‹ La Turquie officielleChapitre 16 sur 67 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

« Le Clicriat — loi religieuse — dit oui. »

Signé : « Le Clicik-ul-Islam. »

HASSAM-kAIROLI.LAII.

à qui Dieu fasso miséricorde.

La roligion élait «lune avec les conjurés.

Forts de ce puissant appui, les ministres n'hésitèrent plus.

Le silence avait été si bien gardé, les conspirateurs avaient agi si rapidement, que l'Europe, surprise autant que les Orientaux, apprit en même temps et la conspiration et la déposition d'Abdul-Azis au profit de Mourad.

S'il faut en croire certains auteurs, le prince Mourad fut prévenu de ce qui se passait le lundi 20 mai. Mais, alors, comment expliquer ses craintes, ses hésitations, ses terreurs même, quand Hussein -Avni pacha se présenta, armé d'un revolver à six coups, pour lui notifier que, l'heure étant venue, il devait se rendre avec lui au Siéraskiérat, où, en pré-

sence des membres du cabinet, de tous les hauts personnages qui étaient dans le secret et des notables, tous réunis par les soins du Grand-Vézir, Mehemet-Ruschid pacha, il allait être salué Sultan?

Ce fut Rédif pacha, président du conseil de la guerre, qui fut chargé de la délicate et dangereuse mission d'aller annoncer à Abdul-Azis la révolution qui venait de s'accomplir.

Voici comment la chose est racontée par l'auteur de Busses et Turcs :

« n était deux heures du matin quand Rédif pacha arriva au Palais de Dolma-Bagtché. Le sultan dormait profondément; il fallut le réveiller, et le chef des eunuques lui transmit le terrible message :

« — Un iradé du sultan vous prescrit de quitter le palais et de vous rendre, vous et les vôtres, aux sérails de Top-Capou. »

« Dans un accès de fureur qu'il est facile de comprendre, Abdul-Azis brisa tout ce qui se trouvait sous sa main; mais l'eunuque lui dit, en lui montrant les troupes massées sous ses fenêtres :

1;NK RÉV()LITH)\ \ C.ONSTAN I l\()l'l r. 77

« — Toute résislaïK't* est iimlili'... Ir |»alais est cerné. »

L«' *;ouveraiii dét'lm, siihite'meiil calmé, eoiirha la tète, iminiuiraiit le dernier mot du fatalisme oriental :

* — Que la voloiilt'' d'Allah s'accomplisse. »

« Il lit réveiller sa mère et ses enfants, et se laissa conduire au kaïque qui l'af tendait. CeptMidant, en s'end)ar«iuant, la fureur le reprit, et il s'écria :

« — Si j'avais su quelle plante était ce M(»nrad. je l'aurais arrosé avec du poison! »

On commit le reste.

Un journal résuma très bien l'opinion de l'Europe, lorsqu'on lui annonça que le sultan Abdul-.\zis s'était ouvert les veines.

Oti ru suicidi^! écrivit-il.

Le mot resta. 11 resta malgré le certificat délivré par plusieurs médecins, parmi les signatures desquelles j'ai constaté, avec peine, celle d'un Français, alors médecin sanitaire à Constantinople.

Le règne du sultan Mourad V commença comme avaient commencé ceuxd'Abdul-Aledjid et d'Abdul-Azis. 11 débuta, comme tous les

autres, par de belles promesses d'économie, d'ordre, de justice et de libéralisme!...

Il débuta même beaucoup mieux, car jamais avènement au trône ne provoqua un tel enthousiasme chez les amis du progrès et de la jeune Turquie, et une telle stupeur chez les vieux Turcs,

Mourad V se promenait en voiture ou à cheval, finement ganté, dans toutes les rues de Constantinople, saluant de la main la foule qui l'acclamait, comme jamais souverain ne l'avait été.

Si ces promesses ne furent pas réalisées, l'histoire, cette fois, ne peut s'en prendre à ce malheureux monarque!

Nous voici parvenus au moment où, après une néfaste tragédie, achevée dans le sang d'Osman, va commencer un drame aussi lugubre et aussi néfaste.

Près de trois mois se sont écoulés depuis la chute d'Abdul-Azis.

