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La Valachie, essai de monographie géographique

Ce livre esl le fruit du travail de plusieurs années consacrées à l'exploration de la Valachie et à une étude aussi complète qu'il nous a été possible des sources d'information roumaines et étrangères.

Il est permis de penser que l'instant était particulièrement favorable à un essai de synthèse géographique de nos connaissances sur ce pays. Depuis son union définitive à la Moldavie et la formation du royaume de Roumanie, les progrès de la Valachie ont dépassé en rapidité tout ce qu'on pouvait attendre d'un pays ravagé pendant longtemps par les armées ennemies, soumis à un pillage réglé sous l'administration phanariote et resté jusqu'au milieu du siècle une province à demi asiatique plutôt qu'européenne. Avec son réseau de voies ferrées, ses ports organisés pour l'exportation en grand des céréales, ses villes d'aspect presque occidental, sa capitale, foyer intellectuel dont l'attraction se fait sentir jusqu'en Macédoine, la Valachie apparaît comme à un tournant de son histoire économique et offre un curieux mélange de civilisation moderne et de formes primitives.

Sous des apparences brillantes et des dehors factices, le géographe est heureux de pouvoir retrouver le jeu naturel des phénomènes physiques réglant la vie des populations rurales, de même que l'ethnologue ou le folkloriste se félicite de pouvoir encore observer tant de coutumes antiques conservées avec un soin jaloux par le Roumain. Dans quelques années, les derniers bordel du Bârâgan, ces habitations de troglodytes creusées clans le limon,

— vin —

dont parlaient déjà Strabon et Ptolémée, auront sans doute disparu, de même que les costumes originaux se perdent au voisinage des villes et que les traditions se brouillent ou s'évanouissent.

Limité à peu près aux villes, le mouvement de rénovation de la Valachie a cependant été très actif, ici comme dans toute la Roumanie. L'organisation de grands services publics, la fondation de sociétés scientifiques, le développement de plus en plus grand de la vie économique et intellectuelle, ont mis entre les mains du géographe, du naturaliste, du statisticien, une foule de sources de renseignement. Une sorte de fièvre d'enquête et d'étude a accumulé dans les dernières années un ensemble imposant de publications, de valeur inégale, mais toutes intéressantes.

La carte topographique levée et publiée d'abord en Dobrodgea, puis en Moldavie, est maintenant en cours d'exécution pour la Valachie. Les feuilles publiées jusqu'à présent permettent d'apprécier plus justement un certain nombre de phénomènes que la carte autrichienne au 57,000e. Les sciences physiques et naturelles nécessaires à l'interprétation des faits géographiques ont pris un rapide essor. L'Institut météorologique de Bucarest peut rivaliser pour son organisation et l'importance de ses publications avec les services analogues des plus grands états européens. La géologie a été de bonne heure cultivée dans un pays qu'on disait, — peutêtre un peu à la légère, — riche en minéraux de toute sorte. Après l'organisation, un peu hâtive, d'un bureau géologique qui a commencé la publication d'une carte détaillée, des géologues étrangers ont été appelés à plusieurs reprises, soit par le gouvernement, soit par des particuliers en vue d'expertises et une jeune génération de géologues roumains, formée auprès des maîtres de la science, à Paris et à Vienne, a donné depuis une dizaine d'années un ensemble de travaux d'une haute valeur. La botanique, moins cultivée, a cependant fait des progrès sensibles de Kanitz à Brândza et Grecescu.

L'enquête économique, due aux services officiels, a été, dans les dernières années, poussée activement. En 1899, a été fait un recensement dans des conditions de précision très supérieures à tout ce que l'on avait pu obtenir jusque-là. Les différents services

de statistique nous donnent des publications fort utiles et l'exposition de 1900 a été l'occasion d'enquêtes étendues sur les forêts, l'agriculture, l'industrie minérale, les carrières, etc.

