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CHAPITRE VII

KALEMIIE.

Classement et hiérarchie des fonctionnaires. — Budget des emplois civils. — Différences avec l’ancien régime. — Luxe des domestiques.—Singulier mode de payement. — Hadji Méhémet, pacha d’Erzeroum , et le consul de France. — Corruption de l’administration.— Etrange sortie de lord Redcliffe, ambassadeur d’Angleterre. — Conversation avec un efendi à propos de cet incident.

Le système administratif de la Turquie, si original à tant d’égards, est en même temps trèssimple et très-libéral , et laisserait peu de place à la critique , si un meilleur choix présidait à la distribution des emplois. Ici , comme dans le gouvernement , les abus naissent des hommes.

L’administration turque se divise en deux branches : la bureaucratie ministérielle, qui a son siège dans la capitale, et l’administration civile et tinancière des provinces.

La première branche , désignée sous le nom de kalcmiiè \ comprend la généralité des emplois su-

I . C’est-à-dire les emplois de la plume , de kale ni , roseau , plume.

périeurs et inférieurs du Divan, depuis les directeurs généraux des. ministères jusqu’aux simples commis. Elle est formée de cinq rangs de fonctionnaires, dont le plus élevé correspond, dans l’ordre militaire, qui est comme en Russie la base de la hiérarchie civile , au grade de général de division. Le premier rang et le second sont composés chacun de deux classes.

Cette assimilation est ainsi réglée d’après Y Annuaire de l’empire ottoman pour l’année 126(5 (1850).

Fonctionnaires hors rang. . . Muchir ( feld-maréchal. )

Ie' rang (deux classes) Général de division.

T rang ( id. ) Général de brigade et colonel.

3* rang Lieutenant-colonel.

4e rang Chef de bataillon.

f>' rang Capitaine.

L’administration civile des provinces comprend l’administration proprement dite, concentrée entre les mains des gouverneurs et de leurs délégués , et les iinances.

Le traitement des employés de l’ordre civil . pour les deux branches, figure au budget pour une somme approximative de quarante-cinq millions de francs.

L’exagération de cette somme, comparée aux ressources dont dispose l’État , est rendue plus choquante par la manière dont elle est répartie. Nulle part il n’existe autant de disproportion

qu’en Turquie entre les émoluments des crades inférieurs et ceux des grades supérieurs. Et notez qu’ici l’État se ruine par sa parcimonie autant que par sa prodigalité. Ainsi, tel employé de la douane ou de l’arsenal, obligé de se contenter d’un salaire de vingt-cinq à trente francs par mois, lorsque, à côté de lui, un chef de service émarge mille ou douze cents francs, fera tort à l’État de vingt fois , cent fois cette somme , pour trouver le surplus dont il a besoin. La même inégalité existe dans l’armée, où un général de division reçoit jusqu’à cent trente-huit mille francs de solde, un colonel huit mille francs, un capitaine moins de quatorze cents francs.

Sous l’ancienne administration, les pachas et les beys des provinces, la plupart héréditaires, jouissaient d'une autorité presque illimitée dans leurs gouvernements. Quelques-uns même étaient parvenus à se maintenir dans une sorte d’indépendance vis-à-vis de la Porte. Retranchés derrière les murailles de leurs châteaux, comme les petits tyrans de l’ancienne Grèce et les barons du moyeu âge, ils bravaient les firmans du Grand-Seigneur, et pesaient sur les populations, musulmanes ou raïas, de tout le poids d’une oppression sûre de l'impunité. De loin en loin, il est vrai, un pacha rebelle qui tombait mort au sortir d’un repas, ou un dérè-bcy que l’on trouvait un matin dans son lit percé

d’un poignard, avec le fetva du mufti cloué sur sa poitrine, attestaient qu’un reste d’autorité veillait derrière les murs du Sérail. Mais ces terribles exécutions , frappées dans l’ombre , révélaient ellesmêmes la faiblesse du pouvoir, et, après un court intervalle de stupeur, les choses ne tardaient pas à reprendre leur cours.

Mahmoud commença par déblayer le sol de cette féodalité au petit pied, qui avait fini par le couvrir comme d’un réseau. Après lui, les ordonnances de 1840 et de 1846 limitèrent encore l’autorité des pachas , en introduisant dans l’administration le principe de la séparation des pouvoirs tel qu’il est établi dans les États européens. Par là , un grand nombre d’abus furent détruits. Beaucoup , néanmoins , subsistent ; mais ceux-là sont un effet des mœurs , plus difficiles à réformer que les institutions.

