d'être remarqué s'il restait dans la rue à guetter la sortie <le son inconnue, le capitaine se posta dans un café situé en face de la boutique, et d'où il ne perdait pas un seul de ses mouvements. Il sentit redoubler son" ardeur en la voyant diriger à plusieurs reprises les yeux de son côté , et lorsqu'elle sortit du magasin , après un bon quart d'heure , il s'apprêtait à la suivre encore jusque chez elle, quand un geste significatif l'engagea à demeurer à sa place. Ce geste voulait dire en même temps « adieu » et « à bientôt. »

En effet , le vendredi suivant , le capitaine , qui n'avait pas manqué de se rendre à la même heure aux abords de la mosquée , ne tarde pas à voir paraître son inconnue , accompagnée d'une autre <î»clave qui porte un paquet assez volumineux. Elles s'arrêtent un moment, comme pour se consulter; un signe de la belle voilée apprend au capitaine qu'il est reconnu , un autre qu'il peut la suivre, et elles se remettent en marche. Ewivaî elles suivent cette fois une autre route et ont l'air de se diriger du côté du quartier des Juifs, lieu

ordinaire des rendez-vous amoureux. Le cœur du capitaine Gaetano bat avec violence. Là , elles entrent dans une boutique de peu d'apparence, attenant à une pièce intérieure , où la belle disparaît après avoir fait un dernier signe. Le cœur du capitaine Gaetano bat plus fort. Il s'élance ; d'un bond il est dans l'amère-boutique. Oimè ! la porte se referme , et l'esclave , jetant bas son féredgè , montre à ses yeux stupéfaits un vigoureux Osmanli à barbe touffue, qui, d'une voix de tonnerre et le candjiar à la main, le somme d'opter entre le pal et le turban.

« Le turban ! le turban ! » s'écrie l'infortuné capitaine. Et l'inconnue, dépliant le paquet, lui fait voir im costume complet de musulman. Il faut s'exécuter. Il s'informe cependant si, en changeant de religion, il pourra se flatter d'épouser sa maîtresse , à quoi l'homme au candjiar réplique qu'étant lui-même son mari , il ne voit pas commuent cela pourrait se faire; qu'au reste rien ne l'empêchera de prendre trois ou quatre autres fenunes pour se consoler. Gaetano soupire ; en ce moment il a toutes les femmes en horreur. Cependant il est sur le point de réciter la formule fatale qui doit le faire musulman , lorsque le marchand juif intervient en faveur du coupable, et propose au Turc de lui faire grâce moyennant une honnête rançon, dont il touchera sa part. L'autre se fait longtemps prier,

mais enfin il consent , et le capitaine Gaetano en est quitte pour la peur et pour quelques milliers de piastres.

Combien de touristes pourtant, d'Anglais surtout, que j'ai rencontrés, se vantaient à moi d'avoir eu les bonnes grâces de femmes turques ! Je n'essayais pas de les désabuser; à quoi bon? Pourtant le procédé ^t bien connu de quiconque a passé quelque temps en Turquie. Un de ces hommes dont abondent toutes les grandes capitales fréquentées par les étrangers , avise à la sortie du bazar un fils d'Albion qui se promène la canne à la main, le nez au vent, et que la vue de cette mascarade de dominos verts , bleus, jaunes , a mis en veine de galanterie. Il Taborde d'un air de mystère , et lui glisse à l'oreille quelques mots , à quoi l'autre répond par une série de yes^ yes, dont l'intonation dénote une certaine satisfaction intérieure. Mais l'entreprise est ardue, elle exige beaucoup de pourparlers, de démarches, de précautions à prendre, de gens à gagner; partant, beaucoup d'argent à dépenser. Yes , voilà dix livres, vingt livres : l'Anglais est riche. Il y aura peut-être des dangers à courir. Yes : l'Anglais est brave, et d'ailleurs

.... Duro place! empta labore voluptés.

