La forteresse des Hongrois
CONSTAN TI.NOI'LF A VOL D'OISEAU. »7
raineux diit* do Uie'hi'liou, iiui lut i»lus lai'(l ministre de Louis \\ III :
Odessa:
La seconde, qui se relève toute frémissante de ses ruines ijéroïques, plus redoutable que dans son glorieux, passé:
Séwastopol!
C'est-à-dire :
h' Ayrindlurc, V Industrie, le Comyncrce^ les Arts militaires ou le puissant quaternaire des nations conquérantes et civilisatrices, en face d'une nation de plus en plus déchue de ces avantages!
Et au milieu de tous ces superbes accidents du terrain asiatico-européen; de ces arêtes découpant, parfois violemment, la splendeur profonde du ciel; de ces vallons fertiles, au sein desquels circulent de gais ruisseaux ; de ce mélange étrange de choses disant les charmes bucoliques de la paix et les horreurs de la guerre — ces deux pôles de l'humanité
— le Bosphore, semblable à un immense serpent aux spirales gigantesques, circule, toujours limpide, avec son double courant, sillonné par de nombreux navires qui, sous l'influence du commerce, portent partout les germes, les idées et les bienfaits de notre moderne civilisation.
Voyageur sombre et muet, dont les flancs inconscients battent sous les chocs de la vapeur; immense courant, circulant en tous lieux, entre les confins de notre globe; lutteur robuste ; enfant de la pensée humaine, s'élançant radieuse vers l'infini ; témoin éloquent, dans sa majestueuse conception, du progrès humain qui, sans cesse, sans trêve, lentement ou par bonds, va du simple au complexe, de la barbarie à la civilisation : chacun des paquebots, dont l'héhce tourmente les eaux de ce merveilleux canal, porte sur son grand mât, bien au-dessus de ses pavillons de nationalité et de compagnie, le drapeau du génie humain et delà puissance de Dieu !
Quand le soleil, avant de disparaître derrière la plaine de San-Stéfano, projette l'éclat de ses derniers rayons sur les murs qui virent
CONSl ANTINOPLK A VOI. D OISK M . l'J
loiubor los licroïquos défenseurs de raiitique cité gréco-romaine, et inonde de ses feux du soir, d'un rouge si ardent, les nombreuses demeures de la cote asialifjue, alors que Stamboul et ses faubourgs s'estompent déjà dans le vague si poétique du crépuscule, le spectacle dont on jouit du haut du mont Tchamiidja devient véritablement féerique ! Chaque maison, chaque demeure, dans le scintillement des carreaux de ses fenêtres embrasées, s'empourpre d'une lueur indescriptible. C'est un incendie général, mais un incendie dont les éclats vacillants, dont les clartés surnaturelles dépassent tout ce que l'imagination la plus ardente peut concevoir.
C'est là un tableau que nulle palette humaine ne peut reproduire.
Il faut le voir... le revoir... et, quand on l'a bien vu... il reste dans la mémoire à l'état de rêve, de rêve dépassant de mille coudées ceux des Mille et une Nuits!
C'est une ivresse de coloris, une beauté de réalisme près duquel toutes nos conceptions restent froides et ternes !
Les splendeurs de la fin d'un beau jour d'au-
tomneS contemplées de ce point merveilleux, constituent, sans critique possible, le plus admirable phénomène qu'il soit donné à l'homme d'étudier.
Maintenant retournons-nous... Laissons ce grandiose panorama... Détachons nos regards enfiévrés de ce rutilement magique !
Voici l'Asie !
L'Asie, avec ses rêves assoiffés d'inconnu et de mystère, ses montagnes aux flancs richement boisés, demeures paisibles des cerfs, des chevreuils, des sangliers et des ours ; ses plaines trop solitaires ; ses richesses ignorées, inexplorées; sa végétation si vivace ; sa terre si facile à féconder, absorbant gloutonnement la plus faible, la plus malingre semence, pour rendre au centuple ce qui lui a été confié. La voici avec ses ruines qui parlent encore de ses splendeurs passées; de ses désastres, dus à l'incurie et aux folies humaines, de ses désespérances et de ses espérances.
Ici le coup d'œil change du tout au tout, l'àme
1. C'est particulièrement à cette époque de l'année que ce phénomène se produit avec le plus d'éclat. Il est à Consiantinople ce qu'il n'est nulle autre part.
