SCÈNE VI
MOLIÈRE
Enfin je suis seul. — J'avais mis tout mon cœur dans cette lettre, tout mon chagrin, tout mon désespoir. Quand je les y retrouve, il me faudrait le désert d'A1ceste! — Chapelle, excellent ami! il m'avait longuement parlé de ma femme , s'étonnant de me voir si sensible avec tant d'expérience, et je lui écrivais :
a Pour vous répondre sur la connaissance parfaite » que vous dites que j'ai du cœur de l'homme, par
o les portraits que j'en expose tous les jours au puo blic, je demeurerai d'accord que je me suis étudie le v» plus que j'ai pu à connaître leur faible, mais si ma » science m'a appris qu'on pouvait fuir le péril, mon
» expérience ne m'a que trop fait voir qu'il était » impossible de l'éviter. »
Ensuite, je lui disais tout ce que j'ai souffert: ma tendresse, mes soins pour cette enfant, que j'avais prise, on peut le dire, au berceau, comme Agnès, a espérant h que l'innocence de mon choix me répondrait de mon « bonheur : » notre mariage, où ma passion ne rit que s'accroître en même temps que s'augmentait son indifférence... puis le reste : ses torts et mes pardons, toujours prêts, presque impatients dans leur indulgence, et courant pour ainsi dire au devant de ses fautes.
[H Ut.) « Mes bontés ne l'ont point changée... Si vous » saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi, »> ma passion est venue à un tel point qu'elle va jusqu'à » entrer avec compassion dans ses intérêts, et. quand je » considère combien il' m'est impossible de vaincre ce » que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle » a peut-être la même difficulté à détruire le penchant » qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de dis- » position à la plaindre qu'à la blâmer... Vous me direz » sans doute qu'il faut être poète pour aimer de cette » manière; mais pour moi. je crois qu'il n'y a qu'une » sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de » semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritable-
• ment... Toutes les choses du monde ont du rapport » avec elle dans mon cœur. Mon idée en effet en est si » fort occupée que je ne sais rien en son absence qui me » puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des » transports, qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait » exprimer, m'ôtent l'usage de la réflexion. Je n'ai plus m d'yeux pour ses défauts ; il m'en reste seulement pour » ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas le dernier point
• de la folie, et n'admirez vous pas que tout ce que i ai » de raison ne serve qu'à me faire connaître ma fai- » blesse, sans en pouvoir triompher ! »
(Avec un profond soupir.) Ah ! Ar mande ! Armande ! (H reste
accablé.)