Les sociétés scientifiques ont contribué pour une bonne part à ce mouvement d'études. Nous devons à l'Académie roumaine presque toutes les publications se rapportant au folklore et à la vie rurale, à la Société des sciences de Bucarest bon nombre d'études de géologie, à la Société de géographie roumaine des dictionnaires départementaux et un dictionnaire général, fort utiles pour les renseignements économiques, historiques et archéologiques qu'ils contiennent. Les progrès des études historiques ne peuvent rester indifférents au géographe et nous nous garderons d'oublier les secours que fournissent de grandes œuvres de synthèse comme YHistoire des Roumains de Xénopol, ou des recherches critiques comme celles de Hasdeu et Onciu sur l'origine des principautés roumaines.

On peut donc se proposer en ce moment d'étudier une région quelconque du royaume de Roumanie, sans avoir l'impression d'être un travailleur isolé. Il n'est pas besoin d'insister sur l'inégalité de valeur des matériaux dont on dispose et sur les transformations qu'ils doivent subir pour être rendus directement utilisables dans une œuvre géographique. On s'apercevra que nous avons soumis un grand nombre de données statistiques à des calculs nouveaux et cherché des modes de représentation d'une interprétation facile.

Nous avons employé près de huit mois d'excursions sur le terrain pour essayer d'acquérir une connaissance suffisante du pays et d'élucider, autant que possible, les principales questions de géographie physique. La petite carte ci-jointe donne le réseau de nos principaux itinéraires et montre que la région montueuse et spécialement la haute montagne ont été particulièrement étudiées. Les plaines monotones de la basse Valachie sont loin de solliciter l'attention du géographe par la même variété d'aspects et la même multiplicité de problèmes que la zone montagneuse; elles sont aussi mieux connues, faciles à parcourir, et la carte topographique en est déjà on grande partie levée et publiée.

Explorations détaillées tf/fy et Levés topographiques

Itinéraires

Figure 1. — Itinéraires de V auteur en Valachie et Transylvanie.

H. Herinanstadt — F. Fogarash — K. Kronstadt — B. A. Baïa de Arama — T. Târgu Jiu — R. V. Râmnicu Vâlcea — Cl. Càmpullung — Pi. Pitesti — Pl. Ploiesti — B. Buzcu — R. S. Râmnicu Sàïat — CI. Galati — Bu. Brâila — Ca. Calarasi — Bue. Bucarest. — S. Slatina — T. Aï. Turnu Mâgurelé — Cb. Craïova — T. S. Turnu Severinu.

Nous n'avons, au contraire, aucune bonne carte de la partie roumaine des Karpates valaques, et d'ailleurs, on sait que la meilleure carte peut tout au plus rappeler, mais non faire deviner ce qu'est la haute montagne. Les excursions dans cette partie de la Valachie prennent le caractère de véritables explorations. Ce sont des expéditions qu'il faut organiser avec des provisions pour huit ou quinze jours, plusieurs hommes et plusieurs chevaux pour porter les bagages, les instruments et la tente, indispensable si l'on ne veut coucher à la belle étoile ou dans les Stîne. Pour donner une idée de l'imprévu de pareilles explorations, il nous suffira de citer le fait suivant : le levé topographique au 1/10, 000e des cirques de Gâuri et Gâlcescu nous a permis de figurer près d'une vingtaine de lacs complètement inconnus, dont un de quatre hectares de superficie.

On remarquera que nos excursions se sont étendues en dehors de la Valachie, particulièrement en Transylvanie. Nous y avons été conduit par le désir d'élucider les problèmes des percées fluviales qui sont un des traits caractéristiques des Karpates valaques.

Le travail de synthèse des données acquises, soit par des études personnelles, soit par l'interprétation de documents originaux, n'est pas la partie la moins intéressante, ni surtout la moins délicate d'un essai de monographie géographique. On nous permettra de dire comment nous l'avons compris.

