CHAPITRE XIV
Le Régime du Bas Danube et de ses affluents.
I. Le Danube avant son entrée en Valachie. — II. Le régime des rivières valaques. — III. Formation du régime du Bas Danube.
Large de plus d'un kilomètre lorsqu'il rassemble toutes ses eaux en un seul bras entre Brâila et Galati, le Danube, débitant à Tulcea 6,000 mètres cubes par seconde, est un des organismes hydrographiques les plus imposants de la vieille Europe. Ses variations ont quelque chose d'énorme. Celui qui, du haut d'une colline dominant la Balta a pu contempler aux basses eaux le dédale d'îles, de lacs et de bras fluviaux qui couvre la plaine à perte de vue, ne pourra se défendre d'un mouvement d'étonnement et presque de frayeur, si sa route le ramène au même observatoire, quand une grande crue a tout confondu dans une vaste nappe d'eau, lac ou fleuve, mer ou rivière. Le régime du bas Danube contribue pour beaucoup à faire de sa vallée un monde à part.
Lorsqu'il pénètre en Valachie après un parcours de plus de 3,000 kilomètres, roulant plus de 4,000 mètres cubes d'eau par seconde, le Danube est déjà un fleuve dont le régime est formé par la combinaison de causes complexes et lointaines. Quelle que puisse être l'influence des conditions physiques qu'il rencontrera dans son cours inférieur, on peut douter que la vie d'un organisme aussi puissant en soit notablement modifiée ; en tout cas, on peut être sûr que le régime du fleuve valaque sera toujours sous le coup des influences
qui déterminent les variations de niveau du fleuve allemand et hongrois. Il est donc indispensable de rappeler brièvement les caractères du régime du Danube avant son entrée en Yalachie, tels que des travaux remarquables nous les ont fait connaître1.
L'influence écrasante des affluents de droite, Hier, Lech, Isar, Inn, fait du haut Danube un véritable fleuve alpin avec crues d'été (juin), déterminées par la fonte des neiges. Les basses eaux coïncident avec les maigres des affluents alpins, et avec la période de sécheresse relative qui caractérise le régime continental des pluies 2.
A Vienne et Budapest, le Danube est encore un fleuve alpin par ses crues d'été, mais la période de sécheresse tend à se transporter en automne 2. Enfin, après avoir parcouru la plaine pannonique, reçu ses derniers affluents alpins (Drave et Save) et s'être enrichi de l'énorme masse d'eau de la Theiss, collecteur de toutes les pluies qui tombent à l'intérieur de l'arc karpatique, le Danube arrive à Orsova complètement transformé. C'est déjà un fleuve imposant, roulant une masse d'eau de 4,280 mètres cubes par seconde, et dont le régime reflète un climat continental 2. Sans doute, les crues d'origine alpine s'y font encore sentir, mais retardées et amorties par la traversée de la plaine hongroise, elles mettent près de un mois à venir de Passau à Orsova et ne réussissent qu'à maintenir jusqu'en juillet un niveau élevé. La montée commence plus tôt et est due à d'autres causes. Le maximum atteint en mai est le résultat des pluies de printemps et de la fonte des neiges sur des montagnes moins élevées que les Alpes. Il y a deux minima : un minimum d'hiver, dernière trace de l'influence du régime alpin, et un minimum d'automne, dû à la période de sécheresse qui caractérise le régime continental des pluies, coïncidant en été avec de très fortes chaleurs et une évaporation active.
Par la masse de ses eaux et la majesté de ses mouvements, le fleuve semble être prêt d'être arrivé à un état d'équilibre. L'augmen-
1. Penck. Die Donau, Schr. d. Ver. /. Verbr. natunoiss. Kenntn. Wien, 1891, en offre le meilleur résumé. Cf. Schweigf.r-Lerchenfeld. Die Donau als Vôlkerweg, Schiffartsstrasse und Reiseroule. — Siéger a donné dans le Geographisches Jahrbuch, 1894, pp. 270-272 (cf. les Berichte des années suivantes sur l'Autriche-Ilongrie), une bibliographie très complète de tous les travaux sur l'hydrologie du Danube.