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reste tristement repliée sur elle-mtlme, en contenijtlaiit cette solitude austère, rendue encore plu'^ iuipressionnanle par les beautés animées ol si niouvoniontées que l'on vient d'admirer!
him côté, le tombeau des civilisations éteintes! De l'autre, vers l'Europe, la tombe enlr'ouverte où, progressivemoiit, tout doucement, s'enfoncent les derniers nés d'une dynastie qui porta haut et ferme le drapeau conquérant des Ottomans!
Il est vrai qu'alors ce drapeau était également celui du progrès et de la civilisation! . .
C'est sur le sommet de cette montagne si remarquablement située, — montagne dont ne parlent ni les guides ni les itinéraires ; — à la place même ou je viens de conduire mes lectrices et mes lecteurs; près du tombeau de Baba Tchamlidja que, par une belle journée du mois d'octobre 1S87, un couple se promenait, jetant un dernier regard sur l'enivrant tableau que j'ai essayé de décrire.
Plongés dans cette sorte de griserie toute morale, produite par la double action du grand air vivifié par les plantes embaumées, aux
rudes senteurs, et de cette sensation étrange qui s'empare des âmes sensibles, à la vue des grands spectacles de la nature, ils allaient, rêveurs, encore sous le charme de leurs sentiments intimes.
Lui, dans la force de l'âge, commençant à faire les premiers pas sur le sentier qui conduit à la seule égalité de ce bas monde: la tombe; le front déjà plissé par les rudes soucis du combat de la vie; l'allure fatiguée des lutteurs, mais l'œil encore plein de ces éclairs qui révèlent tout ce qu'il y a de puissance dans certaines natures courbées, mais non vaincues par l'adversité.
Elle, svelte, blonde, élancée, le teint pâle; aux débuts des tristesses de l'existence.
D'un côté, l'austère et triste expérience de l'âme parvenue au sommet de la vie.
De l'autre, les taquines impatiences, les curiosités enfiévrées de l'être qui ne sait pas encore, mais qui devine vaguement, comme dans un mirage lointain, tout ce que l'existence humaine renferme de déceptions et de douleurs, cachées sous les ailes des illusions enchanteresses.
CONSTANTINOPLK A VOI. D'OISKVl. 2.1
Appuyée sur sou bras, elle écoutait, éuuic, It'i-'î'reuiout oppressée, les récits hislorieo-pliilosojtliiques des graudes pages de l'histoire aiicieuue dout il avait, pour elle, rapideuieut tourué les feuillets. Tout d'uu coup, brusquemeut, elle partit d'uu joyeux éclat de rire... Sou compaguou, passaut d'uu sujet uu peu trop sérieux pour uue jeuue femme, à uu sujet plus moderue, plus pai, lui racoutait, eu l'agrémeutaut, l'histoire de Baba Tchamlidja.
Lorsqu'elle fui uu peu remise, elle regarda, surprise, son iuterlocuteur, et s'écria :
— Ainsi donc, voici, d'après vous, l'histoire de ce fuUu- saint de l'Islamisme?
Et de rire encore.
