‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 11 sur 195 · Chiffres inédits obligeamment communiqués par M. Hepites · texte numérisé non relu

Chiffres inédits obligeamment communiqués par M. Hepites

tomber au-dessous de 40 %. La limpidité qu'il donne à l'air favorise le rayonnement et amène en hiver des températures très basses qui dépassent même celles causées par le Crive^ ; mais, en été, il apporte un air plus frais que le vent du ]N~.-E.

Le Crivet et l'Austru sont déterminés par la position des centres de haute et de basse pression barométrique, et l'on peut dire qu'ils correspondent chacun à un type de temps vraiment caractéristique pour la Valachie.

Il arrive fréquemment que l'aire de hautes pressions, connue sous le nom d'anticyclone de Sibérie, se déplace vers l'O. et envahit l'Europe septentrionale. Le baromètre s'élève, à Moscou, au-dessus de 785 m/m, et des températures très basses régnent dans toute la Hussie. Le monde méditerranéen, plus favorisé, offre, avec ces plaines glacées, un contraste thermique violent, dont le résultat est la formation d'une aire de basses pressions qui s'étale le plus souvent sur la mer Ionienne. L'anticyclone russe et le cyclone méditerranéen, voilà les deux pôles météorologiques pour la Yalachie, voilà les deux grands centres d'action de l'atmosphère d'où dépend toute la vie climatologique du pays. Suivant qu'ils prennent plus ou moins d'importance, qu'ils se rapprochent ou s'éloignent, les vents, la température, l'humidité de l'air, tout va changer.

Lorsque la dépression de la mer Ionienne se creuse en même temps que la pression s'élève à Moscou, l'air se met en mouvement du N.-E. vers le S.-O. C'est le Crive|, qui balaye toute la Yalachie ; la température baisse brusquement de plusieurs degrés ; dans la plaine, les arbres plient, sur le Danube, des vagues s'élèvent, capables de faire chavirer les petites embarcations.

Ce type de temps a été merveilleusement réalisé pendant la première semaine de janvier 1893 (v. fig. 8). Le 4, au matin, les températures allaient croissant et la pression décroissait du N. au S. dans l'Europe orientale. A Moscou, le thermomètre Figure 8. — Type de temps caractéris-

atteignait —30° et le baromètre ntiqu£ ?u Criv^ 'f J^*erl893), d'après . v ^„ , le Telegraphischer Wetterbencht de

se tenait a /90 m/m. A Bucarest, Vienne.

on comptait 1° au-dessus de 0. A Malte, on avait 11° de chaleur, et, sur la nier Ionienne, le baromètre tombait au-dessous de 755 m/m. Dans la journée, le vent du N.-E. commence à se lever, à Bucarest, avec une vitesse de 14 mètres ; le lendemain matin, il soufflait en tempête (25 mètres par seconde). Le thermomètre était déjà descendu de 7° au-dessous de 0; le surlendemain, il atteignait — 12°. La neige, balayée par le vent, s'amoncelait sur les routes et sur les voies ferrées. Pendant trois jours, toute communication fut interrompue entre Bucarest et Chitila.

En été, le type de temps qui amène le Crive^ n'est pas rare. La direction du vent varie suivant la position du cyclone méditerranéen, qui se déplace vers l'E. Quand la dépression se forme autour de Malte, on a des vents d'E.-N.-E., qui arrivent de la mer Noire chargés d'humidité et, se heurtant aux Karpates, amènent souvent des pluies abondantes. La grande majorité des pluies de printemps et quelques-unes des pluies d'été, qui amènent en juillet et même en août des inondations, sont dues à ces circonstances.

L'Austru résulte d'une distribution des pressions barométriques complètement différente. Les cyclones qui se forment sur le bassin occidental de la Méditerranée ont deux routes à prendre : ou bien ils se déplacent vers le S.-E. et viennent relayer la dépression de la mer Ionienne et de la mer Egée ; ou bien ils remontent par l'Italie centrale, l'Adriatique, la Hongrie, pour venir se perdre au-dessus de la mer Noire. Cette dernière trajectoire n'est possible que dans le cas où les hautes pressions ont abandonné l'Europe orientale; elle est particulièrement fréquente lorsque l'anticyclone océanique s'étale sur les Iles Britanniques et l'Europe N.-O. Le type de temps qui est alors réalisé est bien connu, et l'on a su depuis longtemps déjà en dégager les conséquences pour l'Europe occidentale 1, mais ce n'est que tout récemment qu'on a pu montrer son importance pour la Valachie et le N. de la péninsule balkanique. C'est le régime qui détermine l'Austru.

