‹ La Turquie d'Asie; géographie administrative, statistiqueChapitre 45 sur 151 · ISRAÉLITE · texte numérisé non relu

ISRAÉLITE

Total général.

PAR

localité

PAR CATJii

Mœurs et usages. — Presque tous les habitants du sandjak de Kerbela sont musulmans chyites, comme on le voit par le tableau ci-dessus. Les adeptes de ce culte sont en grande majorilé dans le vilayel de Bagdad qui pour eux est la « Terre- Sainte ». Les localités qu'ils ont en plus grande vénération et qui font l'objet de leurs continuels pèlerinages font partie du sandjak de Kerbela, à l'exception de deux seules, les moins vénérées, ou du moins celles que leurs pèlerins Tréquentent le moins, et dans lesquelles ils ne se font pas ensevelir en aussi grand ngmbre. C'est donc ici qu'il convient de dire en quoi con-

sistent les différences qui séparent profondément leur culte de celui des musulmans sunnites, quelles sont Torigine et les causes de celte séparation et par quelles cérémonies remarquables ils célèbrent et déplorent les événements tragiques qui l'ont immédiatement suivi.

Les musulmans chyites ne reconnaissent pas, comme successeurs légitimes de Mahomet^ les trois premiers khalifes rachedi (directs) : Abou Bekr et Omar, ses beaux^pères et Osman ou Othman, élu à la mort d'Omar pour lui succéder. La liste de leurs douze imams (docteurs de la loi religieuse et civile) commence au quatrième khalife rachedi : Ali, gendre et cousin germain du fondateur de Tislam, et lui-même auteur de plusieurs ouvrages mystiques, bases de la doctrine chyite.

Les douze imams (docteurs de la loi) reconnus par les musulmans chyites comme seuls successeurs légitimes de Mahomet^ fondateur de Tislam, sont énumérés comme suit :

Liste des douze imams chyites

l» Imam Ali ebn-Abi Taleb, fondateur de la doctrine chyite, quatrième khalife rachedi^ assassiné devant la mosquée de Koufa, où il se rendait pour faire la prière publique, l'an 40 de l'hégire (660 de N.-S. J.-C.) après cinq ans de règne. Il est enterré dans la mosquée de Nedjef, surnommée pour cette raison Mechehed Ali.

2^ Imam Hassan ebn eUlmam Ali, fils aîné du précédent et son successeur, cinquième khalife rachedi, qui, ayant abdiqué par faiblesse en faveur de Moawiah, premier khalife omniade, fut empoisonné par sa propre femme, à l'instigation de celui-ci, neuf ans après son abdication en 49 de l'hégire (669 de N.-S. J.-C.) Il est enterré à Médine.

3* Imam Hussein ebn el-lmam Ali, frère du précédent, massacré après la bataille de Kerbèla, perdue par lui le 10 moharrem de l'an 61 de l'hégire (681 de N.-S. J.-C.). Il est enterré à Kerbela, surnommé pour cette raison Mechehed Hussein.

4'' Iniam Ali ebn Hussein^ fils du précédent et surnommé Zin-el-Abedin, empoisonné et enterré à Médine,

5* Jmam Mohammed ebn Ali^ fils du précédent et surnommé el Baker y empoisonné et enterré à Médine.

6* Imam Djafer ebn Mohammed^ fils du précédent et surnommé el-$adeA, empoisonné par le second khalife abbasside- Enterré près de son père à Médine.

7* Imam Moussa ébn Djafeî% fils du précédent et surnommé el-Kadem^ ^mi^ohonné par Haroun-el*Raschid. Enterré à Kazmène près Bagdad.

8* Imam Ali ebn Moussa ^ fils du précédent et surnommé el- Riza, mort et enterré dans le Khorassan, ancienne province du nord de la Perse.

9* Imam Mohammed ebn Ali^ fils du précédent et surnommé el'Djouady enterré près de son aïeul à Kazmène.

10** Imam Ali ebn Mohammed, fils du précédent et surnommé el-Badi enterré à Samara.

ir Imam Hassan ebn Ali el-Hadi, fils du précédent et surnommé el-Askéri^ enterré à Kazmène.

12** Imam Mohammed el-Mehdi, disparu dans le secdab (pièce construite en contrebas^ où Ton prend le frais) de sa maison à Samara, que pour cette raison Ton nomme aussi Serr Men Rdy c'est-à-dire « il s'est réjoui, celui qui a vu. »

Selon la croyance des chyites, le mehdi reparaîtra à la fin du monde avec N.-S. Jésus-Christ.