— Vous riez, ma chère enfant, mais rappelezvous bien que c'est ainsi que se forment et commencent les légendes religieuses. Non pas seulement dans ce pays-ci, mais partout, dans tous les pays, chez tous les peuples où dominent les prêtres. L'esprit humain est ainsi fait. Il est le même en tous lieux: grand enfant curieux que l'on berce et dont on se fait obéir par des contes, où le merveilleux le dispute à
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l'absurde. 11 y a, au fond de chaque créature humaine, une aspiration vers l'inconnu et le surnaturel, qui devient une arme puissante pour ceux qui savent la diriger. Or, plus les peuples sont voisins de l'état primitif, c'està-dire en bas âge, et plus aussi le fantastique, sous sa forme religieuse, exerce sur eux sa détestable influence!... Vous le voyez, il y a vingt ans, le modeste tombeau devant lequel nous sommes renfermait la dépouille d'un vulgaire mendiant, ayant vécu, au jour le jour, des aumônes qu'il recueillait dans les environs. Eh bien ! qu'a-t-il fallu pour transformer cette tombe isolée, admirablement située, j'en conviens, en un heu consacré, donnant naissance à des cures dites merveilleuse, à des faits enregistrés sous l'étiquette de Miracles! Bien peu de chose... Un rien! ce rien qui se trouve dans les plus grands comme dans les plus simples événements. Ce rien, cette étincelle qui met le feu aux poudres, produit l'explosion, s'est manifesté ici en la personne d'un iman, d'un brave prêtre musulman qui, amant de la belle nature, a eu l'idée de venir passer ses étés dans la masure qui est là, sous nos
(ONSTA.NTINOPLK A VOL D'OlSKAl. 'i:>
pieds. Pour charmer ses loisirs, probablement sans y mettre tle la maliee, tout simplement, il s'est amusé à surmonter tle quelques pierres peintes en vert la place occupée par le cadavre du \ien\ mendiant... Un peu d'eau généreusement olVerte aux visiteurs... quelques paroles adroites... Deux ou trois ex-voto, sous la forme de morceaux de chiiïon attachés aux pierres du nouveau tombeau !... Quelques soins de jardinage et d'entretien et... le tour fut joué ! Dans une ving:taine d'années, la nouvelle génération aura oublié le mendiant, pour ne se rappeler que du saint homme, du grand marabout qui repose en paix, sur la cime du mont Tchamlidja! Avec le temps la légende se purifiera de ses mondanitcs ; elle planera, de plus en plus, dans le domaine élhéré du surnaturel divin. Alors, avec le développement de la confiance des croyants, avec l'aide de Dieu et des bons derviches, rien ne nous prouve qu'à la place de cette tombe et de cette masure, ne s'élèvera pas un vaste couvent, richement doté, où les fidèles viendront, en masse, invoquer la divine protection du grand saint de Tchamlidja !
Et la conversation continua sur ce ion moitié sérieux, moitié badin.
Mais le soleil venait de disparaître.
Le crépuscule commençait à répandre ses voiles diaphanes sur Stamboul et ses campagnes ; le Bosphore, éclairé par ces dernières lueurs du jour mourant, scintillait d'une nuance argentée, aussi vague, aussi mélancoliquement sublime que le sont les eaux du golfe de Naples, sous l'influence des premiers reflets de l'astre de la nuit.
Il était temps de quitter ce heu enchanteur. La prudence la plus élémentaire disait même qu'il fallait se hâter.
Ils redescendirent, lentement, comme à regret, les pentes du mont.
Sur le point d'atteindre la source et son café, elle s'arrêta, et, s'appuyaut un peu plus sur le bras de son compagnon, projetant un dernier regard sur l'immense panorama qui allait se fondre dans l'obscur de la nuit, elle murmura, en étendant sa main droite vers Constantinople :
— Qui donc saura exactement ce qui se passe dans cette véritable Babylone moderne?
CONST AN TINOIM.i: V VOL DOISKVU. '11
{)m uiHK racontera ses passions, ses crimes et ses vertus? Quel est l'écrivain qui nous initiera à SOS mysti^^res? ('onstantinoplo! Constanlinoplo! quand nous livreras-tu tes sombres arcanes?... et se penchant tout près, bien prùs de son compagnon :
— Prenez-vous toujours des notes sur cet ♦"'tranpre et admirable pays?
— Toujours, répondit ce dernier.
— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne réuniriez-vous pas ces notes pour en faire un volume, un livre vécu, un livre vrai.
— I*ourquoi ?
— Oui, pourquoi?
Quand ils montèrent dans la voiture qui les attendait, il avait promis d'écrire ce livre... un jour... ou l'autre.
— Si vous tenez votre promesse, s'écriat-elle tout heureuse, je vous prierai, d'avance, de m'envoyer un des premiers volumes... quel que soit le pays où je me trouverai quand il paraîtra.
— Non seulement je vous promets de faire ce que vous me demandez, mais j'ajoute que,
si jamais j'écris' ce livre, dans les conditions que vous m'avez indiquées, je le commencerai par le récit de notre ascension au mont Tcham- LiDJA... N'est-ce pas là, en effet, qu'il aura pris naissance?
En initiant ses lecteurs à l'existence si mystérieuse... si peu connue, des êtres et des choses de l'Empire ottoman, l'auteur tient aujourd'hui la promesse faite sur le mont Tchamlidja, en regardant Constantinople à vol d'oiseau.