Jamais ce vent n'est plus violent que quand les dépressions séjournent au-dessus de la mer Noire, après avoir traversé la Hongrie et la Moldavie. On en a eu un bel exemple le 19 mars 1893 (v. fig. 9).

1. Teisserenc de Bort. Etude sur l'hiver de 1879-80, Ann. Bur. Centr. Météor. de France (1881), 1883, IV, pp. 47-62, et Sur la position des grands centres d'action de l'atmosphère, ibid. (1883), 1885, IV, B, pp. 31-56. — Van Bebber. Die Wettervorhersage, 1891.

Figure 9. — Type de temps caractéristique de YAustru (19 mars 1893), d'après le Telegraphischer Wetterbericht de Vienne.

Sur toute l'Europe N.-O. régnaient des pressions élevées.

L'isobare 770 passait par Shielcls et Saint-Gothard. A Bucarest, le baromètre descendait à 755 m/m ; sur la mer Noire et la Russie méridionale, il était au-dessous de 750 m/m. Le vent soufflait de l'O., sur toute la Hongrie et la Valachie.

L'Austru le plus violent a été observé en décembre 1897. Une dépression qui traversait la veille la Transylvanie (Hermannstadt, 744 m/ln) s'avance, le 29, sur la Pologne et détermine un vent du 8.-0. dont la vitesse atteint 26 mètres. En août 1897, une dépression qui traversait la Hongrie le 18, se porte sur le IST. de la Moldavie, le vent fait tomber l'humidité relative à 30 %.

On le voit, analyser les causes du Crivet et de YAustru, c'est toucher aux principes mêmes qui règlent le climat de la Yalachie. Sans le Crivet, la Yalachie ne serait pas le pays extrême que nous avons décrit ; sans lui elle n'aurait pas les pluies de printemps et d'été ; sans YAustru, elle n'aurait pas cette apparence à demi-méditerranéenne, ces étés secs et brûlants. Le vent le plus chaud n'est pas cependant l'Austru, c'est le vent d'E.-S.-E., qui souffle surtout d'avril à octobre (9 %). C'est le compagnon de l'Austru; il le précède ou le suit. Plus fréquent, il donnerait aux plaines valaques une teinte plus méridionale.

Tel qu'il est, le climat de la Yalachie place cette région sous l'influence des conditions qui prévalent dans l'Europe continentale, en dehors du monde méditerranéen, mais en somme assez près de sa limite pour en subir un peu l'influence. Yoyons comment la flore et la faune reflètent ces caractères.

Pour le voyageur qui parcourt les collines de la Yalachie, l'aspect de la végétation n'a rien qui rappelle le monde méditerranéen. De grands bois de chênes couvrent les dos de terrain, séparant les vallées

où les cultures ont fait disparaître l'ancienne forêt. La prédominance des chênes dans les espèces arborescentes et leur grand nombre de variétés x sont le seul indice d'une flore un peu méridionale. Les arbres qui s'y associent appartiennent tous au domaine forestier de l'Europe centrale ; ce sont les ormes, les érables faux-platanes, les érables champêtres, les charmes. La rareté du noyer et du châtaignier, cantonnés dans la Yalachie occidentale 2, montre bien que les conditions climatériques se rapprochent surtout de celles de l'Europe continentale.

Les forêts humides le long des cours d'eau ; les prairies inondées où les renoncules, ]es althées, les menthes, les valérianes, se mêlent aux petits joncs glauques; les fourrés de pruniers sauvages, d'églantiers, de noisetiers et de cornouillers à la lisière des bois, sont autant d'aspects familiers de l'Atlantique à la mer Noire. La richesse de teintes et l'éclat des fleurs au printemps sont le seul spectacle nouveau pour l'œil accoutumé à la flore des contrées plus septentrionales, le seul témoignage d'un climat plus chaud et plus lumineux.