Orsova. 2,069 2,448 3.112 3,694 3,822 3,417 2,856 2,356 2,047 1,850 2,347 2,481
Av. M.
Linz...
Pest...
tation brusque de pente, dans la traversée du défilé des Portes de Fer, ne change rien au régime qui est sensiblement le même à Turnu Severinu l qu'à Bazias et Orsova, car si la vitesse du courant augmente, les étranglements du lit fluvial jouent d'autre part le rôle d'écluses arrêtant l'élan des grandes crues.
Cependant avant d'atteindre la mer Noire, le fleuve doit parcourir 950 kilomètres, à travers des pays steppiques, il reçoit des affluents assez nombreux, s'ils paraissent peu de chose auprès de l'Inn ou de la Theiss. Ces influences ne peuvent manquer de modifier son caractère dans une certaine mesure.
Le régime des affluents bulgares du bas Danube échappe complètement à l'analyse, faute de documents. D'après l'étendue de leur aire de drainage (environ 41,000 kilomètres carrés), on peut conjecturer qu'ils apportent une masse d'eau notablement plus faible que les affluents valaques, sans offrir rien qui les en distingue nettement dans les variations de leur débit.
Les affluents valaques ne sont guère mieux connus. Le travail de l'ingénieur Ohiru, sur la canalisation des rivières roumaines 2 était jusqu'à 1900, la seule source où l'on pût puiser quelques renseignements sur la vitesse, la largeur et la profondeur moyenne des différents cours d'eau, avec des indications sur le débit moyen de l'Oltu, du Jiu et de la Jalomita, d'après des observations faites pendant quelques mois en vue de la construction de ponts. Depuis le mois de novembre 1900, le Service hydraulique du Ministère des travaux publics Roumain a commencé à publier des cartes quotidiennes donnant les cotes du Danube, et celles d'un certain nombre de rivières en deux ou trois points. C'est en nous servant de ces cartes que nous avons calculé les moyennes, établi les courbes et dégagé les conclusions que nous présenterons ici 3.
1. Tous les chiffres relatifs au Danube sont empruntés à Hepites. Niveau du Danube au-dessus de l'étiage in La pluie en Roumanie, Ann. Inst. Métèor., XIV, B, pp. 169-170 (moyenne de 20 années).
2. Chiru. Canalisarea rîurilor si irrigatiuni, Bull. Soc. Géogr. Rom., Bue, 1893.
3. Ces cartes nous ont été obligeamment communiquées par la Direction du service. Il n'est pas besoin d'insister sur la valeur relative des résultats obtenus avec tes observations d'une si courte période. Nous avons dû interpoler un certain nombre d'observations manquantes. Cependant il a paru utile de publier ces moyennes, vu l'absence complète de renseignements sur les rivières valaques.
Les principaux affluents du Danube qui arrosent la Valackie sont le Jiu, l'Oltu, l'Arges, la Jalomita et le Buzeu. Tous viennent des Karpates, la plupart même ont leur source au delà de la chaîne principale, le Jiu dans le bassin de Petroseny, le Buzeu dans la haute plaine de Bodzafalu, l'Oltu sur le versant occidental des Karpates moldaves. Soit qu'ils viennent de Transylvanie et traversent la chaîne par de sauvages défilés où la pente devient considérable, soit qu'ils descendent du versant S. des plus hauts massifs de la Yalachie, comme l'Arges et la Jalomita, originaires des monts de Fogarash et du Bucegiu, toutes ces rivières ont à leur sortie de la montagne des caractères communs. Leur vallée, brusquement élargie, grâce aux facilités qu'offraient au creusement les marnes et sables des collines subkarpatiques ou les limons des terrasses diluviales, n'est plus remplie par le courant fluvial qui se divise et s'étale avec l'allure d'un torrent débouchant sur son cône de déjection. Jusqu'au confluent avec le Danube on retrouve les mêmes conditions : large vallée dont la pente reste encore très forte, rivière divagante et rapide charriant des sables et tendant à déplacer son lit. Une grande quantité de pluies, réparties régulièrement dans l'année, serait nécessaire pour alimenter d'une façon constante de pareils cours d'eau et leur éviter de brusques sautes de débit. Tout au contraire, les pluies sont relativement peu abondantes dans la basse Valachie, et les chaleurs de l'été coïncident avec une diminution notable des précipitations ; tandis que les pluies de printemps et la fonte des neiges, non seulement en montagne, mais même dans la plaine, font brusquement ruisseler une grande quantité d'eau sur le sol en majorité imperméable, surtout dans la région du cours supérieur où les pentes sont en même temps plus fortes.