ClIAriTKE II
Photographie morale de Constantinople.
Constantinople est, par excellence, la ville des contrastes, de l'imprévu et du bon plaisir. Tout y est livré au caprice, à une sorte d'incurie mal combattue par une série de décrets toujours nouveaux, toujours oubliés, toujours violés !
Prétentieuse et superbe, ignorante et fourbe, sale et désordonnée ; encore plongée dans les superstitieux errements hygiéniques d'un moyen âge tenace ; véritable Capharnaûm où tout se trouve, où tout est entrelacé ; où le bien et le mal, la raison etle non-sens marchent bras dessus bras dessous, sans conscience des résultats de ce phénoménal accouplement, la ville des empereurs ottomans présente tout
d'abord aux regards du penseur et du philosophe l'aspect le plus étrange et le plus incompréhensible !
C'est le néant dans la vie !
Le désordre dans l'ordre ; la misère dans l'opulence ; l'ignorance dans le savoir ; la superstition dans le libre arbitre ; la bassesse dans la vanité ; la prostitution dans l'austérité ; la médisance haineuse dans l'hospitalité ; l'es- -clavage dans la liberté ; l'enfance chez le vieillard ; l'hystérie dans la raison ; le laid et l'horrible dans le beau ; mais, plus que tout cela, c'est, ainsi que l'a si bien dit l'auteur du Mal d'Orient, en parlant de Péra :
<t La ville du mépris mutuel! »
Et que nos lecteurs n'aillent pas crier à l'exa- .^ération, à un parti pris de tout dénigrer, de stout assombrir. Les couleurs du tableau ne sont nullement chargées; elles sont telles que la nature des choses les a faites !
Pour en juger, il ne faut ni les regarder avec des idées préconçues, ni les étudier avec nos habitudes européennes : on doit les observer froidement, sans rien préjuger, l'esprit entiè-
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renient ilégajjc de toutes les iiidueiiees qui peuvent altérer riiidépeinlaïK'e tie l'observation.
Des auteurs, st'tluits par leur passion desanalogies, ont comparé Constantinople à la Kome des Césars. Ils ont ilit et écrit que, comme cette dernière, la capitale de la ïur((uic reposait sur sept collines. Uien de plus problénjaliipic que cette assertion purement lopographique : que ces auteurs aient eu en vue l'ancienne Byzance — Stamboul proprement dit — ou tous les quartiers qui forment la ville mo lerne, Constantinople, on ne voit pas comment ils ont fait leur compte pour arriver à ce chilTre sept.
La vérité, c'est que la ville, dans son ensemble, repose sur une série considérable de collines, de monticules, de ravins, de pentesplus ou moins escarpées. Ses jardins, ses monuments, ses maisons, ses palais, ses casernes,, ses masures, ses kiosques et ses conaks s'étalent sur le sol le plus étrange, le plus accidenté qui se puisse voir.
C'est un pèle-mèle des plus bizarres, dont la couleur, bien bourgeoise, est loin de rap-
peler à l'esprit les rêves provoqués par ce mot magique :
L'Orient.
Le centre de l'immense ville est partout et nulle part. Stamboul même n'est à l'ensemble que ce que sont Galata, Péra et les autres quartiers.
De même que, pour le vieux Turc, tout se résume dans un des quartiers de Stamboul ; de même que, pour le Grec, le Phanar est encore la ville par excellence ; de môme que, pour les Européens et les Levantins, il n'y a que Péra et Galata ; de même que, pour le Juif, la ville entière se résume dans les quartiers de Balata et d'Haskeuy, de même encore, pour les courtisans, Yeldiz et ses environs constituent toute la ville ancienne et moderne.
Vu dans son ensemble, à vol d'oiseau, du haut des tours du Séraskiérat, de Galata ou du sommet du mont Tchamlidja, le panorama de la ville est d'un grandiose réel.
C'est un mélange fantastique, inextricable, digne de son état moral et de l'atmosphère qui s'en dégage. C'est un tout immense, dont les détails échappent aux regards; c'est dix
III" 1 oi.n uMiir Mon VF. i;, ftc. 3i
villes dans u/w ; un ensemble humain, une fourmilière où s'ai::ilenl, vivent et meurent les nationalités les plus eomplexes, les types les plus étranges, les personnalités les plus individuelles et les êtres les plus hétérogènes.
