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CHAPITRE XT

LES BATELIERS TURCS. — LEIUS GAIQUE.S. - CEliX DU SULTAIV.

CoNSTANTiNOPLE est séparé, par son porl, de ses Faubourgs les plus populeux et les plus actifs sous les rapports sociaux et commerciaux. Dans cette ville , la plupart des habitants sont sédentaires, et ne se meuvent qu'en raison de besoins impérieux. Dans les faubourgs, l'activité est excitée par le plus stimulant des véhicules^ l'intérêt, et en outre par l'exemple du mouvement perpétuellement animé chez les Grecs, les Arméniens, les Européens, tandis que les Musulmans sont nés ennemis déclarés de (ouïe locomotion.

La communication entre les deux rives du port est entretenue au moyen d'une multitude de bar-

ques nommées catques, pourvues d'une ou deux, et jusqu'à treize paires de rames. Ce dernier nombre est affecté aux barques du service personnel du sultan.

Le public use assez généralement des caîques manœuvres par un seul batelier. Il y en a cependant de deux à trois paires pour son service.

Au-dessus de ces chiffres, jusqu'à sept, les nuances du rang sont indiquées par le nombre de paires de rames. Les ambassadeurs peuvent en avoir sept ; ils usent de ce droit.

Ces embarcations sont de formes légères, el d'une coupe élégante : celles des fonctionnaires sont décorées avec luxe; celles qui servent au sultan sont d'une grande richesse.

Les caîques dont les particuliers font le plus d'usage, taillés pour la marche, offrent le grand inconvénient de chavirer avec facilité. II faut un certain art pour s'y embarquer ; et , une fois place de manière à ce que l'équilibre soit calculé, on ne doit plus remuer. Le balelier, et plus encore l'instinct de votre propre conservation, vous en avertissent suHQsammenL

Ces bateliers sont tous de belle apparence, de forie constitution, et d'une grande habileté pour le maniement des avirons. Les équipages des embarcations des grands dignitaires seraient partout des modèles d'académie; c'est un luxe auquel on tient , comme on le fait dans la chrétienté pour les

attelages de chevaux; il y a toujours, dans les usages des Turcs, quelque chose d'avilissant pour l'espèce Jhumaine. Il semble h ce peuple inepte , que ses chefs soient seuls faits pour jouir, dans leur plénitude , des avantages que la Providence a créés pour tous, et que le commun des hommes soit destiné, sauf les créatures qui s'élèvent par le hasard ou la fortune , à ramper aux pieds des grands.

Si les bateliers turcs sont habiles dans Tusage de la rame , il s'en faut qu'on puisse leur reconnaître le même avantage quand ils emploient la voile. Cependant ils sont enclins à s'en servir dès que le vent le permet , {>our s'épargner la fatigue de la rame.

Dès qu'une voile est hissée sur un caïque, vous êtes à la garde de Dieu ; car, toujours assez peu attentif à tenir et à lâcher à propos l'écoute, ei inhabile à prévoir et calculer la portée, la direction et la pesanteur des rafales, votre conducteur vous expose à sombrer. Les sinistres sont fréquents; quand un coup de vent survient inopinément, le nombre des accidents est toujours considérable.

On ne peut, à la suite d'un orage, parce que personne ne s'occupe des départs et des arrivées, connaître le nombre et la qualité des victimes. Seulement, si l'absence d'un bateau et d'un batelier se prolonge au-delà de vingt-quatre heures,

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ceux qui s'en apercevront (liront , par Ibrme de conversation , et sans y attacher aucune importance : Il aura sombré dans le coup de vent d'avant-hier! Si un particulier ne reparait pas chez lui , et qu'on sache qu'il avait eu une course à faire sur Teau, ses parents^ ses amis ou ses voisins conjeclureront qu*il a été englouti dans les eaux; il n'y aura pas d'enquête; il n'y a pas de registre de Tétat civil; on ne constate pas les décès; il ne sera plus question de lui ; ses proches ne s'occuperont qu'à se jiartager sa défroque à Tinsu du tisc.

Les bateaux apparlieunent à un seul propriétaire^ ou à deux ou plusieui*s individus. 11 est des gens qui en ont plusieurs en propriété.

Quand une embarcation n'a qu'un seul maître, mais exige deux hommes pour la manœuvrer, on fait trois parts des bénéfices : le maître en touche une pour le bateau, et une autre pour lui-même; la troisième est pour le rameur auxiliaire.