Vivement impressionné par les événements de la nuit qui assista à son élévation au trône, encore plus impressionné par la sanglante fin de son oncle ; déjà maladif, névropathe, pour

l NK Ilf. \ OU 1 ION V CONST \\ TlNOl'I.i:. T'J

dire le mot juste, surexcité |);ii' les plaisirs du harem et les abus a!e()oli(|ues ; le cerveau et les fonctions nerveuses déranj^^és par la nouveauté de l'exercice d'un pouvoir souverain sans limite, Moiirad V commençait à manifester les troubles fonctionnels de son esprit, par des actes assez élran^-^es et souvent d'une violence réelle.

C'est en ce moment que se produisit ouvertement la rivalité, jusque-là assez latente, qui existait entre deux des ministres qui avaient si audacieusement, et avec le succès que l'on connaît, conspiré contre leur souverain et maître Abdul-Azis.

Des trois principaux ministres qui avaient détrôné leur padischah, un, Ilussein-Avni pacha, avait disparu de la scène de ce bas monde, assassiné par le Circassien Hassam, chez Midhat pacha, en plein conseil des ministres. Ce fut après cette mort que se produisit la rivalité dont j'ai parlé, la lutte entre Ruschid et Midhat.

Chacun des adversaires veut s'emparer du pouvoir!

Le premier, Ruschid pacha, tient à maintenir le sultan Mourad V.

Le second, Midhat pacha, qui se flatte de demeurer tout-puissant, veut le renverser.

Le 31 août 1876, Midhat l'emporte... Mourad est enfermé, déchu de ses droits, dans le vieux palais deTop-Capou.

Son frère, Abdul-Hamid, est proclamé empereur des Ottomans.

Mourad est enfermé comme fou!

L'est-il réellement? C'est ce que j'examinerai dans un chapitre suivant.

C'est donc sous l'influence de deux révolutions, la première éteinte dans le sang; la seconde dans... l'imbécillité, dit-on ; au milieu des intrigues du Palais, en proie à mille soucis, environné d'esprits prompts à la rébellion, menacé dans son existence même, ayant encore sous les yeux le terrible spectacle des deux révolutions qui viennent d'entraîner son oncle et son frère ; ne sachant pas encore sur qui il pourra s'appuyer; sous le coup des graves complications européennes qui assombrissent l'horizon, alors que deux provinces de l'empire sont déjà en feu, au milieu de la banqueroute qui détruit le crédit de son pays, entouré des suspicions des siens et des

l M m \ Ol.I MON \ (.() \^ I \ \ I I MMM.I . N|

clran^ers, (luc commence le vù^nc <Ju nouveau sultan.

Iieconuaissons que peu de règnes ont commencé dans des conditions aussi désastreuses, sous des auspices aussi sombres.

l'n souverain in>^(ruit, pré|Kiré par une longue pratique des alïaires, ayant déjà été mêlé aux rouages de la diplomatie et du gouvernement, sage, expérimenté, énergique, se fût trouvé bien embarrassé, et, malgré toutes ses qualités, eût peut-être commis plus d'une faute. Quelles ne durent donc pas être les hésitations et les dillicullés qui assaillirent les premiers pas du sultan Abdul-IIamid-Klian H?

Arrivé brusciucment au pouvoir, élevé si tragiquement au premier rang, alors qu'il n'y était nullement préparé, combien sa nature, déjà portée à la méfiance et à la mélancolie par des excès précoces et son tempérament bilioso-nerveux, ne dut-elle pas être fâcheusement influencée par le milieu ou désormais sa vie allait s'écouler !

Et encore, dans cette terrible situation, quels furent les conseillers du prince?

Trouva-t-il en eux ce dévouement à la chose

publique, au pays, que l'on est en droit d'exiger de ceux qui sont appelés à le gouverner? Eut-il des conseillers sages, habiles, énergiques, sachant développer toutes les bonnes qualités de leur maître au détriment des mauvaises?

Son premier entourage, celui de sa maison particulière, comment fut-il composé?

Hélas ! Abdul-Hamid fut entouré de flatteurs, de créatures plus décidées à faire leur propre fortune que celle de leur chef suprême ; de conseillers, n'ayant en vue que la place occupée par leur voisin, de quémandeurs, plus obséquieux les uns que les autres; de fantoches lugubres, ridicules, qui, pour mieux s'emparer de l'esprit maladif de leur souverain, développèrent et sa méfiance et ses craintes chimériques, par le récit de complots imaginaires.