\près une couple de jours, le rendez-vous est

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donné dans une maison tierce du quartier de B^ lata, à la tombée de la nuit. L'Anglais se laisse conduire ; le voilà en présence de l'objet qu'il est venu chercher des bords delà Tamise; le costume, le langage, l'ampleur de la forme, jusqu'à certaines particularités de la nature la plus intime, rien n'y manque, et le lendemain il a la satisfaction d'inscrire sur son hand^s book cette bienheureuse phrase: To day, 20 august 185..., sleept tvithû T%trkish lady. Or, la lady turque est tout simplement une fille arménienne , instrument ordinaiiip de ces sortes de supercheries.

Sevrées d'intrigues amoureuses au dehors , les femmes turques se rattrapent-elles au dedans, à l'instar des dames romaines du temps de Pétrone? On pourrait le supposer, d'après un firman rendu il y a quelques années , qui leur interdit de prendre à leur service des cochers au-dessous d'un certain âge. Voici le passage de ce firman i qui porte la date du 29 chaban 1259 (1843) :

«< Les fetnmes ne feront pas usage de yachmaks trop transparents.; elles se voileront la gorge et les cheveux , et les conducteurs de leurs voitures ne devront être ni jeunes ni élégants. »

Que l'ombre du harem n'abrite de secrètes débauches , on n'en saurait guère douter. Mais qui a fait le mal? Je ne crois pas que dans un pays les femmes naissent avec des instincts pires que dans

un autre. Les dérèglements où elles s'abandonnent en Turquie proviennent moins de la corruption de leur nature que des vices de l'état social. L'isolement où elles vivent, l'ignorance qui en est la suite, sont en grande partie la cause du mal. ÂiTranchissezies (Mahomet a commencé , il ne faut que compléter son œuvre); en les plaçant au rang qui leur Convient dans la société, donnez-leur les lumières propres à les diriger dans la vie ; faites-les libres et instruites , et vous les ferez vertueuses.... comme chez nous. Mais il faut que ces deux choses , l'éducation et la liberté , marchent de conserve ; autrement (et c'est là actuellement pour la Turquie le grand problème à résoudre), vous risquez de les rendre malheureuses sans les rendre plus morales. Je m'entretenais assez souvent à cet égard avec un de mes amis osmanlis. Osman aga était trop Turc pour que je pusse aborder un pareil sujet avec lui. Mais mon autre ami, élevé en France, dolié d'un esprit élevé , exempt de préjugés , plus rapproché de moi par l'âge, puisque nous avions été camarades d'études , m'offrait un interlocuteur à souhait. Un jour, il me développa certaines considérations dont je fus d'autant plus frappé à cette époque qu'elles m'ouvraient un ordre d'idées et de faits entièrement nouveau pour moi. J'essayerai de les rappeler ici, telles que je les retrouve, après plusieurs années, dans mes souvenirs.

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A mon arrivée à Constantinople, un de mes premiers soins avait été de cherdier Méhémet (il ne s'appelait pas Méhémet, mais le lecteur comprendri sans peine, tout à Theure, les motifs de cette lésenre); je n*ens pas de peine à le trouYO*. 11 me reçut à bras ouverts, comme un camarade qn'cm a aiméct qu'on n*espérait plus revoir. 11 était resté Françû de manières , de langage , avec une simplicité rare chez un Turc de la réforme. H m*accabla de questions sur Paris , sur la France.

r. Vous aimez toujours notre pays? lui dis-je.

— Est-ce qu'il y a une contrée qui vaille la France? » me répondit*U.