Il est impossible de songer à l'exécution d'un travail de géographie régionale, sans se trouver en présence d'une difficulté de plan, qui fait comme hésiter et trembler la main. Vaut-il mieux suivre une marche analytique dans l'exposé des différents phénomènes géographiques, en les prenant l'un après l'autre et les étudiant séparément pour tout l'ensemble du pays considéré ? Vaut-il mieux adopter au contraire une méthode synthétique, qui consiste à toujours grouper les phénomènes connexes, de façon à faire ressortir leurs relations de cause à effet clans les différentes divisions naturelles du pays ?

La première méthode, souvent employée en Allemagne, a l'avantage d'être plus favorable à la discussion des problèmes physiques ou économiques, plus claire et plus didactique en quelque sorte, mais on peut se demander si elle n'est pas contraire à l'esprit même de la géographie régionale et si un pays est une machine qu'on puisse ainsi démonter pièce par pièce ; il serait aisé de citer des cas où son emploi abusif a donné des œuvres d'une lecture ingrate, plus rapprochées d'un dictionnaire encyclopédique, que d'une œuvre géographique.

La seconde méthode a le grand avantage, lorsqu'elle est habilement maniée, de rendre plus exactement la physionomie de chaque région, d'en faire saisir l'originalité. Plus près de la réalité, elle nous présente un tableau vivant, complexe, par suite plus difficile à comprendre ; moins analytique, elle est moins claire, moins didactique ; elle ne se prête pas à l'approfondissement des

problèmes non résolus, il semble qu'elle conviendrait à un pays suffisamment étudié à tous les points de vue par des spécialistes. Existe-t-il pareil pays ?

Certains auteurs sentant l'avantage de chacune des deux méthodes les ont employées successivement, partageant leur ouvrage en une partie générale conçue sur le plan analytique et une partie chorographique conçue sur le plan synthétique. On arrive ainsi à refaire deux fois le même tableau. Ce n'est pas résoudre la question.

La difficulté est d'autant plus grande que la région envisagée est plus complexe et que son étude soulève plus de problèmes différents. Il est plus aisé de faire rentrer dans un cadre, quel qu'il soit, un nombre cle faits limité, qu'un grand nombre de questions touchant les unes aux sciences physiques et naturelles, les autres aux sciences politiques et historiques. Certaines régions de plaine s'accommoderont aussi bien d'une méthode que de l'autre, si l'auteur sait choisir celle qui convient le mieux à sa nature d'esprit et en faire un emploi judicieux.

En prenant comme sujet d'étude la Valachie, nous avons eu conscience de nous attaquer, au contraire, à un des pays pour lesquels se pose le plus nettement le problème de la méthode d'exposition géographique. La présence de hautes montagnes y soulève tout un monde de questions physiques spéciales ; avec le bas Danube et ses solitudes marécageuses, avec la plaine et les collines, se présentent d'autres problèmes physiques et économiques. Pays neuf, en train d'entrer dans la civilisation européenne, la Valachie est statistiquement assez bien connue pour qu'on puisse essayer d'y appliquer les méthodes de l'anthropogéographie scientifique aux questions de la répartition de la population, à l'étude de la vie agricole intense et cle l'industrie naissante ; mais d'autre part elle a encore assez gardé l'empreinte d'un passé primitif pour qu'il soit nécessaire d'en analyser l'ethnographie et de fixer les traits originaux de la vie du peuple, en s'aidant du matériel rassemblé par les folkloristes...

En présence de problèmes d'ordre aussi divers, on peut se demander si tous sont réellement des problèmes géographiques.

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Nous touchons ici à une question aussi délicate que la première et intimement liée à elle. De la manière d'y répondre découle toute la conception de la géographie. Des maîtres éminents ont plus d'une fois senti le besoin de s'expliquer là-dessus. S'il est un principe qui semble se dégager de leurs doctrines, c'est bien qu'on ne saurait poser de bornes au domaine des investigations géographiques. Dire tel fait est géographique, tel autre ne l'est pas, nous paraît toujours difficile, souvent dangereux. Croire encore que les sciences peuvent être considérées comme ayant chacune un objet distinct, est une conception qui n'est plus en harmonie avec les progrès de la pensée moderne. C'est par leur méthode que les sciences se différencient. C'est par sa méthode que le géographe doit se signaler en étudiant des faits qui peuvent intéresser aussi le géologue, le botaniste, le zoologue, l'économiste, le statisticien, l'ethnographe.