Mais, si les formations végétales n'ont rien qui sente le monde méditerranéen, le botaniste saura découvrir dans le catalogue des espèces qui y prennent part, plus d'une figure étrangère à l'Europe centrale et continentale. L'apparition du lilas à l'état spontané, à Yârciorava et Tismana 3 est bien faite pour surprendre celui qui croirait la Yalachie complètement en dehors des influences méridionales. Le frêne (Fraxinus Ornus) qui, pas plus aue le noyer et le châtaignier, ne dépasse à l'E. l'Oltu, est encore un arbre intéressant à ce point de vue. Parmi les plantes herbacées de la zone du chêne en Yalachie, on a trouvé 85 espèces méditerranéennes. Les unes sont répandues d'un bout à l'autre du domaine méditerranéen, depuis le Portugal jusqu'en Orient ; les autres (et ce sont les plus nombreuses), sont confinées sur le littoral des mers Egée et Adriatique, communes à l'Istrie, l'Illyrie, la Croatie, la Dalmatie, la Macédoine, la Thessalie. 22 sont propres à la région des Balkans et au littoral

1. Espèces principales : Q. pedunculata, sessiliiLora, conlerta, cerris, pubescens.

2. Grecescu. Conspectul Florei Romane, p. 710, cite le noyer à Valea Bahnei, Closani, Bumbesci, Tismana, Cozia ; le châtaignier à Tismana, Horezu. Nous avons observé le châtaignier à Dealu Pâcruiei, très exactement limité aux affleurements de granit.

3. Grecescu. Conspectul Florei Romane, p. 734. — Pax. Grundzuge der Pflanzenverbreitung in den Karpaten, p. 117, cite aussi Syringa vulgaris à Mediash et S. josikea à Maramures.

caucasique de la mer Noire, s'étendant à la fois en Bosnie, Serbie, Bulgarie, Dobrodgea, Crimée et Abkasie 1.

Descendons plus près du Danube ; le tapis végétal prend une teinte plus méridionale. Une vaste plaine au sol limoneux s'étend à perte de vue, à peu près complètement dépourvue d'arbres. Dans la Valacliie orientale surtout, c'est la véritable steppe. Le Crivet balaye d'un bout à l'autre cette immense étendue, y soulevant, en hiver, des tempêtes de neige ; en été, des tourbillons de poussière. La sécheresse et le froid en ont proscrit dès longtemps les arbres les plus résistants, bien avant que l'homme ait détruit les derniers vestiges de forêt. La végétation ligneuse n'y est représentée que par quelques fourrés épineux ou des taillis de chênes bas spéciaux (Q. cerris, Q. pedunculata) dans les endroits les moins secs. Rien qui ressemble au véritable maquis.

L'abondance des graminées pérennes et stolonif ères 2 végétant jusqu'en automne, rapproche ces steppes de la steppe russe où la période végétative est plus tardive et plus prolongée que dans la steppe méditerranéenne. Les grands fourrés de chardons, hauts de 2 mètres, qu'on rencontre dans le Baragan et sur la terrasse du Buzeu (v. pi. Gr XIY), font penser à la steppe de Kasan. D'ailleurs, bon nombre des espèces steppiques s'étendent jusqu'en Russie. Cependant, les influences méridionales sont encore assez sensibles. A la faveur des fortes chaleurs d'été, 45 plantes communes aux Balkans et au Caucase ont pu s'établir dans les steppes de Yalachie 3. Dans les dépressions où se conserve un peu d'humidité, on trouve une dizaine d'espèces proprement méditerranéennes 40

D'après des recherches récentes sur la flore des pays les plus septentrionaux de la péninsule balkanique 5, il semble que la limite du domaine méditerranéen englobe la Serbie et la Bulgarie méridionale, en suivant à peu près l'arête des Balkans. La Valachie se trouve ainsi presque aux portes de ce monde méridional, et peut être soumise à des invasions d'espèces étrangères profitant des variations de son climat, qui prend parfois, certaines années, une teinte méditer-

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