Ni son ami, son médecin particulier, Mavrogény pacha, que Sa Majesté appelle souvent son père ; ni les premiers serviteurs qu'il éleva à de hauts postes, ni les grands dignitaires nouvellement élus, ni..., personne ne se montra à la hauteur des circonstances!

Personne n'osa parler le langage de la raison et du bon sens!

LNK m VOLl TION A <() N S TA \ i 1 N Ol'l.i:. K3

('.hacuii se |)roslenia dovaiil \c nouveau Coin- Miamlour dos croyants;, le laissant seul, bien seul, dans sa lutte et)ntre ses passions et ses faiblesses. Si, je nie trompe, chacun lit quelque chose. On chercha à niodilier ses qualités réelles, ses remarquables aptitudes, ses talents naturels, ses idées souvent géniales, en l'isolant de plus en plus de son peuple, en le tenant enfermé dans le palais, en faisant enfin tout ce qu'il était possible de faire pour anéantir le bon au prolit du mauvais, c'est-à-dire ses qualités incontestables, au profit de deux sentiments qui devaient lui faire commettre ses principales fautes :

La méfiance et la peur!

Les lois physiologiques sont inexorables comme la fatalité. Quand vous ne trouvez pas en vous-même ou dans votre entourage la force de leur résister, elles vous broient sans pitié.

C'est une question de temps.

Comme ce n'est pas 1 histoire de ce règne que je me suis proposé d'écrire, je passerai sur les grands événements qui signalèrent les premières années du gouvernement d'Abdul- Hamid : guerres de Serbie, du Monténégro et

de Russie; traité de San-Stéfano et de Berlin, etc., pour arriver à l'époque actuelle, et montrer le Commandeur des croyants tel qu'il est, après douze années d'un règne difficile et pénible.

Mais, avant d'aller plus loin, je dois parler d'un événement qui exerça une influence énorme sur l'esprit d'Abdul-Hamid II et ne contribua pas peu à faire de lui le padischah méfiant, craintif et despote que l'on connaît.

Cet événement, c'est la conspiration et le coup de main d'Ali-Suavi, en faveur de MouradV.

Le voici tel qu'il est raconté dans l'ouvrage ayant pour titre la Guerre d'Orient :

« Abdul-IIamid n'avait jamais passé pour avoir une bien grande fermeté d'esprit; mais, depuis quelque temps, la démence qui semble devoir atteindre tous les membres de sa famille et qui s'était produite chez son oncle Abdul-Azis, sous la forme de la manie des dépenses et chez son frère Mourad V, sous celle d'une mélancolie profonde, commençait à se manifester chez lui avec tous les symptômes d'une peur abjecte.

<( Une suite d'événements tragiques avait

l'NK KK\()LLilON A (.ON S T \N 1 I \ <) l' l.K. 8j

l'.aucoup contribué, en dernier lieu, à jeter celle pauvre eervelle <lan^ les plus toiles terreurs.

« On sait que iMourad V, après avoir été déposé, était resté on vie, |)ar une dérogation aux usages ottomans, dérogation ([ui peut être considérée coinine un résultat de rinlluencc que les itiées européennes ont conquise, depuis le con)inencemenl du siècle, en Turquie. Le nom du malheureux prince était devenu le point de ralliement de tous les mécontents de l'empire; on annonçail qu'il était revenu à la santé et on parlait ouvertement de le rétablir sur le trône. De là, de perpétuelles frayeurs chez Abdul-IIamid, qui faisait surveiller rigoureusLMuent son frère, dans les divers palais qui claient successivement sa résidence. Au mois de mai 1878, l'ex-sultan habitait Tchéragan. Ce palais est situé le long du Bosphore, au pied d'une colline au sommet de laquelle s'élève Yeldiz-Kiosque, la résidence favorite d'Abdulllamid II. Il est relié aux jardins d'Yeldiz- Riosque par des ponts jetés sur une route où passe le tramway de Constantinople.

<t La partie de la colline qui aboutit à cette

route a une pente très raide tout le long de Tchéragan, Pour éviter l'éboulement des terres, on avait construit dans cette section un mur de soutènement. Ce mur s'était écroulé depuis un certain temps, et les réparations n'étaient pas encore achevées. On y employait un grand nombre de réfugiés que l'on prenait dans les dépôts voisins.

