CONCLUSION
Si l'étude détaillée d'une province naturelle telle que la Valachie comporte une conclusion, il semble bien que ce soit une interprétation géographique des faits les plus saillants de son histoire et de son évolution économique, une vue plus nette de ses tendances et de ses rapports avec les pays voisins.
L'individualité géographique de la Yalachie résulte de l'étude de son climat et de sa végétation, aussi bien que de son relief, et se manifeste dans les efforts, souvent couronnés de succès et définitivement victorieux dans les temps modernes, pour se constituer en unité politique. Mais elle ne doit pas faire oublier les contrastes locaux que présentent ses différentes parties et les affinités naturelles qu'elle a toujours eues avec certains pays voisins, car c'est là qu'on peut trouver la raison profonde de plus d'un fait curieux de son histoire.
Par son climat et sa végétation, la Yalachie est une région de transition entre le monde méditerranéen et le monde continental de l'Europe orientale. Par son relief plus montueux à l'O., plus plat en général à l'E., elle se rattache d'un côté au Banat et à l'axe montagneux de la péninsule balkanique, de l'autre à la Moldavie, et aux plaines steppiques de la Eussie méridionale. Si le relief et l'hydrographie la peuvent distinguer de la Bulgarie prébalkanique, on doit cependant reconnaître qu'elle a plus d'un trait commun avec cette région. L'histoire nous apprend que les deux provinces se sont éveillées ensemble à la civilisation latine sous le sceptre d'empereurs bulgaro-roumains. L'étude des mœurs populaires, de l'économie rurale, de la langue, du droit coutumier, révèle chaque jour des détails caractéristiques qui prouvent la communauté d'origine de la civilisation de part et d'autre du Danube.
Les contrastes entre la Valachie orientale qu'aucune barrière physique ne sépare de la Moldavie, et la Valachie occidentale, qui, malgré les Karpates, a les affinités les plus évidentes avec le Banat, sont marqués par les termes connus dans toute l'Europe de grande et petite Valachie, et par les désignations populaires de Munténie et Olténic, dont le sens primitif très clair a été obscurci dans la littérature roumaine par l'aversion des Roumains pour le nom de Valachie. Ils ont leur corollaire dans les destinées longtemps différentes de ces deux pays, l'un fortement occupé par les Romains, et colonisé en même temps que le Banat ; l'autre plus négligé, abandonné probablement à peu près complètement par la population romanisée au moment des invasions et resté, avec ses steppes inhabitées, livré aux hordes barbares pendant plusieurs siècles. L'Olténie, peuplée de Roumains depuis un temps reculé, siège du premier état valaque dont Severin était la capitale (XIe siècle), centre de la résistance à l'invasion tartare (XIIIe siècle), reste toujours un peu à part de la Munténie et n'oublie jamais ses relations avec le Banat. Les Hongrois réussissent presque à mettre la main dessus (XIIIe siècle) et dans ses luttes avec les Turcs, l'Autriche la leur arrache pour l'annexer aux pays banatiques (XVIIIe siècle). La Munténie livrée longtemps aux barbares, et où l'élément roumain venu de Transylvanie s'implante d'abord dans la montagne, au voisinage des cols de la région de la Prahova, tend toujours à s'agrandir vers l'E., du côté de la Moldavie, et des luttes incessantes se produisent vers la frontière indécise de ces deux provinces.
L'évolution historique a fini par faire ressortir les affinités de la Munténie et de l'Olténie entre elles, plus grandes, malgré tout, que celles qu'elles peuvent avoir avec aucun des pays voisins. La Valachie, devenue déjà depuis quelque temps une unité politique assez stable, a vu dans la dernière moitié du XIXe siècle, son sort changer encore une fois par l'union avec la Moldavie. De cette fusion de deux provinces, que rapprochaient la géographie physique autant que l'ethnographie, est née la principauté de Roumanie, bientôt changée en royaume et agrandie de la Dobrodgea. Si la Valachie y a perdu son individualité politique, sa situation économique, matérielle et morale y a tellement gagné qu'elle est devenue presque un pays nouveau.
Tous les progrès accomplis ailleurs en plus d'un siècle ont été en grande partie réalisés ici en vingt ou trente ans. Cette brusque
poussée de sève, due à une tranquillité inconnue depuis longtemps, autant qu'aux ressources jusque-là inutilisées du sol et des hommes, n'a pas été sans quelque désordre et n'a pas toujours donné les meilleurs résultats ; elle ne pouvait manquer d'opérer souvent des changements plus superficiels que profonds. On ne saurait pourtant s'empêcher d'admirer sa vigueur et d'y voir une confirmation éclatante de ce principe général de la géographie politique, d'après lequel toute augmentation de territoire augmente la valeur de chaque partie du sol, en rendant plus étroits les liens de l'homme avec lui.
La Yalachie est actuellement de toutes les provinces balkaniques, celle où le réseau des voies de communication, et particulièrement des chemins de fer, est le plus développé, celle qui compte le plus de grandes villes, la seule qui puisse en citer une de plus de 200,000 âmes. L'aspect moderne des ports danubiens, le caractère occidental des quartiers centraux de Bucarest, frappent le voyageur venant de Turquie ou de Bulgarie, qui se voit déjà aux portes de la vieille Europe. Si la campagne lui réserve quelques surprises, on ne peut cependant oublier quels progrès y ont été réalisés. Les plaines eteppiques du Bârâgan et du Buzeu, à peu près complètement désertes il y a cinquante ans, se peuplent de jour en jour et deviennent des terres livrées à la grande culture. On y voit disparaître les misérables habitations de troglodytes creusées dans le limon ; certains villages construits depuis peu y ont assez bon air. Si les efforts tentés pour améliorer la condition du paysan, n'ont pas toujours donné ce qu'on en attendait, on ne peut nier qu'une amélioration sensible ait été réalisée. L'instruction primaire diminue de plus en plus le nombre des illettrés.
Partie d'un tout politique plus vaste, la Yalachie voit son sort économique lié à celui des provinces auxquelles elles se rattache, aux conditions d'échange avec les pays voisins, communes à tout l'ensemble du pays. Elle reste un pays agricole, de plus en plus porté à se faire exportateur de céréales ; mais des expériences douloureuses commencent à faire comprendre la nécessité de revenir à des formes d'exploitation rurale un peu négligées : l'élevage et la culture forestière. Grâce aux richesses du sous-sol en sel et en pétrole, l'industrie s'éveille avec l'aide des capitaux étrangers.
Non seulement la Yalachie a gagné à entrer dans un tout politique plus vaste, mais elle semble être devenue la tête de cet organisme
plus puissant. Il est facile d'en trouver quelques raisons. Plus étendue et plus peuplée que la Moldavie ou la Dobrodgea, elle est aussi plus roumaine dans l'ensemble ; la race y est plus pure, et l'indépendance politique y a été plus tôt réalisée. Plus viable en tout sens, grâce à la grande étendue de plaines qui sollicitent la circulation de l'E. à l'O., et à ses vallées qui sont des routes naturelles du N. au S., la Yalachie est la véritable maîtresse du bas Danube, et a toujours été un carrefour important des chemins d'Orient. C'est à cette position qu'elle a dû pendant longtemps son sort misérable, disputée entre les puissances rivales qui l'entouraient et sans cesse foulée aux pieds par les armées ennemies ; c'est aussi à cette position qu'elle doit une partie de son développement actuel, surtout celui de ses grandes villes, et en particulier de Bucarest, capitale de la Valachie ancienne et du royaume actuel de Roumanie.