Quand un homme possède plusieurs bateaux, il les donne à exploitation , à tant de rendement par jour, à peu près connue le font à Paris les propriétaires de fiacres et de cabriolets.

Depuis que le sultan Mahmoud a fait construire un pont sur radeau , qui va d'une rive à l'autre, le nombi*e des bateaux, et conséquemment des bateliers, a diminué d'un tiers. I^ diminution eut été plus grande encore, si ce |>ont eut été placé au centre des eommunicafions: il l'est à |)eu près aux

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trois quarts de la ville; aussi, beaucoup de gens, au lieu d'aller chercher si loin le passage gratuit sur le pont, trouvent plus simple et presque plus économique la dépense du bateau.

D'ailleurs, le passage sur le pont est souvent interrompu pendant de longs intervalles. Comme il sépare le port de l'ai^senal , et d'une assez grande étendue de rives, on est obligé de l'ouvrir toutes les fois quun navire doit le traverser. L'opération est longue, surtout lorsqu'il s'agit de vaisseau de haut-bord^ sortant de l'arsenal ou y renti*ant ; quoi qu'il en soit , c'est une fondation heureuse due au sultan Mahmoud , dont tout le monJe le loue hautement, hors les bateliers mis a pied.

Ces bateliers forment une corporation nombreuse et importante , qui a ses règlements , ses chefs, ses privilèges, qu'on respecte en liaison de leur utilité. Ils ont entre autres celui d'être excmptsdeservicesurlesvaisseaux de l'état. Il est assez singulier que ces hommes, les seuls de tout l'empire qui aient, si l'on peut s'exprimer ainsi , le pied marin, et une idée quelconque de la direction des vents, soient précisément les seuls que la marine ne puisse employer, malgré le besoin le mieux constaté. Kn échange, on enrôle ott l'on presse, pour le service de mer, des tailleurs, des coi^donniers, des pâtissiers, etc.; et c'est une escadre ainsi équipée que Ton met tant de soin à faire surveiller [>ar nos amiraux!

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Beaucoup de janissaires exerçaient la profession de bateliers, ou possédaient des caiiques. Depuis que le goût des combats et de ta gloire ne dominait plus ces conquérants, ils se servaient de ce prétexte pour se dt^nser de se rendre aux armées ; ils n'en étaient pas moins exacts à toucher leur solde, et empressés de profiter de tous les privilèges attachés à leur qualité.

Quelques rajas gi*ecs sont aussi bateliers, surtout dans les villages qui s'éiendent depuis la capitale jusqu'aux bouches de la mer Noire. Les Turcs en sont jaloux, parce qu'on aurait plus de confiance dans l'habileté de ces gens, s'ils étaient libres de leurs mouvements. On a pourvu à leur ravir cette préférence , en leur interdisaat certaines échelles ou lieux de débarquement. U en résulte que le public hésite à les fHrendre, dans l'appréhension qu'il ne puissent vous conduire où vous voudriez aller. Les restrictions cernent les rajas dans presque tous les actes de leur vie.

C'est ici le lieu de donner une preuve irréfragable de cette incurie dans les choses les plus usuelles, qui cai'actérise le peuple ottoman et son gouvernement.

Dans une ville toujours très-populeuse, malgré les diminutions sensibles qu'elle a éprouvées, depuis un denii-siëcle surtout, dans le chiflre de ses habitants, lorsque, malgré l'iiKlolence habiluelle lin plus iiraml nombre, les n»lalicuis sociales

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sonl 1res - aclives , el que c'esl au moyen ireuibarcations qu'elles ont généralement lieu , on n'a nullement songé à rendre faciles, sûres el communes les échelles d'embarquement et de débarquement.

Constantinople n'a pas de quai. Des maisons savancent dans la mer ; et la partie qui est baignée par les eaux est bâtie siu* pilotis, mais si mal établis , que leurs interstices faciliient la stagnation des immondices, incessamment charriées par les courants; là où leur circulation s'arrête, elles deviennent des foyere d'infection, et la cause de maladies de langueur.

De loin en loin, à l'issue de quelques rues trèsétroites et à peine pavées, qui arrivent jusqu'à la mer, on trouve des intervalles très -resserrés où les calques peuvent amener ou venir recevoir le public. La place est si restreinte, tant sur (erre que sur l'eau , que les bateaux d*une part ei les habitants de l'autre ne peuvent se joindre sans supporter une lutte longue, et quelquefois périlleuse, sur les deux éléments.