Si l’on ne voit plus , comme autrefois , un pacha, allant prendre possession de son gouvernement, traîner à sa suite une troupe de trois ou quatre cents individus, cuisiniers, cochers, palefreniers, tchiboukjis , secrétaires , intendant , chapelain , médecin, astrologue, etc., le luxe de la domesticité , surtout chez les hauts fonctionnaires , n’en continue pas moins à être hors de proportion avec leur fortune personnelle ou les émoluments de leurs places. Un chef de bureau dans un ministère,

ou un délégué des finances, qui reçoit de quinze à dix-huit mille francs par an , n’a pas moins de dix domestiques à son service, tant libres qu’esclaves. Si de la maison d’un efendi de deuxième ou de troisième rang l’on passe à celle d’un muchir civil, à Constantinople, il faut quadrupler ou quintupler ce nombre. Dans les provinces, où les vieilles mœurs sont plus fortement enracinées, la progression s’accroît encore. Rien ne répond mieux à l’idée que nous nous faisons de l’existence d’un haut baron dans son manoir féodal que le train de vie actuel d’un ridjal turc (on donne ce nom aux grands de l’empire en général) dans son konak ou dans son yali : maison et table ouvertes à toute heure et à tout venant , nuée de serviteurs encombrant les cours , les escaliers , les antichambres , vivant aux dépens du maître et rançonnant les visiteurs. C’est la même prodigalité, la même insouciance, le même gaspillage ; l’absence de la femme se fait sentir là comme dans la société du moyen âge.

La maison de Hadji-Méhémet, pacha d’Erzeroum, était montée sur ce pied. Il ne comptait pas moins de cent à cent cinquante individus pour son service et celui de son harem. 11 les nourrissait sufiî— sainment de pilau et de café, les habillait tant bien que mal de sa défroque ; quant à leur payer exactement leurs gages, c’était une autre affaire. Son

Excellence, quoiqu’elle retirât plus d’un demimillion de son pachalik, n’avait souvent pas un para dans son escarcelle. La majeure partie de cet argent allait au banquier arménien qui l’avait cautionné vis-à-vis du trésor. Un jour, je fus témoin d’un incident assez comique. On avait apporté au pacha un panier de pêches magnifiques, présent d’une ' pauvre femme dont il avait guéri l’enfant malade , en lui envoyant quelques drogues de sa pharmacie.

« C’est bien, » dit-il au domestique qui venait de lui présenter la corbeille ; et il lui fit signe de la déposer sur le'sofa. Le domestique obéit, et au lieu de se retirer, suivant l’usage, à l’extrémité de l’appartement, continua à se tenir debout à quelques pas du sofa, l’œil fixé sur son maître. Le pacha l’aperçut.

« Qu’est-ce ? lui dit-il ; parle. .

— Efendim, j’aurais grand besoin de cinquante piastres , et....

— Eh bient mon fils, va les demander à mon intendant.

— Efendim , il m’a renvoyé en me disant qu’il n’avait pas d’argent.

— Oh, oh! le vieux renard a l’oreille dure. Retourne chez lui demain. Il faut que l'enfant crie pour que la nourrice lui donne le sein.

— Sans doute ; mais il faut que je rende aujourd’hui ces cinquante piastres que j’ai empruntées, si je ne veux être traîné devant le cadi.

— Vail vai! fit le pacha en se caressant la barbe. Eh bien! mon fils, reprit-il après une courte pause , prends cette corbeille de pêches , je le la donne.

— Evallah! (merci) ; mais. ..

— Vas aussi de ma part chez mon ami le consul de France, et porte-lui mes compliments. »

A ces mots, le domestique cligna de l’œil en signe d’intelligence , puis il prit la corbeille et sortit à reculons de l’appartement, après avoir baisé le pan de la redingote de son maître.

La fin de ce dialogue était pour moi une énigme dont le mot me fut donné le même soir par M. C..., que je rencontrai chez son collègue d’Angleterre. La colonie européenne étant fort peu nombreuse à Erzeroum, et composée exclusivement des consuls de France , d’Angleterre , de Russie et de quelques familles de négociants, les mêmes personnes se retrouvent presque toutes à jours fixes dans les mêmes maisons. Or, voici ce qui était arrivé. Moins de deux heures après la scène dont j’avais été témoin au palais du gouverneur , le domestique s’était présenté au consulat avec son panier de pêches soigneusement recouvert d’une gaze rose , et avait demandé à parler à M. C.... de la part du gouverneur. Introduit en sa présence , il avait débuté par une série de compliments empreints de toute l’exagération orientale ; après quoi il

lui avait présenté les fruits que le pacha, disait-iJ, avait cueillis de ses propres mains dans le verger de son cœur, et dont la saveur, quelque délicieuse qu’elle fût au palais, n?élait point comparable à la douceur de son affection pour le tchelébi *. Le moyen de refuser un présent offert de la sorte? Le moyen aussi, lorsqu’on est consul de France en Turquie, de ne pas sortir deux talaris* de sa poche pour les glisser dans la main du commissionnaire, en le chargeant de ses remercîments pour son Excellence? C’est ce que lit M. C..., en pestant du meilleur de son cœur contre le sot usage des bakchiz s.

On conçoit cependant que cette manière de payer les gages de ses domestiques , toute commode qu’elle est, ne soit pas partout et toujours de mise. Alors , de même que le baron du moyen âge ne se faisait aucun scrupule, pour subvenir aux dépenses de sa maison , de rançonner les juifs et les marchands voyageurs ou de piller les troupeaux de son voisin , de même le ridjal, pour réparer les brèches faites à son budget par ses dépenses exorbitantes, pressure ses administrés ou trafique honteusement des charges dont il dispose. De là la corruption tant

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