11 T avait séjourné longtemps , y avait fait la plos grande partie de ses études, et parlait notre langue comme un étranger qui la parle bien , c'est-à-dire mieux qu'un Français. Nous nous séparâmes fixt satisfaits l'un de Tautre, non sans promesse de nous revoir. En effet , deux jours après, il vint pour me rendre ma visite. Mais j'étais sorti depuis le mafia. Ma journée entière se passait en courses , en promenades. Je ne sais combien de semaines s'écoolèrent. Puis le printemps arriva, et, suivant les habitudes de villégiature du pays, j'allai demeurer à la campagne. Les mois d'avril et de mai sont délicieux à Constanlinople. La terre est encore verte, et il n'y a pas assez longtemps que le ciel est blea pour qu'on en soit ennuyé. J'appris par hasard que

Hion bey ( il n'avait alors que ce ^mple titre ; depuis il a été promu à Fun des premiers emplois de rÉtat ) avait son yali dans mon voisinage. Je retournai le voir un matin. Notre liaison, tempéi*ée d*abord par une sorte de réserve, devint plus intime» à mesure que nous nous retrouvions» arrivés à la maturité de Tàge, ce que nous avions été dans le collège au début de notre jeunesse. Un jour nous vînmes à parler des femmes. C'était la première fois que nous abordions ce sujet de conversation. Je me montrais aussi Turc qu'il était Français , et je m'étais toujours abstenu , quelque envie que j'en eusse , de lui faire des questions à cet égard. Je ne savais pas môme s'il était marié ; chaque fois que j'étais allé le voir, il m'avait reçu , suivant l'habitude, au sélamlik.

« Une chose m'étonne, lui dis-je, c'est que vous, qui avez demeuré si longtemps en France , vous aye« pu vous résigner à la vie du harem. La femme^ telle qu'on la comprend en Orient et telle qu'elle doit être dans la réalité , si j'en puis bien juger» vous suffît donc?

— Oh l moi, répondit-il en souriant , c'est autre chose. Mais vous jugez mal nos femmes , si vous ne voyez en elles que des automates. Sans doute elles ne sont pas instruites comme en Europe; mais l'imagination, la vivacité des sensations, une certaine poésie naturelle , suppléent chez elles

à la culture de l'esprit. Je vous parle , il est vrai, des femmes hors du commun. Quelquefois nous trouvons en elles de véritables campagnes ; nombre de maris même se laissent conduire par. elks et leur abandonnent toute Fautorité dans le sélamlik aussi bien que dans le harem. Quand je vous dis que nous sommes en voie de nous civiliser! Puis les harems se visitent plus fréquemment, on y fait de la musique de Donizetti ou de Verdi ; le piano y est en grande faveur; on y cause, de quoi? je ne saurais vous le dire , car je n'assiste point à ces conversations, mais je suppose qu'on n'y agite pas de moins graves questions qu'en France : parun;, amour, intrigues, etc.

— Tant qu'il vous plaira , répliquai- je ; mais vous , vous ? Ce vide absolu de l'esprit est fait pour fatiguer à la longue. Eve était ignorante, mais elle était curieuse , et vos femmes , non-seulement ne savent rien , mais n'éprouvent pas le moindre désir de savoir. Quel charme durable peut avoir pour vous la compagnie d'êtres avec lesquels vous ne sauriez être en communauté ni d'idées ni de sentiments, à qui vous refusez une âme et que vous excluez de l'espoir du paradis ? »

Mon interlocuteur sourit en m'entendant prononcer cette phrase ; mais la politesse musulmane ne lui permettant pas de m'interrompre, il attendit que j'eusse cessé de parler. « Savez-vous, me dit-il