« Le 20 mai, vers onze heures, une cinquantaine de réfugiés se présentaient à l'une des portes du palais de Tchéragan et demandaient à entrer. Le soldat, qui était en sentinelle, ayant répondu qu'on n'entrait pas, les réfugiés se jetèrent sur lui et le poignardèrent. Immédiatement ils forcent l'entrée et se précipitent dans la cour intérieure du bâtiment où Mourad est gardé à vue. Les deux fonctionnaires qui veillent sur cette porte, ayant fait mine de résister, sont abattus à coups de revolver.

« La troupe se grossit en un instant dans des proportions considérables.

« Presque tous ces hommes portaient le costume des réfugiés, c'est-à-dire celui des Turcs à l'intérieur.

« Il y avait cent personnes environ sur la

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r«>ute, tout autant dans la cour intérieure, et près de soixante s'étaient jetées dans l'intérieur des appartements, dont l'assassinat des factionnaires avait rendu l'accès libre.

« Ces conjurés étaient conduits par une espèce d'aventurier, fort connu à Constantinople,oîiil était arrivé du fond de Bokhara,sa patrie, quatorze ans auparavant. Ali-Suavi clTendi était un softa fanatique et détraqué, chez (jui une intelligence assez vive et une éloquence naturelle étaient gâtées par une incroyable sulfisance. Aussi avait-il dû s'exiler en 1875, pour échapper à la vengeance du tout-puissant Ali pacha qu'il avait vivement attaqué dans son journal le }fu(hbir (Correspondant).

« Rentré de l'exil en 187(3, il fut, grâce à la protection de Midliat pacha, nommé précepteur des enfants d'Abdul-Ilamid; mais, sa grossièreté l'ayant fait renvoyer, il prit place parmi les mécontents et se mit en tète de remettre Mourad sur le trône.

« Il ne lui fut pas dilTicile de trouver, parmi les cent cinquante mille réfugiés de Constantinople, deux cent cinquante malheureux, persuadés qu'en renversant Abdul-IIamid ils

mettraient un terme à leurs maux et à ceux de la patrie.

«Le revolver au poing, excitant ses hommes par d'ardentes paroles, le Bokharien marcha droit à l'appartement de Mourad. L'ex-sultan s'élança au-devant des insurgés et leur demanda ce qu'ils voulaient de lui.

« — Tu es notre 'souverain légitime, répondit Ali-Suavi, nous te proclamons Sultan, en remplacement d'Abdul-Hamid, dont le peuple proclame la déchéance. Viens te montrer à tes fidèles. »

« Mourad fit observer que le moment était mal choisi, il refusa la couronne qu'on lui offrait avec plus d'audace que de certitude. Ali-Suavi lui dit alors textuellement :

« — Si tu ne veux pas être sultan de bon gré, tu le seras de force. »

« Ce à quoi Mourad répondit qu'il brûleraitla cervelle au premier qui porterait la main sur lui. En même temps, il prenait en main un revolver caché sous ses vêtements. »

Le drame s'accentuait.

Cependant, un bataillon accouru d'Yeldiz avait élu reçu à coups de feu par les insurgés dans la cour intérieure du palais et ripostait vi-

l NK nlïVOLL'TION A C.ONST \ N r I \ O l' I.K. 8'.)

goureiisemoiil. Los cuirassés, qui étaientaucrés dans lo Bosplioiv, à proxiniilé tk' Tcliéraj^'aii, avaient euvoyé des oni barrai ions arnR''OS(jui cernaiiMil le palais. De nouvelles troupes, arrivant de tous côtés, formaient le cordon du côté de la terre et faisaient de nombreux prisonniers.

Les femmes, affolées, couraient dans les corridors et les terrasses, en poussant des cris qui dominaient le bruit de la fusillade.

« Ali-Suavi insistait auprès de Mourad.

« A ce moment, l'eunuque chargé par Abdul- Hamid de la garde de Mourad, donne ûvec énergie l'iirdre aux soldats de jeter les insurgés par les fenêtres.

« Ali-Suavi décharge son revolver sur la troupe et aussitôt il reçoit en plein ventre un premier coup de baïonnette qui l'abat et un second qui l'achève.

« [}n officier a l'heureuse inspiration de faire rentrer Mourad dans ses appartements, oii il l'enferme.