Le principal devoir religieux des chyites, après la prière ^ est le pèlerinage aux Lieux-Saints, c'est-à-dire aux lieux où sont les tombeaux des douze imams précités. Ce pèlerinage est obligatoire et donne droit, chez les chyites, au titre de hadji^ exclusivement accordé, chez les sunnites^ à ceux qui ont fait le pèlerinage de La Mecque.

Certains jours, appelés jours de ziaret^ sont spécialement consacrés à ces pèlerinages qui ont lieu à Kerbela les T' et 15 redjeb, le lochaban, les nuits des 19, 21 et 23 ramazan, le 9 zilhidjé, le 10 moharrem et le 20 sefer.

17a VILAYET DE BAGDAD

Les jours de ziaret, pour Nedjef, sont le 27 redjeb, le 18 zilhîdjé et le n rebi-ul-evel.

Les principaux pèlerinages des chyites, dans le viiayet de Bagdad, ont lieu aux mosquées de leur culte énumérées comme suit :

ï"" kJSedjef {iUechehed Ali)^ où est située la mosquée qu'on pourrait à bon droit nommer « mosquée mère n ou métropole du culte chyite, puisqu'elle possède les dépouilles mortelles de Timam Ali, quatrième khalire rachedi^ fondateur de la doctrine de ce culte. Il n'y a pas d'autre mosquée dans celte rille. Son dôme élevé et ses quatre minarets se font apercevoir de très loin aux pèlerins. Ils sont revêtus entièrement d'or pur. Cette splendide ornementation, due au roi de Perse Nadir Chah, a coûté, dit -on, à ce souverain 150,000 totnan^ soit environ 7,500,000 francs.

Les successeurs de Nadir Chah, à son exemple, ont enrichi les mosquées chyites du viiayet de Bagdad d'embellissements semblables et les ont comblées, ainsi que les riches pèlerins persans, de mille dons précieux.

2"" La grande mosquée de Kerbela, ou Mechehei Hussein, snrnommée el-Hadrat-el-Kébiré^ est également en vénération chez les chyites et chez les sunnites. Ces derniers avaient autrefois une place réservée pour faire leur prière dans cette mosquée et l'ont conservée jusqu'en ces derniers temps, où la ville de Kerbela, ayant été agrandie, le gouvernement a fait bâtir une mosquée pour les musulmans sunnites dans l'un des nouveaux quartiers.

C'est dans la mosquée dite el-Hadrat-el-Kébiré qu'est le tombeau de l'imam Hussein. Le dôme et les six minarets de oet édifice, le plus vénéré et le plus riche des Lieux-Saints chyites, sont, comme à Mecbehed Ali, entièrement recouverts d'or. On y voit aussi un divan dont le mur du milieu est décoré d^un pareil revêtement. La valeur de tout ce placage d'or est évaluée 100,000 livres turques, soit environ 2,300,000 francs.

La seconde mosquée de Kerbela, où l'imam Abbas est enseveli, quoique très riche, très belle et très fréquentée des pèle-

rins chyîteSy ne peut entrer en comparaison avec la première sous aucun de ces rapports.

Bien que les deux autres mosquées chyiles, objets comme les précédentes de la vénération des pèlerins, ne soient pas situées dans le sandjak de Kerbela, mais dans le merkez-sandjak de Bagdad, il convient de les citer ici également, comme suit :

3* La mosquée de Vlmam Moussa-^l-Kadem, h Kazmiyè, près de Bagdad, possède, comme celles de l'imam Hussein, à Kerbela, un dôme et six minarets recouverts de feuilles d'or pur. Ce riche revêtement, dû à la munificence de S. M. le chah de Perse aujourd'hui régnant, ne date que du pèlerinage de ce souverain aux Lieux-Saints des chyiles^ lors de son retour du premier voyage qu'il fit en Europe, en 1876.

On estime la valeur de ce revêtement à la somme de 60,000 livres turques, soit environ 1,382,000 francs. Cette mosquée est également vénérée par les musulmans sunnites qui y ont des imams.

4* Le quatrième lieu de pèlerinage des musulmans chyites est la mosquée de Samara, au chef-lieu du caza de ce nom. On y montre le terdab oîi disparut le mehdi qui reviendra à la fin du monde. Le dôme et les minarets de cette mosquée sont recouverts en kachan (tuiles et briques émaillées).