Et comme si ce n'était pas assez de ces causes de désordre, il arrive encore que des habitants et des navires choisissent ces embarcadères pour y déposer ou y recevoir des matériaux, ou des marchandises de poids et d'encombrement. Quand ce sont des objets destinés à des constructions qui s'exoruloni dans \o voisinage et se renouvellenl

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jusqu'à ce qu'elles soient terminées, il est prudent d'aller chercher un autre point, quelque éloigné qu'il soit de l'endroit où vous appellent vos affaires , sous peine , si on s'obstine y de perdre un temps précieux et d'éprouver des accidents.

Ces entraves à la circulalion, les pérSs qui les accompagnent, sont les premiers inconvénients dont les arrivants ont à souffrir. Conçoit- on que l'autorité s'obstine à ne pas les reconnaître et à ne pas y remédier? Ce n'est pas faute d'avertissements; le Français si souvent cité dans le premier volume, n'a rien négligé pour exciter la sollicitude de l'autorité; il a présenté des vues d'amélioration et des moyens de police pour dégager les abords de la mer, si simples et d'une si facile exécution, que des sauvages les eussent acceptés avec empressement et reconnaissance. La civilisation des Turcs est plus rétive : elle ne cède sur aucun point. Réchild, ce Musulman si prôné par nos cajcdeurs en litre , a déjà reparu trois fois à Constant inople après de nombreux voyages, ei des séjours plus ou moins prolongés dans la cbré> tienté ; et il n'a pas encore songé à remédier à des misères qui compromettent tant d'intérêts de tous les instants.

Dira-t-on de lui : de minimis non curât prœtor? L'application serait déraisonnable et fausse au dernier degré. Ce ne sont pas des soins minimes

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que ceux qui ont pour objet de garantir la sûreté des personnes y et Tactivité de leurs relations usuelles.

Gel homme est membre influent du divan. Il sait faire adopter toutes les idées qu'il met en avant ^ lesquelles à la vérité restent à l'état de projet 9 ou sont ridicidement exécutées. Mais^ aveuglé par son amour- propre, sans être éclairé par sa raison ni guidé par F intérêt du bien public , il ne s^occupe que de projets supposés propres à jeter de l'éclat sur ses actes; que lui importe eu-' suite que la fin réponde aux promesses? il a fait du bruit, cela lut suffit. A d'autres la responsabi-^ lité du non-accomplissement !

Dans ce désordre des départs et des arrivage» par mer, les chevaux sont encore les plus malheureux. Aucune précaution n'est prise pour les préserver d'accidents. Les bateaux destinés à les recevoir viennent le long de la rive. Si un cheval doit être embarqué , on l'excite , et il saute dans hi barque, au risque de la défoncer et de la couler^ ou de se donner un écart, si les pieds lui glissent sur les planches.

S'il doit débarquer, au signal qu'on lui en donne* il arrive au sol, en franchissant d'un bond le bord du bateau; heureux s'il le trouve assez bien contenu pour n'être pas éloigné de terre par Faction même de son élan. Dans le cas contraire, il risque de glisser et do se trouver pris entre la terre et la

barque ; el il faut alors de grands eflbrts pour l'aider à terminer son trajet. Il y a, dit-on communément , un Dieu pour les enfants et pour les ivrognes; il faul croire que ce Dieu étend aussi sa protection sur les chevaux de Constantinople.

Rien ne semblerait devoir être plus fréquent , et rien n'est pourtant plus rare, que la rencontre de deux caïques en pleine eau. La mer en est cependant couverte , surtout à la fm de chaque journée , sur la ligne qui va du lieu nommé BcUouk- Bazar ^ sur la rive droite de Constantinople , à celui appelé Kara-Keuil j sur la rive opposée de Galata. C'est le moment où , toute affaire cessante, chacun regagne son domicile, pour n'en plus sortir jusqu'au jour suivant.

Le choc de deux caïques a toujours pour résultat d'en couler une, et quelquefois l'une el l'autre. Quelque habitué que Ton soit à ce danger, on ne peut jamais se défendre d'un certain effroi en voyant un autre bateau approcher celui que vous montez.

Le péril est d'autant plus grand , que, comme les courants sont très-prononcés dans le port de Constantinople, un corps lombéà l'eau est aussitôt entraîné, et souvent porté sous les quilles des navires mouillés près de teri*e ou au milieu dn port. 11 est ensuite presque impossible que d'autres caïques viennent au secom's des naufragés; el lors mémo qu'ils les atteindraient, ils no pour-

raienl chercher à les hisser à leur bord, sans chavirer eux-mêmes, lant il est facile de faire perdre l'équilibre à ces frêles embarcalions !