Quant à l'unité qui devrait résulter de cet amalgame, vous ne la trouverez que dans l'élément ottoman, sous la forme d'un gouvernement monarchique, dont le bon plaisir est la règle et le caprice la loi ' ! Et de même que chaque quartier possède une physionomie qui lui est propre, de même aussi chacune des nationalités, dont l'ensemble forme la population constantinopolitaine, présente ses caractères particuliers, ses goûts, ses habitudes, ses croyances, ses superstitions, ses aspirations et ses rêves d'indépendance et de prépondérance. La seule chose qui soit une, c'est la haine et le mépris que chacun professe pour son voisin ! Haine de religion, haine de nationalité, haine d'influence... Politiquement et philosophiquement c'est la seule unité sur laquelle se base la puissance des Turcs.
1. Les lois du Tanzimat (lois do réformes) ne peuvent toucher et ne touchent pas à la personne de Sa Majesté le Sultan.
Il faut bien le dire, en détruisant par l'épée les nationalités géographiques qui devaient constituer l'empire ottoman, les successeurs d'Osman ont laissé subsister les nationalités morales des peuples, vaincus, mais non conquis. Nul travail d'assimilation ne s'est fait ; nulle conquête morale n'a été réalisée ; la fusion n'a pas eu lieu entre tous ces éléments. Chacun a conservé son caractère particulier, son type sui generis... Soumis, courbés, égalisés par la crainte du vainqueur; ayant perdu les qualités viriles que possédaient leurs pères ; n'ayant plus ni le sentiment de la patrie détruite, ni celui de l'indépendance et de la dignité humaine, ces peuples, si divers, si ennemis les mis des autres, se sont rendus à la force physique ; ont adopté, superficiellement, les mœurs et les idées de leurs vainqueurs, les ont bassement adulés, tout en les détestant comme l'esclave déteste son maître, mais ont gardé, à peu près intacts, leur haine du vainqueur, leur mépris et leur insolence de valetaille, leur superstitieuse ignorance et le sentiment confus d'une vague réhabihtation possible !
PHOTO(;ii M'iiii: moi; \i.K, ktc. 35
C'est de cet étal moral de sa population que Loiistanliuoplo lire sou caractère de {^'raude >ille délabrée, déclassée, iidiannonieuse, n'ayant rien de commun avec les autres capitales. Tour de Babel moderne; héritière des passions et des vices de l'antique Babylone, elle s'avance, inconsciente et bavarde, vaniteuse et rampante, vers sa destinée fatale, sans que sa situation exceptionnelle puisse la sauver de la mort qui la guette, pour la découronner de sou double diadème gréco-ottoman.
Point n'est besoin d'être prophète pour alhrmer la décadence prochaine et irrémédiable de l'ancienne ville des Césars grecs !
Tout autour d'elle, par suite des nouvelles voies de circulation ferrées, s'élèvent de redoutables rivales.
Par la perte successive de ses provinces d'Europe, provinces les plus riches et les plus travailleuses, Constantinople a cessé d'être le grand marché oriental, chargé de fournir aux villes sous sa dépendance les matières premières et les riches produits de l'Asie.
Avec la diminution de ses ressources, les exportations ont subi le même sort, et ses
revenus se sont progressivement amoindris.
Toutes les villes qui furent ses tributaires tendent à être ses rivales : elles s'alimentent en Europe, en Autriche principalement, au détriment de leur ancienne souveraine, et ne payent même pas le tribut auquel elles furent soumises.
Si, à ces causes puissantes de décomposition, nous ajoutons le désordre qui règne dans la perception des impôts ;
Les vols journaliers qui s'exécutent sur une large échelle, du petit au grand et du grand au petit, au détriment des finances de l'État ;
La corruption, consciente et inconsciente, qui forme la base de toutes les administrations ottomanes ;
La nécessite qui s'impose aux employés de l'Etat de vivre à ses dépens et à ceux des administrés, par suite du non-payement de leurs appointements ;
Le gâchis qui règne, en maître absolu, dans toutes les branches de l'administration gouvernementale ;
Les folles et considérables dépenses du Palais ;
IMIOTOGR VIMin MOn\r-K, KTC. 37
Le manque d'enlrelien des routes, des nioiiuinenls et dv tout lO (jui compose l'actif de rKlat;
L'augmentation annuelle de ses dettes, augmentation en rapport direct avecla diminution de ses ressources, on comprendra sans peine vers quelle effroyable banqueroute la Turquie est précipitée!