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alors, que vous me faites la partie belle et que j en m'objectant cette vieille fable , vous vous exposez à ce que je rétorque contre vous l'argument? Est-ce que plusieurs de vos docteurs n'ont pas composé des thèses en latin pour prouver que les femmes n'appartiennent pas à l'espèce humaine? Nierezvous le fait? Alors, pourquoi l'admettre chez nous? Mais vous m'avez raconté la légende, voici l'histoire. Un jour il échappa au Prophète de dire que les vieilles femmes n'entreraient point en paradis ; sur quoi la mère d'un des ashàbs *, qui était fort âgée, se mit à crier de toutes ses forces. « Rassurem toi, ma mère, reprit alors l'apôtre de Dieu; il « est bien vrai que les vieilles femmes n'entreront « point dans le paradis, parce que toutes seront ra- « jeunies avant que d'y entrer. » Qu'eût répondu de mieux un de vos philosophes beaux esprits ? Telle est pourtant l'origine de ce préjugé , que , suivant notre- croyance, les femmes n'ont point d'àme, ou, si elles en ont une, que cette àme doit périr comme celle des bêtes, et qu'elles ne recevront aucune récompense dans l'autre vie '. »

1. Nom donné aux compagnons et aux premiers disciples du Prophète.

2. Au contraire , le principe de la responsabilité morale de la femme est admis partout dans le Coran , qui déclare expressément que, dans la distribution future des peines et des récompenses, il ne sera fait aucune distinction entre les sexes. (Voyez Coran , xxxiii.)

La discussion se prolongea assez longtemps sur ce terrain. Quoi que pût me dire M^émet, feu reprenais toujours à mon thème » qu'une femme sans idées est une créature insupportable , par la raisoB que l'esprit joue dans l'amour un aussi grand r(k que le sentiment, et que le vide du cenrean finit par appauvrir le cœur.

« Ah! réplîqua-t-il ; voilà un de ces raffiaements produits par cette civilisation dont nous sommes si follement peut-être et si impmdemroent épris ! Vous avez corrompu toutes les voies; vous avez gâté l'amour en en feisant un je ne sais quoi qui n'existe pas dans la nature. Vous avez été jusqu'à dénaturer le type de la beauté physique. Si vous pouviez pénétrer dans nos harems, c'est là que vous rencontreriez de vraies femmes, de splendides créatures, comme aux premières époques du monde , et non de poétiques squelettes comme vos poupées parisiennes. Tenez, ajdtita-t-3, vous êtes mon ami, et de plus un galant homme, je puis.... Eh! pourquoi non ?... »

Il frappa dans ses mains; un vieux domestique parut , à qui il dit quelques mots en turc , et qui revint au bout de quelques minutes.

« Venez , » me dit Méhéraet.

Nous nous levâmes, nous franchîmes, en traversant un assez grand nombre de pièces, cet espace intérieur qui sépare le sélamlik du harem et qui

est désigné 80us le nom de mabeïn^ et mon guide m'introduisit dans un petit salon meublé tout à fait à la turque , sauf un piano et une étagère garnie de livres. A notre vue , une femme assise sur le sofa se leva à moitié et tendit la main à Méhémet. «Ma femme, » me dit-il simplement. Tétais ébloui. Il était impossible , non pas de voir, mais de rêver une créature plus complètement belle. Je ne saurais vous décrire exactement son costume ; tout ce que je me rappelle, c'est qu'il lui allait à merveille. " Eh bien ! ai-je raison ?

— Oui , comme Scipion entraînant ses juges au Capitole.

— De quoi s'agit-il entre vous? » dit-elle. Je la mis au courant de notre discussion.

« Ah ! reprit-elle , je ne sais s'il manque quelque chose au bonheur de Méhémet, mais rien ne manque au mien.

— Vous ne vous ennuyez point dans votre solitude?

— Comment m'emmierais-je? Mon mari passe auprès de moi tous les instants que lui laissent son service et les devoirs de sa position, et, quand il n'est point là, je l'attends. De cette fenêtre, je suis de l'œil son calque jusqu'à ce qu'il ait tourné la pointe du Sérail , et au retour, je le reconnais entre tous bien avant qu'il ait abordé à la petite échelle. Je brode, je me promène, je fais de la

musique, j'apprends à lire à mon fils et je lis pour mon propre compte. » Et elle me montrait sa bibliothèque, où je reconnus , à côté de livres et de manuscrits orientaux , plusieurs ouvrages français de poésie et d'histoire.

