‹ La valise de MolièreChapitre 10 sur 24 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

tfARON, BEAUVAL, JEANNE BOURGUIGNON.

baron, écoutant à la porte de gauche.

Il est toujours avec les deux inconnus qui sont arrivés tout à l'heure. Que disent-ils? Je les entends à peine, et ne les vois pas du tout.

jeanne. qui lit un manuscrit.

De qui parles-tu. Baron ?

BARON

De Monsieur Cormier, notre directeur, et des deux personnes qui sont avec lui depuis un instant.

JEANNE

Tu devrais plutôt, petit curieux, apprendre un peu du grimoire qu'il vient de nous mettre en main, et où je ne vois goutte.

baron, écoutant toujours à la porte.

Il me semble qu'il dit du bien de quelqu'un...

beauval, vivement.

De moi ?

JEANNE

En ce cas, ce sera bientôt fait. Allez ! allez ! c'est plutôt de lui-même.

BARON

Justement !

JEANNE

Alors, nous ne sommes pas au bout : il en aura pour une bonne heure. Il ne s'essouffle jamais qu'à parler de son mérite.

BARON

Ou du génie de Molière !

JEANNE

C'est vrai, et je me suis toujours demandé pourquoi.

BARON

Et vraiment, parce qu'il l'admire, et il a raison. (A part.) C'est pour cela que je reste avec lui. Ah ! mon cher maître ! Ah ! mon cher monsieur Molière, pourquoi vous ai-je quitté?

JEAN N h.

Ah ! ça, vous autres, est-ce que vous trouvez d'un

joli style, comme il dit, ces brimborions de papier, qu'il veut que nous nous logions dans la mémoire ?

BARON

Certainement ! J'ai là, pour mon compte, des vers charmants à apprendre. (A part.) D'où lui viennent-ils? Je ne sais, mais bien sur j'ai vu cette écriture-là quelque part.

JEANNE

Et de quoi parlent-ils, ces vers charmants ?

BARON

D'amour, comme tous ceux de ce temps-ci.

beauval, tendrement.

Oh ! l'amour ! l'amour !

JEANNE

N'en dites donc plus rien, c'est bien assez de m'avoir fatiguée du vôtre.

baron, récitant.

« Iris, que prétendez-vous faire?

» Etait-ce par malice, était-ce par pitié, » Quand vous avez voulu que ma tendre amitié

» De l'Amour prît le caractère ?

» Eh bien ! vous avez su le secret de mon cœur, » Je vous ai fait l'aveu de ma triste langueur : » Mais après tout, Iris, de cette obéissance

» Quel enlin doit être le fruit ?

» M'auriez-vous ordonné de faire tant de bruit

» Pour demeurer dans le silence ? »

jeanxe. vivement.

Tiens ! Le silence ! il y en a aussi dans mon rôle.

beauval.

Et dans le mien ! (Majestueusement.) Le Dieu du Silence !

JEANNE

Est-ce vous qui le jouez ?

BEAUVAL

Je crois que oui...

JEANNE. Alors, Commencez.... taisez-VOUS. (Reprenant son manuscrit.) Eh ! mais Baron n'a peut-être pas tort, on peut faire valoir ces vers-là. Oui, en y mettant un peu de coquetterie... (Elle lit.)

« Sans trop parler aisément je m'explique, » Ce que j'ai dans l'esprit, on l'apprend de mes yeux,

« Ils disent mes secrets à tous les envieux » Par un air tantôt gai, tantôt mélancolique;

» Ils ne manquent jamais un cœur,

» Et leur feu se rendrait vainqueur

» De la plus froide indifférence.

» Qui ne m'en conte pas est mis au rang des sots,

» Et le Dieu même du Silence » Ne sauroit s'empêcher de m'en dire deux mots. »

beauval. vivement.

Deux mots, vous voyez bien, deux mots, j'ai le droit de les dire...

jeanne, qui a compté sur les doigts.

Assez ! vous en avez déjà dit une douzaine au moins.

BEAUVAL

Allons! Mademoiselle Bourguignon, vous ne voulez même pas me laisser dans le doute où se trouvait un monsieur Panurge, que je ne connais pas, mais que je rencontre ici en conversation avec deux docteurs, et qui leur dit, allant de l'un à l'autre : Dois-je épouser? Ne le dois-je pas?

JEANNE

S'il s'agissait de vous et de moi, la réponse ne serait pas malaisée : Nescio vos !

BEAUVAL

Que vous êtes dure au pauvre monde !

JEANNE

Soyez plus avenant, ayez plus d'esprit — mais pas trop, — jouez mieux surtout, et...

BEAUVAL

Vous consentiriez ?

JEANNE

Qui sait?... Tout arrive ! voyons en attendant ce que dit votre M. Panurge.

beauval, récitant.

« Je ne sais si le mariage

» Est le parti qu'il me faudroit.

» Les uns l'appellent une cage,

» D'autres le nomment tout à droit

» Le grand chemin du Cocuage :

« — Il n'est rien tel que le ménage, »

» Dit l'un ; — l'autre : « Romps-toi Je cou.

» Plutôt que d'entrer en servage. »

» A votre avis, serais- je fou ?

» A votre avis, serais-je sage ? »

BARON

Eh bien ! mais, Jeanne, il n'a pas trop mal dit ces vers-là.

JEANNE

Il était si bien le personnage!

BEAU VAL

Je serai encore bien mieux celui-ci : Un peintre

ivrogne.

iaut-

JEANNE

il ne vous manquait plus que ce dé-

BEAUVAL

Ah ! ce n'est pas moi, c'est le rôle...

JEANNE

Allons ! trébuchez un peu ces vers-là...

BEAU VAL

Il est dans une compagnie mêlée : poètes, alchimistedévots.

JEANNE

Singulière société ! et il dit ?

BEAUVAL

« Fuyez bien loin, gens à double visage, » Dont le penser est contraire au langage, n Et qui trompez comme de faux écus :

•' On sait bien entre nous faire la différence, » Car, dans la cour du bon prince Bacchus,

r> Le meilleur courtisan y dit tout ce qu'il pense.

» Plutôt s'accorderaient la lumière et la nuit, » Plutôt seraient unis le silence et le bruit, o Le ciel plus aisément se joindrait à la terre

» Et ie mensonge avec la vérité, p La paix s'accorderait plutôt avec la guerre

» Que nous et la sobriété.

o Philosophes fameux, qui, d'une ardeur si pure. )< De ce vaste univers recherchez les secrets, » Demeurez tous d'accord : qu'avec notre peinture, » Vos vers ingénieux et vos divins creusets » S'il est du vide en la nature, • Il faut qu'il soit en nos goussets. »

baron, qui est retourné à la porte pour écouter. Cette fois, voilà quelqu'un !

JEANNE

Et comme il ne faut pas qu'on nous trouve à baguenauder, quand le bagage n'est pas encore défait, décampons !

(Ils sortent vivement en emportant les malles.)

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