« La chasse aux insurgés commence. Pas un seul de ceux qui étaient entrés dans l'intérieur du palais ne resta vivant. Ceux qui se trouvaient dans la cour furent, les uns tués ou

blessés, les autres faits prisonniers. Quant aux insurgés qui, plus prudents, se trouvaient sur la route en dehors du palais, un grand nombre purent se sauver. On calcula que quatre-vingts hommes furent tués, dont soixante-cinq insurgés et quinze soldats. »

Le soir, quatre grandes embarcations chargées de cadavres remontèrent le Bosphore. En comptant les morts, on constata que plusieurs étaient des soldats qui s'étaient déguisés en réfugiés.

Mourad et sa mère furent transférés le jour môme dans la résidence du sultan.

On leur donna pour demeure le kiosque connu sous le nom de Malta-Kiosque, situé dans l'enceinte d'Yeldiz-Kiosque.

M lui ni sa mère ne furent molestés.

Il y eut, sur le premier moment, une grande panique à Stamboul. La population, rendue très impressionnable par les dispositions vraiment meuaçantes qu'avait prises l'armée russe, alors à San-Stéfano, crut que l'ennemi entrait dans la ville. Les boutiques et les portes du grand bazar furent fermées instantanément. Des femmes et des enfants furent renversés et

INE RÉVOLL'TION \ (.ON S'T \ \ TI N OlM.r . "M

foulés aux pieds. par les fuyanls, que la peur emportait dans toutes les directions.

Mais cette paiiicpie fut vite dissipée (juaud ou sut la vérité.

Kt maintenant, voyous ce que treize années de rèj^ne ont fait du successeur du maliieureux Mourad V.

CIIAPITUE V

S. M I. le sultan Abdul-Hamid-Khan II.

Sjd portrait. — Études psycholog^iqucs. — Émeutes et assassinat. — Troubles dans le palais. — Firouz ajrlia. — Son juu'ement. — Son exécution. — Maladie du sultan.

Sa Majesté Abdul-IIamid-Kliaii II est le troisième fils du sultan Abdul-Medjid.

Né le 22 septembre 18/i2, le sultan actuel compte aujourdliui quarante-sept ans.

C'est le 34* souverain de sa famille et le 28*= sultan depuis la prise de Gonstantinople.

Monté sur le trône d'Osman le 31 août 1876 — 12 chaban 1293 — il succède à son frère, Mourad V, dépossédé après trois mois de règne, de même que celui-ci avait succédé à leur oncle, le sultan Abdul-Azis de tragique mémoire.

Il y a donc aujourd'hui plus de treize ans

que le sultan actuel règne sur les Ottomans.

Au physique, Abdul-Hamid ne ressemble ni à son père ni à son oncle. Il n'a de son père qu'une certaine distinction et une intermittente bonté.

Moius grand, moins élancé, peut-être aussi moins délicat, sous un aspect tout aussi nerveux, avec cette nuance caractéristique que le sultan Abdul-Medjid était d'un tempérament lymphatico-nerveux, alors que son troisième fils possède un tempérament bilioso-nerveux^, Sa Majesté Abdul-Hamid représente moins le type turc que le type armmo-arabe.

J'ai dit, dans le chapitre précédent, « Une révolution à Constantinople », comment le troisième fils d' Abdul-Medjid avait été appelé à occuper la plus grande magistrature ottomane, alors qu'il n'y avait été préparé ni par son instruction ni par son éducation. J'ai esquissé à grands traits l'histoire des principaux faits qui le placèrent inopinément sur un des trônes les plus difficiles et les plus dangereux de notre temps. Voyons maintenant ce qu'un pou-

1. C'est le tempérament par excellence de tous les despotes craintifs et ombraceu:».

LE SULTAN MIDI l.-ll VMII) 9.'.

voir al)solii, san>N l'oiitrùk', sans limite, a fait, (le Cl* priiK'C imisulinaii.

Alxliil-llamid est un cnrhnil, une de ces natures (le uoivc tenij>s que Diilerol pressenlaiL tjuaiitl il éerivil ces lignes :

.' Je conjcrlure que ces hommes, pour la plupart tTun temj)érament sombre et mélancolifjue, ne doivent cette pénétration extraordinaire et presque divine qu'on remarque chez cu\ et <pii les conduit à des idées tantôt si folles, tantôt si sul)limes, qu'à quelque dérangement périodique de la machine.

« Oh! que le génie et la folie se touchent de l'ien près!...