J'étais ravi de plus çn plus , non sans une nuance d'étonnement que je m'efforçais de dissimuler. Elle s'en aperçut néanmoins : « Avouez-le, dit-elle, vous êtes surpris que je puisse vous répondre dans votre langue, que je lise vos auteurs? Ah ! j'ai éprouvé bien des difficultés, et j'étais pour Méhémet une pauvre écolière. »

J'essayai, dans le cours de la cohvei-sation , de surprendre chez elle un désir, une aspiration vers quelque chose; mais ce fut en vain. Peut-être s'aperçut-elle du piège que je cherchais à lui tendrts car rien ne lui échappait. Elle se contentait de sourire; ^lle parlait de tout ce qui était le passé ou l'inconnu pour elle, doucement, harmonieusement, le sourire sur les lèvres, comme à la veillée, on parle, entre amis, des incidents d'un lointain voyage. « Mais c'est d'un monstrueux égoïsme, m'écriai-je.

— Un égoïsme à deux, répliqua-t-elle.

— Quoi ! tout glisse dans cet abîme , et demain le souvenir de ces deux heures n'existera plus pour vous ?

— Vous voilà bien! dit-elle. Que votre amour-

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propre se rassure. Votre souvenir ne s'effacera jamais ; il demeurera lié à celui de notre longue et amicale causerie. J'ai présentes à l'esprit toutes les heures écoulées depuis mon mariage. Il y a comme cela mille particularités indépendantes des jouissances éprouvées, qui restent mêlées au souvenir de ces jouissances. Dernièrement, nous étions assis, Méhémet et moi, sous un berceau de chèvrefeuille. C'était le soir, le soleil se couchait dans la mer de Marmara : tout à coup un rossignol (vous savez que la vallée que vous avez travei'sée pour venir ici s'appelle la Vallée des Rossignols) se mit à chanter; nous nous tûmes pour l'écouter. Je n'oublierai jamais ce chant du rossignol; il n'était pas mon bonheur, il en faisait partie. Vous serez comme cela pour moi.

— Je doute, répondis-;ie, que mon amour-propre trouve son compte à vos paroles; mais elles accroissent mon admiration pour vous , et mon amitié pour Méhémet, » ajoutai -je en tendant la main à ce dernier.

Les heures s'écoulaient; il semblait que nous nous fussions toujours connus.

« Ne soyez pas surpris , me disait-elle , que je vous parle avec cet abandon. Vous n'êtes point un nouveau venu pour moi ; croyez-vous que , depuis quatre ans que nous sommes mariés, Méhémet ne m'ait pas parlé de vous î »

Je ne vis jamais de femme plus complètement, plus sincèrement éprise. L'amour Favait pénétrée jusqu'à la moelle. Elle s'arrêtait parfois involontairement au milieu de la conversation ; le sourire qui éclairait son visage faisait place à une expression sérieuse et réfléchie ; elle regardait son mari, et tout ce qui l'entourait semblait avoir disparu pour elle. Pais elle lui tendait la main, et se retournant vers moi, sans s'excuser, mais la figure nuancée d'une légère rougeur, elle reprenait sa phrase où elle l'avait interrompue. Cela durait à peine quelques secondes. Hais quelle expression dans son regard et sur ses lèvres!

Je lui demandai si les femmes qu'elle connaissait se trouvaient malheureuses.

