SCÈNE VII
FABY , JEROME, apercevant Faby qui a la tête appi/yc sur sa main.
JÉRÔME
Oh ! oh ! voici un montagnard qui n'a pas l'air de faire attention à moi ; c'est du nouveau, par exemple î (// luifrappt sur l'épaule.) Ohé! l'ami!
FABY
Qu'est-ce qui est là?
JÉRÔME
Moi!
FABY
Vous?
Jérôme, reconnaissant Faby.
Tiens ! c'est le petit Faby !
faby , étonné.
Eh ! c'est Jérôme , l'ancien valet de ferme de mon père.
JÉRÔME
Jérôme !... Dis donc l'Ours de la Montagne Noire.
FABY
L'Ours de la Montagne!... quoi , Jérôme , c'est vous qui êtes le personnage qui fait trembler tout le pays ?. . .
JÉRÔME
Et qui n'en suis pas plus méchant pour ça, mon garçon.
FA.BY
Qu'est-ce qui vous a donc mis dans l'idée de prendre la profession d'ours, vous qui étiez un si bon garçon de ferme?
JÉRÔME
La paresse, mon garçon... A la ferme, il fallait travailler, et le travail , à la longue , ça finit par n'être pas amusant.
Je me suis fait braconnier; mais comme les gardes -chasses de la couronne m'inquiétaient quelquefois dans la plaine, je m'enfonçai dans les montagnes , où le gibier appartient à lout le monde... Comme il y faisait froid , je m'habillai de la peau du premier ours que je tuai , et ce costume, fort élégant et fort commode du reste , m'a rendu la terreur du canton... Mais toi , mon petit Faby, toi que Jérôme a si souvent fait sauter sur ses genoux, es-tu heureux depuis que j'ai quitté la ferme de ton père?...
FABY
Oh ! mon Dieu , non... Je n'ai jamais eu de bonheur !
JÉRÔME
Pauvre garçon !... Au fait, tu as un air.. . un air.
FABY
Tout bête. . . pas vrai ?. . .
JÉRÔME
Approchant. . . Est-ce qu'il te serait arrivé quelque malheur?
FABY
Ah ! mon pauvre Jérôme !
JÉRÔME
Est-ce que ta récolte a manqué cette année?
FABY
Ah ! bien oui. .. mon grenier est si plein , qu'il ne peut plus y entrer tant seulement une gerbe.
JÉRÔME
Je vois ce que c'est.,. La maladie s'est mise parmi tes bestiaux? __,
FABY
Ah! ben , oui... mes bestiaux! ils sont gros et gras comme vous , et ils ont fait des petits qui leur ressemblent.
JÉRÔME
Alors , tu es donc malade ?
FABY
Oh! oui... bien malade... car je suis amoureux!
JÉRÔME
Amoureux. . . c'est ça !.. . Voilà l'air que tu disais. . . .
FABY
Est-ce que vous n'avez jamais aimé, vous, père Jérôme?
JÉKÔME.
Moi... laisse donc! j'ai aimé comme un autre, et j'aime encore, mon garçon.
FABY
Qui donc?
JÉRÔME
J'aimePictouff, mon chien, et ma bonne carabine que voilà.
FABY
Eh bien! moi , i'aime une femme.
JÉRÔME
Une femme!... Alors, si tes greniers sont pleins, si tes bestiaux se portent si bien, que ne l'épouses-tu?
FABY
Ah! voilà... Que ne l'épouses-tu!... C'est qu'elle ne veut pas de moi...
JÉRÔME
Elle en veut peut-être un autre...
FABY
Elle ne veut de personne.
JÉRÔME
De personne !
FABY
Elle demeure là... dans cette chaumière.
JÉRÔME
Avec ses parens ?
FABY
Non, toute seule.
JÉRÔME
Toute seule, dans cette chaumière isole'e? toute seule, une petite biche comme ça... Elle n'a donc pas peur des loups?
FABY
C'est ce que je lui disais tout-à-l'heure. . . Elle m'a dit qu'elle ne craignait ni les loups, ni les ours.
JÉRÔME
Ni les ours... Dis donc, ceci s'adresse à moi. D'après ce que tu me dis , mon cher Faby, ta belle est une folle qui ne mérite pas l'amour d'un bon garçon comme toi , et si tu veux, je vais te guérir de cet amour-là, moi... veux-tu?
FABY
Bah! c'est impossible.
JÉRÔME
Impossible!... Ecoute, et tu vas voir... Je suis venu par ici en chassant avec des amis qui m'ont aidé à poursuivre un ours d'une grosseur énorme ; ce soir, quand nous aurons tué l'animal , nous allons nous enfoncer dans les montagnes ; viens avec nous , tu n'auras pas le temps de t'ennuyer, je t'en réponds... Tu verras du pays et une jolie société... /Moi d'abord , ensuite mon chien Pictouff , et puis des chamois , des ours , des loups ; nos forêts en sont remplies , et l'on n'est bien que là.
Air : Faut à" la vertu, etc.
C'est dans les forets , seulement ,
Que l'homme vit indépendant;
Oui, pour être libre et content,
Tu devrais m'y suivre à l'instant.
Là, je suis heureux comme un prince !
Les daims, les loups sont mes sujets :
Chaqu' bois me semble une province, Et chaque rocher un palais.
C'est dans les forêts, seulement, etc.
Chef absolu dans mon royaume , Ce qui me convient, je le fais ; Jamais de vivres je ne chôme.
Car je puis manger mes sujets.
C'est dans les forêts , seulement , etc. FA.BY.
Au fait , elle ne veut pas de moi... il faut prendre un parti. ( Tristement. ) Eh bien ! oui , Jérôme , voilà qui est décide' , je veux aller chasser avec vous, ça fera que je chasserai peutêtre mon amour ; le temps de faire mon paquet , et je vous rejoins ici avec arme et bagage ; j'irai avec vous dans les montagnes... dans les cavernes , dans la neige , dans les forêts!... au diable... où vous me mènerez enfin.
JÉRÔME
C'est bien, voilà du courage , mon garçon , et tu as raison , mille montagnes !