« Ceux que le ciel a signés en bien et en mal sont sujets plus ou moins à ces symptômes : ils les ont plus ou moins fréquents, plus ou moins violents, on les enferme et on les enchaîne, ou on leur élève des statues. »

Et, en effet, donnez à ce Pt/disr/uih le courage des Mahomet, Charles-Quint, Cromwell, Pierre le Grand, Richelieu, Napoléon, et son règne, grâce à ses inspirations, à ses vues internes subites et justes, deviendra un des règnes les plus remarquables de l'empire otto-

man : sanglant peut-être. . . grand certainement !

Mais il n'en est pas ainsi : l'élément mélancolique, avec sa névrose constante et sa folie intermittente — la folie circulaire au premier degré de certains auteurs, dont je n'ai pas ici à discuter la théorie — domine trop son idiosyncrasie ; les anxiétés sans motifs, les craintes chimériques, les frayeurs organiques, les prostrations cérébrales, soigneusement entretenues par les gens les plus influents de son entourage, annihilent trop ses instincts de grandeur et ses velléités de courage; de là le décousu de ses actes et le changement fréquent des personnages qui, par leur situation au palais, devraient être moins souvent envoyés en exil et en être rappelés ^

Si, à ces qualités sérieuses, à son esprit de pénétration, le sultan joignait le courage de son oncle, Abdul-Azis, cet autre névrosé cou-

1. Un Circassien, élevé par la sultane Validé sous les yeux des sultans Mourad V et Abdul-Hamid, le colonel A.-D. bey, entièrement dévoué à ce dernier, occupant dans le palais la situation que Hirvoie occupait sous j\apoléon III, en est à son septième e.\il. Rentré ea grâce il y a six mois environ, rien ne dit, malgré les véritables services qu'il rend à son maître et les marques de satisfaction qu'il vient d'en recevoir — novembre 1888

LB SULTAN A l'.D l I.- Il \ M 1 1». 'H

ronné, dont j'ai raconté la sanglante lin, il serait de ceux qui, suivant l'expression de Diilerot, ont « été signés en bien par le ciel ».

.Malheureusement, c'est un craiiilif. ..

Pour combattre ce sentiment instinctif, il faudrait près de Sa Majesté un homme supérieur, un médecin habile ayant largement sa conliance; à l'abri des intrigues du palais; se vouant, corps et âme, aux intérêts de son souverain, et décidé à combattre ses faiblesses maladives par un traitement journalier moral et physique.

Pour mieux juger cette physionomie impériale, pour mieux en pénétrer les caractères psychiques, pour arriver, en un mot, à connaître le moral, étudions le physique, dans tout ce qu'il a d'apparent et de révélateur.

Commençons par l'homme extérieur, il nous donnera la clé de l'être intellectuel.

Celte étude nous donnera également, plus

— qu'il ne retournera pas une huitième fois à Alep ou au Uedjaze. 11 ne faut pour cela qu'une plainte en conspiration ou même en fréquentation trop intime des dames turques, formulée par un drôle quelconque.

Le colonel est aujourd'hui général, c'est-à-dire pacha de troisième classe, plus en faveur que jamais — novembre 1889.

tard, la clé de plusieurs de ses actes et nous aidera à mieux saisir son individualité.

D'une taille moyenne, plutôt petit que grand, n'ayant rien de l'ampleur opulente des formes qui caractérise le Turc de race, Abdul-Hamid présente tous les caractères anatomiques et physiologiques qui résultent du mélange arméno-arabe : en fait, c'est un type qui se rapproche beaucoup de celui des Tziganes orientaux.

Son allure générale est caractérisée par une dignité fatiguée, mêlée à une expression de tristesse mélancolique qui n'est pas sans charmes, mais dont l'expression est comme le signe, le cachet particulier des âmes tristes, toujours prêtes à ne voir les choses qu'à travers un prisme aux couleurs sombres.

Maigre, délicatement musculeux, mince, avec la peau brune, sèche et chaude, le sultan représente bien le tempérament biliosonerveux que j'ai déjà signalé.

Sa barbe soignée, d'un noir foncé, épaisse, assez courte, légèrement grisonnante, est taillée un peu en pointe.

Le front, autant que l'on peut en juger sous

LE SL'LT.^N AKDII.-M \MII). 01)

le foz, est un peu large, assez droit, k^gèrenit'iit hornhé sur los arcades sonrcilières, trc's creusé aux leuipes, un peu plissé eu travers oî en long. Les lignes qui s'enfoncent verticalement dans la racine du nez, lignes indiquant le travail inédilalif et profond de la pensée, sont assez accentuées. L'«eil est d'un gris noiràlre, plutôt grand, bien dessiné, pensif, un peu voilé, pénétrant, affectueux sans douceur, très mol>ile et anxieux; il est enfoncé dans son orbite, quoique le globe oculaire soitassez proéminent. Les paupières, aux cils épais et longs, sont toujours, surtout la paupière inférieure, plus ou moins estompées.