« Cela dépend, répondit-elle. Tant que dure l'attachement de leurs maris, comme elles sont maîtresses absolues dans leur intérieur et peuvent satisfaire toutes leurs fantaisies, elles sont heureuses du seul bonheur qu'elles envient. Mais si cet attachement vient à s'éteindre ou à se refroidir , c'est alors que commencent les jours d'amertume ! Elles sont encore maîtresses au logis , et la loi les protège toujours également; mais que d'humiliations, que de souffrances se cachent derrière cette protection ! Pour elles , en réalité, la mort conunence à la première ride qui vient, à la première affection qui s'éteint. Mais instruites dès leur enfance à considérer cette tin comme un mal nécessaire, elles

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ne tardent pas à s'y habituer, et, les premiers accès de colère et de jalousie dissipés , se résignent à leur sort. »

 je ne sais quel projet que formait la jeune ' femme et où elle me mettait obligeamment en tiers:

« Oubliez-vous, lui dis-je, que je pars?

— C'est vrai, je dis des folies; mais qui vous force de partir? Restez avec nous; nous vous trouverons une femme. »

Je fus sur le point de répondre une platitude ; mais Je me retms à temps, et me contentai de faire un signe de tête négatif.

* Au moins, dit-elle, vous reviendrez nous voir,

— Eh bien ! dis-je à Méhémet quand nous fûmes seuls, qui de nous deux a raison? L'exception prouve la règle , et la personne que nous venons de voir serait une exception à Paris conune à C!onstantinople.

— Il est vrai , répondit-il, que j'ai eu du bonheun Dieu m'a donné pour compagne une créature d'élite. Elle était disposée par instinct à comprendre toutes les beautés de là nature et de l'art; l'initiation s'est faite comme d'elle-même. Et, comme Dieu a permis que jusqu'ici nous n'ayons pas été séparés , cette vie nouvelle ne lui a apporté que des jouissances. Maïs que je vienne à lui manquer, l'oasis se changera en désert. Nous en avons un cruel exemple. Vous connaissez un tel? »

El il me nomma un des hommes le plus universellement aimés et considérés parmi les hauts fonctionnaires de la Porte.

« Oui , lui dis-je , et j'ai souvent été frappé de sa tristesse.

— Eh bien ! il a commencé comme moi ; puisséje ne pas finir comme lui! Après avoir séjourné en France durant plusieurs années, il revint ici et épousa une jeune fille à qui il avait été fiancé dès son enfance. Elle avait treize ou quatorze ans, et était merveilleusement douée d'esprit et de beauté. Violemment épris d'elle, il prit à tâche de cultiver ses heureuses dispositions; il orna son esprit de toutes les connaissances que lui-même avait puisées en France , lui apprit les langues, l'histoire des sociétés, les arts. Qu'arrivat-il? Chargé d'une mission au loin, il dut partir seul. Séparée de l'homme qu'elle aimait uniquement, sevrée de ces jouissances intellectuelles qui pour elle étaient devenues un besoin, la pauvre femme languit dans le harem. Elle rechercha la société de ses compagnes pour se distraire ; mais elle se trouva dépaysée parmi leurs plaisirs; elle se consuma lentement et mourut avant d'avoir dixhuit ans. Ce fut un coup terrible pour son mari, qui se regarde comme coupable en grande partie de cetle mort. « J'ai été bien égoïste , »» m'a-t-il dit bien des fois; « j'ai sacrifié cette chère créature

« à un désir de satisfaclion personnelle. Inipru- « dent ! je croyais rendre mon bonheur plus durat« ble , et je l'ai détruit à jamais ! J'ai compris trop « tard le danger de ces éducations exceptionnelles « qui nous isolent du milieu où nous sommes ap- « pelés à vivre. Une femme , quoi qu'on fasse, vit « toujours par le cœur plus que par les idées. « Mieux vaut la laisser ignorante que d'en faire « une étrangère dans sa patrie et parmi ses com- « pagnes. »

Méhémet se tut , absorbé en apparence par de pénibles réflexions. Mais bientôt un serviteur vint nous prévenir que les illuminations de Stamboul étaient terminées ; nous montâmes sur la terrasse de son jardin, d'où la vue embrasse toute l'étendue des Sept-Collines, et nous jouîmes du plus ravissant spectacle que le regard humain puisse contempler.

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