El» bien, c'est cette déplorable situation morale que révèle si bien Constantinople dans sa vie, ses mrcurs et le fonctionnement de ses organes.
C'est cette dissolution du grand empire devant lequel trembla la vieille Europe, qui imprime à sa capitale ce cachet de désordre particulier et fatal.
Vaste et inharmonique reflet de cette situation précaire, tout est trompeur, tout est factice dans cette étrange ville.
Sa vie n'est plus la conséquence du fonctionnement normal et physiologique de ses organes ; c'est la manifestation décoordonnée, brusque, saccadée d'un grand corps soumis aux. elTets électriques d'une machine déséquilibrée.
Constantinople agonise..., lentement, il est vrai, grâce aux rivalités des puissances européennes, à la haine réciproque et à la couardise de ses sujets chrétiens!
Mais ce pauvre grand corps n'en agonise pas moins !
Et maintenant, faut-il conclure de ce qui précède que nous nous trouvons devant un mal sans remède, devant une situation absolument perdue, perdue sans espoir aucun?
Oui et non !
Oui ! mille fois oui ! si le souverain actuel persiste dans ses errements... si des actes énergiques, des faits, ne succèdent pas rapidement aux bonnes volontés, dont on allirme que Sa Majesté est coutumière.
Non ! si Elle sait et peut se débarrasser de l'entourage pervers qui lui cache la vérité sur toutes choses ; ne se maintient que par l'intrigue ; ne vit que de malpropretés morales ; cherche ses propres intérêts au détriment de ceux de l'État ; ne possède du courage que pour altérer la vérité et nuire aux rares hommes de cœur fourvoyés dans cette galère ; s'évertue à diluer, à détruire toutes les bonnes
PlIOTOi.RAPMlK MORALE, ETC. ZO
qualités de son maître, au profit de ses faiblesses maladives; exploite, sans vergogne, ses craintes chimériques de mort violente et de conspirations ; répond « amen! » à tout ce que dit le maître, et... n'en agit qu'à sa guise, en trompant et exploitant étrangement le chef de rislamisme et de l'empire turc sur tout et dans tout !
Mais, pour sauver cet empire, dont les bases craquent de toutes parts ;
Pour sauver ce peuple turc, qui succombe ous les fautes et les crimes de son administration ; qui succombe, malgré ses qualités réelles, sa bravoure, sa foi encore robuste et naïve, sa vitalité encore si considérable, il faut plus qu'un souverain... pour aussi bien intentionné qu'il soit...
Il faut un HOMME..., un homme de génie..., un HOMME sachant faire le sacrifice de sa vie pour i le salut de son peuple ! Juste et impitoyable pour les gnmds, miséricordieux pour les petits. sévère pour lui-même..., donnant à tous l'exemple du travail, de l'ordre, de l'économie, de la justice et de la bravoure !
Un tel homme est-il possible en Turquie ?
Et si ce souverain est possible, cet empire, fondé par la conquête et le sabre, peut-il encore subsister de longs siècles..., marchant de pair avec ses puissants rivaux européens ?
Telle est la grande et embarrassante question à laquelle ce livre doit répondre.
Telle est aussi sa raison d'être.
Pour arriver à ce but, l'auteur a dû dire, quand même et toujours, la stricte vérité, sans rien farder, sans rien cacher ; le mal et le bien, les vices et les vertus, les fautes et les bonnes actions, les ferments de dissolution et les agents de guérison!
Et maintenant, poursuivons notre route, en pénétrant, sans faiblesse comme sans parti pris, dans les mille arcanes dont se compose la ville de Constantinople, ses habitants et son gouvernement!
En chirurgien physiologiste, voyons d'abord le mal, les plaies et tout ce qui doit amener le décès de « l'homme malade ».