C'est bien là l'œil d'un penseur, d'un méditatif soupçonneux, avec une puissance subjective de volonté.

Le nez long, mince à sa racine, droit, osseux, fort aux narines, est aussi bien le nez turc que le nez arménien ^ — Une légère déviation existe à sa racine, côté gauche. — La bouche est grande, les dents sont écartées, plutôt

1. Physiognomiquement, cet orgaDe indique une volonté plus despotique que constante, car son exagération détruit beaucoup sa puissance.

BIBUOTHECA

Gttaviens**

jaunes que blanches; la lèvre inférieure plus forte, plus épaisse, plus grasse que la supérieure, un peu fendillée au centre, bien dessinée, mais tombante. Son expression, assez énergique, offre un mélange de sensualisme prononcé et de bonté réelle.

Les cheveux qui paraissent aux tempes, entre le fez et la barbe sont noirs, courts, presque ras.

Le crâne fuit vers le sommet; celui-ci est élevé. Le cervelet est très prononcé.

Les oreilles longues, vigoureusement, sèchement taillées, collées à leur base mastoïdienne, repoussées et avançant un peu dans leur partie supérieure, sont anémiques, presque diaphanes. Les sourcils noirs sont bien dessinés ; celui de gauche est plus élevé et plus arqué.

Le teint, peu coloré, paraît bistré, fatigué, pâle.

L'ensemble de la physionomie est d'un ovale allongé.

Les mains fines, sèches, sont inquiètes et nerveuses. Les ongles roses, bien incrustés, courts, taillés à la turque, c'est-à-dire en rond.

Les pieds, assez cambrés, s'allongent minces, élégants.

LE SI I. TAN \lll)l I.-ll VMII). H»!

Les attaches ont une finesse de race.

r.ii somme, Alxlul-llainitl, déjà grisonnant, i'aiait f:randement son âge.

L'ne voussure assez, prononcée du dos, voussure qui l'oblige à se leiiii' un peu incliné, augmente encore son aspect maladif et âgé.

Sa voix vibre sympathique et sonore. Il parle moins bas que ses sujets : sa parole est nette, autoritaire, sans brusquerie quand il se surveille; elle devient un peu confuse quand il s'abandoime.

11 sourit peu devant les étrangers, mais sa physionomie exprime facilement une bienveillance marquée.

Sa Majesté possède une grande qualité pour un souverain :

Elle sait écouter!

La mémoire de la vue est excellente, grâce à la conformation de l'œil ; par contre, celle des noms est moindre

Maintenant que nous comiaissons le portrait du maître de l'Empire ottoman, étudionsle au point de vue moral. Allons du simple au composé... du connu à l'inconnu.

i02 ' LA TURQUIE OFFICIELLE.

Si mon \'ieil ami DesbaroUes vivait encore, et s'il avait à écrire le portrait psychologique du padischah actuellement régnant, il commencerait par déclarer que Sa Majesté Impériale est placée sous l'influence — confo^'mément à son système des signatures australes — de la Lune, de Saturne, de Vénus Qi àQ Jupiter l

Il y a, en effet, chez le troisième fils d'Abdul- Medjid-, le sentiment prononcé d'une fatalité puissante . C'est ce sentiment, cette foi religieuse et fanatique, qui domine le plus dans son existence ou, pour être plus exact, dans chacune des manifestations vivantes de cette existence.

Ces quatre planètes, toujours d'après le système de cet excellent et si remarquable DesbaroUes, lui donnent les qualités et les défauts qu'elles représentent.

Ces qualités sont :

Une prudence excessive; l'amour du travail; une sorte de lucidité, de clairvoyance caractéristique; une pénétration rapide de l'ensemble des choses; un besoin très sensible de commettre des actions généreuses ; l'amour du beau et de la chair; celui du luxe et du confortable dans toutes ses nuances; la préoccupation de

LE SULTAN \ lU» I I.- Il A M 1 1). 10:5

ce que l'on peut dire de lui; raversiou du sanp: et de la pruorre; la rochiTclio «lu bicu-ôlre el du faste daus tout ce (jui reuluure, alors (ju'il est, lui, d'une grande simplicité et comme toilette et comme besoins personnels ; une générosité singulière, s'alliant à un vif besoin de possession et de commandement; la recherche du juste et du vrai dans les actes et les procédés, l'aptitude pour les sciences occultes et les sciences vulgaires.