Outre les embellissements faits à ces mosquées parles souverains et autres personnages chyites, elles possèdent aussi d'énormes sommes d'or et d'argent monnayées, ainsi qu'une foule d'objets riches et précieux. Toutes ces richesses constituent les trésors des imams, qui sont entre les mains des mucAtehed, chefs du pouvoir spirituel chez les chyites, et sou» la garde d'officiers religieux nommés kilitdar^ porte-clefs de ces immenses trésors.

Les muchtehed principaux du vilayel de Bagdad sont au nombre de quatre, comme suit :

l"" Chèlk Mohammed Hassan, à Kazmiyè;

S"" Mirza Hassan, à Samara;

3* Chèïk Zin el-Abbedin, à Kerbela ;

4« Ghèlk Mohammed Hassan el-Kazèmi, à Nedjef.

L.es muchiehed vivent tous sans exception des abondantes aumônes que les scclaleurs d'Ali leur envoient de toutes parts. Us n'ont droit à aucun traitement et ne peuvent posséder en propre aucuns fonds, revenus fixes ou rentes viagères. La ressource des aumônes est d'ailleurs intarissable, car il est de devoir strict pour tout chyite de payer annuellement, durant sa vie, la dtme dite ez-Zekat^ et de léguer à sa mort le tiers de tout son avoir aux œuvres de bienfaisance. Ces dîmes et legs sont régulièrement versés aux mucktehed qui en disposent à leur gré.

Les kilitdar, gardiens et porte-clefs de tous les trésors des imams, sont à la nomination du gouvernement local; mais, comme il est dit plus haut , ils n'en reçoivent pas d'appointements ni d'honoraires quelconques. De même que les mutchtehed^ ils n'ont droit à aucun traitement ni salaire ou rétribution de la pari des chyites non plus. Ils sont cependant tous comptés parmi les personnages les plus riches de chaque ville oîi sont les Lieux Saints. On évalue à 500,000 livres turques, soit environ 11,500,000 francs, la fortune du kilitdar de î'iman Hussein (grande mosquée de Kerbela), et à 100,000 livres turques seulement, soit environ 2,300,000 francs, celle du kilitdar A^ Nedjef (Mechehed Ali).

11 est vrai que les pèlerins de distinction ne manquent jamais, bien qu'ils n'y soient nullement obligés, de faire aux kilitdar des cadeaux importants, mais on a tout lieu de considérer comme fort inexacts les registres oîi sont inscrits, chez les gouverneurs, en conformité des comptes tenus par les kilitdar y les dons envoyés aux imams. Cette formalité n'a été établie d'ailleurs qu'en 1870, lors du pèlerinage du chah de Perse Nasr-Eddin, et les dons valant moins de 1,000 kran (environ 1,000 francs) n'y sont pas soumis.

Outre les dons de grande valeur déposés dans les trésors des imams, il y a aussi des ex-volo offerts en grand nombre par les populations locales, et qui consistent en bracelets, colliers, boucles d'oreilles, etc., en argent et en or. Ces menus objets sont jetés par une petite fenêtre, pratiquée à cet effet dans le

serdabj où se trouve enfermé le tombeau de Timam, el dont le kilitdar garde la clef. Lui seul tient compte de ces dons.

Quand Nasr-Eddin Chah visila les mosquées de Kerbela et de Nedjef, les trésors des imams, qui y sont ensevelis depuis tant d'années, furent ouverts en vertu d'un iradé impérial du sultan Abd-ul-Aziz, ainsi que les serdab dont les portes étaient murées. On retira de ces derniers une quantité de bijoux et d'orfèvrerie à l'usage des Arabes, pesant 50 tagar^ près de 77 tonnes, que Von convertit en monnaie. Il fut dressé ensuite, en présence de l'administrateur général du wakf {yi^konî, biens religieux), une liste des principaux objets de valeur restant, qui furent transportés à Constantinople. On remarque dans celte dernière liste une lampe faite d'une seule émeraude; un grand tapis en belles perles fines ; des chandeliers en or massif ornés de rubis ; des cimeterres, des kama (larges poignards), des debbous ou topouz (masses d'armes), et autres armes de toutes sortes^ couvertes de diamants, dons des empereurs turcs, des sultans des Indes et des chahs de Perse ; des lances couvertes de pierreries offertes par les chéïks des grandes tribus arabes, et une infinitéd'autres objets des plus précieux, auxquels Nasr-Eddin Chah ajouta une épée et un kama d'une valeur estimée à 20,000 livres turques, soit environ 460,000 francs.