Fouillons dans toutes ses ulcérations ; dégageons-les du pus qui en masque la profondeur et la gravité... Les médications.. , le traite-
IMIOTOGllAPIIIi: M OH A LE, K l C. 41
iiR'iil..., les chances de succès et de guérison vieiulroiit aprèîî
Ilt'ureuseinent pour la Tunjuie, pour son présent et pour son avenir, elle possède, près de son gouvernement, malheureusement sous sa néfaste administration, un peuple qui a conservé en grande partie ses qualités primitives ! En effet, autant tout ce qui louche de près au gouvernement est gangrené, gangrené en raison du peu de distance qui existe entre le souverain et ses serviteurs, autant ce qui en est éloigné renferme, en raison directe de la distance qui sépare le môme souverain de ses sujets, les qualités viriles, charitables, humanitaires et solides qui constituent le noyau des propriétés morales et physiques de la nation turque, de la nation musulmane proprement dite.
C'est dans ce peuple, si bien doué, si facile à recevoir les bonnes comme les mauvaises impressions, que réside l'avenir réel du pays.
C'est lui qui, par son courage, sa sobriété et sa foi, a fait la grandeur de l'empire. C'est
lui qui l'a sauvé dans ses grands dangers... c'est encore lui qui le sauvera de la ruine, de la mort, si on mit, si on ose, si on veut le diriger sagement dans ses nouvelles destinées!
Ne l'oublions pas, Constantinople n'est heureusement que le vestibule, l'antichambre de la Turquie, ainsi que l'a si bien dit l'auteur de la Turquie d'Aaie, antichambre où grouillent les ambitions malsaines; où se coudoient, se heurtent, se jalousent, tous les aventuriers, tous les faiseurs orientaux, musulmans, chrétiens, raïas ou autres, qui flairent et convoitent leur proie, et cherchent à vivre grassement aux dépens de leurs dupes..., en exploitant le plus largement possible les fonctionnaires turcs qui, à force d'avoir été exploités, sont devenus, à leur tour, maîtres dans l'art de tromper les autres !
Voilà, grosso modo, ce que montrerait la j^/io/ographie morale de Constantinople, si les choses de cet ordre pouvaient se projeter en formes dessinées et palpables sur la plaque sensibilisée.
Voilà l'atmosphère intellectuelle dont la ma-
l'iio I oi;r. M'iiiK MoiiALK. KTt;. »:«
Icrialisalion est si bien imliiiuéc parreiiseinble ilo-i «luailiers, dos villes diverses dont la réii- Ditiii porte le nom île
CONS rANTINoPl.t.
ciiAi'iTiu: m
Le Palais impérial d'Yeldiz et ses eavirons.
Qiiaii'l le touriste suit la grande et belle route (|ui, de TopIIaiié à l'extrémité nordest de (lalata, conduit à Ortakeuy, en longeant le Bosphore, il rencontre, à la queue leu leu,les palais impériaux: de Dolma-Bagtché et de Tclîéragan.
Le premier, construit sous le règne d'Abdul- Medjid ; le second sous celui d'Abdul-Azis.
Le palais de Tchéragan, celui où l'ut suicide le sultan Abdul-Azis et où devait être enfermé, quelques mois plus tard, son neveu et successeur, Mourad V^ possède de vastes dépendances et un parc qui, commençant sur la rive bosphoréenne, passe, par un large pont dont l'architecture composée ne manque pas d'élégance et de caractère, sur la grande route,-
OÙ circule prosaïquemeiitle traoïNvay deGalata- Carakeuy à Ortakeuy, s'étale sur les premiers contreforts de ce village, pour se terminer sur les hauteurs d'Yeldiz, au kiosque du même nom S la demeure du souverain actuel, Abdul-Hamid-Khan II.
C'est dans ce grandiose parc; c'est dans cette demeure souveraine, si mystérieusement fermée aux étrangers, que je vais conduire mes lecteurs.
Lorsque le voyageur arrive à Constantinople par la mer de Marmara, et pénètre dans la Corne d'Or sous un fort vent du nord-nordest, ce qui n'est pas rare, il est tout surpris de continuer sa route vers le haut Bosphore, comme s'il ne devait pas s'ancrer devant Top- Hané, dans la Corne d'Or, son poste habituel; cette manœuvre, qui lui paraît d'abord incompréhensible, s'explique pourtant parla violence du courant qui descend de la mer Noire. Pour éviter les nombreux navires au mouillage et ne pas être jeté sur la pointe du vieux sérail, le commandant est dans la nécessité de remon-