Les défauts, qui sont toujours les ombres, les rellels obscurs des qualités, se manifestent en lui par :

La mobilité trop active de ses pensées; la tristesse des mélancoliques névrosés fjue les Anglais appellent si justement des lunatiques; l'exagération delà prudence, c'est-à-dire la méliance poussée à l'exlrème, la peur dans tout ce qu'elle a d'illogique et de naïf; le manque de virilité et d'énergie constante; une avarice toujours en lutte avec la générosité ; les troubles intellectuels et physiques qui résultent des décoordinations des fonctions du système nerveux, et tous les caractères que j'ai déjà signalés comme étant le triste apanage des cérébraux!

JOi LA TURQUIE OFFICIELLE.

En ajoutant que Sa Majesté ottomane croit en la puissance de la fatalité heureuse ou malheureuse, en son rôle de réformateur et de régénérateur du peuple sur lequel Dieu l'a appelé à régner, j'aurai, ce me semble, donné une juste idée, de son caractère, de ses qualités et de ses défauts.

Abdul-Hamid croit à sa mission, il a foi en elle; mais cette croyance fait trop souvent place à une torpeur, à une désespérance qui, pendant de longues heures, font de lui un des êtres les plus malheureux de son vaste empire.

Quand ces crises, si connues de certains névropathes, s'emparent de lui, il reste enfermé dans son Haremhk, ne voulant voir personne, pas même ses ministres. Si elles se prolongent, si, de quelques heures elles arrivent à durer des journées, ainsi que cela s'est produit en septembre dernier, à la suite de l'assassinat d'un de ses serviteurs, eunuque du palais, par un autre eunuque — jalousie de femmes, s'il vousplaît! — SaMajesté, toujours ombrageuse, ne voulant voir personne, ne se décide qu'après trois, quatre et même huit jours de cet isole-

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ment, à comnuiMii|uor, pai- des ordres transmis j>ar un de f^os ehambellaiis — celui qui est le plus en faveur dans ce momenl-là — avec SCS ministres et les grands dignitaires du Palais. La crise passée, le sultan reprend sa vie orilinaire, plus lucide, plus actif, plus travailleur que jamais !

L'assassinat auquel je viens de faire allusion a exercé une telle influence sur Ahdul-llainid, sur les alTaires de l'État et sur les nôtres, qu'il me parait nécessaire de m'y arrêter un instant.

Voici le fait dans toute sa véracité.

Parmi les Moitsmibs '^ attachés au service de S. .M. \. le sultan, se trouvaient deux eunuques du nom de Firouz ap:lia et Xédim aj^lia. Ces deux Moussaibs, longtemps amis, avaient, par suite de certaines préférences féminines, vu leur vieille amitié se refroidir progressivement et, au moment où commence ce récit, Nédim aglia, concentré, têtu comme le sont tous les eunuques, surtout les noirs, nourrissait une haine violente contre son compagnon,

1. Les Moussaibs sont des eunuques de la première ou de la seconde catégorie, chargés du service intérieur du Sélamlik et du liaremlik.

le préféré de la sultane C..., Firouz agha. Les choses en étaient là, quand le 15 septembre dernier — 1888 —à sept heures du soir, à la franque, c'est-à-dire à une heure à la turque, Nédim agha entra dans la chambre de Firouz agha, son camarade de service.

Ce dernier était avec ses collègues Rustem, Djefler, Ziver et Abdul-Ghain aghas.

Nédim agha avait une cravache à la main.

Ses collègues ne s'étant pas levés pour le saluer, il leur reprocha vivement cette insulte àlapoUtesse turque; puis, frappant énergiquement de sa cravache la couverture du lit qui se trouvait dans cette chambre, il prit une chaise et s'assit.

Un court silence suivit cet incident.

Tout à coup, après un moment de réflexion, Nédim agha sortit de sa poche un revolver à culasse, système Springfield, et le dirigea sur Firouz agha en lui disant :

— Tu vois que c'est là un petit joujou, mais il t'enverra dans l'autre monde K

Il se leva alors, retira quatre des cinq car-

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