On évalue à la somme de 30,000,000 de livres turques, soit environ 690,000,000 de francs, la valeur totale des trésors des imams de Kerbela et de Nedjef, sans compter celle de l'orne^ mentation intérieure et extérieure des mosquées : revêtements d'or massif, etc. Sans cesse, des sommes énormes sont envoyées de toutes les parties habitées par des musulmans chyites pour enrichir de plus en plus la mosquée de l'imam Hussein à Kerbela et celle de l'imam Moussa el-Kadem à Kazmène (Kazmiyè).

Outre la garde des trésors des imams, les kilitdar avaient autrefois celle des revenus des immeubles légués aux imams comme wakf (wakouf, biens religieux) , qu'ils administraient sous la haute direction des muchtehed. Aujourd'hui ces biens sont administrés par l'administration supérieure ou générale du wakf. Comme la plupart des testateurs sont Persans ou Indiens,

TAnglelerre, pour sauvegarder les intérêts des héritiers, ses sujets, fait assister les muchiehed par ses agents consulaires, qui les aident à dislribuer les aumônes venant des Indes et enregistrent dans leurs propres archives les legs fails aux imams. Les consuls de Perse agissent de même en ce qui concerne leurs nationaux.

Tous les litiges, soit dans les questions purement spiriiuelles, soit môme au temporel, sont soumis aux muchtehed^ qui en décident. L'appel contre leurs sentences se fait par-devant celui d'entre eux qu'ils reconnaissent comme le plus savant légiste; c'est actuellement le muchtehed de Samara. L'arrêt rendu par ce dernier n'est passible d'aucun recours en cassation.

Parmi les nombreux officiers religieux qui servent dans les mosquées, sous les ordres des kiludar. on doit citer les mezavroun (pluriel de mezaver), guides interprètes dont la fonction consiste à présenter à l'imam le pèlerin qui vient vénérer son tombeau, en lui faisant une harangue plus ou moins longue, suivant le rang de la personne présentée, comme, par exemple, pour un militaire, comme suit :

« Monseigneur Timam,

« Voici devant vous le héros du siècle qui vient de (nom du « pays), implorer votre miséricordieuse intercession, tout prêta « braver les plus grands périls pour votre service. Ayez pitié de (c lui et exaucez sa prière. »

Puis, se tournant vers le pèlerin, le muzaver lui dit : «Approchez-vous et demandez avec confiance ce que vous voulez. »

Le mot de mezaver ou muzevir signifie aussi « menteur, faussaire. » Midhat Pacha, gouverneur général du vilayet de Bagdad en 1870, joua sur ce mot à double sens lors de la visite de Nasr-Eddin Chah, faite dans un but politique au tombeau du chéïk Abd-ul-Kader el-Ghilani, célèbre docteur sunnite, l'un des plus rudes adversaires des chyites et leur ennemi déclaré* Le souverain persan, n'y trouvant point de guide pour le pré-

senter^ en exprima son élonnement au vali, qui lui répondit : « Nous n'avons point de faussaires ou guides interprètes dans « nos mosquées, mais seulement des gens qui prient », et aussitôt un fonctionnaire religieux commença la lecture d'une doua (prière) préparée à cette occasion.

Les dix premiers jours du mois de moharrem sont consacrés par les chyites, en quelque pays qu'ils se trouvent, mais surtout dans les villes oîi se font leurs pèlerinages, et spécialement à Kerbèla, à des représentations, des scènes tragiques qui ont précédé et suivi la bataille de Kerbela. Ils portent le deuil de l'imam Hussein, massacré après cette bataille, durant les cinquante jours qui s'écoulent à partir du 1 ^^ moharrem jusqu^au 20 sefer, jour oti la tête de ce principal martyr du culte religieux vint rejoindre son corps. Ces événements sont déplorés aussi dans les réunions publiques qui ont lieu dans les maisons des riches particuliers de cette communauté, durant les trois mois sacrés, — redjeb, chaban etramazan, — et les jours des deux fêtes de Baïram, ainsi que dans les maisons mortuaires, à Toccasion des décès.

Durant les neuf premiers jours de moharrem, on se réunit deux fois par jour, une fois le matin^ une fois le soir, pour faire la lecture de l'un des dix chapitres dont est composée la relation de ces événements, comme suit :

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