Si cette méthode n'est peut-être pas encore suffisamment définie, deux de ses points les plus importants semblent déjà assez nettement dégagés : aucun fait n'est étudié pour lui-même, comme le fait un géologue ou un statisticien, mais comme partie d'un tout, rouage d'une grande machine, anneau dans la chaîne des causes et des effets qui règlent la vie d'une région; aucun fait n'est étudié comme phénomène physique, économique ou politique, mais comme type d'une série de formes de vie physique, économique ou politique, dont on cherche à préciser l'extension géographique en tâchant d'en démêler les causes.

L'application de ce double principe permet de donner une forme géographique à l'exposé des problèmes les plus divers. Il ne résout pas encore la question du plan général à adopter.

Selon nous, la question est de celles qui ne comportent pas de solution précise. La même méthode ne peut être appliquée à tous les pays. Un ne trouve pas partout les mêmes problèmes ni les mêmes difficultés. Une région de haute montagne ne saurait évidemment être étudiée de la même façon qu'une région de plaine,

une contrée de vieille civilisation comme un pays habité par des

peuples primitifs. La seule règle générale qu'on puisse admettre, c'est la proscription du cadre stéréotypé dans lequel on veut parfois faire rentrer les pays les plus différents.

Il s'agit de découvrir pour chaque région le plan le plus propre à mettre en lumière ses caractères distinctifs, à appeler l'attention sur les problèmes principaux que soulève son étude. Ce plan sera généralement une combinaison des méthodes synthétique et analytique, qui pourra présenter les variétés les plus grandes, à condition de rester fidèle à l'esprit de la géographie régionale, dont le but est de rendre la vie d'un pays et dont le programme, on ne doit pas l'oublier, doit être décrire et expliquer.

11 serait aussi dangereux de proscrire l'élément pittoresque, que de méconnaître le parti qu'on peut tirer des principes scientifiques pour éclairer les rapports des phénomènes entre eux. La description géographique se distinguera toujours de la description purement littéraire, en ce qu'elle tend à appeler l'attention sur les traits caractéristiques de la physionomie d'un pays, en montrant les contrastes avec les pays voisins, de façon à faire naître naturellement le désir de saisir la cause de ces contrastes et au besoin de la faire soupçonner.

On a plus d'une fois insisté sur l'intérêt que présente le rapprochement de la géographie générale et de la géographie régionale et sur les avantages de la pénétration de l'une par l'autre ; on n'a peut-être pas assez marqué la différence radicale de leur méthode, et il y aurait danger à l'oublier. Si toutes les branches de la géographie générale peuvent et doivent être envisagées comme de pures sciences, on n'en saurait dire autant de la géographie régionale. Par la complexité des faits qu'elle envisage, par son objet, qui est de rendre la vie elle-même, par les difficultés à peu près insolubles qu'elle offre dans l'exposition, elle exige de celui qui veut s'y essayer plus que l'esprit scientifique, un peu de cet esprit de finesse dont parlait Pascal. Elle veut dans l'exécution un certain sentiment d'art.

Combien l'œuvre que nous présentons est inférieure à cette conception, nul n'en a conscience plus que nous. La variété et la

multiplicité clés questions soulevées par l'étude de la Valachie nous feront peut-être pardonner quelques omissions et quelques oublis ; la difficulté de coordonner clans un sens géographique tant de données diverses, fera peut-être excuser les défaillances de l'exécution.

Si loin que l'on se tienne cle son idéal, il est toujours bon d'en avoir un, et nous avons cru qu'il peut être utile de l'indiquer.

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