Le résultat de ce concours de circonstances est facile à concevoir. Les cours d'eau valaques ont un régime très inégal. La courbe des moyennes mensuelles (fig. 33), ne peut donner idée des contrastes extrêmes que présente le niveau de rivières comme l'Oltu ou la Jalomita, se traînant à quelques centimètres au-dessus de l'étiage pour bondir une semaine ou deux après à deux mètres et plus. La rapidité du gonflement, et sa disparition non moins hâtive atténue son influence sur la moyenne et la présence de crues subites même pendant les périodes de maigres, rend moins sensible les contrastes saisonnaux.
— âil —
On peut cependant reconnaître aisément que les basses eaux s'étendent en général sur l'hiver et l'automne. C'est le moment où les précipitations sont le moins abondantes en Valachie et se produisent fréquemment sous forme de neige. Les hautes eaux commencent dès la fin de l'hiver, sitôt que la température commence à monter; les premiers dégels font ruisseler les eaux sur toute la région des collines et amènent de brusques montées dans le cours inférieur du Jiu, comme de la Jalomita et du Buzeu. Ces crues commencent un peu plus tard au voisinage de la montagne, mais à partir du milieu de mars, elles se répètent constamment jusqu'au moment des premières grandes chaleurs, grâce aux précipitations abondantes des mois de printemps et d'été. Juin, juillet et août, sont marqués par de brusques oscillations dues à la tendance des rivières à se dessécher, sous l'influence d'une évaporation intense, et aux violentes pluies d'orage qui précipitent en quelques heures une masse énorme d'eau. Le principal maximum des moyennes mensuelles reste un maximum de printemps, sauf pour l'Oltu, qui vient de Transylvanie avec un régime déjà formé. A la fin de l'été et au début de l'automne, les pertes l'emportent sur les gains, et les maigres commencent, plus précoces pour les rivières d'Olténie où les précipitations faiblissent déjà en juin, plus tardifs pour celles de Munténie. Le début de l'hiver est marqué par une légère montée de la courbe, sensible surtout en Olténie où la recrudescence des précipitations en septembre et octobre est caractéristique du régime pluviométrique. Mais en décembre l'écoulement de ces eaux est achevé, et
Figure 33. -
valaques.
i. Jiu. — II. Oltu. — III. Arges. — IV.
Jalomita. — V. Buzeu. —I a. Craïova- Filiasi.— 1 b. Târgu Jiu. — 11 a. Slatina. — II b. Râmnic. — III. Copaceni. — IV a. Cosereni (commune d'Urziceni). — IV b. Podu Vadului (sur la Prahova). — IV c. Târgoviste.
les rares précipitations tombant sous forme de neige sur le sol gelé sont perdues pour les rivières qui atteignent le point le plus bas de l'échelle.
Les courbes mensuelles (fig. ol), ne suffisent pas à caractériser le régime de rivières comme les cours d'eau valaques. Il faudrait suivre jour par jour leurs variations pour faire comprendre leur extrême sensibilité aux influences météorologiques. La figure 34 donne une idée des sautes brusques qui les caractérisent.
Jalomita
Oltu
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