La meilleure sauvegarde des passagers se trouve dans rhabileté avec laquelle leurs nautoniers savent s'éviter réciproquement. Ils s avertissent par un cri qui retentit sans cesse, et qui exprime .cet avis : 0 batelier, ne t'endors pas sur VaMme! Malgré leur vigilance, il arrive des malheurs qui, accueillis par rindiflerence des témoins , ne laissent pas de traces après eux. Les corps des naufragés suivent la marche des courants» qui viennent de la mer de Marmara en longeant la rive occidentale de la ville, descendent jusqu'au fond du port, et rentrent en suivant la ville orientale dans le canal qui va se décharger dans la mer Noire. Peu de cadavres y parviennent : les poissons en font leur proie pendant ce trajet.

Un jour, peu avant la révolution française , on vantait, devant un baïle (ambassadeur) de Venise , rhabileté des bateliers turcs, et la vilesse qu'ils savaient imprimer à leurs caïques; on n'hésitait pas à les proclamer supérieurs «à ceux de toutes les autres nations.

Le représentant de la sérénissime république prit feu à ces mots , et revendiqua la supériorité en faveur des gondoliers de Venise ; il offrit de parier ce que l'on voudrait pour ses nationaux.

Lo rhcvalior d'Ainsly, ambassadonr d'Ânglo-

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lerre, releva le gant, et paria pour les Turcs. Les enjeux étaient considérables.. On prit jour au printemps suivant^ pour donner au baïle le temps de faire venir des athlètes et des gondoles de choix. Les Turcs furent vainqueurs. A cette époque, la victoire ne les avait pas encore toutà-fait délaissés. Ils pourraient encore aujourd'hui prétendre à ce triomphe; mais il vaudmit mieux pour l'humanité qu'ils pussent prétendre à un prix de sûreté en faveur des passagers qu'ils reçoivent <lans leurs bateaux.

On voit dans le port de Constantinople des barques affectées au service des incendies ; elles sont munies de pompes et d'ustensiles, tels que cordes, haches, échelles, etc. Au premier cri des avertisseurs , yanghin var (il y a incendie ) à tel endroit, ces bateaux accueillent autant de gens de bonne volonté qu ils peuvent en coatenir, et se dirigent vers l'échelle de débarquement la plus voisine du lieu attaqué. Il faut remarquer cette judicieuse disposition , en conirasle avec tant d'autres qu'on néglige.

Nous ferons encore une observation : elle esi particulière au sultan. A travers les ruines dont ce prince a couvert ses étals , au moyen de ses léformes sans nombre, mal combinées et plus mal conduites, il a laissé subsister la pompe maritime qui accompagnait ses prcdécessenrs.

On a vu dans le premier volume, chapitre de lu

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Réforme dans les Costumes , à quelle mesquinei-ie était descendu le cortège du Grand-Seigneur, autrefois si imposant quand ce prince se montrait à ses peuples, surtout à l'occasion des grandes cérémonies religieuses. Ces changements, appliqués à ses sorlies par terre, n'ont point atteint ses mouvements sur mer; au contraii^e, ses barques de cérémonies ont beaucoup acquis , sous son règne, en magnificence et ei) bon goût.

Plusieurs caïques à cinq et sept rames, chargés de dignitaires du sérail , précèdent celui dans lequel le sultan est placé sous un dais somptueux. Devîmt ses pieds, et la face tournée de son côté , sont trois de ses officiers intimes , k genoux et assis sur leurs talons , prêts a recevoir ses ordres.

Une barque semblable à celle-ci , aussi riche , aussi élégante, suit la première, a Tinstar de rétiquette de nos cours , qui exige qu'un second carrosse soit toujours à la suite de celui du roi.

Chacune des barques du corps est armée de treize avirons de chaque bord, manœuvres [>ar vingt-six hommes d'uu choix remarquable. Le grand-officier qui a remplacé le bostandji bachi dans ce soin, tient le gouvernail et répond de la sûreté de son maître.

Des caïques de suite, pour la domesticité intime, terminent le coiiége. Sur son passage, il est salué par toutes les batteries de terre et |>ar

celles des vaisseaux espacés dans son parcours. Au prinlemps de Abaque année, pendant que Tescadre esi mouillée devant le palais de Dolma Bakchy, il se consomme pour les saints une quantité de poudre qui serait suffisante pour un combat naval. La détresse du trésor ottoman indiquerait une application plus logique de cette dépense puérilement fastueuse.

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